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Full text of "Mémoires et journal de J.-G. Wille : graveur du roi, pub. d'après les manuscrits autographes de les manuscrits autographes de la Bibliothèque impériale"

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MÉMOIRES  ET  JOURNAL 


DE 


JEAN-GEORGES  WILLE 


PARIS.  —  lMr.   SIMON  ÏUÇON  tT  COM£'.,   BOE  D  EH FUKTIl ,  1, 


MÉMOIRES  ET  JOURNAL 


DE 


.-G.  WILL1 


GRAVEUR  DU  ROI 


D  APRÈS  LES  MANUSCRITS  AUTOGRAPHES  DE  LA  BIBLIOTHÈQUE  IMPÉRIALE 


GEORGES  DUPLESSIS 


AVEC   UNE  PREFACE 

PAR  EDMOND  ET  JULES  DE  CONCOURT 


TOME  PREMIER 


PARIS 

V«  JULES  RENOUARD,  LIBRAIRE-EDITEUR 

6,  RUE  DE  TOURNON,  G 

1857 


THÉ  J.PPUL  GETTY  CENTEFi 

LI3RA3Y 


PRÉFACE 


L'honnête  logis,  l'aimable  école  d'art,  la  bonne  franc- 
maçonnerie  allemande  que  le  n°  29  du  quai  des  Augustins  ! 
Plaisante  maison,  la  maison  de  M.  Wille!  hospitalier  marteau 
soulevé  quarante- trois  ans  par  l'Allemagne,  et  le  Danemark, 
et  la  Russie!  Parcourez  le  Paris  du  dix-huitième  siècle,  et  vous 
ne  trouverez  ailleurs  plus  joyeuse  hôtellerie  du  travail  et  du 
gai  compagnonnage,  plus  odorant  fumet  de  choucroute  !  Et 
trouvez  ailleurs  belle  humeur  semblable  à  la  belle  humeur  de 
ces  gros  garçons  réjouis,  les  élèves  de  M.  Wille,  et  dites  en- 
core s'il  est  cheminées  plus  chargées  et  plus  encombrées  par- 
les jours  de  l'an  que  les  cheminées  de  M.  W  ille,  et  s'il  est  de* 
mains  plus  douces ,  plus  pieusement  soigneuses  pour  les 
hôtes  malades  que  les  mains  de  la  femme  de  M.  Wille?  et 
larmes  de  reconnaissance  pareilles  aux  larmes  versées  par  les 
vieux  pensionnaires  que  délogent  un  à  un,  année  par  année, 
i.  a 


m  PRÉFACE. 

les  petits-enfants  du  grand-père  Wille,  —  où  les  recueillerez- 
vous  ? 

Santé  de  l'esprit,  joies  faciles,  rêves  à  portée  de  la  main, 
imaginations  sans  lièvre,  paix  de  l'âme,  sérénité  des  désirs, 
tranquille  poursuite  de  la  forlune  et  de  la  célébrité,  amitiés 
éprouvées,  chagrins  qui  s'envolent  aux  caresses  des  marmots, 
vie  toute  droite  et  tout  unie  qu'on  parcourt  au  petit  pas,  la 
bien-aimée  ménagère  au  bras,  —  quel  parfum  d'artisanerie 
aisée  s'échappe  de  là,  ainsi  que  des  intérieurs  dessinés  par 
Chardin!  Et  quelle  belle  chose  c'est,  le  bonheur  et  le  bon  sens 
qui  rient  dans  cette  maison  ! 

L'hôtellerie  bénévole  est  sous  l'invocation  du  dieu  Terme. 
Qu'ils  reviennent  d'Allemagne  ou  d'Italie,  les  habitués,  les 
amis,  les  clients,  retrouvent  la  même  enseigne  à  la  porte,  cet 
accueil  joyeux  de  Joseph,  du  vieux  Joseph,  qui  se  réjouit  des 
heureux  retours  dans  l'antichambre  une  minute  avant  son 
maître.  Rien  n'est  changé,  le  seuil  franchi  :  les  clefs  des  buf- 
fets, La  clef  de  la  cave  à  la  ceinture,  madame  Wille  est  toujours 
la  ménagère  hollandaise  que  Wille  semble  avoir  épousée  dans 
le  tableau  de  Terburg  gravé  par  lui;  les. habits  de  fête  des  en- 
fants, une  fois  éraillés,  sont  encore  jugés  bons  à  user  les  jours 
ouvriers;  la  bourse  pleine  a,  comme  devant,  de  bons  cor- 
dons qui  font  deux  fois  le  tour  des  écus;  mais  nul  des  pension- 
naires n'a  pàti,  et  l'excellente  face  grasse  et  rouge  des  blonds 
Vllemands  montre  qu'au  logis,  entre  l'ordre  et  l'économie,  l'ai- 
sance est  toujours  assise. 

Aussitôt  les  burins  remisés,  les  cuivres  serrés,  une  discipline 
amie  lâche  bride  aux  ébats  de  ce  collège  de  la  gravure.  Les  far- 
ceurs entrent  en  récréation,  et  l'énorme  sottisier,  31.  Baader, 
le  Silène  plaisant  de  la  troupe,  mène,  déchaîne,  rallie  les 
espiègleries,  les  enfantillages  et  les  jovialités  germaniques.  La 
table  ilu  souper  est  bruyamment  égayée,  comme  une  table 


PRÉFACE.  yii 

•d'enfants  que  présiderait  la  bonne  enfance  d'un  grand-père. 
Et  combien  plus  égayée  est-elle  encore  quand  il  s'agit  de  faire 
honneur  aux  bouteilles  de  Bordeaux  d'un  ami,  aux  bouteilles 
de  vin  du  Rhin  d'un  autre  ami,  et  d'arroser  le  jambon  que 
M.  de  Livri  a  envoyé  de  Versailles  pour  décarêmer  les  estomacs 
mauvais  chrétiens!  Jours  fastes!  où  les  camarades  de  Paris, 
Basan,  Saint-Aubin  et  tant  d'autres,  viennent  mettre  leurs 
coudes  sur  la  table  et  jettent  leurs  saillies  françaises  au  nez  des 
naïfs  teutomanes,  qui  «  se  cotisent  pour  comprendre.  »  Parfois 
le  génie  du  lazzi,  lui-même,  Carlin,  apporte  au  banquet  la 
Comédie  italienne;  et  tels  sont,  à  ses  pantalonnades,  les 
gaietés  et  les  éclats,  qu'ils  font  jaloux  les  passants  attardés  du 
quai  des  Augustins. 

Viennent  les  beaux  jours.  Que  le  ciel  promette  le  chemin  sec 
aux  petits  souliers  de  madame  Wille  et  des  étoiles  au  retour, 
—  quelle  envolée  !  Madame  Wille,  et  les  amies,  et  les  parentes, 
ont  ajusté  leur  coqueluchon  —  et  le  bras  aux  dames  !  la  cara- 
vane buissonnière  gagne,  par  le  plus  long  et  le  plus  vert,  Au- 
teuil  et  la  maison  de  Kopofer,  le  musicien  de  M.  de  la  Popli- 
n  ère,  ou  bien  surprend  madame  Huet,  qui  met  en  hâte  les 
couverts  sous  le  berceau  de  verdure  de  son  jardin  des  Gobelins. 
Ce  ne  sont  point,  ces  bonnes  gens,  des  citadins  endurcis.  Il 
est  vrai,  ils  allaient  tout  à  l'heure  chez  Bancelin  et  à  la  foire 
Saint-Laurent;  mais  ne  sont-ils  pas  bourgeois  de  Paris?  ils  al- 
laient chez  Nicolet,  mais  Nicolet  leur  avait  enyoyé  sa  plus  belle 
loge;  ils  allaient  à  la  comédie,  mais  il  y  débutait  un  acteur 
appelé  Talma.  Et  vive  le  foin  et  les  bois!  les  poignées  de 
fleurs  des  champs,  l'herbe  sous  les  pieds,  l'haleine  du  soir,  le 
repas  sans  nappe,  les  bouchons  semés  dans  la  prairie  !  Vive 
la  Seine  près  Charenton!  vive  le  paysage  humide  de  Saint- 
Bonnet,  Tempé  de  la  friture,  où  M.  Wille  oublie  les  longs  et 
grands  festins  d'artistes  du  quai  de  l'École  !  Puis  ce  sont  les 


m  PRÉFACE. 

parties  de  houle,  et  toute  la  famille,  —  trois  générations  donl 
la  plus  vieille  s'amuse  des  amusements  de  la  plus  jeune,  — 
revenant,  le  petit-fils  en  avant,  et  courant,  et  sautant,  et  battant 
les  deux  côtés  de  la  route,  et  se  régalant  de  fatigue,  toujours 

poursuivi  à  cloche-pied  par  le  traducteur  de  Gessner,  qui  

grand  Dieu  !  le  voilà  par  terre! 

Mais  qu'ont  dit  ces  consciencieux  menteurs,  Gillot,  Lancret? 
Étudiez,  étudiez  la  nature!  — Le  plaisir  sera  profit.  L'arbre  et 
la  chaumière  seront  modèles,  les  croquis  conseilleront  les  ta- 
bleaux. Les  crayons  sont  taillés,  la  banlieue  est  marquée  pour 
être  découverte.  Les  vieux  murs  de  l'Arsenal,  les  masures  de 
la  lointaine  Chausséed'Antin,  les  ruines  moussues  de  l'hôtel 
Soissons,  prennent  bien  souvent  les  habitants  du  quai  des  Au- 
gustins  aussitôt  l'été  déclaré,  aussitôt  l'automne  officiel.  Sceaux, 
Meudon,  l'abbaye  de  Sainl-Maur,  Mantes,  Longjumeau,  Mar- 
coussy,  Monllhéry.  les  jardins  d'Arcueil,  cette  académie  en 
plein  air  des  paysagistes  du  dix-huitième  siècle,  surpris  à  la 
pierre  d'Italie,  sont  emportés  tout  vifs  par  ces  butineurs  de 
pittoresque  :  Wille  père,  AVille  lils,  AYeirotter,  Chevillet,  Pan- 
seau,  Freudeberg,  Dunker,  Yangclisti,  Klauber,  Preisler.  La 
pluie,  et  quelquefois  des  poux,  vilains  déboires!  Mais  la  patrie 
est  si  près  !  à  l'horizon  les  églises  de  Paris  semblent  si  proches! 
et  n'est-ce  pas,  ce  bruit,  la  voilure  que  madame  AVille  amène 
d'ordinaire,  à  une  grande  lieue  du  faubourg,  au-devant  des  in- 
valides de  la  marche?  Ce  n'est  qu'une  course  dans  tant  de 
courses,  le  voyage  jusqu'à  Morlcerf,  bien  loin  au  delà  de  Brie- 
Comte-Robert  ;  ce  n'est  qu'une  mauvaise  aventure  dans  tant 
d'heureuses  odyssées,  le  court  séjour  dans  cette  Gaule  sauvage, 
tout  étonnée  de  voir  des  Français,  et  les  couchant  sur  des 
oreillers  de  sable  et  de  coquilles  d'œuf  ! 

W  ille  tils  avait  découvert,  aux  enviions  de  la  banlieue, 
un  meilleur  gîte  :  un  château  d'évêque,  excellente  auberge 


PRÉFACE.  ix 

bourguignonne  qui  lui  faisait  un  peu  oublier  le  travail,  ainsi 
qu'il  s'en  confesse  à  son  père  dans  cette  curieuse  lettre  tombée 
en  nos  mains  : 

«  Sens,  le  "2  aoust  1769. 

«  Mon  très-cher  père, 

«  Je  vous  prie  de  ne  pas  croire  que  j'ay  pris  en  mal  les  crayons  que  vous 
m'avés  envoyé;  au  contraire,  j'ay.été  extrêmement  sensible  a  votre  atten- 
tion; mais  je  vous  ay  marqué  qu'ils  ne  me  seroient  peut-être  pas  d'une 
grande  utilité  pour  que  vous  ne  vous  attendiés  pas  a  voir  une  cantité  de  des- 
sins prodigieuse.  Vous  scavez  que  je  n'aime  pas  mantir  ;  c'est  pourquoy  je 
vous  rend  un  compte  fidelle  et  exactte  de  toutte  ma  conduitte.  Ici,  le  tablau 
que  je  suis  après  a  faire  ne  s'avance  pas  mal;  j'ai  finie  hier  de  peindre  les 
5  têtes  et  les  manches  de  chemises  qui  sont»  dedans,  et  je  compte  l'avoir 
finit  pour  la  Saint-Louis,  qui  est,  a  ce  que  je  pense,  le  terme  de  mon  excur- 
sion hor  la  maison  paternelle,  que  j'ai  grande  envie  de  revoir.  Monseigneur 
va  un  peu  mieux  présentement,  et  espère  vous  envoyer  insessament  une 
boete  de  fer  blanc  pour  que  vous  ayez  (dit-il)  la  bonté  de  mettre  votre  nou- 
velle estampe,  voulant  par  la  être  des  premier  pour  avoir  des  premières 
épreuves.  J'ai  trouvé  singulier  à  M.  Buldet  de  m'appeler  Philippe;  il  me  pa- 
roit  que  ce  monsieur-là  voudroit.  à  quelque  prix  que  ce  tut,  me  faire  renier  mon 
patron,  chose  que  je  ferait  pas,  m'en  dut  il  coûter  gros;  la  place  qu'il  oc- 
cupe dans  le  ciel  est  trop  intéressante  pour  moy,  et  je  ne  veux  certenement 
pas  m'en  faire  une  enemie.  Si  bien  des  suplians  auprès  des  grand  avoient  la 
politique  de  se  faire  bien  venir  du  portier,  il  ne  seroient  peut  être  pas  si 
longtems  a  obtenir  ce  qu'ils  demandent.  J'ai  profité  de  l'avis  que  vous 
m'aves  donné  de  ne  pas  moisir  dans  la  maison.  Hier,  sur  les  six  lieus  es  du 
soir,  je  suis  sorti  avec  Halm,  qui  a  pris  un  fusil  sur  son  épaule,  disant  a 
monseigneur  qu'il  se  ressouviendroit  encore  très  bien  de  son  premier  métier, 
qui  etoit  de  chasser.  Sur  cette  assurence,  il  le  laisse  partir  et  je  l'accom- 
pagne ;  nous  allons  sur  le  territoire  de  Sainte-Colombe,  et  nous  nous  enfon- 
çons dans  un  endroit  marécageux.  Come  mon  pied  ne  me  permet  pas  de 
chasser  ainsi,  je  me  suis  assis  sur  l'herbe,  ou  j'ai  même  dessiné  un  sole.  Je 
perd  bientôt  Halm  de  vu;  il  s'étoit  éloigné  de  moy  pour  trouver  du  gibier. 
.J'entendois  a  tout  moment  pif,  paf,  pan,  et  je  lui  criois  de  toute  ma  force  :  A 
tu  quelque  chose?  J'entendois  une  voix  lamentable  qui  me  repondoit  rien,  et 
moy  de  continuer  de  dessiner;  enfin,  loreeque  mon  arbre  fut  finit,  je  me 
levay  et  je  l'alois  trouver  dans  l'instant  ou  il  etoit  a  viser  un  corbeau  perché 
sur  un  arbre,  mais  aussitôt  le  coup  tiré,  l'oiseau  part  en  le  regardant  insola- 
ment;  moy  je  le  guayois  beaucoup,  en  lui  disant  que  sans  poudre  ni  plomb 
j'en  ferois  plus  que  lui.  Je  n'eus  pas  plutôt  dit  ces  parolles,  que  je  me  re- 


,  PRÉFACE. 

tourne  et  vois  deriere  moy,  par  terre,  un  canard  sauvage,  qui  a  la  vérité 
etoit  tout  jeune,  et  qui,  a  ce  qu^  je  pense,  était  éloigné  de  sa  mère;  je 
me  courbe  et  le  ramasse  en  le  montrant  au  prétendu  ch.isseur,  qui,  enragé 
de  roir  ma  bonne  fortunne,  dit:  Parbleu,  je  ne  m'en  iray  pas  sans  reporter 
quelque  chose  au  logis.  11  dit,  et  aussitôt  il  se  met  a  chercher  dans  les 
près  la  grenouille  la  plus  grosse  qu'il  put  "trouver,  et  l'attacha  avec  bon 
couteau  a  un  arbre  pour  lui  tirer  un  coup  de  fusil  a  son  aise.  Le  coup  part  et 
lu  grenouille  est  encor  dans  son  môme  état  :  aucunne  trace  de  plomb.  La  co- 
lère alors  s'empare  de  ses  sens;  il  remet  fièrement  son  fusil  sur  son  épaule, 
et,  moj ,  mon  canard  en  vie  dans  la  main, nous  reprenons  le  chemin  de  la  mai- 
son ;  j'ai  donne  mon  oiseau  a  la  mere  Loysoo,  qui  en  a  fait  présent  a  mie 
feme  du  peys,  et  une  poule  s'est  charge  de  l'élever  en  l'adoptant  pour 
son  lils.  Si  j'avois  été  plus  près  de  Paris,  je  l'aurois  aporté  a  Frédéric,  a  qui 
je  souhaitte  une  bonne  santé  et  que  j'embrasse  de  tout  mon  cœur,  ain>i 
qu'a  ma  chère  mere,  que  j'embrasse  pareillement.  Il  eut  elé  plus  décent  de 
placer  ma  chère  mere  avant  mon  frère,  mais  je  la  prie  extrêmement  de  ne 
pas  m'en  savoir  mauvais  gré,  car  elle  peut  être  persuadé  que  si  elle  est  placé 
a  la  lin  de  ma  lettre,  elle  l'est  au  commencement  de  mon  cœur.  Mes  res- 
pects, s'il  vous  plait,  a  ma  tente  Chevilet,  M.  Chevilette,  madame  Bracognier, 
M.  Messager,  de  Marcenay,  Daudet  et  Baader.  Je  leur  souhaitte  a  tous  une 
parfaitte  santé,  ainsi  qu'a  vous,  mon  cher  peie.  Je  vous  embrasse  de  tout  mon 
cœur,  et  suis  sincèrement  votre  très  humble,  et  très  obéissant,  et  très 
soumis  fils, 

«  P  A  Wille. 

«  Mes  complimens,  s'il  vous  plaît,  a  Josephe  et  a  Marie,  et  leur  souhaitte 
bon  courage  dans  le  déménagement,  chose  que  l'on  ne  peut  pas  faire  sai  s 
une  bonne  santé. 

i  llalm  vous  présente  ses  respects;  il  a  fini  d'ébaucher  toulte  sa  tapis- 
serie et  grave  maintenant  le  plancher  a  l'imitation  du  votre.  » 

Pendant  que  l'évêque  de  Calliniquc  loge  le  fils  du  graveur 
W  il  le,  —  qui  monte  l'escalier  de  Wille  pour  le  voir  et  le  sa- 
luer? les  personnages  les  plus  haut  nommés  du  temps.  Les  cu- 
violets  dr  Versailles  et  de  Paris  lui  font  leur  cour.  11  est  des 
gloires  qui  le  sollicitent.  Le  marquis  de  Marigny  vient  encou- 
rager  ce  burin  qui  travaille  à  le  peindre.  Le  graveur  refuse 
I  iron,  Clairon  qui  le  prie,  Clairon  qui  postule  son  portrait 
auprès  de  lui  pour  mieux  être  immortalisée.  De  Paris,  de 


PRÉFACE.  m 

France,  la  popularité  de  Wille  a  rayonné  par  l'Europe  ;  les  sou 
verains  savent  son  nom,  les  grands  seigneurs  sa  porte,  les 
amateurs  son  œuvre»  L'Europe  le  complimente,  le  consulte,  le 
visite,  lui  dépêche  les  talents  qui  lui  naissent  du  Rhin  à  la 
Newa.  Lors  des  ventes  fameuses,  l'Allemagne  lui  envoie  sa 
bourse  et  la  confie  à  son  goût.  11  est  le  confesseur  et  le  tuteur 
des  caprices  des  princes  ;  il  porte  les  renommées  de  France  à 
la  connaissance  du  Nord.  La  Russie,  qui  s'éveille  à  ces  choses, 
lui  sourit  et  le  cajole.  Le  Danemark,  qui  courtise  le  talent,  le 
Danemark  tout  entier,  roi,  nobles,  ambassadeurs,  il  le  tient. 
Correspondant  avec  Vienne,  Rerlin,  Copenhague,  Moscou,  re- 
cevant le  monde  ou  à  peu  près,  il  est  le  Voltaire  de  l'art,  ce 
patriarche  de  la  gravure.  Que  d'illustres  hôtes!  Hier  Struensée, 
aujourd'hui  Gluck!  et  le  duc  de  Deux  -  Ponts  ,  et  le  comte 
d'Olna,  et  la  princesse  Galitzin!  Les  visiteurs  partis,  le  cour- 
rier vient  :1e  comte  de  Kaunitz  lui  demande  s'il  peut  recevoir 
des  élèves,  et  le  comte  de  Wasclierblen,  un  ministre,  s'il  peut 
lui  envoyer  sa  dernière  gravure;  la  margrave  de  Bade-Durlacb 
s'il  peut  lui  conquérir  un  tableau  à  la  vente  du  comte  de  Vence, 
et  le  baron  de  Kessel,  chambellan  de  l'empereur,  s'il  peut  le 
soir  lui  faire  l'honneur  de  dîner  avec  lui!  Et  chaque  jour  vi- 
sites nouvelles,  nouveaux  hommages,  un  diplôme,  un  cadeau, 
un  dessin  de  la  main  même  de  la  margrave  de  Bade-Durlach, 
dont  la  margrave  enrichit  le  cabinet  de  dessins  de  M.  W  ille, 
quelque  médaille  d'or  dont  la  grande-duchesse  de  Russie  en- 
richit le  cabinet  de  médailles  de  M.  Wille  ! 

Car  lui-même  aussi  est  un  grand  curieux,  M.  Wille.  Le  guide 
et  le  conseiller  des  collections  étrangères  a  son  petit  musée, 
qu'il  chérit  et  qu'il  augmente.  Il  est  c.urieux  de  médailles,  et 
Tocqué  lui  en  rapporte  de  Danemark  ;  il  est  curieux  de  por- 
celaines de  Saxe,  et  Dietrich  lui  envoie  toutes  celles  qu'il  a 
peintes.  Il  est  curieux  de  tableaux,  il  est  curieux  de  dessins,  il 


U]  PRÉFACE. 

est  curieux  de  gravures,  et  pas  une  grande  vente  n'a  lieu  sans 
que  Wille  ne  s'y  ruine  un  peu.  Sa  chaise  est  la  plus  proche  de 
l'huissier  priseur,  son  enchère  connue  comme  l'enchère  de 
>].  Mariette,  son  bordereau  respectable  entre  tous.  Sous  le  feu 
croisé  des  enchères,  il  a  emporté  ce  beau  Poelembourg,  cet  ad- 
mirable Greuze,  le  dessin  deBossuet  par  Riga  ud.  Qui  le  consolera 
pourtant  d'avoir  laissé  échapper  les  sanguines  de  Bouchardon 
pour  les  Cris  de  Paris?  Quel  habitué  de  Huquier,  le  marchand 
d'estampes!  quel  feuilleteur  infatigable!  qued'après-dînées  don- 
nées à  la  revue  de  ses  portefeuilles!  quel  furieux  rococotier, 
ce  bonhomme  Wille,  qui  invente  pour  la  convalescence  de  son 
ami  Péters  une  promenade  toute  neuve  :  la  visite  de  tous  les 
brocanteurs  de  Paris  !  —  Rares  merveilles  !  objets  caressés  î 
amis  de  votre  œil  assemblés  de  partout!  morceaux  de  votre 
vie  même  qu'un  jour  dispersera  aux  quatre  vents  de  la  criée  ! 

Ainsi,  en  ces  années  heureuses,  la  curiosité  descendait  de  la 
noblesse  à  l'atelier.  Un  luxe  de  belles  et  précieuses  choses  pa- 
rait ces  murs  que  le  regard  de  l'artiste  consultait  comme  de 
muettes  et  éloquentes  leçons.  Il  se  cherchait  un  entour  inspi- 
rateur, un  milieu  qui  lui  fût  un  agrément  ensemble  et  une 
exhortation.  C'était  l'atelier  non  de  AYille  seulement,  mais  de 
bien  d'autres  :  de  Boucher,  d'Oudry,  de  Coypel,  d'Aved,  de 
Deshayes,  et  de  Halle,  et  de  Baudoin,  qui  allaient  enseigner  à 
la  bourgeoisie  française  le  goût  de  l'intérieur,  la  recherche  des 
toiles,  des  marbres,  des  bronzes,  et  lui  imposer  la  mode  des 
objets  d'art,  des  chefs-d'œuvre  —  et  des  dunkerques. 

L'orgueil  du  cabinet  de  Wille  était  le  bon  choix  des  morts; 
mais  sa  gloire  particulière  était  le  mariage,  sur  ses  panneaux, 
des  vieux  noms  fameux  et  des  illustres  noms  contemporains. 
La  bourse  de  l'artiste  s'était  ouverte  aussi  pour  les  œuvres  de 
Bea  camarades;  cl  ce  petit  Panthéon,  dont  il  n'excluait  pas  les 
vivants,  était  le  plus  bel  éloge  de  son  esprit  équitable,  de  son 


PRÉFACE.  xin 

cœur  peu  jaloux.  VYille  était  l'ami,  le  véritable  ami,  et  non 
l'envieux  intime  des  talents  faciles  et  charmants  de  son  temps. 
Dans  sa  collection,  bien  des  tableaux,  bien  des  dessins,  révé- 
laient une  bonne  action ,  attestaient  un  service,  marquaient 
une  reconnaissance,  rappelaient  un  de  ces  liens  que  la  mort 
seule  avait  pu  briser.  Depuis  les  vieilles  bouteilles  de  vin 
que  le  jeune  homme  vidait  aux  Gobelins  avec  le  vieux  Parro- 
cel,  jusqu'au  chocolat  matinal  qu'offrait  madame  Greuze  au 
vieillard ,  —  les  années  de  Wille  s'écoulent  dans  une  confra- 
ternité loyale  et  cordiale  avec  toutes  les  célébrités  de  son  temps; 
et  il  fait  plaisir  à  regarder  de  quelle  affection  et  de  quelle  admi- 
ration sincère  l'ami  Wille  entoure  l'ami  Greuze,  ce  peintre 
profond  et  solide,  ainsi  qu'il  l'appelle.  Greuze  et  Wille!  les 
deux  vieux  amis,  les  deux  vieux  cœurs  unis!  voyez-les  en  vi- 
site chez  la  nourrice  de  la  petite  Greuze  !  voyez  Greuze  tracer 
de  ses  pinceaux  les  meilleurs  la  face  fine  et  bienveillante  de 
Wille!  et  voyez-les  tous  deux,  perchés  sur  une  échelle,  confes- 
sant, le  nez  sur  la  toile,  les  Rubens  du  Luxembourg,  théorisant 
de  conserve  et  sans  querelle  à  douze  pieds  au-dessus  de  terre 
—  et  des  jugements  du  dix-huitième  siècle  ! 

Cependant  vint  la  Révolution.  La  Révolution  venue,  Wille 
alla  se  promener.  Au  milieu  de  tous  les  partis  qui  déchiraient  la 
France,  il  adopta  une  opinion  plutôt  fatigante  que  dangereuse, 
et  qui  compromettait  plus  ses  jambes  que  sa  tête  :  il  se  fit 
badaud.  Il  regarda  passer  les  événements.  Les  foules,  les  pi- 
ques, les  cris,  les  fureurs,  les  vivats,  les  canons,  —  tout  cela 
lui  fut  spectacle;  et,  comme  il  était  optimiste,  il  ne  vit  guère 
que  des  feux  d'artifice  dans  ces  jeux  de  la  Mort  et  du  Hasard. 
Heureux  homme!  il  alla  visiter  les  massacres  de  septembre  :  il 
arriva  que  la  pièce  était  jouée  ! 

Wille  eut  encore  un  rôle  pendant  ces  années  :  son  fils  aîné 
devint  capitaine,  puis  chef  de  bataillon  de  la  garde  nationale. 


m  PRÉFACE 

Ce  fut  une  grande  occupation  pour  le  bonhomme  d'être  le  père 
de  son  Bis,  de  le  dire,  de  le  répéter,  et  de  naïvement  s'enor- 
gui  illir  de  ses  épaulettes  d'or,  dernière  joie  du  vieillard  bientôt 
suivie  d'un  dur  sacrifice!  11  faut  ;V cette  patrie  qui  a  donné  un 
uniforme  galant  à  son  lils,  il  faut  que  le  père  livre,  pour  être 
brûlés,  les  parchemins  d'honneur  de  sa  longue,  de  sa  laborieuse 
carrière,  les  titres  de  son  talent,  les  lettres  de  noblesse  de  son 
burin!  ses  patentes  d'académicien  de  l'Académie  de  Rouen .  de 
l'Académie  ci-devant  royale  de  Paris,  de  l'Académie  impériale 
d'Augsbourg,  de  l'Académie  impériale  de  Vienne,  de  l'Aca- 
démie des  arts  de  Berlin,  de  l'Académie  de  Dresde!  La  Répu- 
blique fit  un  peu  de  fumée  du  tout  au  mois  d'octobre  1793. 

Le  malheur  était  entré  déjà  depuis  quelques  années  dans  la 
riante  maison  ;  déjà  le  cœur  de  Wille  avait  été  atteint  et  blessé. 
Le  petit  Frédéric,  le  joli  enfant,  l'enfant  de  ses  caresses,  la  mort 
l'avait  pris.  La  mort  avait  encore  frappé  au  quai  des  Augustins 
le  29  octobre  1785.  «  Ce  jour,  —  écrit  Wille,  —  a  été  le  jour 
Le  plus  fatal  et  le  plus  malheureux  de  ma  vie.  —  Ma  femme,  la 
plus  excellente  femme  possible,  s'est  endormie  avec  la  ferme  con- 
duire en  la  bonté  de  son  Créateur.  —  Dieu!  que  de  larmes  me 
coûte  cette  séparation!...  Que  les  trente-huit  ans  que  j'ai 
passés  heureusement  avec  elle  se  sont  promptement  écoulés!  » 

Contre  le  vieillard  sans  compagne  les  ennuis  et  les  inquié-  v 
tudes  s'empressent.  Un  jour  la  maison  du  quai  des  Augustins 
change  de  propriétaire,  et  Wille  est  menacé  d'aller  porter  ail- 
leurs le  lit  où  il  doit  mourir.  Autour  de  lui  la  solitude  se  fait 
lentement]  la  table  se  dégarnit,  les  convives  ne  sont  plus  ou 
s'en  vont.  Le  convive  de  trente  ans,  le  vieil  ami  Baader,  s'en 
?a,  emportant  le  rire  du  logis.  —  Hélas!  la  triste  lin  des  choses 
humaines!  Encore  quelque  vingt  ans,  et  de  cette  dynastie 
heureuse  et  joyeuse  l'unique  héritier.  Alexandre  Wille,  n'aura 
pas  de  quoi  payer  la  pension  de  sa  femme  à  Charenlon,  et  sup- 


PRÉFACE 


XV 


pliera  la  duchesse  d'Angoulême,  au  nom  de  sa  misère  et  de  ses 
soixante-treize  ans,  d'accorder  cette  aumône  à  la  pauvre 
folio  ! 

«  A  SON  ALTESSE  ROYALE  MADAME  LA  DUCHESSE  D'ANGOULÊME. 

«  Respectable,  vertueuse  et  auguste  princesse  permettes  à  un  vieilliard 

de  soixante  et  treze  ans  d'oser  élever  sa  voix  jusqu'à  Votre  Altesse  Royale. 

«  Princesse,  je  suis  fils  du  célèbre  graveur  Jean -Georges  Wille,  qui  a  si 
bien  illustré  son  siècle  par  la  beauté  de  ses  ouvrages,  et  dont  les  mœurs 
égalaient  les  rares  talents.  Marie  Thérèse,  impératrice  d'Allemagne  et  reine 
d'Hongrie,  votre  illustre  ayeule,  a  honoré  mon  père  de  son  estime  et  l'a 
comblé  de  ses  grâces.  J'ai  fait  mon  possible  pour  suivre  les  traces  de  l'au- 
teur de  mes  jours.  Je  fus  reçu  très  jeune  membre  de  l'ancienne  Académie 
royale  de  peinture,  et  par  des  traveaux  assidues  nous  étions  parvenus,  mon 
pere  et  moy,  a  nous  ménager  une  fortune  asses  considérable  pour  des  artis- 
tes ;  mais  hélas  l'horrible  tourbe  révolutionnaire  a  engloutie  pour  jamais  le 
fruit  des  soins  et  des  peines  que  nous  nous  étions  donnés  ;  en  un  mot,  l'ou- 
vrage de  soixante-dix  années  de  travail  fut  entièrement  détruit.  Depuis 
quarante-cinq  ans,  princesse,  je  suis  marié  à  une  femme  qui  a  fait  consta-  * 
ment  le  charme  de  ma  vie,  et  dont  malheureusement  je  suis  privé  du  bon- 
heur de  la  posséder.  Ma  femme,  après  avoir  essuyé  une  maladie  de  plus  de 
douze  années,  causée  par  ses  cruels  chagrins,  a  fini  par  perdre  totallement  la 
raison,  est  maintenant  a  la  maison  royale  de  Charenton.  Ne  pouvant  par 
aucun  moyen  subvenir  a  payer  les  frais  de  sa  pansion,  je  supplie  a  mains 
jointes  Votre  Altesse  Royale  de  daigner  jeter  un  regard  favorable  sur  ma  si- 
tuation et  sur  ma  malheureuse  épouse,  et  vouloir  bien  m'accorder  une  lé- 
gère partie  des  dons  qu'elle  se  plait  a  répandre  sur  les  honnêtes  infortunés, 
qui  dans  leur  détresse  sont  assurés  de  trouver  auprès  de  votre  Auguste  per- 
sonne le  soulagement  de  leurs  peines.     .    .  t  

«  WlLLE, 
«  Quai  des  Grands-Augustias,  29 

*  Ce  9  janvier  1821.  » 

Un  marchand  d'estampes  de  Nuremberg  s'avisa,  en  l'année 
1792,  de  demander  à  Wille  ses  Mémoires.  Le  vieillard  lui  ré- 
pondit que  sa  vanité  et  son  orgueil  n'étaient  pas  encore  assez 
mûrs  pour  la  lecture  imprimée  de  sa  propre  histoire,  et  qu'il 


1  Collection  d'autographes  de  Goncourt. 


xvi  PRÉFACE. 

n'était  ni  ne  serait  jamais  disposé  à  se  donner  ce  ridicule  de 
gaieté  de  cœur;  que,  cependant,  si,  après  qu'il  ne  serait  plus, 
on  avait  envie  de  faire  son  histoire,  on  trouverait  de  quoi  dans 
ses  journaux,  qu'il  avait  écrits  toujours  avec  négligence,  mais 
avec  vérité. 

Ce  sont  ces  journaux  de  Wille  que  nous  donnons  pour  la 
première  fois  au  public. 

Voici  donc  ces  pages  tranquilles  et  sans  ambition  que  le  gra- 
veur écrivait  après  le  labeur  du  jour.  Voici  le  livre  où  chaque 
soir  il  rangeait  ses  souvenirs,  où  chaque  soir  il  se  racontait  lui- 
môme;  voici  le  compte  scrupuleux  qu'il  tenait  de  sa  vie.  L'ami 
accueilli,  le  grand  seigneur  reçu,  la  promenade  accomplie,  la 
lettre  écrite,  la  lettre  arrivée,  le  fils  marié,  le  tableau  acheté, 
la  maladie  survenue,  la  planche  terminée,  le  nouvel  élève  in- 
stallé, le  meuble  môme  apporté  le  matin,  l'événement  et  le  dé- 
tail, la  catastrophe  et  le  rien  de  chaque  douzaine  d'heures,  tout 
est  marqué,  rien  n'est  omis  en  cette  autobiographie  minu- 
tieuse, en  ces  confessions  de  bonne  foi.  L'heureuse  fortune 
pour  le  curieux  d'art!  la  maison  de  Wille,  une  maison  de 
verre,  et  sa  vie  sauvée  tout  entière! 

Témoignage  des  mœurs  du  temps,  ,  le  Journal  de  Wille  est 
plus  peut-être  qu'un  document,  il  est  un  enseignement.  Il 
montre  le  rôle  et  la  place  intermédiaire  des  hommes  d'art, 
alors  que  le  peintre,  le  sculpteur,  le  graveur,  ne  sont  plus  les 
artisans  du  seizième  siècle,  et  ne  son!  pas  encore  les  artistes  du 
dix-neuvième.  11  les  montre  agissant  et  se  déployant  dans  la 
société,  formant  un  ordre  particulier,  un  petit  tiers  état  d'ap- 
titudes et  de  talents  entre  le  peuple,  auquel  ils  tiennent  par 
leurs  alliances  et  leurs  habitudes  ouvrières,  et  la  bourgeoisie, 
à  laquelle  ils  touchent  par  l'aisance  acquise.  Il  fait  pénétrer 
dans  ces  intérieurs  réguliers,  resserrés  et  fermés,  où  l'artiste 
du  dix-huitième  siècle  vivait  comme  en  une  patrie  étroite  et 


PRÉFACE.  xvu 

chère.  Il  peint  en  leur  chez  eux  ces  «  fils  des  Dieux,  »  tout  en- 
tiers à  leur  tâche,  contents  d  une  gloire  modeste,  contents  de 
leur  poule  au  pot,  heureux  sans  bruit,  maris,  pères,  hommes 
de  famille,  ne  sachant  d'autre  joie,  ne  sachant  d'autre  monde, 
ne  sachant  d'autre  Muse  que  leur  foyer. 


EDMOND  ET  JULES  DE  GONCOURT. 


MÉMOIRES 

DE 

JEAN-GEORGES  WILLE 


MÉMOIRES 

DE 

JEAN-GEORGES  WILLE 


A  l'âge  de  près  de  quatre-vingt-huit  ans,  il  me  paroît 
qu'il  seroit  temps,  mon  très-cher  fils,  d'écrire,  selon  tes 
désirs,  quelques  traits  de  ma  vie  dont  je  puisse  me  sou- 
venir encore.  Je  te  dirai  d'abord  que  mon  père  Jean- 
Philippe  Wille  étoit  bourgeois  de  Kœnigsberg,  endroit 
très-ancien,  chef-lieu  d'un  bailliage,  et  situé  sur  les  con- 
fins de  la  Wetteravie;  ma  mère  se  nommoit  Anne-Élisa- 
beth  Zimmermann.  Mon  père  ne  demeuroit  pas  exacte- 
ment à  Kœnigsberg  même,  mais  dans  le  Bieberthal; 
son  habitation  étoit  près  de  la  source  de  la  Bieber,  et 
c'étoit  à  ses  environs  qu'il  faisoit  cultiver  son  bien  ru- 
ral qui  étoit  assez  étendu,  et  c'est  là  que  je  naquis  le 
o  novembre  1715.  J'étois  l'aîné  de  six  fils  et  d'une  fille 


1  Nous  devons  la  connaissance  et  la  possession  de  ces  Mémoires  à  Tex- 
trème  obligeance  de  notre  ami  Th.  Arnauldct.  Sachant  l'intention  où  nous 
étions  de  publier  le  journal  de  J.-G.  Wille,  et  ayant  été  assez  heureux  pour 
rencontrer  ces  précieux  Mémoires,  il  nous  les  a  abandonnés  généreusement; 
qu'il  en  reçoive  ici  nos  sincères  rernerciments. 

i.  1 


w  MÉMOIRES 

que  mon  père  eut  de  ses  deux  femmes.  Ma  sanlé  étoit 
parfaite.  On  avoit  observé  que  mon  humeur  tenoit  delà 
joyc;  mais  que  j'étois  remuant,  volontaire  et  même  ca- 
pricieux quelquefois,  sans  être  méchant. 

A  l'âge  de  deux  à  trois  ans,  mon  bonheur  suprême 
étoit  d'être,  un  crayon  blanc  à  la  main,  couché  sur  le 
plancher  de  la  salle,  j'y  dessinois  des  oiseaux,  des  arbres  et 
autres  objets  qui  avoient  frappé  ma  vue.  Malheur  à  celui 
qui  eût  eu  la  témérité  de  marcher  sur  mes  productions! 
Cependant  mon  père,  ayant  remarqué  que  j'avois  de  la 
vivacité  et  du  discernement,  et  que  j'étois  constamment 
occupé  et  sans  repos,  résolut  de  m'apprendre  h  lire  et  à 
écrire,  et  ses  leçons  ne  furent  pas  infructueuses. 

Jl  ne  voulut  m'envoyer  à  l'école  qu'à  l'âge  de  six  ou 
sept  ans,  à  cause  des  difficultés  qu'il  y  auroit  pour  un 
enfant  Irop  jeune  à  monler  la  montagne  où  Kœnigsberg 
est  situé  et  qui  étoit  à  un  quart  de  lieue  de  notre  habita- 
tion. Mon  père  me  mena  donc,  vers  cet  âge,  à  l'école; 
Mais,  outre  les  leçons  en  notre  langue,  je  fus  obligé 
d'ajouter  les  latines.  C'étoit  double  besogne,  dont  cepen- 
dant, par  ma  mémoire  heureuse,  je  me  tirois  assez  bien 
d'affaire;  le  maître  me  donna  même  quelques  éloges,  il 
n'étoil  (''gaiement  pas  mécontent  de  mon  écriture  dans 
les  deux  langues;  mais  il  l'étoit  lorsqu'il  voyoit  les  marges 
de  mescahiers  chargées  de  croquis  de  dessins.  Souvent  je 
dessinois  les  profils  de  mes  camarades  qui  me  paroissoient 
avoir  des  mines  plaisantes  et  que  je  rendois  par  des 
formes  si  ridicules  sur  le  papier,  que  plusieurs  en  furent 
choqués  ;  mais  d'autres  ne  faisoient  qu'en  rire.  Déplus, 
je  me  divertissois  en  composant  des  vers  ironiques  ana- 
logues à  ces  portraits.  Les  jours  de  congé,  je  circulois 
;i  h  lourdes  restes  de  l'ancien  château  fort  de  Kœnigsberg, 
terriblement  ruiné  par  les  Suédois  pendant  la  guerre  de 


DE  JEAN-GEORGES  WILLE.  5 

trente  ans,  et  que  je  dessinois.  C'est  là  le  commencement 
du  plaisir  que  j'ai  toujours  eu  de  dessiner  le  paysage. 
Dans  ces  temps  venoit  régulièrement  dans  nos  quartiers 
le  frère  jardinier  du  couvent  des  Capucins  de  Wetzlar, 
pour  y  quêter  des  vivres.  Mon  père  l'estimoit,  car  il  par- 
loit  savamment  de  la  greffe  des  pruniers  de  mirabelle, 
de  la  plantation  des  choux  et  des  raves,  de  l'accroisse- 
ment des  concombres  en  terrain  sec  ou  humide. 

Ce  bon  frère  se  trouvoit  donc  exactement  chez  nous 
lorsque  mon  père  achetoit,  pour  me  satisfaire,  quelques 
images  d'un  marchand  d'estampes  tyrolien  qui  étoit  dans 
la  maison;  et,  ayant  remarqué  quelle  joyc  me  causoit 
cette  acquisition ,  il  tira  de  la  poche  de  son  froc  un  large 
portefeuille  bien  fourni  d'images  de  la  fabrique  de 
Jérôme  Wolf  d'Augsbourg,  me  priant  de  les  accepter. 
Ce  don  étoit  composé  de  six  grandes  feuilles,  chaque 
feuille  contenoit  dix-huit  images.  Je  possédois  donc  dans 
un  moment,  et  sans  y  songer,  une  très-belle  collection 
décent  huit  pièces  bien  comptées;  aussi  ne  me  possé- 
dois-je  pas  de  plaisir  de  voir  l'abondance  de  leurs  cou- 
leurs tranchantes  de  vert,  de  bleu,  de  rouge.  Mais 
aussi  le  frère  ne  rcstoit-il  pas  sans  récompense,  car  cette 
fois-cy  on  lui  donna  une  liasse  de  boudins  fumés,  au  lieu 
d'un  pot  de  beurre  fondu  depuis  du  temps,  ou  d'une 
douzaine  d'œufs  pondus  dans  l'année.  Il  en  fut  sensible- 
ment touché.  La  joye  brilloit  sur  son  visage  lorsqu'il  jeta 
ledit  présent  dans  la  profondeur  de  son  bissac  qui  étoit 
encore  vide.  Il  poussa  sa  gratitude  plus  loin  :  il  m'invita 
à  aller  le  voir  à  Wetzlar,  m'assurant  qu'il  me  montreroit 
des  tableaux  estimés  de  tout  le  monde,  et  qu'ils  avoient 
le  bonheur  de  posséder  dans  le  cloître  de  leur  couvent. 
On  lui  objectoit  que  j'étois  bien  jeune  pour  faire  un  che- 
min de  deux  lieues.  Il  répondit  :  «  Sa  chère  tante  que  voicy 


4  MÉMOIRES 

aura  la  complaisance  de  l'accompagner.  »  Ma  tante  le  pro- 
mit d'autant  plus  volontiers  qu'elle  avoit  des  amies  dans 
cette  ville.  Quelques  jours  après,  qui  éloit  un  jour  de 
congé,  elle  m'y  mena;  mais  le  frère  étoit  absent.  Cepen- 
dant, une  heure  après  il  revint  d'une  excursion  qu'il 
avoit  faite  dans  les  villages  de  Huttenberg;  il  étoit  chargé 
de  pommes  de  terre  et  de  fèves  de  marais  sèches;  mais 
aussitôt  qu'il  s'étoit  débarrassé  de  son  fardeau  utile,  il 
vint  nous  recevoir  avec  une  amitié  très-remarquable. 
Il  me  prit  par  la  main,  m'introduisit  dans  le  cloître,  en 
me  disant  :  «  Voicy  une  rangée  de  croisées  cintrées  dont 
les  vitres  sont  chargées  et  ornées  des  armes  de  plusieurs 
seigneurs  qui  les  ont  fait  peindre  et  payées,  les  uns  par 
dévotion,  les  autres  par  bonté  ou  par  vanité.  Il  me  parla 
alors  beaucoup  des  couleurs  du  blason  dont  je  ne  com- 
prenois  rien.  Enfin,  à  la  dernière  croisée,  il  me  lit  re- 
marquer des  armes  très-curieuses.  Elles  sont,  medisoit- 
il.  d'un  seigneur,  grand  guerrier,  tué  à  la  bataille  de 
Muhlerg  contre  l'empereur  Charles-Quint.  «  Voyez-vous, 
mon  ami,  continua-t-il,  en  haut  de  ces  armes  deux  ar- 
quebuses bleues  accompagnées  de  mèches  fumantes.  Ce 
fut  Moritz  de  Saxe  qui  ajouta  ces  deux  pièces  aux  armes 
de  ce  seigneur  tué  aux  champs  d'honneur.  Mais  voicy 
deux  béliers  d'or  sur  un  champ  d'azur.  Vous  font-ils 
plaisir  ces  béliers?  Tue  polite  inclination  de  ma  tète  étoit 
la  réponse.  Il  faut  donc,  me  disoit-il,  vous  en  faire  l'his- 
toire. Les  ancêtres  de  notre  héros  tué  étoient  deux  frères 
laborieux,  vigoureux  et  libertins,  mais  pieux.  Ils  se  croi- 
sèrent comme  bien  d'autres  dans  le  onzième  siècle,  tant 
par  zèle  que  pour  obtenir  la  rémission  de  leurs  péchés 
qui  s'étoienl  extrêmement  multipliés.  Ils  vendirent  leurs 
possessions  aux  solitaires  des  montagnes  de  Bohème  pour 
avoir  de  l'argent,  el  par  ce  moyen  vivre  largement,  che- 


DE  JEAN-GEORGES  WILLE.  5 

rnin  faisant  avec  l'armée  chrétienne  vers  l'Orient.  Ils  se 
distinguèrent  dans  ce  pays  par  des  faits  d'armes  in- 
croyables, surtout  par  la  prise  de  Joppé,  dont  ils  enfon- 
cèrent les  portes  à  grands  coups  de  massues  lourdes  et 
en  forme  de  bélier.  Après  une  action  si  remarquable, 
ils  eurent  des  chefs  de  l'armée  non-seulement  la  per- 
mission d'avoir,  ainsi  que  leurs  descendants,  pour  armes 
parlantes  ces  massues,  instruments  de  leur  vigueur  et 
de  leur  gloire;  mais  aussi  le  privilège  exclusif  d'enfoncer 
toutes  les  portes  des  villes  fortes  de  l'Orient.  Ces  armes 
admirables,  continua-t-il,  nous  ont  été  envoyées  depuis, 
nous  ne  savons  par  qui;  mais  elles  sont  très-anciennement 
peintes,  les  uns  pensent  qu'elles  l'ont  été  par  Lucas 
Kranach,  les  autres,  qu'elles  le  sont  par  Albert  Durer.  » 
Comme  je  ne  connoissois  pas  encore  ces  maîtres,  je  ne 
parlois  plus  de  rien,  et  le  frère,  ayant  remarqué  que  je 
commençois  à  in  ennuyer,  et  peut-être  s'ennuyoit-il  aussi, 
il  m'embrassa  cordialement,  en  me  disant:  «  Adieu,  mon 
enfant,  j'espère  que  vous  êtes  content  des  tableaux  comme 
de  moi.  Revenez  me  voir  l'automne  prochain,  et  alors  je 
vous  donnerai  des  poires  de  bon-chrétien,  des  noisettes 
et  des  petits  pains  glacés  avec  des  jaunes  d'œufs.  » 

Je  remerciois  le  frère  de  toutes  ses  bontés  en  lui  fai- 
sant une  profonde  inclination,  et,  mon  chapeau  à  h 
main,  je  me  retournai  assez  gauchement  pour  lui  en 
faire  une  autre;  mais  il  n'y  étoit  plus. Ma  tante,  pendant 
mon  absence,  avoit  fait  quelques  visites  ;  mais,  à  mon 
retour,  je  la  trouvois  déjà  assise  sur  un  banc  à  la  porte 
du  couvent.  Je  lui  déclarai  d'abord  que  la  faim  me  tour- 
mentoit  beaucoup.  Elle  étoit  compatissante,  et  sur-le- 
champ  elle  m'achetoit  un  gâteau  parsemé  de  grains  de 
sel  et  de  cumin,  que  je  fis  disparoître  en  un  instant. 
Elle-même  se  sentit  de  l'appétit,  car  elle  me  mena  chez 


d  MÉMOIRES 

une  femme  de  ses  amies  qui,  depuis  plus  de  trente  ans, 
vcndoif,  du  chocolat  d'Espagne  fait  à  Wetzlar  sans  cacao 
ni  vanille,  et  d'un  goût  exquis,  à  ce  qu'elle  disoit.  Cette 
respectable  marchande  nous  offrit  à  dîner.  Elle  nous 
offrit  d'abord  des  nodèles,  ou  vermicelle  du  pays;  en- 
suite des  laitues  cuites  dans  leur  propre  jus,  avec  des 
saucisses  grillées  sur  le  charbon;  deux  bouteilles  de  vin, 
l'une  rouge,  des  coteaux  de  la  Lahne,  l'autre  des  bords 
du  Rhin,  parurent  sur  la  table.  On  me  donna  un  très- 
petit  verre  de  chacune,  et  ces  dames  burent  le  reste.  En- 
lin  le  café  parut.  Il  me  sembloit  être  fait  avec  des  graines 
du  Westerwald,  où  les  glands  ne  sont  pas  bien  rares,  et 
qui,  quoique  abondamment  amalgamé  avec  de  la  casso- 
nade, me  déplaisoit  encore  beaucoup.  Enfin  ma  tante 
prit  congé  de  son  amie  et.  moi  aussi.  Je  tirai  ma  révé- 
rence à  la  manière  des  écoliers  très-nouveaux  dans  ce 
monde.  Nous  n'arrivâmes  chez  nous  qu'avec  la  nuit 
close.  Mon  père  se  fit  faire  le  récit  de  mon  pèlerinage 
pittoresque  et  du  profit  que  j'en  pouvois  avoir  obtenu, 
et  dont  il  rioit  beaucoup;  mais  au  môme  moment  il  me 
conseilloit  de  ne  plus  faire  d'excursions  de  ce  genre  et  me 
renvoyoit  à  mes  livres  pour  étudier  mes  leçons.  Cepen- 
dant l'année  d'ensuite  j'obtins  de  lui,  après  bien  des  sup- 
plications, la  permission  de  faire  un  nouveau  voyage.  Les 
récils  que  j'avois  entendu  faire  des  merveilles  qu'on 
voyoit  dans  l'église  de  Sainte-Élisabeth,  à  Marbourg, 
m'échauffèrent  singulièrement.  Je  désirois  et  cherchois 
avec  ardeur  une  occasion  de  m'y  rendre,  et  bientôt  elle 
se  présentoit.  Il  y  a  dans  notre  vallon  du  marbre  blanc, 
qu'annuellement  des  paysans  du  quartier  réduisent  en 
chaux*  la  voiturant  ensuite  pour  la  vendre  à  Marbourg, 
où  elle  esl  estimée.  Il  fut  résolu  que  je  partirois  avec  ces 
braves  unis,  qui  tous  nous  étoient  connus.  Je  marchois 


DE  JEAN-GEORGES  WILLE.  7 

tantôt  à  pied,  tantôt  j'étois  assis  sur  l'une  ou  l'autre  voi- 
ture. Enfin  le  second  jour  (nos  six  lieues  étant  faites), 
nous  arrivâmes  à  notre  destination,  après  avoir  couché 
une  nuit  fort  mollement  dans  une  grange,  sur  un  tas  de 
foin.  Aussitôt  que  nous  étions  dans  Marbourg,  je  quitte 
mes  conducteurs;  je  passe  devant  la  maison  de  ville  dont 
le  fronton  avoit  des  niches  garnies  de  figures  de  gran- 
deur naturelle,  qu'un  mécanisme  intérieur  faisoit  agir  à 
faire  autant  de  bruit  et  diverses  manières  que  l'horloge 
avoit  frappé  de  coups.  Et,  quoique  tout  cela  étoit  du  nou- 
veau pour  moi,  je  ne  m'arrêtai  presque  pas.  Je  cours 
plus  loin,  je  cherche  l'église,  et  bientôt  je  la  trouve.  Elle 
étoit  fermée.  On  m'enseigne  un  bedeau  qui  obtient  les 
clefs,  et,  moyennant  quelque  argent  que  je  lui  donnois, 
il  ouvrit  une  des  portes  avec  empressement  et  m'intro- 
duisit. Je  vis  d'abord,  à  droite  et  à  gauche  de  la  porte, 
les  statues  assez  gothiques  des  Land  commandeurs  qui 
avoient  possédé  cette  dignité  à  Marbourg  depuis  l'insti- 
tution de  l'ordre  ïeutonique.  Ils  me  parurent  vêtus  moi- 
tié en  religieux,  moitié  en  militaires.  Je  regrettois,  en 
les  contemplant,  de  n'avoir  ni  crayon  ni  papier,  ni  le 
temps  pour  dessiner  quelqu'une  de  ces  figures,  quoique 
je  n'étois  pas  stylé  pour  le  faire  tant  soit  peu  correcte- 
ment. En  avançant,  et  à  ma  droite,  je  voyois  avec  plaisir 
et  respect  dans  une  niche  grillée  la  statue  de  sainte 
Elisabeth  (fille  d'un  roi  de  Hongrie  et  mariée  à  un  land- 
grave, Louis,  qui  n' étoit  pas  le  meilleur  prince  de  son 
siècle).  Elle  avoit  la  couronne  sur  la  tête  et  le  modèle 
de  cette  église  que  l'on  avoit  bâtie  sur  la  main  droite. 
Devant  elle  il  y  avoit  plusieurs  degrés  très-usés  en  pro- 
fondeur, ainsi  que  le  pavé,  par  les  génuflexions  et  les 
révérences  faites  par  de  nombreux  pèlerins,  qui,  autre- 
fois, s'y  rendoient  par  dévotion.  A  gauche  et  vis-à-vis  de 


8  MÉMOIRES 

la  statue  de  sainte  Elisabeth,  il  y  a  une  chapelle  on  les 
anciens  landgraves  de  Hesse  avoient  leur  sépulture. 

Mon  mentor  me  fit  remarquer  en  y  entrant,  à  droite, 
les  statues  de  grandeur  naturelle  qui  y  étoient  enterrées. 
Il  m'apprenoit  leurs  noms  et  surnoms  et  me  racontoit  en 
partie  l'action  remarquable  de  la  vie  de  chacun  d'eux. 
Ils  étoient  tous  debout,  complètement  armés  selon  l'usage 
du  temps  où  ils  avoient  vécu.  11  n'y  avoit  qu'un  seul  à 
terre,  couché  sur  le  dos,  rongé  de  vers  et  de  serpents. 
J'en  fus  étonné  et  presque  effrayé.  Mon  conducteur  s'en 
aperçut  et  m'en  fit  l'histoire.  «  Ce  prince,  me  disoit-il, 
étoit  un  des  plus  impies,  qui,  au  lieu  de  se  rendre  les 
fêtes  et  dimanches  à  l'église,  partoit  pour  la  chasse. 
Aussi  en  fut-il  sévèrement  puni,  car  il  se  cassa  le  cou  en 
tombant  de  son  cheval  dans  une  forêt  très-éloignee  de 
son  monde,  et  son  cadavre  ne  fut  trouvé  que  longtemps 
après  sa  chute,  rongé  et  défiguré  comme  il  est  repré- 
senté par  la  sculpture  que  vous  voyez  devant  vous.  »  Vis- 
à-vis  de  ces  statues,  on  voit  en  plusieurs  petits  compar- 
timents les  actions  vertueuses  et  les  miracles  de  sainte 
Elisabeth;  le  tout  est  sculpté  en  relief  sur  le  bois  et  peint 
diversement,  selon  l'usage  de  ces  temps  reculés.  Dans  le 
dernier  compartiment,  le  mari  de  la  sainte,  qui,  àvec 
nombre  de  noblesse,  s'étoit  croisé,  paroît  à  cheval  et  err 
marche,  suivi  de  ses  braves  Ilessois,  pour  la  conquête  de 
la  terre  sainte,  d'où  il  ne  revinl  plus.  Au  milieu  de  l'église 
et  au-dessus  de  la  chaire  à  prêcher,  on  voit  une  draperie 
noire  en  forme  de  pavillon,  qu'on  m'assuroit  êtrel'cuvrage 
des  propres  mains  de  sainte  Elisabeth.  J'aurois  désiré  res- 
ter encore  quelque  temps  dans  celte  église  pour  y  voir  le 
reste  des  curiosités,  qui  me  parurent  nombreuses;  mais 
midi  sonna,  et  je  devois  quitter,  caries  voituriers  m'aboient 
averti  que  vers  celle  heure  ils  se  metlroient  en  marche 


DE  JEAN-GEORGES  WILLE.  9 

pour  retourner  chez  eux.  Je  ne  pouvois  donc  que  jeler 
un  regard  sur  l'extérieur  .de  ce  respectable  bâtiment,  et 
courir  rejoindre  mes  conducteurs,  qui  sortoient  d'un  bon 
dîner.  Ils  me  parurent  fort  contents;  mais  moi,  je  sen- 
tois  ma  tête  plus  remplie  de  figures  que  mon  estomac  de 
vivres.  Je  trouvai  cependant  moyen,  quoique  à  la  hâte, 
de  satisfaire  ce  dernier.  L'on  se  mit  en  marche,  et  par 
la  même  roule  qui  nous  avoit  conduits  à  Marbourg.  Pen- 
dant la  route ,  je  parlois  bien  moins  avec  mes  conduc- 
teurs que  cy-devant.  Je  ne  faisois  que  passer  et  repasser 
dans  mon  esprit  les  objets  qui  m'avoient  tant  frappé 
dans  l'église  et  que  j'admirois  en  idée  avec  un  plaisir 
infini.  Cependant  un  de  nos  voituriers  m'interrompit 
souvent  dans  mes  réflexions  par  des  chansons  d'un  lan- 
gage et  d'une  musique  tantôt  gaie,  tantôt  lamentable, 
et  composées,  selon  les  apparences,  du  temps  d'Othon 
le  Grand,  et  qui  ne  sont  plus  connues  que  des  gens  de  la 
campagne,  à  ce  que  me  disoit  le  maire  du  village  où 
nous  logeâmes  la  nuit,  car  il  étoit  aubergiste.  Ces  chan- 
sons rouloient  sur  les  amours,  les  faits  d'armes,  les  mal- 
heurs et  même  la  fin  funeste  d'anciens  chevaliers.  Cela 
m'induisit  à  considérer  attentivement  les  châteaux  rui- 
nés situés  sur  des  collines,  à  droite  et  à  gauche  de  notre 
chemin,  où  ces  anciens  preux  dont  il  étoit  question  s'é- 
toient  jadis  fortifiés.  «  Enfin,  quels  objets  à  dessiner!  » 
me  disois-je. 

J'arrivai,  le  lendemain,  auprès  de  mon  père,  qui  me 
reçut  au  mieux,  et  me  disoit,  après  que  je  l'eusse  em- 
brassé :  «  II  me  paroît,  mon  fils  ,  que  tu  te  portes  bien, 
cela  me  fait  plaisir.  »  Ensuite  il  fit  bien  boire  mes  conduc- 
teurs et  les  remercia  des  soins  qu'ils  avoient  eus  de  moi 
pendant  le  voyage,  dontilslui  firent  la  révérence  enleur  ma- 
nière, et  s'en  retournèrent  fort  contents  dans  leur  village. 


10  MÉMOIRES 

«  A  présent,  mon  fils,  me  dit  mon  père,  raconte-moi 
un  peu  ce  que  lu  as  vu  et  observé,  et  par  là  je  verrai 
bien  si  tu  dois  être  plus  satisfait  d'avoir  été  à  Marbourg 
qu'à  Wetzlar.  »Celam,encourageoit  beaucoup,  et  de  suite 
je  fis  l'orateur  et  le  conteur  avec  l'enthousiasme  d'un 
écolier  qui  n'avoit  encore  rien  vu  d'intéressant,  et  qui 
s'embrouille  par  l'abondance  de  la  matière  dont  sa  tète 
est  remplie. 

Mou  père,  m' ayant  écoulé  avec  patience,  me  parut 
assez  content;  c<  mais,  me  disoit-il,  tout  cela  est  fort  bien; 
cependant  voilà  cinq  jours  que  tu  es  absent  de  l'école; 
reprends  tes  livres,  étudie  tes  leçons,  et  regagne  le  temps 
<|ue  tu  as  perdu  en  voyageant.  » 

Je  sentois  qu'il  éloil juste  de  me  soumettre  à  ce  conseil 
paternel,  et,  dès  le  lendemain,  accompagné  de  deux  de 
nies  frères  et  de  quelques  enfants  du  voisinage,  j'enfilois 
le  chemin  de  noire  montagne.  «Hélas!  disois-je  en  moi- 
même,  quel  plaisir  n'aurois-je  pas  si  notre  école  étoit  à 
Marbourg  au  lieu  qu'elle  se  trouve  à  Kœuigsberg.  Après 
tout,  je  devois  me  consoler,  car  je  regagnois  prompte- 
ment  tout  ce  quej'avois  un  peu  négligé;  et  même,  in- 
dépendamment de  mon  devoir,  j'élois  occupé  de  l'idée, 
d'après  ce  quej'avois  vu,  de  sculpter  en  relief  quelques 
figures  sur  bois;  mais  bien  des  articles  pour  l'exécution 
de  mon  projet  me  manquèrent  absolument.  Je  devois 
donc,  réflexion  faite,  chercher  quelques  autres  moyens 
pour  me  satisfaire,  et  j'eus  le  bonheur  de  découvrir  sur 
les  bords  du  canal,  par  où  les  eaux'  de  la  source  delà 
Bieber  '  sonl  forcées  de  se  rendre  vers  les  moulins,  de  la 
terre  glaise  que  j'employai  sur-le-champ  à  modeler  des 

1  Cette  petite  rivière  tombe  dans  la  Lahne,  vois  Giessen  ;  sa  course 
n  est  que  (1  une  lieue  et  demie.  Il  y  a  sur  ses  bonis  douze  moulins,  une  f'on- 
t  mie  forge  de  ter,  un  hameau,  des  villages,  quatre  ou  cinq  habita- 


DE  JEAN-GEORGES  VVILLE.  11 

mascarons  :  je  leur  donnai  des  yeux  louches,  des  fronts 
ridés  et  des  bouches  béantes;  leur  forme,  en  général, 
éloit  différente,  leur  destination  étoit  résolue  d'avance  : 
je  les  appliquois  de  suite  sur  les  petites  portes  des  ruches 
de  mouches  à  miel  dont  mon  père  possédoit  un  certain 
nombre  ;  rien  n'étoit  plus  risible  que  la  sortie  et  la  ren- 
trée de  ces  volatiles  par  les  bouches  de  mes  masques  ; 
mais  tout  cela  dura  peu  :  la  pluie  les  ayant  détrempés  et 
le  soleil  desséchés,  ils  tombèrent  en  ruine  et  je  n'y  pen- 
sai plus.  Cependant  l'hiver  s'approchoit,  les  soirées  de- 
venoient  longues.  Jepensois  alors  qu'il  me  seroit  infini- 
ment agréable  qu'après  l'étude  de  mes  leçons,  qui,  d'or- 
dinaire, me  coùtoient  peu  de  moments,  dé  m'occuper 
selon  ma  fantaisie.  Il  y  avoit  dans  la  collection  des  livres 
de  mon  père  une  grande  Bible  remplie  d'estampes  que 
je  considérois  souvent  avec  plaisir,  et  déjà  plusieurs  fois 
l'idée  m'étoit  venue  de  faire,  sans  copier  les  estampes, 
des  dessins  analogues  aux  événements  racontés  dans  la 
Bible  et  susceptibles  d'être  représentés.  Je  parlai  donc 
de  cette  idée  à  mon  père,  qui,  à  ma  grande  satisfaction, 
l'approuva.  Je  lui  fis  alors  les  détails  des  choses  qui  me 
seroient  nécessaires  pour  l'exécution  de  mon  projet.  Mon 
père  m'ayant  écouté  tranquillement,  me  dit  alors  :  «  Mon 
fils,  seras-tu  constant  à  faire  ce  que  tu  te  proposes?  »  Je 
l'en  assurai  avec  vivacité  ;  depuis  cette  assurance  il  eut  la 
bonté  de  m'acheter  lui-même  du  papier  de  Hollande,  dont 
je  fabriquai  un  volume  in-4°,  des  pinceaux,  une  de  ces 
boîtes  de  couleurs  qu'on  fabrique  à  Nuremberg,  et  me 
tailla  même  quelques  plumes  avec  une  grande  dextérité. 
Personne  au  monde  ne  pouvoit  être  plus  heureux  que 

tions  de  nobles.  En  outre,  il  y  a  vers  le  haut  du  vallon  six  où  sept  fours  à 
chaux,  etc. 

{Note  de  Wille.) 


12  MÉMOIRES 

moi.  Je  me  disposons  donc  avec  impatience  à  faire  mes 
dessins;  mais  je  ne  voulus  les  faire  qu'après  que  tout  le 
momie  eut  soupe  et  se  fut  couché;  car  je  voulois  être 
seul  auprès  de  ma  lampe.  Enfin,  je  le  fus  :  je  lisois  alors 
un  chapitre,  et,  réfléchissant  sur  l'événement  qui  y  étoil 
rapporté,  je  composois  l'ensemble  de  mes  figures  selon 
mes  petites  conceptions  d'alors;  je  eommençois,  comme 
de  raison,  parla  création,  et,  lorsque  j'avois  chassé  Adam 
et  Eve  du  paradis  et  fait  tuer  Abel  par  Caïn  ,  j'interrom- 
pis déjà  l'ordre  des  chapitres;  car  tel  chapitre  me  pré- 
sentoit  un  événement  plus  attrayant  qu'un  autre;  je 
dessinois,  par  exemple,  avec  plaisir,  Moïse  frappant  le 
rocher  dont  l'eau  jaillissante  étanchoit  la  soif  des  Juifs: 
ensuite  vint  Samson  tuant  vigoureusement  mille  Philis- 
tins, Abraham  se  disposant  à  sacrifier  son  fils,  la  femme 
de  Putiphar  tirant  Joseph  par  ses  vêtements;  c'étoit  un 
désordre  réel;  aussi  le  dégoût  suivit  de  près;  de  sorte 
que  ma  grande  résolution  de  dessiner  les  faits  histori- 
ques de  la  Bible  depuis  le  commencement  de  l'Ancien 
Testament  jusqu'y  comprise  l'Apocalypse  du  Nouveau, 
s'étoit  bien  affaiblie.  Cependant  chaque  nuit  un  des  des- 
sins fut  achevé,  et  le  matin,  avant  mon  départ  pour 
l'école,  je  le  montrois  à  mon  père,  qui  m'encourageoit  ; 
mais  enfin,  s'apercevant  du  désordre  qu'il  y  avoit  dans  la 
distribution  des  sujets,  il  me  disoit,  avec  quelque  cha- 
grin, qu'il  avoit  prévu  mon  inconstance.  Cela  m'affli- 
geoit,  mais  je  ne  répondis  rien,  son  amitié  m'étoil  pré- 
cieuse et  nécessaire.  Et,  quoique  j'avois  cessé  ce  genre 
de  dessins,  je  ne  laissois  pas  d'en  faire  de  fantaisie,  ou 
bien  je  lisois  d'anciens  romans  estimés  du  peuple,  tels 
que  les  Quatre  fils  d'Aymon,  la  Belle  Mêlusine,  le  Duc 
Emest,  et  autres;  mais  cet  amusement  ne  dura  pas:  il 
me  fallut  de  la  \;iriété;  j'avois  la  permission  de  mon 


DE  JEAN-GEORGES  WILLE.  15 

père  de  fouiller  parmi  ses  livres  à  volonté.  Devois-je 
manquer  de  m'en  servir?  J'y  trouve  de  gros  volumes  de 
botanique  dont  les  plantes,  quoique  gravées  en  bois,  me 
parurent  joliment  faites  et  exactement  représentées,  et 
la  vertu  ou  la  malfaisance  de  chaque  végétal  clairement 
expliquée. Cette  inspection  medonnoit  envie  d'herboriser, 
d'autant  plus  que  le  printemps  étoit  venu,  et  le  mois  de 
mai  peu  éloigné.  Cependant  et  préalablement  je  m'amu- 
sois  à  greffer  dans  nos  jardins  les  diverses  espèces  d'ar- 
bustes qui  y  étoient  propres  à  cette  opération  et  dont  je 
réussis,  sinon  complètement,  du  moins  assez  bien  pour 
m'en  glorifier. 

En  même  temps  je  me  souvins  qu'autrefois  le  frère 
jardinier  du  couvent  de  Welzlar  assuroit  à  mon  père, 
moi  présent,  qu'on  pouvoit  greffer  le  pommier  sur  le 
saule,  et  le  poirier  sur  l'aubépine  ;  que  cette  pratique, 
non-seulement  étoit  bonne,  mais  la  réussite  immanqua- 
ble. Cette  pratique  me  parut  très-curieuse,  et  me  trot- 
toit  si  bien  dans  la  tête,  que  je  la  mettois  promptement 
en  œuvre,  et  avec  un  soin  tout  à  fait  particulier.  Quelle 
excellente  découverte  !  disois-je  en  moi-même,  les  saules 
des  bords  de  nos  rivières,  les  aubépines  de  nos  haies, 
porteront  donc  enfin  des  fruits  utiles  !  Tous  les  jours  j'ai- 
lois  contempler  mes  greffes.  Mon  ouvrage  m'enchantoit. 
J'espérois  que  d'un  moment  à  l'autre  les  feuilles  dévoient 
paroi tre;  et,  après  une  attente  infinie,  je  voyois  que  tout 
avoit  si  bien  réussi,  que  j'en  élois  honteux  de  la  facilité 
avec  laquelle  j'avois  donné  dans  le  panneau.  Après  cette 
jolie  opération,  je  me  disposois  à  herboriser,  et  déjà,  au 
retour  de  l'école,  je  déracinois  plusieurs  espèces  de  plan- 
tes des  bords  du  sentier,  que  mes  frères  m'aidèrent  à 
porter  à  la  maison,  où  je  désirois  les  confronter  avec  les 
images  imprimées;  mais  cela  ne  suffîsoit,  et  bientôt  je 


14  MÉMOIRES 

courus  les  vallons,  les  bois  et  les  montagnes,  où  je  trou- 
vois  des  plantes  très-variées  et  de  différentes  espèces,  les 
plus  agréables,  les  plus  intéressantes;  je  les  dessinois. 
J'en  porlois  toujours  des  charges  au  logis,  où,  étant  jetées 
pêle-mêlé,  je  nie  trouvois  souvent  dans  l'erreur  par  rap- 
port au  classement  des  espèces  selon  leur  genre  ou  pa- 
renté. Cependant  je  désirois  être  utile,  et,  d'après  le 
texte  de  nos  volumes,  je  composois  des  liqueurs  par  l'in- 
fusion des  plantes  désignées  pour  cet  effet,  et  des  médi- 
caments pour  d'autres.  Après  de  telles  opérations  et  rem- 
pli de  confiance,  je  proposois  mes  drogues,  même  gratis, 
à  tous  ceux  que  je  croyois  en  avoir  besoin;  mais  personne 
ne  daigna  s'en  servir.  On  se  rnoquoit  de  moi,  je  me  fâchois  ; 
on  faisoit  pire  :  on  disoit  que  je  prélendois  faire  le  guéris- 
seur, et  que  peut-être  je  ne  serois  qu'un  petit  empoison- 
neur qui  pense  avoir  le  privilège  et  la  scienec  de  faire 
ce  que  de  vieux  docteurs  font  par  habitude  ou  par  hasard 
pour  gagner  leur  vie  et  affermir  leur  réputation.  Ma 
peine,  quoique  agréable  pour  moi,  se  trouvoit  donc 
encore  une  fois  perdue.  Enfin,  mon  père,  voyant  mon  in- 
constance et  la  variété  de  mes  occupations,  me  deman- 
dent que,  si  je  voulois  étudier  complètement,  il  me  met- 
trait à  l'Université.  Je  lui  répondis,  avec  soumission, 
que  je  désirois  être  artiste,  et  que  la  peinture  me  flatte- 
roi  t  le  plus.«  Eh  bien,  mon  fils,  me  répondit-il,  restons- 
en  là,  et  nous  verrons  ce  qu'il  en  arrivera.  Il  faut  être 
utile,  conlinua-t-il,  à  soi  et  aux  autres  dans  ce  monde 
par  une  occupation  honnête  quelle  qu'elle  puisse  être; 
de  plus  il  faut  de  la  moralité!  Et  ne  seroit-il  pas  hon- 
teux d'être  sans  vertu  sociale?  Mais  en  ce  moment  je 
pense  qu'il  sera  nécessaire,  continua- t-il  encore,  que  tu 
apprennes  l'arithmétique,  et,  pour  cet  effet,  je  t'en- 
verrai à  Gussen.  »Je  remerciai  mon  père  de  ses  bontés  et 


DE  JEAN-GEORGES  WILLE.  15 

peu  de  jours  après  il  m'envoya  effectivement  chez  un  de 
mes  oncles,  qui  y  éloit  maître  ou  inspecteur  des  moulins 
de  la  ville.  Ce  parent,  chez  qui  je  logeois,  m'aimoit  comme 
son  fils  :  c'étoit  un  excellent  homme,  de  bonne  humeur, 
agréable  en  société,  un  peu  ironique,  mois  estimé  de 
tout  le  monde.  De  sa  demeure  j'aîlois  donc  journelle- 
ment chez  un  professeur  de  calculs  nommé  M.  Groll- 
mann,  qui  enseignoit  parfaitement  l'arithmétique,  soit 
chez  lui,  soit  en  ville.  Ce  brave  homme  disoit  souvent 
qu'il  étoit  content  de  moi  à  cause  de  la  facilité  de  mes 
conceptions.  Pendant  cette  étude,  j'avois  fait  connais- 
sance avec  un  aimable  jeune  homme  qui  faisoit  ses  éludes 
à  l'Université,  et  qui  possédoit  des  cartes  géographi- 
ques dont  il  me  permettoit  l'usage  pour  mon  instruc- 
tion. Il  savoit,  en  outre,  un  peu  de  géométrie  et  quel- 
ques règles  de  perspective  dont  je  prolitois  également; 
le  tout  me  devint  môme  utile  pour  la  suite.  Aussi,  pour 
faire  sentir  à  ce  jeune  étudiant  combien  sa  façon  d'agir 
à  mon  égard  me  touchoit,  je  lui  fis  présent  de  plusieurs 
de  mes  dessins  qu'il  accepta  avec  plaisir,  et  les  admi- 
roit,  car  il  n'étoit  nullement  connoisseur.  Enfin,  mon 
père  ayant  jugé  convenable  de  me  rappeler  à  la  maison, 
où,  ne  pouvant  être  oisif,  l'idée  me  vint  de  m'exercer  dans 
la  mécanique,  je  cominençois  par  des  machines  hydrau- 
liques sans  les  achevèr;  de  plus,  une  horloge  d'après  les 
principes  de  celle  de  l'église  de  Kœnigsberg,  que  j'avois 
soigneusement  examinée;  mais  tout  ce  travail  entrepris 
avec  tant  d'activité,  je  l'abandonnai  par  mon  inconstance 
ordinaire  et  sans  regret.  Enfin,  mon  père,  voyant  tou- 
jours la  variété  de  mes  occupations,  et  sachant  le  dessein 
que  j'avois  d'étudier  la  peinture,  commença  sérieuse- 
ment à  s'informer  s'il  n'y  avoit  pas,  dans  quelques-unes 
des  villes  voisines,  un  peintre  de  réputation  en  état  d'en- 


16  MÉMOIRES 

seigncr  les  principes  d'un  art  qui  devoit  avoir  des  diffi- 
cultés sans  nombre. 

On  lui  en  nomma  plusieurs,  entre  autres  un  qui  étoit 
peintre  de  portraits,  qu'on  disoitêtre  un  génie  supérieur, 
et  dont  la  réputation  avoit  passé  les  portes  de  la  ville 
même  jusqu'à  deux  lieues  à  la  ronde,  où  cependant  les 
amateurs  n'étoient  pas  nombreux;  mais  que  cela  n'étoit 
pas  la  faute  du  peintre  en  question.  En  conséquence  de 
cet  éloge,  quoique  un  peu  équivoque,  mon  père  fit  le 
voyage  et  se  rendit  auprès  de  ce  peintre,  et  lui  exposoit 
qu'un  de  ses  fils  désiroit  fortement  d'étudier  l'art  de  la 
peinture  sous  un  maître  célèbre,  et  que,  d'après  les  con- 
seils des  connoisseurs,  il  avoit  pensé  qu'il  ne  s'adresse- 
roit  jamais  mieux  qu'à  sa  personne.  «  Vous  avez  raison, 
répondit  le  maître,  je  suis  en  état  et  prêt  à  lutter  avec 
les  plus  forts  dans  ma  partie;  mais  pour  ce  qui  concerne 
l'histoire,  le  paysage,  la  marine  ou  les  caricatures  des 
fêtes,  je  ne  m'en  mêle  et  ne  m'en  soucie  pas.  J'ai  beau- 
coup voyagé,  continua-t-il  ;  on  m'a  dénigré,  on  m'a  fait 
passer  pour  un  charlatan  effronté  qui  n'impose  qu'aux 
ignorants  et  aux  sots;  mais  c'étoit  la  jalousie  qui  hurloit 
contre  moi.  —  Et  ce  monstre  ne  dort  jamais,  je  le  crois, 
répondit  mon  père. Mais,  monsieur,  je  désire  savoir  si  mon 
fils  pourrait  avoir  le  bonheur  de  profiter  de  vos  leçons  et 
à  quelle  condition? —  Je  vous  le  dirai  dans  un  moment, 
répondit  ce  maître  avec  une  certaine  hauteur  qui  sied 
toujours  si  mal  à  un  homme  supérieur.  Considérez  préa- 
lablement quelqu'une  de  mes  productions.  Voyez  ce  por- 
trait :  c'est  celui  d'un  conseiller  de  notre  ville,  mégissier 
<1«'  son  métier;  il  paye  mon  art  avec  des  peaux  de  bouc 
excellentes  passées  à  l'huile  de  baleine,  marchandises 
toujours  utiles  dans  un  bon  ménage;  et  cet  autre  por- 
trait, c'est  celui  d'un  chaudronnier,  aussi  conseiller  de 


DE  JEAN-GEORGES  WILLE.  47 

la  ville.  Je  loge  chez  lui,  comme  vous  voyez,  et,  pour  les 
honoraires  de  mon  travail,  je  ne  lui  paye  pas  de  loyer 
pendant  une  année.  Avouez  que  ces  messieurs  ont  des 
mines  noblement  sévères  et  analogues  à  leur  état.  »  Mon 
père  répondit:  «  Je  l'avoue.  »  Après  cet  éloge  que  ce 
peintre  se  rendit,  et  l'exposé  de  l'avantage  qu'il  tiroit  de 
son  art,  il  tira  d'un  des  coins  de  son  atelier  un  tableau 
dont  il  tira  la  poussière  en  disant  à  mon  père  :  «  Voici 
un  enfant  de  mon  génie  :  c'est  un  renard  qui  croque  une 
poule;  et,  quoique  je  n'aye  jamais  vu  de  renard  en  vie, 
je  l'ai  si  bien  peint,  qu'il  doit  vous  paroître  parlant.  — 
Ah!  c'est  un  renard,  disoit  mon  père,  en  ajoutant  :  J'en 
ai  vu  quelquefois,  mais  je  ne  suis  pas  grand  connoisseur. 
—  Je  le  vois,  répondit. le  peintre,  et  ajoutoit  aussi: 
Mon  renard  est  un  renard  sublime;  mais  pour  ce  qui  est 
des  poules,  je  les  connois,  j'en  ai  mangé  en  nature  et 
avec  plaisir  lorsque  l'occasion  se  présentait;  de  plus, 
continua-t-il,  je  suis  estimé  ici.  Preuve  de  ça  :  chaque 
fois,  n'ayant  rien  à  faire  et  que  je  me  promène  par  les 
rues  avec  un  chapeau  bordé  d'or,  ma  veste  rouge  ga- 
lonnée, aussi  longue  que  mon  habit  marron,  des  sou- 
liers carrés  et  l'épée  au  côté,  tout  le  monde  me  donne  le 
salut,  le  bonnet  à  la  main.  — Je  vous  en  fais  mon  com- 
pliment, monsieur,  disoit  mon  père,  en  répétant  de  nou- 
veau s'il  pouvoit  espérer  que  son  fils  auroit  le  bonheur 
d'être  admis  chez  lui,  et  à  quelles  conditions. — Rien  de 
plus  facile  à  vous  motiver,  répondit-il.  Chaque  année 
vous  me  payerez  une  somme  dont  nous  conviendrons, 
et,  par  un  engagement  formel,  voire  fils  restera  avec 
moi  pendant  sept  années  consécutives.  —  Gela,  mon- 
sieur, me  paroît  une  espèce  d'esclavage,  lui  répondit 
mon  père;  car,  conlinua-t-il,  j'ai  toujours  pensé  que  le 
privilège  d'un  art  libéral  étoit  la  liberté;  qu'en  consé- 
i.  2 


18  MÉMOIRES 

quence  le  maîlre  pouvoit  renvoyer  son  élève  quand  il  le 
jugeroit  convenable,  et  que  l'élève  pouvoit  le  quitter 
lorsqu'il  seroit  mécontent  de  lui.  —  Je  ne  saurois  rien 
changer  à  tout  ce  que  je  vous  ai  exposé  verbalement,.» 
répondit  le  peintre.  Là-dessus  mon  père  prit  congé  de 
lui. 

Pendant  le  peu  d'absence  de  mon  père,-  j'avois  cepen- 
dant augmenté  notre  colombier  de  quelques  pigeons 
rares,  et  ma  volière  de  plusieurs  espèces  d'oiseaux  que 
j'avois  dénichés  du  haut  des  arbres  en  y  grimpant  avec 
l'agilité  d'un  chat  sauvage  qui  cherche  sa  proie. 

Enfin  mon  père,  étant  de  retour,  me  parut,  en  entrant, 
et  contre  son  ordinaire,  un  peu  triste  en  me  voyant.  J'en 
étois  inquiet.  Je  courus  au-devant  de  lui;  mais  lorsqu'il 
m'eut  instruit  du  mauvais  succès  de  sa  négociation,  je 
l'étois  bien  plus  encore. 

Cependant  le  hasard  seul  découvrit  bientôt  un  remède 
contre  mon  inquiétude.  Je  crois  même  devoir  rapporter 
les  effets  avec  les  circonstances.  Un  tisserand,  natif  de 
Kœnigsbcrg,  nommé  Kranich,  établi  et  marié  à  Glade- 
bach,  petite  ville  du  bailliage  de  Blankenstein,  y  fabri- 
quoil  avec  dextérité  des  toiles  ouvrées  d'après  les  dessins 
qu'on  lui  donnoit.  La  femme  de  ce  tisserand  vint,  peu 
après  le  retour  de  mon  père,  nous  apporter  des  toiles 
que  son  mari  avoit  tissées  pour  notre  maison.  Elle  y  fut 
régalée,  et  vit  sur  une  table  plusieurs  de  mes  dessins, 
qu'elle  manioj't  en  disant:  «  Le  fils  de  notre  voisin,  drôle 
de  garçon,  en  fait  aussi,  et  presque  comme  ça;  mais  il  va 
chez  un  peintre  de  bonne  famille  de  noire  ville,  nommé 
M.  Kuhn1,  qui  est  garçon,  demeure  avec  sa  mère,  veuve 

1  Nous  n'avons  pu  trouver  nulle  part  de  renseignements  sur  cet  artiste. 
Nous  avons  rencontré  d'autres  artistes  du  nom  de  Kuhn,  mais  les  dates  ne 
pouvaient  convenir  à  ce  premier  maître  de  YYille. 


DE  JEAN-GEORGES  WILLE.  19 

et  femme  respectable,  jouissant  de  quelques  revenus  et 
logeant  dans  sa  propre  maison,  qui  est  très-belle.  »  Mon 
père,  ayant  écouté  le  discours  de  cette  femme,  lui  de- 
manda si  ce  peintre  avoit  quelque  réputation,  s'il  étoit 
honnête  et  de  bonnes  mœurs.  Elle  répondit  qu'elle  ne  le 
connoissoit  que  de  vue,  mais  qu'on  en  disoit  du  bien,  et 
que,  dans  sa  jeunesse,  il  avoit  travaillé  une  douzaine 
d'années  à  Amsterdam,  chez  un  de  ses  parents  qui  y 
étoit  établi;  mais  qu'elle  n'en  savoit  pas  davantage.  Mon 
père  faisoit  alors  ses  réflexions  en  disant  :  «  Ce  M.  Kuhn 
s'est  exercé  dans  son  art  pendant  plusieurs  années  en 
Hollande;  d'après  cet  aveu,  je  dois  croire  qu'il  a  du  ta- 
lent, car  j'ai  toujours  entendu  dire  qu'il  y  avoit  d'excel- 
lents artistes  dans  ce  pays,  et,  d'après  cette  considération, 
il  me  prend  envie  de  partir  avec  vous,  madame,  et  d'em- 
mener également  mon  fils  pour  y  voir  M.  Kuhn  ou  pren- 
dre préalablement  quelques  informations  à  son  sujet.  » 
Nous  partîmes  effectivement,  et  arrivâmes  de  bonne 
heure  à  Gladebach.  Nous  allâmes  d'abord  avec  madame 
Rranich  chez  son  mari,  qui  parut  charmé  de  revoir  mon 
père,  et  qui  lui  donna  de  favorables  renseignements  sur 
M.  Kuhn,  qu'il  disoit  bien  connoître.  Il  s'offrit  même  de 
nous  accompagner,  comme  il  le  fit,  chez  ce  peintre,  qui 
nous  reçut  le  plus  poliment  possible.  Mon  père,  lui  ayant 
exposéde  sujet  de  sa  venue,  en  lui  demandant  si  son  fils, 
qu'il  prenoit  la  liberté  de  lui  montrer,  pouvoit  espérer 
le  bonheur  de  recevoir  de  ses  instructions,  et  qu'en  cas 
de  consentement  favorable,  quelles  en  seroient  les  condi- 
tions, M.  Kuhn  me  regardoit  alors  en  disant  :  «  Votre 
fils,  monsieur,  me  plaît;  il  me  paroît  fort  éveillé,  et  nous 
nous  arrangerons  sans  difficulté.  D'abord,  continua-t-il, 
vous  aurez  pour  agréable  de  pourvoir  à  son  entretien, 
€l?  comme  il  doit  vivre  avec  nous  et  comme  nous,  j'es- 


20  MÉMOIRES 

père  que  vous  ne  refuserez  pas  de  bonifier  le  surplus  de 
la  dépense  de  Ja  maison;  du  reste,  je  n'exige  rien  pour 
l'instruction  qu'il  pourroit  recevoir  de  moi  ;  il  en  profi- 
tera même  aussi  longtemps  que,  de  part  et  d'autre,  il 
sera  jugé  convenable.  La  liberté  doit  être  réciproque.  » 
Mon  père  remercia  M.  Kubn  de  ses  sentiments  nobles  et 
généreux,  et  promit  de  remplir  exactement  les  autres 
conditions,  aussi  raisonnables  que  justes. 

La  bonne  mère  de  M.  Kubn  applaudissoit  à  cet  arran- 
gement, et  moi,  le  cbapeau  sur  le  bras,  je  distribuai  de 
part  et  d'autre  des  révérences  qui  ne  fînissoient  pas; 
mais,  comme  j'avois  supposé,  en  partant  avec  mon  père 
de  la  maison,  que  je  pouvois  peut-être  rester  cbez 
M.  Kuhn,  j'avois  par  précaution  mis  mon  bonnet  de  nuit 
dans  ma  poche,  qui  effectivement  me  servit;  car  de  ce 
moment  je  restois  cbez  lui,  et  mon  père,  qui  prit  congé 
de  la  mère  et  du  fils,  en  leur  faisant  sentir  sa  sensibilité 
par  rapport  à  l'heureuse  conclusion  de  celte  affaire,  et 
lorsqu'il  eut  régalé  et  remercié  Kranich  et  sa  femme  des 
services  qu'il  avoit  reçus  d'eux,  s'en  retourna  chez  lui 
très-satisfait  de  son  voyage,  et  m'envoya  le  lendemain  ce 
qui  pouvoit  m'êtrc  nécessaire.  Me  voilà  donc  au  comble 
de  mes  désirs  en  me  voyant  dans  une  école  de  peinture. 
Je  senlois  d'avance  le  plaisir  que  j'aurois  à  faire  des  pro- 
grès dans  le  dessin,  surtout  de  m'exercer  dans  la  pein- 
ture, dont  la  manipulation  m'étoit  inconnue.  Je  me  pro- 
curai d'abord  une  palette,  des  pinceaux,  une  toile  et  des 
couleurs,  dont  M.  Kuhn  m'enseigna  la  préparation  selon 
la  nature  de  chacune  d'elles,  leur  mélange  et  l'emploi 
qu  on  devoit  ou  pouvoit  en  faire  dans  des  cas  différents. 

Dès  ce  moment,  et  conforme  à  mon  impatience,  je 
commençai,  sous  la  direction  de  mon  maître,  à  copier 
quelques  parties  d'un  tableau,  et  cette  première  opéra- 


DE  JE  A  >T -  GEORGES  WILLE.  21 

tion  ne  lui  déplut  pas;  depuis  ce  moment  j'eus  l'ambition 
et  la  croyance  de  faire  de  mieux  en  mieux  par  la  suite. 
La  maison  de  M.  Kuhn,  quoique  située  dans  un  mauvais 
faubourg,  étoit  belle;  elle  étoit  appuyée  avec  son  jardin 
contre  le  Kirchberg,  montagne  immense  où  sont  des 
mines  d'argent  qu'on  y  exploitait  de  mon  temps.  L'ate- 
lier de  cette  maison  étoit  superbe,  c'étoit  une  grande 
salle  bien  éclairée,  et  heureusement  c'étoit  ma  demeure 
ordinaire.  Les  estampes  que  mon  maître  avoit  apportées 
de  Hollande  y  étoient  dans  une  caisse  et  à  ma  disposi- 
tion, et  je  m'en  amusois  souvent  fort  agréablement, 
surtout  après  que  j'avois  employé  une  partie  de  la  jour- 
née à  peindre  ou  à  dessiner.  Enfin,  j'en  étois  peu  distrait; 
car  le  jeune  homme  qui  devoit  être  mon  camarade  ne 
venoit  que  rarement;  il  cultivoit  peu  les  dispositions  que 
la  nature  lui  avoit  données,  et,  quoique  mon  maître  ne 
s'occupât  pas  beaucoup  de  son  art,  je  me  trouvois  heu- 
reux et  plus  peut-être  que  je  ne  l'ai  jamais  été.  J'étois 
aimé  du  maître,  de  sa  mère  et  de  la  domestique.  Dans 
les  beaux  jours,  vers  le  soir,  je  prenois  mon  petit  fusil 
et  j'allois  à  la  chasse,  dont  je  ne  rapportois  souvent  que 
de  la  poussière  sur  mes  habits;  souvent  aussi  j'entrois 
dans  la  profondeur  des  mines  de  la  montagne,  conduit 
par  les  mineurs  eux-mêmes,  qui  me  connoissoient  tous 
■et  me  servirent  quelquefois  et  volontairement  de  mo- 
dèles. Leur  confiance  est  singulière.  Il  n'est  guère  pos- 
sible de  voir  des  gens  plus  insouciants  et  de  meilleure 
humeur  que  les  mineurs.  Presque  tous  sont  musiciens. 
Leurs  instruments  paroissent  être  d'ancienne  date,  et  tels 
qu'ils  les  avoient  hérités  de  leurs  prédécesseurs.  Et  lors- 
qu'ils sont  sans  occupation,  ils  sont  sans  inquiétude.  Ils 
jouent  des  comédies  dans  les  cabarets,  et  presque  toujours 
comme  improvisateurs.  Leurs  danses,  selon  leur  musique, 


22  MÉMOIRES 
quoique  un  peu  rustique,  ne  sont  pas  sans  agrément,  elles 
sont  curieuses  et  n'appartiennent  qu'à  eux.  J'aimois 
être  avec  eux.  Et  lorsque  je  dessinois  les  ouvertures  ro- 
cailleuses et  pittoresques  qu'ils  avoient  faites  au  bas  de 
la  montagne  pour  y  chercher  le  minerai  dans  l'intérieur, 
ils  s'arrêtèrent  à  leur  retour  auprès  de  moi  et  me  con- 
tèrent mille  historiettes  de  l'apparition  de  fantômes,  de 
spectres  ou  dieux  gardiens  jaloux  des  Ircsors  précieux 
contenus  dans  la  profondeur  de  la  montagne,  qui  tantôt 
leur  étoient  favorables  et  tantôt  les  vexoient  cruellement. 
Enfin,  je  ne  quittois  mon  dessin  et  ces  joyeux  person- 
nages que  quand  la  nuit  s'approchoit  et  me  chassoit  vers 
la  maison,  et  de  suite  je  montre  les  dessins  que  je  venois 
de  faire  à  M.  Kuhn,  qui  me  disoit  son  sentiment  et  m'en- 
courageoit  beaucoup.  C'étoit  aussi  alors  que  je  priois 
M.  Kuhn  de  me  mener  voir  les  ruines  de  l'ancien  châ- 
teau de  Blankenstein,  situé  sur  une  hauteur  derrière  le 
nouveau,  et  à  peu  de  distance  de  Gladebach,  et  où  je 
désirois  fortement  faire  des  dessins.  Il  m'y  mena  effec- 
tivement un  jour,  et,  comme  il  faisoit  extrêmement 
chaud,  nous  entrâmes  dans  un  cabaret  d'un  village  situé 
dans  un  vallon  derrière  les  ruines,  pour  nous  rafraîchir. 
C'étoit  un  dimanche,  le  cabaret  étoit  rempli  de  paysans 
qui  buvoient  de  la  bière.  11  y  en  avoit  plusieurs  à  une 
table  qui  disputèrent  avec  force  et  bientôt  se  tinrent  aux 
cheveux.  Nous  quittâmes  notre  petite  table  pour  gagner 
la  porte,  et,  comme  je  m'arrêtois  là,  M.  Kuhn  me  tira 
par  l'habit  pour  nous  en  aller;  mais  je  n'obéissois  pas. 
Je  désirois  voir  et  je  voyois  en  effet  des  mines  terribles, 
des  coups  de  poing  lancés  au  visage,  dans  l'estomac,  des 
attitudes  forcées,  les  habits  déchirés,  les  bancs  et  cruches 
avec  la  table  renversés,  les  mouvements  de  ceux  qui 
eherchoient  à  les  séparer.  Nous  entendîmes  les  jurements 


DE  JEAN-GEORGES  WILLE.  23 

de  ces  acteurs  forcenés  et  les  cris  de  l'hôtesse,  de  la  ser- 
vante et  de  toute  la  maison.  Enfin,  après  tant  de  va- 
carme, la  paix  se  rétablit  ;  je  quittai  mon  poste  et  nous 
retournâmes  au  logis.  Pendant  notre  souper,  nous  ne 
parlâmes  que  de  cette  scène  tragi-comique;  mais  je  re- 
vois déjà  pour  en  faire  un  dessin.  Et  dès  le  lendemain  je 
le  commençois  sur  une  grande  feuille  de  papier  de  Hol- 
lande. Et  quoique  je  cherchois  principalement  à  donner 
aux  acteurs  les  expressions  les  plus  prononcées,  je  ne 
sentois  pas  moins  ma  propre  foiblesse.  Malgré  cela,  je 
montrai  mon  dessin  à  mon  maître  et  à  quelque  peu  d'ha- 
bitants de  la  ville,  qui  d'ordinaire  fréquentoient  notre 
maison,  dont  les  uns  ne  faisoient  qu'en  rire,  et  les  au- 
tres parurent  indifférents  ou  froids,  selon  que  chacun  s-e 
sentoit  affecté  d'une  dispute  de  paysans. 

Cependant  cet  événement,  à  cause  de  la  proximité  du 
village,  étoit  déjà  connu  dans  la  ville  de  beaucoup  de 
monde,  et  on  y  fut  également  informé  qu'un  élève  de 
M.  Kuhn,  spectateur  du  combat,  l'avoit  figuré  par  un 
dessin,  que  plusieurs  habitants  curieux  vinrent  voir, 
entre  autres  un  juif,  qui  avoit  connu  M.  Kuhn  à  Amster- 
dam, où  il  passoit  pour  un  prodige  de  science  et  de 
vertu,  et  où  aussi  il  fut  nommé  par  plusieurs  rapins  de 
mérite  cuistre  de  la  synagogue  germanique,  qui  est  sur 
un  pied  respectable  dans  cette  grande  ville  de  commerce, 
d'où  cependant,  après  quelques  jours  d'exercice  et  des 
raisons  à  lui  connues,  il  décampa  et  se  retira  à  Glade- 
bach,  lieu  de  sa  naissance.  Cet  honnête  homme,  après 
avoir  considéré  longtemps  mon  dessin,  eut  la  bonté  de 
m'en  offrir  un  demi-florin;  mais  un  épicier  un  peu 
brusque  prit  le  dessin  des  mains  du  juif,  le  tourna  tan- 
tôt les  tètes  des  figures  en  bas,  tantôt  de  travers,  le  con- 
sidérant peu,  et  me  présenta  un  écu,  que  j'acceplai. 


24  MÉMOIRES 
Après  cela,  il  posa  le  dessin  sur  une  table,  le  plia  en 
huit,  le  mit  dans  sa  poche  et  retourna  chez  lui.  Et  dans 
la  journée  même,  on  m'assuroit  que  l'épicier  avoit  fait 
l'honneur  à  mon  ouvrage  de  le  clouer  au  mur  de  l'inté- 
rieur de  sa  boutique,  en  société  de  plusieurs  anciennes 
<?ravures  en  bois,  coloriées  et  enfumées,  selon  leur  mé- 
rite  bien  connu  du  possesseur,  qui  ne  fut  pas  la  dupe  de 
son  écu,  car  beaucoup  de  gens  allèrent  chez  lui  et  ache- 
tèrent des  clous  de  girofle,  du  poivre,  de  la  moutarde  et 
autres  denrées;  mais  leur  but  étoit  d'y  voir  la  batterie 
des  paysans,  qui,  presque  tous,  leur  étoient  bien  con- 
nus, et  dont  ils  s'imaginèrent  connoître  les  mines,  quoi- 
que défigurées  par  la  colère,  très-prononcée  dans  le  des- 
sin. La  spéculation  de  l'épicier  étoit  fondée  :  il  gagna 
plus  que  ses  déboursés;  et  moi,  outre  ma  réputation 
établie  parmi  le  peuple,  je  possédois  le  premier  écu  que 
mon  talent,  encore  mince,  m'avoit  procuré. 

Il  y  avoit  déjà  du  temps  que  je  voyois  mon  maître 
chancelant  sur  ses  pieds.  «  Ce  n'est  pas,  disois-je  en 
moi-même,  pour  avoir  été  assis  toute  la  journée  devant 
son  chevalet,  car  il  ne  travaille  presque  jamais  ;  il  faut 
donc  qu'il  y  ait  quelque  vice  dans  sa  constitution  phy- 
sique qui  lui  occasionne  une  telle  foibîesse.  »  Voici 
comme  je  raisonnois  alors.  Ensuite,  en  observant  ce 
mystère  plus  attentivement,  je  le  découvris  avec  certi- 
tude au  bout  de  peu  de  jours  par  la  difficulté  qu'il  eut 
avec  sa  mère,  qui  lui  refusoit  absolument  autant  d'eau- 
de-vie  qu'il  en  désiroit  boire,  et  dont,  depuis  quelque 
temps,  il  avoit  contracté  l'habitude  d'en  boire  sans  au- 
cune modération.  Tout  cela  me  fit  de  la  peine.  Mon  maî- 
Ire  étoit  de  mauvaise  humeur;  son  amitié  m'étoit  néces- 
saire, et,  pour  la  conserver,  j'entamai  mon  écu,  et,  à 
mes  dépens,  je  cherchois  de  l'eau-de-vie  dans  la  ville, 


DE  JEAN-GEORGES  WILLE.  25 

qu'il  but  outre  mesure  en  caclietle.  Il  devint  plus  chan- 
celant et  même  plus  intraitable  vis-à-vis  de  sa  mère. 
C'étoit  en  ce  temps  que  mon  père  invitoit  M.  Kuhn  à  ve- 
nir chez  lui  et  y  passer  autant  de  jours  qu'il  lui  plairait, 
et  qu'il  y  trouverait  quelque  agrément.  Cela  parut  lui 
faire  plaisir.  Nous  y  allâmes  par  un  temps  superbe  et 
fumes  bien  reçus  par  mon  père  ainsi  que  par  ma  belle- 
mère,  bonne  et  brave  femme  s'il  en  fut  jamais.  Mon 
maître  s'y  comporta  honnêtement  et  avec  beaucoup  de 
politesse.  Il  fut  estimé  non-seulement  dans  notre  maison, 
mais  aussi  des  étrangers  qui  s'y  rassemblèrent  souvent. 
Le  tout  alloit  au  mieux  et  me  donnoit  une  satisfaction 
particulière.  M.  Kuhn  parut  également  content,  et  de 
l'attention  avec  laquelle  il  avoit  été  reçu  et  de  la  ma- 
nière dont  il  avoit  été  traité  pendant  son  séjour  dans 
notre  maison.  Il  en  marqua  même  sa  satisfaction  à  mon 
père  en  prenant  congé  de  lui  avec  toute  la  civilité  pos- 
sible. Et  moi,  après  que  j'eus  embrassé  mon  père,  ainsi 
que  tous  mes  parents,  nous  retournâmes  à  Gladebach, 
où  nous  trouvâmes  que  tout  étoit  tranquille.  Cependant, 
peu  de  jours  après,  mon  maître  me  fit  sentir  de  l'hu- 
meur, en  me  disant  qu'il  avoit  espéré  que  mon  père  lui 
aurait  donné  autant  d'eau-de-vie  qu'il  aurait  pu  boire 
dans  une  sécurité  aussi  satisfaisante  que  possible,  ce 
qu'il  ne  pouvoit  jamais  espérer  de  sa  méchante  mère. 
Cetle  déclaration  me  parut  indiscrète  et  même  cho- 
quante. Je  défendis  sans  amertume  l'honneur  de  mon 
père,  qui,  disois-je,  ne  pouvoit  deviner  ses  désirs,  et 
que,  si  seulement  il  me  les  avoit  communiqués  à  moi, 
mon  père  aurait  senti  le  plus  grand  plaisir  à  les  satis- 
faire. 

Cependant,  comme  j'avais  à  craindre,  vu  ma  satisfac- 
tion, de  perdre  les  bonnes  grâces  de  mon  maître,  je  de- 


20  M  K MOIRES 

vois  être  prudent  et  finir  notre  discussion  par  me  taire 
le  premier. 

Dès  lors  l'intelligence  entre  mon  maître  et  moi  se  ré- 
tablit, niais  non  pas  avec  cet  attachement  amical  d'au- 
trefois, quoique,  à  l'insu  de  sa  mère,  je  lui  procurois, 
selon  ses  désirs,  des  liqueurs  qui  dévoient  être  aussi 
pernicieuses  à  sa  santé  que  l'achat  l'étoit  à  mon  petit 
trésor.  Peut-être  avois-je  tort  d'agir  ainsi.  Au  reste, 
par  la,  et.  pendant  quelque  temps,  la  paix  dans  la  mai- 
son se  conserva.  Cependant,  comme  il  n'étoit  guère  pos- 
sible de  pousser  plus  loin  mes  sacrifices,  les  demandes 
du  fils  et  les  refus  de  la  mère  occasionnèrent  des  disputes 
si  violentes  et  si  terribles,  que  souvent  je  cherchois,  au- 
tant qu'il  m'étoit  possible,  à  y  mettre  le  holà;  mais, 
comme  le  repos  n'étoit  que  momentané  et  que  je  n'étu- 
diois  presque  plus,  j'écrivis  à  mon  père  une  lettre  que  la 
femme  du  tisserand  Kranich  se  chargea  de  lui  porter, 
dans  laquelle  je  lui  marquois  qu'il  n'étoit  presque  plus 
possible  que  je  restasse  dans  une  maison  dans  laquelle  il 
n'y  avoit  plus  que  des  désagréments,  sans  aucune  utilité 
pour  l'avancement  d'un  art  qui  devoit  faire  mon  bon- 
heur et  mes  délices,  et  je  le  priois  instamment  de  me 
retirer. 

Pendant  l'attente  d'une  réponse  ou  d'une  décision  de 
mon  père  à  mon  égard,  j'élois  présent  à  une  nouvelle 
ouverture  que  firent  les  mineurs  près  de  la  maison  de 
M.  Kuhn,  et  au  bas  du  grand  chemin,  pour  pénétrer,  de 
là,  dans  l'intérieur  du  Kirchberg.  Les  pierres  blanchâ- 
tres et  plates  qu'ils  jetèrent  dehors,  je  les  examinois  et 
trouvois  qu'elles  étoient  assez  tendres  à  être  taillées  ai- 
sément. Je  m'emparois  donc  d'une  de  ces  pierres  et  je 
sculptois  sur  une  de  ses  faces  un  pied  d'homme  en  re- 
lief aussi  exactement  qu'il  m'étoit  possible,  et,  pour  faire 


DE  JEAN-GEORGES  WILLE.  27 

disparoître  les  marques  du  tranchant  de  mon  instrument, 
je  frottois  mon  ouvrage  avec  du  sable  et  je  le  posois 
comme  auroit  fait  le  pur  hasard  parmi  les  pierres  au 
bord  du  chemin.  Je  désirois  avec  impatience  qu'il  y  fût 
trouvé.  Il  le  fut  effectivement  et  porté  aussitôt  chez 
M.  Kuhn,  au  moment  où  plusieurs  officiers  du  souve- 
rain éloient  chez  lui,  qui,  admirant  ce  prétendu  jeu  de 
la  nature,  résolurent  de  l'offrir  au  prince  comme  une 
des  plus  grandes  singularités  très-dignes  de  ses  regards, 
et  moi,  je  me  gardois  bien  de  m'avouer  l'auteur;  mais, 
intérieurement,  je  me  sentis  quelque  plaisir  de  ma  pe- 
tite tromperie.  Je  pensai  même  que  bien  des  choses  qu'on 
trouve  dans  les  cabinets  des  curieux  pouvoient  avoir  de 
pareilles  origines. 

Enfin  un  valet  de  mon  père  vint  à  cheval  pour  me 
chercher.  11  apportoit,  outre  un  présent,  une  lettre  à 
M.  et  madame  Kuhn,  remplie  de  remercîments  des  at- 
tentions qu'ils  avoient  eues  pour  son  fils  pendant  le 
temps  qu'il  avoit  eu  le  bonheur  de  demeurer  dans  leur 
maison;  mais,  actuellement,  il  y  avoit  de  fortes  rai- 
sons pour  le  retirer,  surtout  pour  qu'il  pût  achever  ses 
études. 

Le  présent  fut  accepté;  la  lettre  lue  à  haute  voix  par 
M.  Kuhn,  qui  tantôt  fixoit  ses  yeux  vers  le  plafond,  tan- 
tôt sur  le  plancher,  et  finit  sa  lecture  en  se  grattant  la 
tête,  et  n'en  parla  plus;  mais  sa  mère,  femme  respectable 
à  tous  égards,  versa  des  larmes. 

Pendant  ces  moments,  mes  paquets  furent  faits  et 
chargés;  et  je  pris  congé,  à  quelques  regrets  près,  de 
toute  la  maison,  dans  laquelle  j'avois  eu  plus  de  plaisir 
que  de  peine,  et  me  rendis  auprès  de  mon  père,  qui  me 
reçut  bien.  Alors  je  lui  montrai  tout  ce  que  j'avois  ap- 
porté :  des  dessins,  des  esquisses  peintes,  et  surtout  le 


28  MÉMOIRES 

buste  de  Louis  XIV,  à  grande  perruque  noire,  que  j'avois 
copié  d'après  une  copie  que  M.  Kuhn  avoit  fort  bien 
peinte  en  Hollande,  d'après  un  original  excellent.  Mon 
père  parut  content  de  mes  opérations.  Je  montrai  égale- 
ment mes  ouvrages  à  des  gentilshommes,  des  bourgeois, 
des  rustres  et  autres  connoisseurs  fins  et  délicats,  qui 
les  admirèrent  sans  savoir  pourquoi. 

Je  dois  cependant  excepter  de  ces  gens  et  rendre  jus- 
tice à  un  vieil  invalide,  qui,  dans  sa  jeunesse,  avoit  été 
un  apprentif  indocile  d'un  bon  maître  perruquier  dans 
la  ville  de  Wetzlar,  car  il  me  débitoit  des  remarques  et 
si  savantes  et  si  curieuses  sur  les  boucles  de  la  perruque 
du  roi,  que  je  l'en  remerciois  grandement,  comme  de 
raison.  Me  voilà  donc  de  nouveau  dans  la  maison  pater- 
nelle, où  le  repos  m'étoit  insupportable.  Je  songeois  aux 
moyens  d'être  occupé;  mais  la  vanité  seule  pouvoit  me 
satisfaire  et  me  plaisoit  infiniment.  J'avois  chassé  à 
Gladebach,  je  voulus  tàter  de  la  pêche  chez  nous,  quoi- 
que très-défendue.  Cela  m'inquiétoit.  Cependant  je  re- 
vois, jecherchois  quelques  inventions,  et  je  parvins  enfin 
à  fabriquer  deux  instruments  différents  et  si  petits,  qu'il 
me  fut  aisé  de  les  porter  cachés  sous  mes  habits.  Pourvu 
de  cette  manière,  je  me  rendis  au  haut  de  notre  rivière, 
et  là,  couvert  des  saules  et  des  broussailles  qui  la  bor- 
dent des  deux  côtés,  je  mettois  en  jeu  mes  instruments, 
et  si  bien,  qu'en  peu  de  temps  je  prenois  des  truites  ex- 
cellentes et  en  quantité,  que  je  portois  au  logis  comme 
en  triomphe,  sans  que  personne  m'eût  aperçu.  Mais  mon 
père,  sY'Lant  aperçu  de  mes  manœuvres,  me  défendit 
sévèrement  de  faire  ainsi  le  braconnier.  11  avoit  raison; 
c  éloit  à  moi  d'être  obéissant. 

Que  faire  dans  la  position  où  je  me  trou  vois?  J'avois 
en  effet  apporté  ma  palette  et  mes  pinceaux;  mais  bien 


DE  JEAN-GEORGES  YVILLE.  29 

des  choses  nécessaires  me  manquoient  pour  les  em- 
ployer. Je  devenois  presque  oisif  ou  indolent,  et,  quoi- 
que souvent  je  dessinois  ou  je  lisois,  ou  je  fagotois  de 
mauvais  vers,  ce  mélange  ne  pouvoit  me  satisfaire.  Il  me 
manquoit  quelque  chose  qu'il  ne  m'étoit  guère  possible 
d'expliquer.  Cependant,  dans  les  intervalles,  et  pour  me 
distraite,  j'allois  à  la  fonderie  de  fer,  à  trois  portées  de 
fusil  de  chez  nous,  où  j'observois  les  diverses  manœu- 
vres qu'employoient  les  fondeurs,  dont  ils  ne  faisoient 
nul  mystère,  à  produire,  par  la  fonte  des  minéraux,  des 
chaudières  et  marmites  de  belle  forme  et  de  grande  per- 
fection. Ils  me  connoissoient  tous.  Je  me  hasardai  donc 
à  les  prier  de  me  céder  de  l'amalgame  qu'ils  employoicnt 
à  faire  des  formes,  des  matrices  et  des  moules,  en  leur 
avouant  que  j'avois  envie  de  faire  en  petit,  par  curiosité, 
ce  qu'ils  produisoient  si  bien  en  grand  pour  l'utilité  pu- 
blique. Ils  me  donnèrent  et  m'enseignèrent  tout  selon 
mes  désirs  et  avec  complaisance.  D'après  celte  instruc- 
tion, je  commençai  mon  travail  et  j'obtins  avec  satisfac- 
tion, par  la  fonte  de  morceaux  d'étain  d'Angleterre,  plu- 
sieurs ustensiles,  et  surtout  de  jolies  sonnettes,  que  je 
garnissois  de  petits  battants  de  fer.  Le  tout  cependant  ne 
servit  qu'à  divertir  ou  amuser  pendant  plusieurs  jours 
les  plus  petits  de  mes  frères.  Mon  père,  qui  voyoit  tout 
cela,  me  laissoit  faire,  d'autant  plus  qu'il  ne  me  connois- 
soit  aucune  mauvaise  inclination.  Il  espéroit  qu'avec  le 
temps  cette  variété  d'idées  et  cette  inconstance  dans  mes 
occupations  pourroient  bien,  et  naturellement,  se  relâ- 
cher et  me  fixer  pour  toujours  à  quelque  entreprise  so- 
lide, utile  et  honorable.  Mais  l'espérance  de  mon  père 
étoit  encore  loin  de  se  réaliser,  car,  depuis  quelque 
temps,  même  sans  cesse,  je  faisois  des  réflexions  sur 
l'art  de  la  gravure.  Je  savois  que  le  cuivre  s'employoit; 


30  MÉMOIRES 

mais  les  instruments  qu'on  emploie  pour  former  les 
traits  qui  doivent  recevoir  le  noir  et  le  produire  sur  le 
papier,  comment  sont-ils  faits?  Je  me  faisois  avec  in- 
quiétude cette  question.  Comment  la  résoudre?  Heureu- 
sement, il  me  souvint  qu'il  y  avoit  dans  la  maison  de  pe- 
tits ustensiles  garnis  de  cuivre  jaune,  sur  lesquels  il  y 
avoit  des  ornements  de  gravés.  J'examinois  cette  gra- 
vure, et  je  voyois  avec  plaisir  que  les  entailles  étoient 
triangulaires;  donc  les  burins  dévoient  avoir  cette 
forme,  et,  de  plus,  être  tranchants.  Après  celte  décou- 
verte, je  fabriquois  un  modèle  en  buis,  d'après  lequel  un 
coutelier  du  voisinage  me  fit  deux  burins  de  bon  acier 
et  d'une  trempe  parfaite,  que  j'emmancbois,  que  j'ai- 
guisois  d'abord  sur  une  pierre  très-dure;  mais  de  suite 
j'en  eus  une  autre  plus  douce.  Cela  me  mit  en  état  d'es- 
sayer mes  burins  sur  de  l'étain,  et  cet  essai,  à  quelques 
échappées  près,  n'alloit  pas  si  mal  et  me  donnoit  l'es- 
pérance de  faire  de  mieux  en  mieux. 

Mais  c'étoit  principalement  sur  le  cuivre  que  je  dési- 
rois  faire  des  essais.  11  fallut  en  avoir.  Heureusement  un 
vieux  chaudron  troué,  bosselé  et  abandonné  me  fournit 
quelques  morceaux  que  je  taillois  en  carré,  que  je  drcs- 
sois  à  coups  de  marteau  pour  les  rendre  aussi  unis  que 
possible.  Ce  n'étoit  pas  tout.  Quel  temps  n'ay-je  pas  em- 
ployé, avec  la  patience  d'un  Robinson,  à  les  polir,  soit 
avec  des  pierres  fines,  soit  avec  du  charbon  ou  du  blanc 
de  craie  pulvérisé.  Enfin,  avant  que  de  tâter  le  cuivre 
avec  mes  burins,  j'avois  dessiné  sur  une  de  mes  plan- 
ches préparées  une  tête  à  grande  barbe,  coiffée  d'un 
bonnet  de  poil  d'ours.  Je  n'avois  donc  qu'à  suivre  les 
l races  de  mon  dessin  et  y  conduire,  avec  la  force  de 
mon  poignet,  mes  burins,  si  neufs  à  une  telle  opéra- 
tion; et  si  celte  gravure  n'étoit  pas  bien  bonne,  du 


DE  JEAN-GEORGES  WILLE.  51 

moins  étoit-elle  passablement  sauvage.  Après  cela  une 
inquiétude  me  survint.  Je  désirois  avec  ardeur  d'avoir 
des  épreuves  de  ma  gravure;  mais  je  n'avois  point  de 
presse  ;  la  construction  même  d'une  telle  machine  m'é- 
toit  inconnue.  Malgré  cet  obstacle,  je  ne  perdis  point 
courage.  Il  y  avoit  dans  une  de  nos  maisons  un  pressoir 
avec  sa  vis  formidable,  que  je  résolus  de  mettre  en  jeu 
pour  voir  si,  par  ce  moyen,  il  me  seroit  possible  d'at- 
teindre mon  but.  De  plus,  il  me  fallut  du  noir.  J'en  com- 
posai avec  de  la  graisse  et  du  noir  de  fumée,  que  j'in- 
troduisis dans  les  tailles  de  ma  planche,  que  je  couvris 
d'un  papier  blanc  et  sec;  et  ayant  assuré  le  tout  avec 
précaution  sous  la  vis,  je  la  tournois  avec  toute  la  force 
dont  un  jeune  homme  peut  être  capable.  Mais  quelle 
fut  ma  surprise  quand  je  retirai  mon  papier  de  la  presse! 
Il  n'étoit  qu'impur  et  nul  trait  de  la  gravure  n'y  parois- 
soit.  Que  de  réflexions  à  faire!  Je  disois  que  certaine- 
ment le  noir  doit  être  composé  par  d'autres  ingrédients. 
D'après  cette  idée,  je  prenois  de  l'huile  grasse  et  du 
noir  d'ivoire  (si  connus  da-ns  la  peinture),  et  j'en  compo- 
sois  une  pâtée  que  j'introduisis  dans  les  traits  gravés 
sur  ma  planche,  que  je  couvris,  cette  fois-cy,  d'un  pa- 
pier humide,  en  la  fourrant,  comme  cy-devant,  sous  la 
vis  du  pressoir,  qu'un  de  nos  valets,  d'une  force  d'Her- 
cule, m'aidoit  à  tourner.  Cette  pression  terrible  avoit 
produit  quelque  succès,  car,  en  retirant  mon  papier 
humide  de  sa  souffrance,  j'y  considérois  avec  un  senti- 
ment paternel  les  traits  de  ma  gravure,  qui,  il  est  vrai, 
n'étoient  pas  parfaitement  marqués,  mais  assez  bien 
pour  me  donner  une  joie  qui  pouvoit  être,  je  crois, 
presque  aussi  grande  que  celle  d'un  vieil  adepte  de 
profession,  qui,  après  avoir  soufflé  une  dizaine  d'années 
infructueusement,  s'écrieroit  tout  d'un  coup  :  «  Que 


52  MÉMOIRES 

vois-je?  tics  petites  étoiles  si  brillantes  et  si  éclatantes 
dans  mes  scories  noirâtres  et  refroidies  !  Ma  fortune  est 
faite!  Encore  quelque  peu  de  constance  et  de  travail,  et 
j'aurai  entre  mes  mains  un  or  aussi  parfait  et  aussi  pur 
que  les  rayons  du  soleil!  »  Que  de  douleurs  si  le  bon 
bomme  se  seroit  trompé  ! 

Cependant  mes  essais  je  les  abandonnai,  et,  me  sen- 
tant aussi  jeune,  aussi  ardent  et  infatigable  que  je  l'étois, 
je  me  permettois  de  penser  sérieusement  à  l'agréable  en 
l'associant  au  solide,  qui,  malgré  leur  aspect  éloigné,  ne 
pouvoientm'empêcber  de  poursuivre  une  espèce  de  route 
que  je  commençois  à  me  tracer  dans  ma  fantaisie.  Je 
désirois,  par  exemple,  que  mon  père  m'eût  permis  de 
me  rendre,  pour  mon  instruction  ultérieure,  soit  5  Nu- 
remberg, soit  à  Augsbourg,  deux  villes  où  les  peintres, 
les  graveurs  et  les  imprimeurs  en  taille-douce  ne  man- 
quent pas;  mais  je  n'osois  lui  en  parler  encore;  je  cher- 
chois  néanmoins  quelques  moments  favorables  que  le 
hasard  pouvoit  me  procurer  à  le  faire  avec  succès,  lors- 
qu'un événement  imprévu  m'imposa  silence. 

Un  arquebusier  célèbre  en  Allemagne,  établi  à  Gùssen, 
nommé  Pierre  Witeman,  vint  dans  notre  maison  avec 
un  fusil  garni  d'argent  qu'il  avoit  fabriqué  pour  un 
seigneur  de  nos  environs.  Ce  fusil,  il  le  montroit  à 
mon  père,  qui,  l'ayant'  trouvé  beau,  s'arrêta  princi- 
palement sur  la  gravure  dont  étoit  ornée  îa  garniture, 
en  disant  que  son  fils  aîné,  après  le  dessin  et  la  pein- 
ture, s'amusoit  aussi  à  graver  quelquefois;  d'après  cela 
Witeman  eut  envie  de  voir  quelque  ebose  de  ma  be- 
sogne; je  lui  montrai  ce  que  je  possédois  de  mieux, 
qu'il  regarda  fort  longtemps,  et  finit  par  dire  à  mon 
père  que,  s'il  vouloit  m'envoyer  chez  lui,  l'occasion  de 
m' exercer  et  de  me  fortifier  clans  la  pratique  de  ce  talent 


DE  JEAN-GEORGES  WILLE.  55 
ne  me  manqueroit  pas.  Mon  père  m'ayant  demandé  si 
cela  me  faisoit  plaisir,  je  répondis  que  j'en  serois  flatté; 
et,  huit  jours  après,  il  me  mena  chez  Witeman,  où,  de 
suite,  je^  fus  installé  dans  mes  fonctions  ;  c'est-à-dire  à 
faire  marcher  les  burins  (autrement  faits  que  ceux  de 
mon  invention)  sur  divers  métaux,  si  bien  qu'on  ne  put 
observer  aucune  gaucherie  de  ma  part.  Cela  plut  à 
M.  Witeman,  qui  étoit  fort  civil,  et  qui  par  là  se  voyoit 
soulagé  dans  la  gravure  des  ornements;  aussi  eut-il  de 
la  considération  pour  moi;  il  m'accordoit  même,  sur  ma 
demande,  le  privilège  de  partir  chaque  samedi  pour 
l'Obermule  et  Kœnigsberg,  y  passer  le  dimanche,  et 
pour  y  voir  mon  père,  mes  parents,  mes  anciens  cama- 
rades d'école,  et  une  fille  qui  m'a  toujours  plu  depuis 
mon  enfance.  Le  lundi  je  retournois  à  Giessen  ;  en  géné- 
ral, je  me  voyois  estimé  dans  la  maison  de  Witeman, 
dans  laquelle  aussi,  à  quelques  espiègleries  près,  je  ne 
me  conduisis  pas  mal.  Cependant  ni  les  marques  d'es- 
time que  j'y  recevois,  ni  les  éloges  que  l'on  donnoit  à 
mon  savoir-faire,  n'empêchèrent  pas  que  je  n'aspirasse 
à  l'exercice  de  talents  plus  distingués  et  moins  bornés 
que  ceux  qui  m'occupèrent  encore  et  qui  ne  m'en- 
nuyèrent presque  plus,  et  même  j'étois  étonné  que,  mal- 
gré mon  caractère  changeant,  il  m'avoit  été  possible  de 
soutenir  la  stabilité  à  ne  graver  que  des  chasseurs,  des 
chiens  de  chasse,  des  animaux  sauvages,  et  autres  es- 
pèces d'ornements  sur  des  garnitures  d'armes.  Enfin,  je 
résolus  sérieusement  de  me  retirer. 

Il  y  avoil  parmi  les  compagnons  de  l'atelier  de  Wite- 
man un  fils  de  l'arquebusier  du  prince  de  Nassau-Usin- 
gne,  nommé  M.  Leim,  qui,  à  l'instigation  de  son  père, 
cherchoit  depuis  du  temps  à  me  débaucher.  11  me  met- 
toit  souvent  devant  les  yeux  des  perspectives  si  flatteuses, 
i.  5 


34  MÉMOIRES 
qu'il  parvint  enfin  à  la  promesse  que  je  lui  fis  que  je  me 
rendrois  incessamment  auprès  de  son  père.  Il  fut  content 
de  sa  négociation  et  prit  le  devant.  Et  moi,  de  mon  côté, 
je  pris  congé  du  brave  M.  Witeman,  qui  en  parut  si  sen- 
sible, et  avec  la  tristesse  sur  le  visage  me  disoit  que,  si, 
après  quelque  temps  d'absence,  je  désirois  revenir  chez 
lui,  il  me  donneroit,  selon  mon  bon  plaisir,  sa  fille  en 
mariage.  Cela  ne  pouvoit  que  me  flatter,  d'autant  plus 
qu'elle  étoit  belle  et  bonne.  Je  l'en  remerciai  gracieuse- 
ment, en  lui  donnant  des  espérances.  Après  cette  sépa- 
tion,  je  me  rendis  dans  la  demeure  paternelle,  où  je  me 
préparois  pour  le  voyage  d'Usingne,  où  tout  étoit  ar- 
rangé; je  pris  congé  d'un  père  si  sage  et  si  vertueux, 
qui,  depuis  mon  enfance,  m'avoit  donné  tant  démarques 
d'une  véritable  amitié,  et  qui,  en  ce  moment,  m'embras- 
soit  d'un  cœur  aussi  sincère  que  pénétré.  Pouvois-je 
rester  inflexible!  Enfin,  je  disois  adieu  à  tous  ceux  qui 
m'étoient  chers,  et  je  partis.  Cependant,  et  préalable- 
ment à  tout  cela,  j'avois  écrit  au  fils  de  l'arquebusier 
d'Usingne,  en  le  priant  de  venir  au-devant  de  moi  jus- 
qu'à Buzbach,  un  tel  jour  et  en  une  telle  hôtellerie.  Il  y 
vint  exactement,  et  dans  la  même  journée  nous  arri- 
vâmes chez  son  père,  qui  me  reçut  avec  beaucoup  de 
cordialité,  d'autant  plus  que  son  prince  lui  avoit  com- 
mandé des  armes  à  feu  les  mieux  faites  et  supérieure- 
ment ornées,  et  c'étoit  moi  qu'il  destinoit  à  exécuter  les 
parties  les  plus  précieuses  de  l'ouvrage.  Et  dès  le  len- 
demain je  commençois  mes  opérations,  dont  le  prince, 
qui  y  vint  plusieurs  fois  pour  voir  les  progrès,  parut  si 
content,  qu'il  me  disoit  des  choses  fort  flatteuses,  en 
ajoutant  que  je  ferois  bien  de  venir  au  château,  un  tel 
jour,  pour  y  voir  le  bal  qu'il  y  auroit.  Après  les  remer- 
cîments  que  je  devois  au  prince,  et  curieux  de  mon  na- 


DE  JEAN-GEORGES  YYILLE.  35 

turel,  je  m'y  rendis,  et  e'éloit  là  le  premier  bal  magni- 
fique que  je  voyois. 

Pendant  cet  hiver,  je  lis  connoissance  avec  un  jeune 
homme  natif  de  Giessen,  qui  travailloit  chez  l'orfèvre  de 
la  cour.  Et  bientôt  il  y  eut  confiance  et  amitié  entre  nous. 
Je  lui  parlois  souvent  par  forme  de  conversation  des 
avantages  qui  dévoient  résulter  pour  les  progrès  des  ta- 
lents de  voyager,  surtout  dans  les  pays  où  ils  étoient  bien 
exercés,  honorés  et  récompensés;  j'ajoutois  que  j'étois 
presque  honteux  de  me  trouver  encore  si  près  de  chez 
nous.  Mon  ami  m'écoutoit  attentivement;  et  lorsque  je 
croyois  l'avoir  un  peu  ébranlé  par  la  communication  de 
mon  langage,  je  lui  disois  nettement  que,  le  printemps 
venu,  je  partirois  pour  me  rendre  à  Paris  et  qu'il  ne 
feroit  pas  mal  de  venir  avec  moi.  Il  rêva,  me  le  promit, 
et  tint  promesse  en  partie. 

Pendant  cet  intervalle,  mon  respectable  père  me  vint 
voir  à  Usingne;  quelle  joye  pour  moi  !  Mais  aussi  quelle 
tristesse  me  saisit  lors  de  cette  seconde  séparation.  Ce 
fut  la  dernière  fois  que  nous  nous  embrassâmes.  Enfin, 
le  temps  fixé  pour  mon  départ  étant  venu,  je  pris  congé 
du  maître,  qui  me  marqua  du  regret.  En  ce  moment  mon 
camarade  me  joignit,  ma  bourse  étoit  garnie.  Nous  par- 
tîmes et  arrivâmes  par  Hombourg  à  Francfort,  dans  le 
temps  de  la  foire  de  Pâques.  Nous  y  restâmes  deux  jours, 
exprès  pour  y  voir  les  farceurs,  les  charlatans,  les  joueurs 
de  gobelets  et  autres  acteurs  de  cette  espèce.  Ces  jeux 
avec  leurs  variétés  nous  plurent  et  nous  édifièrent  infi- 
niment; car  c'étoit  du  nouveau  pour  des  jeunes  gens  des 
environs  de  la  Lahne. 

Nous  y  rencontrâmes  aussi,  par  le  plus  grand  hasard, 
M.  Wileman,  qui  y  étoit  venu  pour  ses  affaires  particu- 
lières. Nous  nous  vîmes  d'amitié  le  verre  à  la  main  ;  en 


7,0  MÉMOIRES 

ce  moment,  je  lui  remis  un  joli  objet  que  je  le  priois 
d'offrir  de  ma  part  à  mademoiselle  Witeman.  Il  me  le 
promit,  parut  enchanté  de  ma  manière  d'agir,  et  ne  dou- 
toit  vraisemblablement  pas  que  ce  ne  fût  un  gage  de  mon 
amour  que  je  donnois  à  sa  fille. 

Chemin  faisant,  nous  fûmes  témoins  d'un  tour  d'adresse 
singulier.  Un  quidam,  en  habit  de  paysan,  à  cheveux 
plats,  couvert  d'un  chapeau  délabré,  marchoit  dans  la 
foule,  il  toussa  et  cracha  sur  la  veste  tissue  d'or  d'un 
particulier,  et,  comme  fâché,  lui  demande  excuse  le  cha- 
peau d'une  main,  et  de  l'autre,  avec  son  mouchoir,  lui 
ôte  le  crachat  de  la  veste,  lui  fait  la  révérence  et  dispa- 
roît.  Le  particulier  voulant  tirer  sa  montre,  elle  n'y  étoit 
plus. 

Enfin,  nous  résolûmes  de  quitter  le  tumulte  de  la  foire 
oû  les  honnêtes  gens  faisoient  leurs  affaires  de  bonne  foi, 
où  les  joueurs,  les  escamoteurs,  les  voleurs,  les  filous, 
les  escrocs,  les  coupeurs  de  bourse  font  valoir  leurs 
sciences  et  arts  avec  dextérité,  et  les  simples  fripons  se 
fourrent  partout;  et  moi-même  j'y  commis  une  action  qui 
me  parut  plaisante,  et  qui  dans  le  fond  étoit  blâmable  : 
depuis  du  temps  j'étois  curieux  de  savoir  s'il  n'y  avoit 
pas  moyen  de  trouver  le  secret  de  faire  de  l'argent,  non 
pas  dans  les  différents  systèmes  des  alchimistes,  mais 
par  l'amalgame  de  matières  métalliques,  combinées  selon 
leur  genre  d'affinité,  leur  nature  spécifique,  leur  pesan- 
teur et  leur  couleur,  en  n'y  employant  que  peu  d'argent 
fin,  et  simplement  pour  lier  les  diverses  parties  des  mé- 
taux et  procurer  un  peu  de  ductilité  à  la  masse  géné- 
rale. D'après  celte  rêverie,  étant  encore  à  Usingne,  j'y 
avois  rassemblé  les  diverses  matières  que  je  jugeois  né- 
cessaires à  la  réussite  de  mon  entreprise,  et  j'eus  par  la 
fonte  un  lingot  fort  gentil  et  propre  à  tromper  les  imbé- 


DE  JEAN-GEORGES  VYILLE.  57 

ciles.  Ce  lingot,  je  le  présentai  avec  quelque  mystère 
d'usage  à  un  vieux  juif  à  barbe  touffue  et  manteau  de 
bonne  étoffe,  mais  rapiécé,  qui  le  prit,  et  tirade  sa  pocbe 
une  petite  pierre  noire,  l'essaya,  l'essaya  encore,  le  pesa 
dans  sa  main  et  me  demanda  avec  un  air  de  malice  : 
«  Quel  prix  mettez-vous  à  ça?  —  Six  florins,  lui  répon- 
disse. —  Ah!  ah!  monsieur,  s'écria-t-il,  votre  argent 
est  mauvais,  très-mauvais,  bien  éloigné  du  titre  de  fin. 
Je  ne  pourrois,  foi  d'honnête  homme,  vous  donner  que 
deux  florins.  Ce  sera  en  conscience  très-bien  payé.  En 
outre,  ne  faut-il  pas  que  je  gagne  quelque  peu  de  chose. 
Chacun  doit  vivre,  et  préférablement  celui  qui  ne  trompe 
personne  ni  dans  les  marchés  publics,  ni  dans  les  affaires 
secrètes.  »  Je  me  retenois  de  rire,  en  lui  disant  :  «  Ecoute, 
Moïse,  ce  ne  sont  pas  des  apologies  ni  des  raisonnements 
que  je  demande,  mais  de  l'argent.  »  Finalement,  il  me 
donna  deux  florins  et  demi  que  je  fourrai  dans  ma  poche, 
et  dont  mon  camarade,  orfèvre  de  profession,  ne  cessoit 
de  plaisanter,  tant  sur  la  pauvreté  de  mon  argent  que  sur 
la  misère  d'un  tel  commerce. 

Enfin,  notre  départ  étant  résolu,  nous  nous  mîmes  en 
route;  mais  je  parlois  peu,  j'étois  comme  absorbé  dans 
des  réflexions  pénibles,  et  lorsque  nous  étions- sur  le  pont 
du  Mein,  qui  joint  le  faubourg  à  la  ville,  je  priai  mon 
ami  de  m'attendre  là  quelques  moments;  je  retourne,  je 
cherche  mon  juif  dans  la  foule,  résolu  de  reprendre  mon 
lingot  et  de  lui  rendre  son  argent  qui  me  pesoit  plus  sur 
la  conscience  que  dans  ma  poche.  Mais  toutes  mes  per* 
quisitions  furent  inutiles,  j'en  eus  un  chagrin  réel. 

Après  cette  excursion,  ayant  rejoint  mon  camarade,  je 
lui  demandai  s'il  ne  croyoit  pas  qu'il  seroit  convenable, 
qu'au  lieu  de  partir  de  Francfort  en  droiture  vers  le  Rhin, 
de  nous  rendre  à  Darmstadt,  résidence  de  notre  souve- 


38  MÉMOIRES 

rain,  pour  y  entendre  la  musique  du  carillon  le  plus  cé- 
lèbre de  l'Allemagne.  Il  répondit  qu'il  en  seroit  charmé, 
que  mon  idée  étoit  excellente,  qu'il  l'approuvoit  d'autant 
plus  qu'il  éloit  amateur  de  musique.  Dès  lors  nous  enfi- 
lâmes la  route  par  un  beau  chemin  planté  en  partie  de 
noyers  des  deux  côtés,  et,  vers  le  soir,  nous  arrivâmes 
dans  la  ville,  où  nous  considérâmes  d'abord  le  nouveau 
château  du  prince,  commencé  sur  un  plan  des  plus  ma- 
gnifiques, mais  non  pas  achevé.  Du  même  moment,  la 
musique  du  carillon  nous  salua,  nous  surprit  agréable- 
ment, nous  amusa  pendant  le  souper  et  presque  toute  la 
nuit;  car  c'étoit  encore  du  nouveau  pour  nous. 

Le  lendemain  nous  partîmes  et  arrivâmes  à  Gernsheim, 
ville  située  sur  le  bord  du  Rhin,  où  nous  considérâmes 
avec  douleur  d'immenses  masures  enfumées,  fruit  de  la 
guerre  dans  ces  quartiers.  Nous  passâmes  de  suite  ce 
fleuve  fameux  en  bateau.  Et,  heureusement  arrivés  à 
l'autre  bord,  nous  allâmes  à  Oppenheim,  dont  les  hautes 
tours  et  les  fortes  murailles  étoient  en  ruines  ou  ren- 
versées. 

Worms,  ville  ci-devant  célèbre  et  opulente,  bâtie 
très-anciennement  dans  celte  belle  contrée,  nous  parut, 
en  y  entrant,  dans  un  état  déplorable.  Brûlée  et  sacca- 
gée dans  les  guerres  du  Palalinat,  vers  1689,  et  dont 
les  restes  enfumés  des  portes,  des  églises  et  des  édifices 
publiques,  montroient  encore  que  le  tout  avoit  été  aussi 
solide  que  magnifique,  quoique  dans  le  goût  gothique, 
goût  du  temps  de  leur  érection.  La  cathédrale  qui  existe 
n'avoit  plus  rien  de  remarquable  :  elle  est  également 
dans  le  goût  gothique. 

Le  milieu  de  cette  ville  étoit  un  peu  rétabli.  La  nou- 
velle église  luthérienne,  d'un  style  moderne,  nous  parut 
d'une  forme  agréable.  L'hôte  chez  qui  nous  logeâmes 


DE  JEAN-GEORGES  WILLE.  59 

nous  apprit  qu'il  y  avoit  des  tableaux,  et  s'offrit  de  nous 
mener  si  nous  étions  curieux  de  les  voir.  Nous  acceptâ- 
mes ses  offres  avec  plaisir  ;  et  en  y  entrant  nous  vîmes 
d'abord  dans  la  nef,  vis-à-vis  du  chœur,  un  tableau  peint 
à  fresque  sur  le  mur,  représentant  l'assemblée  des  élec- 
teurs et  princes  de  l'empire  convoqués  par  Charles-Quint. 
Cet  empereur,  assis  au  milieu  d'eux,  paroît  écouler  avec 
attention  la  fameuse  dispute  entre  Luther  et  Eccius  sur 
les  dogmes  de  religion. 

Dans  le  chœur,  sur  le  grand  autel,  il  y  avoit  un  tableau 
en  hauteur,  représentant  la  Pasque  que  Notre-Seigneur 
fit  avec  ses  disciples.  Des  deux  côtés,  dans  l'intérieur  du 
chœur,  on  voit  les  douze  apôtres  avec  leurs  attributs.  Toutes 
ces  figures,  plus  petites  que  nature,  sont  peintes  à  l'huile. 

Nous  passâmes  la  nuit  dans  cette  ville.  Le  lendemain, 
instruits  qu'il  y  avoit  des  moines  qui  débitaient  du  vin 
de  leur  cru  à  deux  kreuzers  la  pinte,  nous  fûmes  curieux 
d'en  goûter,  en  y  mangeant,  pour  compléter  notre  déjeu- 
ner, des  jolis  petits  pains  dont  nos  poches  étoient  four- 
nies; et  bientôt,  arrivés  à  la  porte  du  couvent,  nous  y 
sonnâmes  à  plusieurs  reprises.  Enfin,  un  moine  roubi- 
gond  et  ventru  ouvrit  la  porte;  il  parut  être  de  mauvaise 
humeur,  se  frottoit  les  yeux  sans  nous  regarder  en  di- 
sant :  «  Peut-on  avoir  soif  de  si  grand  matin  !  »  (Il  n'étoit 
pas  neuf  heures.)  Malgré  cela,  il  nous  donna  bonne  me- 
sure dans  une  cruche  de  grès  blanchâtre  qu'il  nous  fut 
impossible  de  vider  complètement,  tant  que  ce  vin  étoit 
mauvais.  Nous  en  parlâmes  à  un  particulier  de  la  ville 
qui  faisoit  route  avec  nous.  «Ah  !  répondit  il,  ces  moines 
ont  des  caves  remplies  d'excellents  vins;  mais  ils  ne  sont 
pas  si  imprudents  de  s'en  défaire ,  ils  les  gardent  pour 
leurs  propres  bouches  et  débitent  le  mauvais  à  qui  en 
■est  amateur.  » 


40  MÉMOIRES 

De  Worms,  nous  nous  rendîmes  à  Frankenthal,  ville 
située  dans  un  pays  charmant,  autrefois  très-fortifiée, 
souvent  prise  et  reprise,  soit  par  les  Espagnols,  soit  par 
les  Suédois  ou  les  Impériaux,  et  dont,  après  tant  de  déso- 
lations, les  remparts  n'existent  plus.  Lorsque  nous  étions 
vis-à-vis  de  la  ville  de  Mannheim,  qui  seprésentoit  avec 
le  palais  de  l'électeur  et  ses  fortifications  d'une  manière 
magnifique  à  nos  yeux,  nous  résolûmes  d'y  aller;  et  de 
suite  nous  passâmes  par  le  fort  qui  couvre  la  tête  du  pont 
de  bateaux  sur  le  Rhin,  que  nous  traversâmes  gaiement, 
et  entrâmes  dans  cette  ville  si  belle  et  si  régulièrement 
bâtie,  dont  les  rues  larges  et  directement  alignées  nous 
plurent  beaucoup  plus  que  celles  que  nous  avions  traver- 
sées partout  ailleurs. 

Comme  nous  sentions  qu'il  étoit  urgent  de  dîner,  nous 
entrâmes  dans  une  auberge  dont  le  maître,  aussi  curieux 
que  questionneur,  nous  demandoit  sans  façon  si  nous 
venions  de  la  foire  de  Francfort;  si  par  notre  savoir-faire 
nous  y  avions  fait  bonne  récolte,  bon  profit,  en  un  mot 
si  nous  étions  contents  d'y  avoir  été.  Comme  cette  de- 
mande me  parut  indiscrète,  je  lui  en  fis  une  autre,  un 
peu  vive  peut-être,  en  lui  demandant  s'il  nous  connais- 
soit,  s'il  savoit  quels  étoient  nos  talents,  a  Ah  !  répondit-il, 
je  vois  parfaitement  que  vous  êtes  de  ces  étudiants  de 
Prague  qui  parcourent  l'Allemagne,  chantant  et  jouant 
des  comédies  dans  les  cabarets  et  hôtelleries  pour  en 
recevoir  quelques  rétributions  honnêtes ,  ce  qui  vaut 
mieux,  selon  moi,  continua-t-il,  que  d'exercer  quelque 
métier  moins  lucratif  ou  plus  dangereux.  —  Comme, 
d'après  ce  raisonnement,  lui  répondis-je,  vous  êtes  per- 
suadé que  nous  sommes  de  ces  étudiants  de  Prague  qui 
chantent  et  jouent  la  comédie  partout  pour  vivre,  vous 
devez  donc  sentir  aussi  que  nous  ne  pouvons  être  des  ri- 


DE  JEAN- GEORGES  WILLE.  41 

chards,  et  que,  d'après  cette  observation,  que  vous  nous 
traiterez,  concernant  notre  dîner,  avec  douceur.  »  Il  le 
promit  et  écorcha  rudement  nos  bourses.  Nous  sortîmes 
bientôt  de  cette  taverne,  et  lorsque  nous  eûmes  observé 
et  considéré  dans  cette  ville  tout  ce  qui  étoit  à  notre 
portée,  nous  retournâmes  sur  la  rive  gauche  du  Rhin 
et  enfilâmes  la  route  vers  Spire. 

La  ville  de  Spire,  autrefois  grande,  belle,  peuplée  et 
florissante,  située  dans  une  plaine  abondante  et  riche  en 
toutes  choses,  nous  parut,  en  y  arrivant,  aussi  ruinée  et 
aussi  pauvre  que  la  ville  de  Worms.  De  sa  superbe  ca- 
thédrale, dans  laquelle  plusieurs  empereurs  eurent 
leurs  sépultures,  nous  ne  vîmes  sur  pied  que  quelques 
hautes  murailles  percées  de  toutes  parts  et  noircies  par 
la  fumée  de  son  incendie.  Nous  logeâmes  au  milieu  de  la 
ville,  dans  le  quartier  le  plus  rétabli  depuis  son  désas- 
tre ;  mais  il  étoit  si  entouré  de  masures  couvertes  de 
ronces,  de  broussailles  et  d'herbes,  qu'un  tel  aspect  nous 
attristoit  si  fort,  qu'après  quelque  peu  de  repos  nous 
l'abandonnâmes  de  même  que  la  ville  et  gagnâmes  lé- 
gèrement le  chemin  qui  mène  directement  à  Landau. 

C'étoit  vers  le  soir,  mais  d'assez  bonne  heure,  que 
nous  arrivâmes  à  Landau.  Cette  ville  est  située  dans  une 
belle  contrée.  Elle  est  petite,  mais  extrêmement  fortifiée; 
elle  a  été  assiégée,  prise  et  reprise  plusieurs  fois  au 
commencement  du  dix-huitième  siècle;  mais  à  la  fin  elle 
fut  cédée  à  la  France,  et  devint  par  là  la  première  place 
respectable  qui  couvre  la  basse  Alsace  du  côté  du  Palati- 
nat.  Nous  y  fûmes  plus  loyalement  traités  qu'en  la  ta- 
verne de  Mannheim  de  cuisante  mémoire.  Le  lendemain 
nous  passâmes,  sans  nous  arrêter  nulle  part,  par  Weis- 
sembourg,  et  entrâmes,  souliers  déchirés  et  fort  fati- 
gués, et  fort  tard,  dans  la  ville  de  Haguenau. 


42  MÉMOIRES 

Le  lendemain,  après  le  repos  de  la  nuit  et  de  bon  ma- 
tin, mon  camarade,  chargé  d'une  lettre  à  l'adresse  d'un 
orfèvre  de  cette  ville,  la  lui  remit  ;  lequel,  après  l'avoir 
lue,  le  regarde  en  disant  :  «  Vous  êtes  donc  orfèvre  aussi? 
— Oui,  monsieur,  j'ai  cet  avantage,  répondit-il.  —  En  ce 
cas,  repartit  l'orfèvre,  je  vous  prie,  si  cela  vous  convient, 
de  m'aider  pendant  quelque  temps  à  finir  un  ouvrage 
fort  pressé.  »  Mon  ami  consentit;  mais  quel  retard  pour 
notre  voyage  projeté!  Devois-je  partir  seul!  Non,  j'y 
reste  également.  Mes  burins  que  j'avois  avec  moi  me 
devinrent  utiles,  je  les  fis  agir  tantôt  sur  des  garnitures 
d'armes  que  fabriquoit  un  arquebusier,  tantôt  sur  l'ar- 
genterie, et  par  la  diversité  de  ces  travaux  ma  petite 
bourse  se  gonfla  fort  agréablement.  Malgré  le  genre  de 
mes  occupations,  et  curieux  que  j'élois  toujours,  je  ne 
laissois  pas  que  de  courir  par  toute  la  ville;  j'y  rencon- 
trais, en  divers  endroits,  des  ruines  causées  par  plusieurs 
sièges  opiniâtres.  Cette  ville  n'est  pas  fortifiée  à  la  mo- 
derne, excepté  vers  les  portes;  mais  elle  est  entourée  de 
fortes  murailles  avec  de  hautes  tours  quarrées  et  de 
larges  fossés  toujours  remplis  d'eau,  que  fournit  vrai- 
semblablement la  rivière  de  Motter,  qui  passe  par  des 
voûtes  au  milieu  d'elle  et  la  partage  en  deux  parties. 

Mais  cette  rivière  est  à  découvert  près  de  la  grande 
place  de  la  ville,  dont,  sur  chacun  de  ses  bords  opposés, 
il  y  a  deux  tours  quarrées  assez  intactes,  à  distance  et 
hauteur  égales  et  solidement  bâties  en  brique.  Ces  quatre 
tours  me  parurent  par  leur  construction  d'une  date 
extrêmement  reculée;  et  je  présumois,  avec  raison,  que 
les  habitants  de  ce  quartier  pouvoient  être  instruits,  soit 
par  tradition  ou  autrement,  de  leur  origine  et  de  leur 
destination.  En  conséquence,  curieux  d'en  être  instruit 
aussi,  je  m'adressois  à  un  voisin  assis  devant  sa  porte, 


DE  JEAN-GEORGES  WILLE.  43 

et  qui,  par  sa  bonne  mine  et  son  corps  en  repos,  m'ins- 
pira de  la  confiance  et  me  parut  un  homme  fort  savant, 
d'autant  plus  qu'il  sembloit  faire  de  profondes  réflexions 
en  fumant  sa  pipe  avec  autant  de  méthode  que  de  tran- 
quillité. Ce  brave  homme,  ayant  écouté  avec  bonté  mes 
demandes  en  poussant  successivement  la  fumée  de  sa 
pipe  en  l'air,  me  répondit  enfin  avec  la  sincérité  de  son 
cœur  :  «Je  suis  en  état,  monsieur,  de  vous  instruire  que 
mon  grand-père,  mon  père  et  moi-même  nous  avons 
constamment  vu  ces  quatre  tours  telles  qu'elles  sont  de- 
vant vous,  et  je  ne  sais  rien  de  plus.  »  Une  explication 
aussi  lumineuse  ajoutoit  à  mon  ignorance  et  me  renvoya 
stupéfait.  Enfin,  insatiable  de  connoître  et  d'examiner, 
je  courus  partout.  Je  voyois  de  suite,  dans  le  cimetière 
de  l'église  de  Saint- George,  et  avec  respect,  des  machi- 
nes de  guerre  en  usage  avant  l'invention  de  la  poudre. 
C'étoient  des  belliers  formés  d'arbres  droits  de  plus  de 
vingt  pieds  de  longueur;  horizontalement  suspendus 
contre  le  mur  à  gauche,  ils  sont  arrondis  avec  soin  et 
fortement  garnis  de  bandes  de  fer  à  leurs  têtes;  ils  avoient 
encore  les  anciennes  agraffes  par  lesquelles  les  soldats 
les  soulevoient,  les  balançoient,  et  par  des  chocs  re- 
doublés ébranloient  les  murailles  ou  enfonçoient  les 
portes  des  villes  et  des  châteaux  fortifiés.  Je  pense  que 
de  telles  machines  sont  rares  aujourd'hui.  Aussi  les  bel- 
liers de  ce  cimetière  éloient-ils,  pour  les  bien  conserver, 
fort  soigneusement  abrités. 

Il  y  a  dans  le  même  cimetière,  à  main  droite,  contre 
le  mur,  un  calvaire,  dont  les  figures  sculptées,  en  pierre 
rougeâtre,  sont  de  grandeur  naturelle  et  très-fines.  Cet 
ouvrage,  d'un  style  gothique  et  très-curieux,  n'a  souffert 
aucun  dommage. 

Indépendamment  de  ce  peu  de  monuments  que  je  viens 


4-4  MÉMOIRES 
d'indiquer,  je  eonnoissois  encore,  soit  dans  cette  ville, 
soit  aux  environs,  nombre  de  choses  singulières  et  dignes 
d'être  dessinées;  mais,  par  prudence  et  malgré  mon  en- 
vie, je  m'étois  fait  la  loi  de  ne  pas  dessiner  d'après  aucun 
objet  aux  endroits  où  il  y  auroit  garnison,  et  de  mon 
temps  il  y  en  avoit  à  Haguenau  un  régiment  de  hussards 
dont  je  eonnoissois  plusieurs  officiers  très-aimables. 

J'avois  presque  oublié  de  dire  que  le  peuple  de  Ha- 
guenau est  d'une  humeur  fort  enjouée.  Il  aime  les  plai- 
sirs, surtout  la  danse,  dont  l'occasion  ne  lui  manque  pas; 
il  y  a  hors  de  la  ville  des  guinguettes  où  la  jeunesse  en 
foule  se  rend  les  fêtes  et  dimanches.  Nous  y  allâmes  par 
curiosité,  et  vîmes  danser  dans  une  grande  salle  des 
goujats  en  chemises  déchirées,  des  garçons  cordonniers 
sans  souliers,  des  tailleurs  sans  culottes,  et  des  servantes 
sans  pudeur.  Mon  but  étoit  de  voir  des  contorsions  ridi- 
cules, des  mouvements  forcés,  des  gestes  de  travers  peu 
décents  de  ces  êtres  gambadants.  Le  tout  me  parut  digne 
d'être  dessiné;  mais  je  ne  pouvois  dessiner  qu'en  idée 
et  m'en  meubler  la  mémoire.  Cependant  ce  beau  monde 
payoit  dans  sa  joye  aussi  largement  les  violonneurs 
qu'exactement  le  vin  et  la  bonne  chère  fournis  par  l'au- 
bergiste, qui  ne  faisoit  jamais  crédii. 

Il  y  a,  outre  ces  endroits  de  plaisir,  et  le  long  des  an- 
ciennes lignes  de  Haguenau,  une  promenade  que  fré- 
quentent les  pèlerins  et  autres  personnes  qui  se  rendent 
à  Marienthal,  église  où  il  y  a  une  image  miraculeuse. 
Nous  fûmes  dans  cette  église,  où  il  y  a  nombre  d'ex 
voto  en  tout  genre  suspendus  contre  les  murs  ;  mais  les 
tableaux  représentant  tel  ou  tel  miracle  paroissent  être 
peints  par  ceux  mêmes  dont  la  guérison  s'étoit  opérée 
après  leur  dévote  et  fervente  confiance.  Il  y  a  près  de 
cette  église  des  auberges  dont  les  maîtres  et  les  mai- 


DE  JEAN-GEORGES  WILLE.  45 

tresses,  avec  leurs  mines  dévotement  tristes,  paroissoient 
vider  les  bourses  des  pèlerins  avec  autant  de  plaisir 
que  ceux-ci  vident  leurs  cruches  de  vin  bien  ou  mal 
mesurées. 

Cependant,  comme  rien  de  très-curieux  ne  restoità  con- 
sidérer à  Haguenau,  et  que  mes  affaires  utiles  étant  aussi 
terminées  selon  mes  désirs,  je  pensois  qu'il  seroit  urgent 
de  quitter  cette  ville  qui  n'étoit  pas  le  but  de  mon 
voyage.  J'en  parlois  à  mon  ami,  je  lui  observois  qu'il 
étoit  plus  agréable  d'arriver  à  Paris  par  les  beaux  jours 
d'été  que  de  nous  y  rendre  vers  l'hiver.  Il  goûta  mes 
raisons,  prévint  son  maître  et  prit  congé  de  lui  avec  po- 
litesse. Et,  de  suite,  nos  préparatifs  pour  le  départ  furent 
aussi  prestement  faits  que  bien  imaginés.  Chacun  se 
chargeoit  de  son  équipage,  qui  n'étoit  pas  assez  gonflé 
pour  lui  froisser  les  reins  par  sa  pesanteur.  Il  ne  conle- 
noit  qu'une  chemise,  trois  cravates,  un  bonnet,  deux 
mouchoirs  et  une  paire  de  bas.  Chaque  paquet  étoit  en- 
veloppé d'une  toile  gommée,  et  avoit  la  forme  d'une 
bandoulière  de  bohémien.  Nous  sortîmes  donc  de  la  ville 
de  Haguenau,  équipés,  chargés  comme  je  viens  de  le 
dire,  et  nous  nous  retournâmes  pour  la  saluer  par  plu- 
sieurs fois  en  reconnoissance  des  plaisirs  et  du  bien-être 
dont  nous  avions  joui  près  de  deux  mois  dans  son 
sein. 

Enfin  nous  voilà  sur  le  chemin  qui  mène  à  Strasbourg  ; 
nous  y  étions  aussi  gaillards,  aussi  dispos  que  peuvent 
être  des  jeunes  gens  qui  ne  s'inquiètent  ni  du  présent 
ni  de  l'avenir.  Nous  chantions  par  amusement  des  chan- 
sons de  notre  enfance  et  de  notre  patrie,  lorsqu'un  ca- 
pucin, assis  à  l'ombre  d'un  buisson  sur  le  bord  du  chemin, 
avec  son  bissac  fort  enflé  à  ses  côtés,  se  leva  modestement; 
nous  le  saluâmes,  nos  chapeaux  à  la  main.  Il  nous  ren- 


40  MÉMOIRES 

dit  le  salut  par  des  inclinations  naturelles,  et  même  nous 
témoigna  le  désir  qu'il  avoit  de  faire  le  voyage  avec  nous 
par  la  foret  de  Haguenau,  réputée  dangereuse.  Nous 
consentîmes  volontiers.  Mais,  comme  ce  pauvre  homme 
étoit  vieux  et  marchoit  chargé  de  son  double  sac  fort 
lentement,  nous  lui  fîmes  l'offre  de  porter  son  fardeau 
alternativement,  pour  le  soulager,  s'il  vouloit  nous  le 
conlier.  11  le  fit  avec  joye,  et,  se  sentant  même  si  touché 
de  notre  humanité,  qu'il  tira  de  son  sac  une  boîte  de 
fer-blanc,  contenant  une  masse  de  fromage  mou,  en  nous 
disant  :  «  Mangez-en,  messieurs,  avec  ma  petite  cuiller 
de  bois  de  buis  que  voici.  Cela  vous  rafraîchira,  car  la 
chaleur  est  grande.  »  Nous  le  remerciâmes  sans  accepter 
son  fromage;  mais  je  le  priai  de  me  permettre,  à  la  pre- 
mière pose,  de  dessiner  son  profil  dans  un  livret  que 
je  portois  sur  moi;  il  me  le  permit  et  se  prêta  de  bon 
cœur  :  aussi  le  profil  de  ce  religieux  étoit-il  d'une  forme 
très-belle  et  bien  prononcée;  sa  barbe,  blanchie  par  les 
années,  étoit  large,  longue  et  vénérable.  G'étoit  là  le 
premier  portrait  que  j'eusse  jamais  dessiné  sur  un  grand 
chemin.  Lorsque  nous  étions  au  milieu  de  la  forêt,  une 
bohémienne  très-basanée,  en  cheveux  flottant  autour  de 
sa  tête,  un  enfant  sur  le  dos,  enveloppée  d'une  couver- 
ture tout  en  loques,  se  présenta  et  s'offrit  de  nous  dire 
la  bonne  aventure  pour  peu  d'argent;  mais  notre  reli- 
gieux, l'ayant  regardée  finement,  tira  du  sac  un  cervelas 
qu'il  lui  donna,  et,  avec  la  bonté  et  la  dignité  d'un  pa- 
triarche, la  renvoya  dans  l'épaisseur  du  bois. 

A  peine  étions-nous  sortis  de  cette  célèbre  forêt,  que 
notre  respectable  vieillard,  qui,  chemin  faisant,  nous 
avoit  conté  bien  des  historiettes  incroyables,  se  rechargea 
de  son  bissac,  nous  remercia,  nous  bénit  même  de  l'avoir 
soulagé,  prit  congé  de  nous,  et  enfila  une  autre  route. 


DE  JEAN-GEORGES  WILLE.  47 

Nous  le  saluâmes  encore  de  nos  voix  et  cle  nos  gestes 
en  nous  éloignant  également.  En  ce  moment,  rien  n'éga- 
loit  notre  joye;  nous  aperçûmes  dans  l'éloignement  la 
fameuse  cathédrale  de  Strasbourg,  regardée  comme  un 
chef-d'œuvre  d'architecture;  quoique  gothique,  elle  est 
élégante  dans  sa  forme,  étonnante  par  sa  hauteur,  par  sa 
•légèreté,  par  sa  hardiesse,  et  cependant  par  la  solidité 
de  sa  construction.  Il  nous  tardoit  de  considérer  de  près 
ce  que  la  renommée  nous  en  avoit  appris;  nous  marchions 
en  conséquence  avec  la  promptitude  de  ceux  qui  ne 
craignent  pas  la  fatigue  quand  il  s'agit  d'atteindre  le 
but  qui  les  intéresse  le  plus  fortement. 

Malgré  la  rapidité  de  notre  marche,  nous  n'arrivâmes 
qu'assez  tard  à  Strasbourg,  où  nous  fûmes  parfaitement 
logés.  Le  lendemain,  ma  première  affaire  fut  de  m' in- 
former si  ce  que  j'avois  envoyé  d'avance  y  étoit  arrivé. 
Tout  s'y  trouvoit,  j'en  étois  satisfait.  Après  cela,  nous 
traversâmes  une  partie  de  la  ville  en  nous  rendant  de 
suite  à  la  cathédrale,  objet  de  nos  désirs.  Nous  considé- 
râmes avec  attention  tout  ce  qu'il  y  avoit  de  curieux,  soit 
en  dedans,  soit  au  dehors  de  cette  célèbre  église,  dont 
les  monuments  en  sculpture  sont  si  nombreux  et  les 
inscriptions  si  multipliées  et  déjà  fort  connus,  que  je  me 
dispensois  d'en  faire  la  description,  et  même  par  la  rai- 
son que  je  n'étois  qu'un  jeune  voyageur  ambulant  pourvu 
de  peu  d'expérience.  Mais  l'envie  nous  prit  de  monter 
sur  cette  superbe  église  pour  y  voir  de  là  et  la  grandeur 
de  la  ville  et  ses  environs.  Aussitôt  que  nous  y  étions 
parvenus,  nous  y  gravâmes  nos  noms  sur  la  balustrade, 
parmi  des  milliers  de  noms  qui  s'y  trouvoient  déjà.  Mais 
je  n'étois  pas  encore  satisfait,  je  désirois  monter  dans 
une  des  tourelles  qui,  extérieurement,  accompagnent  la 
flèche  de  l'église.  Mon  camarade  s'opposoit,  en  me  re- 


1$  MÉMOIRES 

présentant  le  danger  tle  l'entreprise;  mais,  sans  l'écou- 
ter, je  jette  mon  habit  et  mon  épée  sur  la  plate-forme, 
je  m'élance,  je  monte  lestement  jusqu'au  faite  de  la  tou- 
relle. C'étoit  de  là  que  je  voyois  avec  admiration  à  une 
distance  infinie  une  partie  considérable  de  l'Alsace,  pro- 
vince aussi  peuplée,  aussi  fertile  et  agréable  que  la 
plus  délicieuse  contrée  du  monde.  Finalement,  il  fallut 
descendre;  je  voyois  un  abîme  devant  moi,  la  tête  me 
tournoit.  La  tourelle,  par  sa  composition,  étoit  à  jour 
partout  jusqu'aux  marches  même  où  il  falloit  poser  les 
pieds  :  précaution,  dextérité,  tout  fut  employé  de  ma 
part  pour  me  garantir  de  quelques  faux  pas;  enfin,  je 
me  retrouvai  sain  et  sauf  d'où  j'étois  parti,  et  aussitôt 
je  criois  vers  mon  ami  :  «  Eh!  quelle  gloire  pour  moi! 
—  Tant  mieux  pour  vous,  répondit-il,  je  n'en  suis  pas 
jaloux.  » 

Après  cette  inspection  si  satisfaisante,  nous  retour- 
nâmes à  notre  auberge,  où  nous  trouvâmes  que  logeoit 
également  G. -F.  Schmidt  \  jeune  graveur  de  Berlin, 
qui  aussi  alloit  se  rendre  à  Paris.  Il  étoit  déjà  habile  et 
devint  par  la  suite  très-célèbre  par  ses  superbes  gravures 
au  burin,  et  parfait  dans  l'imitation  du  genre  de  Rem- 
brandt, dont  jamais  artiste  n'avoit  aussi  bien  saisi  la  sa- 
vante et  pittoresque  manière  que  lui.  Schmidt,  à  notre 
première  entrevue,  devint  mon  ami,  et  l'amitié  entre 
nous  a  été  sincère  et  constante  jusqu'à  la  fin  de  sa  vie. 
Il  avoil  quatre  ans  de  plus  que  moi.  Nous  fîmes  notre 
voyage  ensemble,  notre  but  étoit  le  même.  Il  étoit  ac- 
compagné d'un  jeune  peintre,  aussi  de  Berlin  ;  mais, 
comme  le  coche  de  Strasbourg  pour  Paris  devoit  partir 


'  Schmidt  devint  plus  tard,  comme  on  va  le  voir,  l'ami  intime  de  Wille, 
et  leur  talent  eut  même  uns  certaine  analogie. 


DE  JEAN-GEORGES  WILLE.  A9 

au  bout  de  vingt-quatre  heures,  j'arrangeai  prompte- 
ment  ma  petite  valise  et  la  fis  porter  à  ce  coche.  J'exhortai 
en  même  temps  mon  camarade  de  se  dépêcher  à  en 
faire  autant;  il  hésita  d'abord,  ensuite  me  déclaroit  qu'il 
étoit  résolu  d'aller  en  Suisse,  d'y  travailler  quelque  temps, 
ensuite  de  retourner  dans  notre  patrie.  Il  alléguoit  pour 
plus  d'excuse  qu'il  ne  snvoit  un  mot  de  françois;  j'avois 
beau  lui  dire  que  j'en  savois  fort  peu  aussi,  cependant  je 
croyois  en  savoir  assez  pour  nous  tirer  d'affaire,  que 
quelque  séjour  à  Paris  lui  seroit  profitable  et  lui  donne- 
roit  de  la  réputation,  et  s'il  n'avoit  pas  assez  d'argent 
pour  faire  le  voyage,  je  pensois  en  avoir  assez  pour  nous 
deux.  Toutes  mes  raisons  furent  inutiles.  11  fallut  donc 
nous  séparer;  j'étois  fâché,  et,  dans  un  tel  moment,  il 
étoit  convenable  et  loyal  de  faire  préparer  pour  la  der- 
nière fois  un  bon  et  gentil  déjeuner,  pendant  lequel,  le 
verre  à  la  main,  nous  ne  finissions  pas  de  nous  entretenir 
de  mille  choses  très-importantes,  comme  on  doit  le  croire 
fort  aisément.  Je  le  chargeai,  par  exemple,  de  faire  chez 
nous  des  compliments  de  ma  part  à  tout  le  monde, 
connu  ou  ignoré,  surtout  de  demander  excuse  aussi 
pour  moi  au  juif  Moïse,  dit  Barbe-Rousse,  de  Waldkirche, 
de  ce  qu'autrefois  je  m'étois  donné  le  plaisir  de  le  des- 
siner et  de  le  représenter  d'une  forme  ridicule  sur  une 
des  portes  de  Kœnigsberg,  et  de  l'assurer  que,  depuis  que 
j'étois  devenu  philosophe,  il  n'avoit  plus  à  craindre  que 
je  me  moquasse  de  lui,  dont  il  devoit  être  content.  Enfin 
il  étoit  temps  de  nous  séparer;  ce  fidèle  camarade  et  moi 
nous  nous  embrassâmes  cordialement  en  nous  souhai- 
tant réciproquement,  selon  l'usage  simple  de  nos  an- 
cêtres, bon  voyage  et  bonne  santé!  Après  ces  cérémo- 
nies, je  devois  cependant  payer  un  cuisant  supplément  à 
mon  écot. 

t.  A 


50  MÉMOIRES 

Depuis  longtemps  le  coche  étoit  parti  de  Strasbourg. 
Comment  faire?  Je  ne  voyois  d'autre  remède  que  de  cou- 
rir pour  le  rattraper.  Il  avoit  plu,  il  pleuvoit  encore  de 
temps  en  temps;  le  pavé  étoit  glissant,  et  je  n'avois 
d'autre  appui  que  ma  (bible  épée.  Depuis  Strasbourg 
jusqu'à  Saverne,  il  y  a  sept  lieues.  Je  l'arpentois,  ce  che- 
min, autant  que  possible,  sans  nr  arrêter,  sans  boire  ni 
manger,  et  je  ne  joignis  le  coche  que  lorsqu'il  enlroit 
dans  la  cour  de  l'auberge  de  Saverne,  où  il  devoir  passer 
la  nuit.  Pour  moi,  j'entrois  harassé,  et  mouillé  comme  je 
l'étois,  dans  la  grande  salle  de  l'auberge,  où  je  n'entre- 
voyois  que  beaucoup  de  monde  qui  y  soupoit.  Je  m'y  jette 
sur  une  chaise  et  je  me  trouve  mal.  Personne  ne  prit 
garde  à  moi,  excepté  quatre  voituriers  en  blouse  bleue, 
dont  l'un  vient  vers  moi,  me  frappant  sur  l'épaule,  en 
me  disant  :  «  Est-ce  que  vous  êtes  malade,  cher  jeune 
homme?  —  Hélas!  oui,  réponclis-je.  —  Eh  bien,  quoi- 
que voituriers,  nous  sommes  médecins,  repartit-il;  te- 
nez, mangez-moi  un  morceau  de  fromage  de  Limbourg, 
qu'il  tenoit  sur  une  assiette;  vous  en  serez  guéri;  ne 
vous  gênez  pas,  nos  voitures  en  sont  chargées  de  cette 
marchandise  médicinale.  »  Je  le  remerciai  poliment  de 
son  offre.  11  insista,  m'exhortoit  d'en  manger,  même 
sans  pain,  et  juroit  sur  son  âme  que  j'en  serois  guéri. 
Enfin  j'obéis,  et  n'ayant  pas  plutôt  mangé  une  petite  partie 
de  ce  fromage  que  je  me  sentis  peu  à  peu  si  bien  rétabli, 
que  je  me  lis  apporter  un  poulet  rôti,  une  salade  et  une 
demi-bouteille  de  vin,  dont  je  m'en  régalai,  car  jamais  je 
n'avois  soupé  avec  autant  d'appétit  et  de  plaisir.  Les  voi- 
turiers, gens  robustes,  gros  et  gras,  à  faces  très-colo- 
rées, finirent  en  ce  moment  leur  souper,  qui  devoit  avoir 
été  copieux  et  bon,  car  ils  s'occupoient  encore  à  boire 
largement  lorsque  je  m'approchois  de  ces  bons  hu- 


DE  JEAN-GEORGES  WILLE.  51 

mains;  et,  les  remerciant  des  soins  qu'ils  avoient  pris  de 
moi  avec  tant  de  bonté,  ils  me  répondirent  :  «  Il  n'y  a 
pas  de  quoi.  »  Je  me  retirois  alors  et  je  me  couchai  tran- 
quillement. 

Le  lendemain,  je  me  trou  vois  aussi  gai  et  aussi 
alerte  que  si  je  n'avois  été  ni  fatigué  ni  incommodé 
le  jour  précédent.  Schmidt,  en  me  voyant,  me  lit  amica- 
lement la  guerre  sur  ma  négligence  passée,  et  je  la  mé- 
rilois. 

Tout  étant  prêt  pour  le  départ  du  coche,  qui  se  mit  en 
route  de  bonne  heure,  et  alloit,  quoique  attelé  de  huit 
chevaux,  toujours  lentement.  Schmidt,  comme  son  ca- 
marade, y  avoient  les  meilleures  places.  Il  y  avoit,  outre 
plusieurs  voyageurs,  un  ingénieur  qui  avoit  été  au  siège 
de  Philipsbourg,  s'étoit  arrêté  quelque  temps  à  Stras- 
bourg et  retournoit  à  Paris,  lieu  de  sa  naissance.  Il  y 
connaissoit  les  principaux  artistes,  aimoit  la  gravure 
et  s'y  connoissoit  parfaitement. 

Il  se  nommoit  M.  Helle l.  C'est  avec  plaisir  que  je  fais 
mention  de  lui,  car  il  devint  mon  ami  et  l'a  été  jusqu'à 
la  lin  de  sa  vie2. 

1  Ce  fut  M.  Helle  qui,  avec  son  ami  Glomi ,  mit  au  jour  le  catalogue  de 
l'œuvre  de  Rembrandt,  qui  fut  si  bien  reçu  des  amateurs.  Helle  étoit  céliba- 
taire. Il  me  contoit  que  Peter  licite,  son  grand  bisaïeul,  bourgeois  et  horloger 
de  Nuremberg,  avoit  été  le  premier  qui  avoit  construit  une  petite  horloge 
renfermée  dans  une  boîte  de  la  forme  et  de  la  grandeur  d'un  œuf,  et  que  de 
cette  invention  curieuse  étoient  venues ,  de  perfection  en  perfection ,  les 
montres  telles  qu'elles  sont  aujourd'hui.  C'étoit  aussi  M,  Helle  qui  fit  entrer 
M.  Schmidt  chez  M.  Larmessin,  non  en  qualité  d'élève,  mais  pour  lui 
aider  dans  une  entreprise  de  gravure.  Schmidt  n'a  resté  que  neuf  mois  chez 
ee  maître.  (Note  de  Wi lie.) 

2  Nous  trouvons  à  la  suite  du  catalogue  d'Hermand,  à  la  Bibliothèque  impé- 
riale de  Paris,  une  curieuse  notice  manuscrite  sur  cet  amateur  et  sur  Helle,  son 
protégé,  que  nous  croyons  bon  de  reproduire  ici  ;  la  voici  in  extenso  :  «  Ce 
catalogue  ne  contient  qu'une  partie  de  tout  ce  qui  composoit  le  cabinet  de 
delfunt  M.  Itobert-Alcxandrc  d'Hermand,  ancien  colonel  d'infanterie,  irigé- 


52  MÉMOIRES 

Lorsque  nous  fûmes  arrivés  à  Lunéville,  où  le  coche 
s'arrêloit,  je  courus,  accompagné  de  ïïelle  et  de  Schmidt, 


nieurdes  camps  et  armées  du  roy,  décédé,  en  1739,  aux  galleries  du  Louvre, 
âgé  de  soixante  et  neuf  ans. 

«  Avant  la  vente,  Ton  fit  un  choix  pour  le  roy  de  tout  ce  qui  pouvoit  lui 
convenir.  M.  d'Anville,  géographe,  et  delfunt  M.  Jaillot,  aussi  géographe, 
furent  choisis  pour  faire  la  prisée  de  tout  ce  que  Ton  avait  pris  pour  Sa  Majesté. 

«  Tout  ce  qui  fut  mis  à  part  consistoit  particulièrement  en  plans  et  cartes 
manuscrits,  dont  la  plus  grande  partie  avoit  été  dessinée  par  M.  d'IIcrmnnd 
dans  l'espace  de  trente-cinq  campagnes  de  service. 

«  Ces  dessins  furent  estimés  dix  mille  livres,  et,  par  faveur,  on  en  obtint 
quinze  mille. 

«  L'on  fit  beaucoup  d'argent  des  tableaux,  médailles,  bronzes,  porcelaines, 
machines  de  mécanique,  physique  et  autres,  sans  compter  la  vaisselle  d'ar- 
gent, qui  étoit  nombreuse,  ainsi  que  les  diamants,  bijoux  d'or  et  meubles 
précieux. 

«  L'on  remit  au  roy  quantité  de  choses  qui  avoient  été  faites  pour  son 
éducation,  comme  nombre  de  volumes  contenant  un  détail  très-circonstancié 
de  tous  les  habillements  des  troupes,  avec  l'histoire  de  tous  les  régiments, 
très-proprement  écrite  à  la  main,  dont  une  partie  dessinée  et  coloriée,  et 
l'autre  enluminée  sur  des  traits  gravés  d'après  C.  Parrocel,  et  même  plu- 
sieurs gravés  de  lui  ;  quelques  planches  gravées  d'escadrons,  bataillons  et 
campements,  avec  toutes  les  tentes. 

«  De  plus,  deux  grands  plans  en  relief,  dont  un  avoit  trente-six  pieds  de 
long  sur  dix-huit  de  large,  représentant  partie  de  la  Flandre,  sur  lequel 
l'on  faisoit  voir  les  différentes  évolutions  des  armées,  comme  elles  marchent 
en  colonnes,  comme  elles  se  mettent  en  bataille  et  comme  elles  font  le  blocus 
d'une  place  pour  en  faire  ensuite  le  siège. 

«  Un  autre  plan,  aussi  en  relief,  d'environ  six  pieds  de  long,  sur  lequel 
on  montroit  différentes  marches  des  armées,  comme  les  colonnes  se  sépa- 
rent, par  rapport  à  l'irrégularité  du  terrain,  et  comme  elles  se  rejoignent 
ensuite,  se  mettent  en  bataille  et  investissent  une  place  afin  d'en  faire  le  siège. 

«  Outre  toutes  ces  différentes  choses,  dont  on  vient  de  parler,  étoient 
plusieurs  machines  pour  faire  voir  des  évolutions  particulières,  tant  de  cava- 
lerie que  d'infanterie. 

«  Une  suite  d'artillerie  compîette,  tant  de  canons  que  de  mortiers,  et  tous 
les  bagages  et  munitions  qui  y  conviennent,  le  tout  représenté  en  petit  et 
fait  avec  toute  la  régularité  possible. 

«  Il  étoit  dù  une  très-grosse  somme  sur  tous  ces  différents  effets  lors  du 
décès  de  M.  d'Ilermand,  qui  a  été  payée  par  madame  sa  veuve. 

«  M.  d'Hermand  étoit  né  de  très-bonne  famille;  il  sortoit  d'un  père  qui 
ftoit  très-intéressé  dans  les  affaires  du  roy  et  qui  lu  y  avoit  donné  une  édu- 
cation des  plus  distinguées,  n'ayant  même  rien  épargné  pour  cela;  mais, 


DE  JEAN-GEORGES  WILLE.  55 

seuls  curieux,  pour  y  voir  le  château  et  les  jardins.  À 
mon  retour,  notre  hôtesse  me  proposoit,  par  amitié  pour 


comme  son  inclination  naturelle  ne  le  portoit  nullement  à  prendre  le  parti 
de  l'a  finance,  que  son  père  vouloit  lui  faire  embrasser  malgré  lui,  il  ne  put 
que  faire  voir,  dès  sa  plus  tendre  jeunesse,  son  amour  pour  les  arts  et  les 
sciences,  et  particulièrement  pour  l'art  militaire;  de  sorte  qu'à  l'âge  de  seize 
à  dix-sept  ans,  s'étant  mis  dans  le  service,  en  qualité  de  cadet,  dans  le  ré- 
giment de  Piémont,  il  se  trouva,  dans  sa  première  campagne,  à  la  bataille 
de  Fleurus,  dans  laquelle  ce  régiment  fut  presque  entièrement  défait.  C'est 
ce  qui  contribua  beaucoup  à  son  avancement,  la  façon  dont  il  se  comporta 
dans  cette  affaire  et  la  blessure  qu'il  y  reçut  à  la  cuisse  d'un  coup  de  feu 
l'ayant  fait  monter  à  la  place  de  capitaine  en  pied.  Il  étoit  très-aimé  de 
Louis  XIV,  qui  récompensoit  les  personnes  de  mérite  et  à  talents,  et  qui  le 
gratifia  du  titre  d'ingénieur  géographe  suivant  la  cour,  d'une  croix  de  Saint- 
Louis  et  de  grosses  pensions. 

«  M.  le  duc  d'Orléans,  régent  du  royaume,  lit  venir  M.  d'Hermand  de 
Cambray,  où  il  faisoit  sa  résidence  en  qualité  d'ingénieur  dans  cette  place, 
et  il  lui  donna,  aux  galleries  du  Louvre,  un  logement  qu'il  rendit  des  plus 
agréables  par  le  moyen  d'une  dépense  très-considérable. 

«  Ce  prince,  qui  savoit  faire  choix  des  personnes  de  mérite,  lui  confia  les 
soins  de  l'éducation  du  roy  et  le  chargea  de  faire  voir  à  Sa  Majesté  toutes  les 
différentes  évolutions  des  armées,  tant  sur  des  plans  considérables  on  relief 
que  sur  des  cartes  dessinées,  ce  qui  le  mit  à  portée  d'augmenter  sa  fortune 
et  de  mériter  de  grosses  pensions. 

«  M.  d'Hermand  avoit  pris  avec  luy  le  sieur  P.  C.  A.  Ilelle,  écuyer,  son 
neveu,  dans  l'intention  de  lui  donner  une  éducation  qui  pût  le  mettre  à 
portée  de  faire  son  chemin  en  peu  de  temps  et  le  faire  profiter  des  grandes 
protections  qu'il  avoit  ;  il  lui  procura  même  l'honneur  d'approcher  de  Sa 
Majesté  pendant  l'espace  de  sept  années,  ce  qui  donnoit  heu  audit  sieur  Ilelle 
d'espérer  une  très-grande  fortune:  mais,  comme  les  choses  du  monde  qui 
ont  le  plus  d'apparence  ne  réussissent  pas  toujours,  ces  beaux  commence- 
ments n'ont  servi  de  rien  audit  sieur  Ilelle.  Ledit  sieur  d'Hermand  eut  alors 
un  procès  très-considérable  avec  sa  famille,  et  ne  manqua  pas  d'être  fort 
irrité  contre  tous  ses  frères  et  sœurs  ;  son  indignation  s'étendit  jusqu'à  la 
mère  du  sieur  Ilelle,  sa  sœur,  quoiqu'elle  n'eût  aucune  part  à  cette  fâcheuse 
affaire.  De  sorte  que  le  sieur  Belle,  abandonné  de  son  oncle  dans  sa  plus 
tendre  jeunesse,  a  été  obligé  de  se  faire  un  état,  tant  pour  s'occuper  que 
pour  subvenir  à  ses  besoins,  et  il  s'est  adonné  à  montrer  la  géographie  pen- 
dant plusieurs  années  à  des  personnes  de  la  première  distinction.  C'est 
M.  d'Anville,  très-savant  géographe,  qui  a  bien  voulu  lui  en  donner  des  le- 
çons. Comme  cela  l'avoit  mis  à  portée  d'être  connu,  il  prit  ensuite  le  parti 
de  profiter  de  l'occasion  de  la  guerre,  en  1754,  pour  faire  campagne;  il 
suivit  le  siège  de  Phiîisbourg  très-exactement  et  y  fit  la  fonction  d'ingénieur 


5i  MÉMOIRES 

moi,  comme  elle  s'exprimoit,  de  changer  mon  argent 

d'Allemagne  contre  de  la  monnoie  françoise,  qui  seule 


volontaire;  ruais,  n'étant  point  soutenu  de  sa  famille  comme  il  convcnoit,  il 
n'a  pu  suivre  le  métier  des  armes  et  a  été  obligé  de  revenir  à  Paris  chercher 
de  l'occupation  pour  se  tirer  d'affaire.  Par  bonheur  pour  lui,  il  avoit  tou- 
jours beaucoup  aimé  les  estampes  et  les  dessins  et  il  en  avoit  pris  une  con- 
noissanec  qui  l'a  mis  à  portée  de  se  faire  une  réputation;  ainsy  plusieurs 
amateurs  lui  ont  confié  l'arrangement  de  leurs  cabinets,  ce  qui  lui  a  fait  une 
occupation  honnête  et  distinguée.  Il  a  même  fait  plusieurs  voyages  en  Hol- 
lande pour  acquérir  différents  genres  de  curiosités,  tant  en  dessins,  tableaux, 
estampes,  qu'en  coquilles  et  autres  choses  de  prix,  pour  compléter  et  em- 
bellir ces  cabinets.  11  a  fait  aussi  des  catalogues  raisonnés  de  ventes  de  beaux 
et  riches  cabinets  de  curiosité  en  tout  genre,  dont  on  luy  avoit  confié  toutes 
les  richesses  pour  eu  tirer  parti.  Il  continue  toujours  ces  mêmes  occultations 
et  tâche  de  se  distinguer,  tant  par  ses  talents  que  par  une  équité  qu'on  ose 
dire  parfaitte,  et  il  employé  encore  les  connoissances  qu'il  a  à  faire  des  ca- 
talogues raisonnés  d'estampes  de  tous  les  œuvres  des  maitres,  par  écoles, 
afin  que  les  curieux  puissent  jouir  de  la  science  qu'il  a  acquise  depuis  nom- 
bre d'années. 

«  Le  roy  alloit  souvent  prendre  ses  leçons  militaires  chez  M.  d'Hermand. 
Cette  maison  a  été  tout  le  temps  de  sa  vie  une  des  plus  brillantes  de  Paris 
par  le  concours  de  personnes  de  la  première  distinction  qui  y  venoient.  Il 
étoit  généralement  aimé  et  chéri  des  grands;  mais  il  n'en  étoit  pas  de  même 
des  personnes  à  talents,  qui  ne  paroissoient  pas  en  faire  une  si  grande  dis- 
tinction, soit  par  jalousie  pour  sa  prospérité,  soit  par  celle  que  leur  inspirait 
son  mérite.  La  plus  grande  partie  des  artisans  ne  l'aimoient  pas,  parce  qu'il 
étoit  très-difficile  à  contenter,  voulant  que  tous  les  ouvrages  fussent  portés 
au  plus  haut  point  de  perfection. 

«  M.  d'Hermand  se  maria  par  inclination,  à  Bruxelles,  à  une  des  plus 
belles  personnes  qu'on  pût  voir. 

«  Il  n'a  eu  qu'une  seule  fille,  qui  a  été  mariée  peu  de  temps  après  son 
décès  à  M.  Duchiron,  chef  du  bureau  de  la  guerre,  dont  elle  est  présente- 
ment veuve  sans  enfants.  Elle  fait  sa  résidence  à  Versailles;  elle  y  tient  un 
état  très-honnête,  jouissant  d'une  fortune  gracieuse,  et  son  aimable  caractère 
la  fait  estimer  et  aimer  généralement  de  tout  le  monde. 

«  Après  que  Dieu  eut  disposé  de  M.  d'Hermand,  l'on  conserva  sa  belle 
maison  du  Louvre  à  madame  sa  veuve,  par  une  considération  particulière, 
des  logements  en  survivance  n'étant  plus  donnés  aux  veuves  depuis  plu- 
sieurs années.  On  lui  accorda  en  même  temps  une  pension  très-honnète, 
ainsi  qu'à  mademoiselle  sa  fille. 

«  Madame  d'Hermand  a  joui  pendant  plusieurs  années  de  tous  ces  avan- 
tages, après  quoi  elle  est  décédée  en        ,  âgée  de  ans. 

«  Madame  et  mademoiselle  d'Hermand  avoient  permis  à  M.  Huquier,  qui 


DE  JEAN-GEORGES  NULLE.  55 

avoit  cours  dans  le  pays  où  j'allois.  L'échange  se  fit;  elle 
eut  de  mes  florins  et  une  petite  partie  de  bons  du- 
cats; mais  je  gardois  le  reste  en  pensant  que  l'or  étoit 
de  l'or  partout.  Je  voyois  cependant,  dans  l'échange 
même  de  nos  espèces,  que  cette  aimable  et  officieuse 
hôtesse  aimoit  encore  mieux  son  profit  que  ma  personne, 
qui  devoit  lui  être  fort  indifférente. 

A  Saint-Nicolas,  ville  de  la  Lorraine,  on  nous  montra 
avec  respect,  dans  l'église  du  même  nom,  de  fortes  chaî- 
nes de  fer,  suspendues  à  des  piliers,  dont  les  Turcs  d'au- 
trefois avoient  inhumainement  chargé  d'excellents  chré- 
tiens, qui,  malgré  les  tourments  que  ces  barbares  leur 
firent  souffrir,  restèrent  absolument  fermes  dans  la  foy, 
dont  aussi  ils  eurent  la  récompense,  car  ils  furent  mira- 
culeusement transportés,  chargés  de  leurs  chaînes,  et 
contre  la  vigilance  des  Turcs,  dans  la  Lorraine  leur 
patrie.  On  ajoutoit  que  les  preuves  de  la  vérité  d'un  fait 
si  extraordinaire  étoient  manifestes  en  ce  que  ces  mêmes 
chaînes,  suspendues  à  ces  piliers  depuis  des  siècles,  n'a- 
voient  jamais  changé  de  place,  comme  aussi,  depuis  ces 
temps  reculés,  les  pèlerinages  en  cette  église  de  Saint- 
Nicolas  n'avoient  jamais  cessé. 

Arrivé  à  Nancy,  où  le  coche  passoit  la  nuit,  à  peine 
restoit-il  assez  de  jour  pour  me  rendre  dans  le  quartier 
qu'on  nomme  la  nouvelle  ville,  où  je  voyois  de  belles 
rues,  de  beaux  bâtiments  et  une  grande  place,  avec  un 
palais  magnifique. 

Je  regrettois  alors  d'être  privé  de  considérer  dans  une 
église  les  tombeaux  des  anciens  ducs  de  Lorraine,  qu'on 
disoit  être  remarquables.  Pendant  ce  voyage,  un  ébéniste 

a  fait  le  catalogue  et  conduit  la  vente  des  dessins  et  estampes  de  M.  d'IIer- 
mand,  de  mettre  en  vente,  pendant  deux  vacations,  plusieurs  paquets  appar- 
tenant audit  sieur  Huquier,  afin  de  l'obliger.  » 


;>6  MÉMOIRES 

d'Olmutz,  en  Moravie,  qui  suivoit  la  voiture,  fit  connois- 
sancc  avec  moi.  C'étoitun  garçon  farci  d'urbanité.  Il  me 
contoit  plaisamment  les  événements  de  ses  nombreux 
voyages,  et  me  prouva,  après  s'être  assuré  de  ma  con- 
fiance par  un  petit  échantillon,  qu'il  connoissoit  son 
monde  et  savoit  vivre,  car  il  m'emprunta  de  l'argent, 
qu'il  promit  de  me  rendre  lorsqu'il  en  auroit  gagné  à 
Paris,  où,  en  effet,  il  travailloit,  en  gagnoit,  et,  selon 
l'usage  des  bons  emprunteurs,  ne  me  rendit  rien.  Nous 
passâmes  par  Verdun,  place  forte  et  considérable.  Lors- 
que nous  étions  dans  un  certain  endroit,  le  coche  fut 
obligé  de  faire  un  grand  détour  pour  être  visité  dans  un 
autre  dont  je  ne  me  souviens  pas  du  nom  en  ce  moment. 
D'après  cette  connoissance,  deux  voyageurs  abandonnè- 
rent le  coche,  résolus  d'aller  à  pied  et  directement  à 
Châlons  pour  avoir  le  temps  d'examiner  ce  qu'il  y  auroit 
de  curieux  en  y  attendant  l'arrivée  du  coche  dans  cette 
ville.  Cette  résolution  me  plaisoit;  je  me  joignis  aux 
deux  voyageurs,  et  notre  Moravien  vint  également  avec 
nous.  On  nous  montra  un  chemin  direct  vers  Châlons. 
Nous  marchâmes  avec  promptitude;  mais  bientôt  la  cha- 
leur nous  accabloit;  l'eau  manquoit  pour  nous  rafraî- 
chir; nul  arbre  ne  s'y  trou  voit  pour  nous  donner  de 
l'ombre.  Enfin,  vers  le  soir,  à  l'entrée  d'un  village,  il  y 
a  voit  une  ferme,  où  nous  demandions  avec  instance  à 
être  logés.  On  nous  répondit  :  «  Nous  ne  logeons  per- 
sonne. »  Après  une  réponse  aussi  nette  que  brusque, 
nous  désirions  savoir  s'il  y  avoit  une  auberge  au  village. 
«  Non,  disoit-on;  mais  il  y  a  une  pauvre  femme  qui  hé- 
berge quelquefois  des  vagabonds  et  coureurs  du  pays; 
elle  pourroit  faire  votre  affaire.  »  Cette  réponse  n'éloit 
pas  édifiante;  mais  nous  cherchions  à  être  logés;  nous 
étions  accablés  de  soif  et  de  lassitude.  Nous  trouvâmes 


DE  JEAN-GEORGES  WILLE.  57 

cette  femme,  qui  nous  reçut;  nous  demandâmes  de  l'eau. 
«  Il  n'y  en  a  point  chez  nous,  disoî t-elle  ;  mais  voici  une 
cruche  presque  remplie  de  vin.  »  Ce  vin  étoit  mauvais, 
cependant  délicat  dans  notre  situation,  «  Et  le  souper? 
—  Hélas!  je  possède  dix  œufs,  répondi t-elle;  je  les  arran- 
gerai avec  de  l'oseille,  si  vous  voulez ,  et  ça  sera  bien 
bon.  »  Et  de  suite  elle  cassoit  et  battoit  pêle-mêle  les 
œufs  et  les  feuilles  entières  de  l'oseille  dans  une  mar- 
mite, qu'elle  mit  sur  un  peu  de  paille.  Elle  avoit  oublié 
le  sel,  mais  le  poivre  étoit  en  abondance.  C'est  ainsi  que 
l'hôtesse  nous  produisit  une  marmelade  qui,  dans  toute 
autre  situation,  nous  auioit  répugné  ;  mais  la  faim  n'a 
pas  le  privilège  d'être  difficile.  •{  Et  comment  couche- 
rons-nous? —  Voilà,  messieurs,  disoit  cette  bonne 
femme,  une  échelle;  montez  là,  vous  serez  dans  le  gre- 
nier. Il  y  a  du  foin,  couchez-vous  dessus,  vous  vous  y 
reposerez  bien,  je  vous  en  réponds.  »  Nous  y  couchâmes, 
et,  malgré  la  morsure  des  puces,  chacun  y  dormoit  jus- 
qu'au jour.  Nous  n'avions  point  de  toilette  à  faire;  nous 
descendîmes  1  échelle,  payâmes  l'hôtesse,  partîmes  et 
arrivâmes  à  Châlons,  bien  avant  midi,  à  l'auberge  où  le 
coche  étoit  attendu.  C'est  alors  que  nous  fûmes  rafraîchis, 
et  alors  aussi  nous  sentîmes  la  sottise  de  notre  expédition; 
car  les  cloches  que  nous  avions  aux  pieds  étoient  si  cui- 
santes, que  nous  fûmes  obligés  de  garder  la  chambre  ;  si 
bien  que,  quand,  vers  le  soir,  le  coche  arriva,  nous  étions 
encore  assis  à  caresser  et  guérir  nos  pieds,  de  manière 
qu'aucun  de  nous  ne  vit  la  capitale  de  la  Champagne  ni 
en  entier  ni  en  partie. 

Après  notre  départ  de  Châlons,  nous  passâmes  par 
plusieurs  villes  et  villages  sans  qu'il  y  eût  moyen  de  voir 
ou  d'observer  commodément  ce  qu'il  y  auroit  de  curieux. 
Cela  me  désespéroit;  mais  nous  approchions  de  Paris, 


58  MÉMOIRES 
seul  Lui  de  mon  voyage,  et  cela  me  consoloit.  Le  temps 
étoit  constamment  beau,  mais  la  chaleur  si  considérable, 
que  presque  tous  les  voyageurs  quittèrent  le  gouffre  du 
coche,  surtout  lorsque  le  soleil  s'inclinoit  vers  le  cou- 
chant, et  marchèrent  à  l'ombre  de  la  voiture,  très-hau- 
tement chargée  de  marchandises.  Notre  dernière  station 
étoit  à  Meaux.  De  là  il  n'y  a  que  dix  lieues  jusqu'à  Paris, 
où  j'arrivai  en  bonne  santé  au  mois  de  juillet  1756.  En- 
fin le  coche,  étant  arrivé  même  de  bonne  heure  à  Paris, 
y  entroit  de  suite  par  le  faubourg  Saint-Martin,  où,  de 
coté  et  d'autre,  je  ne  voyois  que  chaumières  et  cabanes 
si  mal  arrangées,  que  j'en  fus  fort  étonné,  et  d'autant 
plus,  qu'un  tel  aspect  ne  répondoit  pas  à  l'idée  que  j'a- 
vois  de  la  magnificence  de  Paris.  Cependant,  en  avan- 
çant toujours,  je  remarquai  non-seulement  de  bonnes, 
mais  de  jolies  maisons,  surtout  près  de  la  barrière.  C'é- 
loit  alors,  et  en  entrant  par  cette  barrière,  que  le  coche 
s'arrêtoit  pour  y  être  visité.  Ma  petite  valise,  ne  conte- 
nant rien  de  suspect,  fut  pleinement  acquittée.  C'étoit 
aussi  là  que  différentes  cohortes  d'aubergistes  de  la  ville 
s'étoient  avantageusement  stationnées  pour  être  à  même 
d'engager,  par  de  belles  promesses,  les  nouveaux  débar- 
qués à  venir  loger  chez  eux.  Un  de  tels  enrôleurs-gargo- 
tiers,  en  veste  luisante  de  graisse,  se  présenta  à  moi.  Il 
porloit  un  ventre  très-arrondi,  couvert  d'un  tablier 
presque  blanchi,  mais  en  ce  moment  par-ci  par-là  un 
peu  crevassé.  Sa  face,  analogue  à  sa  tête,  étoit  d'une  lar- 
geur convenable,  bourgeonnée  et  violette  comme  celle 
d'un  ivrogne  de  profession.  Il  me  juroit  d'une  voix  en- 
rouée, sur  sa  conscience  et  foy  d'honnête  homme,  qu'on 
seroit  mieux  et  à  meilleur  compte  chez  lui  que  chez  au- 
cun de  ses  confrères,  qui  n'étoient  que  des  misérables 
sans  honneur  ni  probité,  qui  ne  cherchoient  qu'à  couper 


DE  JEAN -GEORGES  WILLE.  59 
la  bourse  aux  étrangers  trop  confiants  dans  leur  babil 
malicieux  et  doré.  Réflexion  faite,  je  n'avois  rien  à  dire 
contre  le  physique  de  ce  jureur,  qui  me  prêtoit  à  rire; 
mais  sa  morale  comme  sa  cuisine  ne  m'étoient  pas  en- 
core connues.  Il  fallut  observer  l'une  et  faire  l'essai  de 
l'autre  avant  de  prononcer.  Ce  brave  homme  trouva  fina- 
lement le  moyen  de  mettre  sous  sa  bannière  un  de  nos  voya- 
geurs, Lorrain  de  nation,  le  Moravien,  qui  ne  me  quiltoit 
pas,  et  moi  comme  de  raison.  Il  s'empara  d'abord  de  nos 
équipages,  qu'il  chargea  sur  le  dos  d'un  crocheteur,  et 
nous  mena,  par  la  porte  Saint-Martin  l,  à  travers  de  la 
ville,  dans  la  rue  de  la  Vannerie,  rue  étroite,  sale  et 
obscure,  et  nous  logea  dans  une  maison  de  travers,  prête 
à  tomber,  et  dont  les  escaliers  étoient  moitié  pourris  à 
l'intérieur,  noirs  de  fumée  depuis  des  siècles.  Cepen- 
dant notre  logeur,  qui,  vraisemblablement,  se  piquoit  de 
civilité,  vint  nous  demander  excuse  d'avoir  été  obligé  de 
nous  loger  si  hautement;  «car,  messieurs,  disoit-il,  ma 
maison  a  tant  de  renommée,  qu'il  n'y  reste  pas  un  coin 
qui  ne  soit  occupé  par  quelque  beau  monde.  »  Nous 
fûmes  cependant  bientôt  informés  qu'il  nourrissoit  et  !o- 
geoit  à  huit  sols  par  tète  que  des  ouvriers  sans  ouvrage  et 
des  maçons  de  Limoges.  Enfin  le  souper  que  nous  servit 
notre  gargotier  célèbre,  et  dont  il  nous  fit  un  éloge  aussi 
sublime  que  risible,  étoit  bien  médiocre.  Le  vin,  qu'il 
qualifioit  du  titre  de  bourgogne,  étoit,  selon  sa  vertu  et 
sa  saveur,  des  coteaux  froids  de  Montmartre.  Le  coucher 
ne  valut  pas  mieux.  Enfin,  le  lendemain,  qui  étoit  un 
dimanche,  je  ne  connoissois  rien  de  plus  pressé  que  de 
découvrir,  au  faubourg  Saint-Germain,  un  jeune  homme 

1  Cette  porte,  ornée  de  bas-reliefs  à  la  gloire  de  Louis  XIV,  me  plut  in- 
finiment, quoiqu'on  y  passant  avec  promptitude. 

(Note  de  Wille.) 


GO  MÉMOIRES 

de  la  Welteravie,  pour  lui  remettre  une  lettre  qu'on  m'a- 
voit  donnée  à  Strasbourg,  et  dont  le  contenu  me  regar- 
doit  en  partie.  Je  sortis  en  conséquence  de  bon  malin  de 
notre  taverne,  accompagné  du  Moravien,  qui,  se  disant 
passablement  au  fait  de  la  langue  latine,  s'adressa  à 
un  abbé  qui  passoit  près  de  nous,  en  lui  demandant  fort 
poliment,  en  latin,  le  chemin  du  faubourg  Saint-Ger- 
main. I/abbé  le  regardoit,  haussa  les  épaules  en  disant  : 
«  Je  ne  vous  comprends  pas,  »  et  passa  outre.  Cette 
prompte  séparation  de  l'abbé  de  notre  pauvre  latiniste 
me  donnoit  occasion  de  plaisanter  sur  l'éloquence  du 
Moravien  ébéniste,  qui  s'en  formalisoit  en  me  conseillant 
de  mieux  faire  en  françois  qu'il  n'avoit  probablement 
fait  en  latin.  Je  l'écoutois  encore  lorsque  j'aperçus  un 
bourgeois  qui  humoit  fort  tranquillement  l'air  du  matin 
devant  la  porte  de  sa  maison.  Je  m'approche  de  lui,  je 
commence  par  lui  faire  la  révérence,  en  lui  demandant 
pardon  de  la  liberté  que  je  prenois  de  l'interrompre 
dans  son  occupation,  et  je  finissois  par  lui  demander  le 
chemin  du  faubourg.  Ce  bon  citoyen  me  comprit,  contre 
l'espérance  du  Moravien.  Il  m'enseigna  en  riant,  non- 
seulement  le  chemin  du  faubourg  Saint-Germain,  mais 
aussi  la  rue,  d'après  l'adresse  de  ma  lettre,  que  je  devois 
y  chercher.  Après  ce  renseignement,  nous  trouvâmes  fa- 
cilement et  le  faubourg  et  la  rue,  et  le  Welteravien  lui- 
même,  qui  me  reçut  à  merveille  et  m'offrit  son  amitié, 
qui,  par  la  suite,  me  devoit  être  utile;  et  comme  il  vit, 
par  le  contenu  de  la  lettre  que  je  lui  avois  remise,  que 
je  me  destinois  à  étudier  la  peinture,  il  me  mena  sur-le- 
champ  chez  un  peintre  du  quartier  qu'il  connoissoit, 
dont  les  ouvrages  me  parurent  si  médiocres,  que  je  ne 
cherchai  ni  à  profiter  de  son  art  ni  de  sa  connoissance. 
Après  celle  expédition,  j'instruisis  mon  nouvel  ami  que 


DE  JEAN-GEORGES  WILLE.  61 

ma  demeure  actuelle  étoit  des  plus  misérables.  Il  me 
plaignit  et  me  conseilla  de  me  loger  dans  une  bonne  mai- 
son de  son  quartier.  Je  suivis  son  conseil  ;  je  cherchai  et 
je  trouvai  une  petite  chambre  garnie,  rue  de  l'Observance, 
vis-à-vis  le  couvent  des  Cordeliers,  que  je  Jouai  à  neuf 
francs  par  mois.  Et  de  suite  j'allai  retirer  mes  effets  des 
mains  de  mon  tavernier,  qui  me  fit  payer  beaucoup  pour 
le  peu  qu'il  m'avoit  fourni.  Après  cela,  je  me  rendis  à  ma 
nouvelle  demeure,  qui  me  plaisoit  ;  et,  pendant  que  je  m'y 
arrangeois  selon  ma  fantaisie,  mon  cher  Moravien,  appa- 
remment meilleur  ébéniste  que  latiniste,  ayant  trouvé 
de  l'occupation,  gagnoit  de  l'argent  au  faubourg  Saint- 
Antoine  et  commençoit  à  me  négliger,  et  enfin  me  de- 
vint invisible.  Il  avoit  ses  raisons  :  je  l'avois  obligé. 

Aussitôt  que  mes  petits  arrangements  dans  ma  nou- 
velle demeure  furent  faits,  j'achetai  par  précaution  pa- 
lette, pinceaux,  couleurs,  papier,  crayons,  etc.,  pour  être 
prêt  de  m'en  servir  selon  les  occasions  et  les  circonstan- 
ces. Après  ces  soins  je  commençai  à  parcourir  les  places 
publiques  pour  voir  les  slatues  de  bronze  de  plusieurs 
rois  qui  y  étoient  érigées.  Je  me  rendis  également  au  jar- 
din des  Tuilleries  où  je  vis  nombre  de  slatues  en  marbre 
faites  par  des  artistes  modernes.  Les  tableaux,  les  tom- 
beaux gothiques,  les  monuments  anciens  et  nouveaux  des 
églises  ne  furent  pas  oubliés.  Ce  mélange,  cette  variété, 
produit  des  beaux-arts,  m'échauffoit  la  tête  et  travailloit 
mon  imagination.  J'en  rêvois  pendant  mon  sommeil.  Je 
me  proposois  de  dessiner  partout  où  il  y  auroit  moyen 
de  le  faire.  Ainsi,  tout  me  tourmentoit  et  tout  me  faisoit 
plaisir,  si  bien  que  souvent  j'oubliois  le  boire  et  le  man- 
ger. Cependant  la  chose  capitale  à  laquelle  je  n'avois  pas 
songé  étoit  de  savoir  de  quelle  manière  il  me  seroit  pos- 
sible de  subsister?  Mon  petit  trésor  diminuoit  journelle- 


62  MÉMOIRES 

ment,  et  bientôt  il  pouvoit  être  à  sec  si  je  ne  prenois  des 
précautions  contre  un  tel  malheur,  dont,  réflexion  faite, 
il  n'y  avoitque  mon  père  qui  pût  m'en  préserver.  Mais 
je  me  sentis  un  peu  peccable  en  ce  que  je  ne  l'avois  pas 
encore  instruit  de  mon  arrivée  à  Paris,  et  qu'il  pouvoit 
avoir  appris  d'une  manière  indirecte.  Une  telle  négli- 
gence, et  cette  crainte  me  pesoient.  N'importe,  le  cœur 
de  mon  père  et  son  amitié  m'étoient  connus.  Je  lui  écri- 
vis donc  la  lettre  la  plus  filialement  soumise  comme 
c'étoit  mon  devoir,  et  après  des  informations,  des  excu- 
ses et  bien  des  détails,  je  finissois  par  lui  demander  des 
secours  en  argent.  En  attendant  une  réponse  favorable, 
et  de  quoi,  par  conséquent,  réparer  la  brèche  de  ma 
bourse,  je  m'étois  donné  plusieurs  objets  fort  agréables 
selon  l'idée  d'un  jeune  homme  qui  aime  et  estime  la  pro- 
preté et  la  parure. 

J'ai  déjà  observé  que  l'amitié  entre  Schmidt  et  moi 
s'étoit  heureusement  formée  pendant  notre  voyage  ;  j'a- 
joute qu'elle  se  fortifioit  de  plus  en  plus  à  Paris,  nos 
façons  de  penser  et  d'agir  étoient  à  peu  près  conformes; 
je  l'aîlois  voir  souvent  lorsqu'il  aidoit  M.  de  Larmessin 
dans  la  gravure  des  contes  de  la  Fontaine1,  nous  ne 
nous  lassions  jamais  d'être  ensemble,  l'ennui  n'éloit  pas 
de  notre  essence.  Schmidt  avoit  de  l'esprit,  et  quoiqu'un 
peu  satirique  il  étoit  noble  et  honnête  par  principes. 
J'avois  également  fait  connoissance  avec  d'autres  jeunes 
artistes,  qui,  comme  moi,  étudioient  pour  se  perfection- 

1  Schmidt  grava  trois  pièces  d'après  les  Contes  de  La  Fontaine;  elles  sont 
décrites  sous  les  n03  99,  102  et  105  du  Catalogue  de  l'œuvre  de  Schmidt,  et 
correspondent  aux  contes  dont  les  titres  sont  :  Nicaise,  A  femme  avare, 
galant  eseroe,  et  le  Faucon.  Elles  sont  toutes  trois  d'après  Lancret,  et 
Oayen,  l'auteur  du  Catalogue  de  l'œuvre  de  G. -F.  Schmidt,  nous  fait  obser- 
ver que,  dans  l'estampe  A  femme  avare,  ijalant  eseroe,  «  la  ligure  de  l'a- 
mant représente  notre  artiste,  et  celle  du  mari  le  frère  de  M.  Lancret.  » 


DE  JEAN-GEORGES  WILLE.  65 

ner,  et  j'aurois  eu  lieu  d'être  content  si  l'argent  qui  m'é- 
toit  nécessaire  et  que  j'atlendois  de  mon  père  avoit  été 
dans  ma  poche.  Enfin,  la  réponse  de  mon  père  me  par- 
vint exactement  lorsque  j'avois  le  plus  grand  besoin  de 
son  secours  ;  elle  étoit  à  peu  près  conçue  en  ces  termes  : 
«Enfin,  mon  fils,  tu  es  donc  sorti  de  ta  patrie  sans  me 
consulter  et  même  sans  m'en  avertir,  je  dois  donc  croire 
que  tu  te  trouves  en  état  de  te  soutenir  sans  mon  inter- 
vention, et  si  j'avois  la  foiblesse  de  t'envoyer  de  l'argent, 
je  feroisune  faute  capitale;  je  connois  ton  inclination  de 
briller  partout,  je  veux  et  je  dois  t'empêclier  de  faire  des 
dépenses  sans  nécessité  et  sans  utilité.  Je  t'invite  à  faire 
des  réflexions  sur  mes  paroles  et  sur  les  raisons  qui  me 
font  agir  comme  j'agis.  Au  reste,  mon  fils,  n'abandonne 
jamais  le  chemin  de  la  vertu  que  je  t'ai  enseigné,  évite 
les  routes  tortueuses,  quoique  agréables  en  apparence, 
elles  ne  mènent  qu'aux  précipices  ou  dans  la  fange  ;  fais 
voir  en  toute  occasion  que  tu  es  le  fils  d'un  honnête 
homme,  enfin  que  je  puisse  avoir  la  consolation  de  dire 
que  je  mérite  d'être  ton  père.  »  Que  pouvois-je  faire 
après  une  telle  réponse?  Mon  père  me  faisoit  des  repro- 
ches, me  refusoit  des  secours  et  me  donnoit  des  conseils, 
j'avoue  qu'en  partie  je  méritois  de  telles  leçons.  Cepen- 
dant les  fautes  que  je  pouvois  avoir  faites  étoient  plutôt  le 
résultat  de  la  légèreté  d'un  jeune  homme  que  de  sa  ma- 
lice ou  de  sa  méchanceté.  Au  reste,  c'étoit  mon  père  qui 
m'avoit  parlé,  et  quoique  j'en  eus  du  chagrin,  je  ne  l'ai- 
mois  pas  moins,  je  connoissois  son  cœur,  j'espérois  de 
regagner  son  amitié  $  mais  ce  n'étoit  pas  le  moment  de 
l'essayer;  l'affaire  étoit,  selon  mes  idées,  trop  nouvelle. 

Cependant  ma  situation  en  ce  moment  n'étoit  pas  plai- 
sante. Devois-je  perdre  courage? Non,  je  me  voyois  quel- 
ques ressources  dans  un  des  coins  de  ma  valise  ;  c'étoit 


64  MÉMOÏMS 

une  douzaine  de  très-belles  médailles  d'argent  que  j'avois 
apportées  d'Allemagne  comme  une  de  mes  plus  agréables 
curiosités,  et  que  je  fus  obligé  de  tirer  de  là  pour  les 
mettre  en  gage.  Et  pour  faire  cette  belle  opération  je 
découvris  aisément  un  bon  juif  incirconcis  qui  voulut 
bien,  selon  l' usage  et  la  moralité  de  ces  gens  utiles,  avoir 
la  générosité  de  me  prêter,  en  monnoie,  sur  mes  mé- 
dailles, la  moitié  de  leur  valeur,  dont,  par  une  précaution 
louable  de  sa  part,  il  retint,  en  mecomptant  son  argent, 
l'intérêt  complet  d'un  mois.  Ce  qui  restoit  après  sur  sa 
table  et  qui  n'étoit  pas  lourd,  je  pouvois  sans  difficulté 
le  fourrer  dans  mon  gousset.  Avec  tout  cela  il  y  avoit 
une  clause  qui  porloit  que,  si  au  bout  de  six  mois  je  ne 
retirois  pas  mes  médailles  en  payant  l'intérêt  éebu,  elles 
seroient  la  propriété  du  prêieur  bénévole.  Tout  cela  me 
parut  encore  aussi  juste  que  consolant.  Mais  je  fus  obligé 
de  passer  par  là  ou  de  rester  absolument  à  sec.  Cepen- 
dant je  me  promettais  de  retirer  mes  belles  pièces  d'en- 
tre les  mains  un  peu  crochues  de  mon  juif,  duquel  je  me 
prometlois  aussi  déchanter  ses  louanges  que  méritoient 
et  son  intelligence  et  sa  sincérité  qu'il  avoit  daigné  met- 
tre dans  notre  négoce  réciproque.  La  suite  fera  voir  ce 
qu'il  en  arriva. 

Aussitôt  que  cet  argent  judaïque  fut  dans  ma  poche, 
je  me  sentis  plus  de  hardiesse  et  de  courage.  Je  n'hési- 
tois  plus  à  rendre  visite  et  voir  successivement  les  artis- 
tes les  plus  célèbres  en  commençant  par  M.  de  Largil- 
lière.  En  conséquence  je  m'habillai  avec  propreté  et  les- 
tement, et  sans  aucune  recommandai  ion  je  me  rendis  à 
l'hôtel  de  ce  fameux  peintre  où  il  étoit  logé  magnifique- 
ment dans  sa  propriété.  Je  fus  introduit  auprès  de  lui  ;  je 
lui  parlai  le  mieux  qu'il  me  fut  possible  en  lui  deman- 
dant excuse  de  la  liberté  de  ma  venue  dont  la  cause,  lui 


DE  JEAN-GEORGES  WILLE.  65 

disois-je,  étoit  sa  grande  célébrité.  Je  le  priois,  en  outre, 
de  me  favoriser  de  ses  conseils  dans  l'étude  de  la  pein- 
ture, à  laquelle  je  me  destinois  par  inclination.  Ce  bon 
vieillard  me  comprit  à  merveille,  me  donna  la  main  d'a- 
mitié, me  mena  dans  une  grande  salle  remplie  de  ses 
productions,  qu'il  me  mont  ra  avec  une  affabilité  extrême. 
J'y  vis,  entr'autres  belles  pièces  de  sa  main,  les  Douze 
Apôtres  de  grandeur  naturelle,  mais  demi-corps,  qu'il 
avoit  peints  en  différent  temps  pour  sa  propre  satisfac- 
tion d'une  manière  excellente.  Il  y  avoit  également  de  la 
grandeur  des  Apôtres  un  Saint  Jérôme  si  hardiment 
exécuté,  qu'il  me  plut  si  singulièrement  que  je  le  consi- 
dérois  sans  cesse.  «Hé  bien,  medisoit  ce  brave  homme 
après  qu'il  eut  observé  mon  attachement  à  ce  tableau,  si 
vous  désirez  faire  une  copie  de  ce  Suivit  Jérôme,  je  vous 
le  prêterois  avec  plaisir,  car  vous  me  paroissez  ardent  à 
cultiver  votre  talent.  »  J'avoisbeau  lui  objecter  que  si  j'a- 
vois  le  bonheur  de  lui  être  mieux  connu,  j'accepterois  son 
offre  avec reconnoissance,  il  m'interrompit  en  médisant: 
«  J'ai  beaucoup  fréquenté  les  personnes  de  votre  patrie, 
surtout  lorsque  je,  vivois  en  Flandre,  et  je  n'ai  jamais 
eu  lieu  de  me  plaindre  d'aucunes  ;  ainsi  emportez,  conti- 
nua-t-il,  \e  Saint  Jérôme,  et  faites-moi  voir  la  copie  que 
vous  en  aurez  faite.  »  Après  cette  conversation  et  après 
que  j'eus  salué  respectueusement  ce  vieillard  si  rempli 
de  confiance  en  ma  probité,  je  fis  porter  le  tableau  chez 
moi,  où,  en  peu  de  temps,  je  terminois  la  copie,  Je  la 
présente  à  M.  de  Largillière,  qui  parut  étonné  et  de  ma 
promptitude  et  de  la  fidélité  comparée  à  l'original  d'après 
lequel  je  l'avois  exécutée  ;  il  m'en  fit  même  des  compli- 
ments, et  c'étoit,  selon  moi,  pour  m'encourager  :  et  au 
même  moment  il  s'offrit  de  me  prêter  quelqu'un  de  ses 
Apôtres  ;  mais  je  le  priois  de  me  réserver  cette  bonté 
i.  .  5 


60  MÉMOIRES 

pour  le  printemps  prochain.  J'ajoutai  pour  excuse  que 
l'hiver  étoitvenu  et  que  cette  saison  jel'avois  destinée  au 
dessin;  il  approuva  ma  résolution  et  me  promit  son  ami- 
tié; mais  le  vrai  étoit  que  l'argent  commcnçoit  à  me 
manquer  de  nouveau.  L'hiver  se  fit  sentir.  Il  y  avoit  en- 
core des  juifs  remplis  de  rapacité;  mais  je  n'avois  plus 
de  médailles  à  mettre  entre  leurs  griffes.  Jen'étois  pas 
accoutumé  à  la  misère.  Il  ne  me  restoit  qu'à  spéculer 
sur  les  moyens  de  subsister.  Je  revois  à  divers  expédients, 
enfin,  je  m'arrête  à  l'idée  de  consulter  mon  ami  le  wetera- 
vien,  qui,  selon  ma  pensée,  pouvoit  être  aussi  bon  con- 
seiller qu'il  étoit  expert  en  arquebuserie.  Je  me  rends 
donc  chez  lui,  je  lui  fais  part  de  mes  inquiétudes  en  le 
priant  de  me  dire  s'il  ne  connoissoit  pas  quelques  moyens 
propres  à  écarter  le  mal  qui  me  menaçoit.  Il  m'écoute, 
rêve  un  moment  et  enfin  me  disoit:  ce  II  y  a  remède  à 
tout,  si  l'on  s'y  prend  bien  ;  vous  avez  autrefois  fait  des 
ornements  sur  des  garnitures  d'armes,  ne  seroit-il  pas 
utile  que  vous  repreniez  vos  burins  et  que  vous  fassiez 
le  même  métier  jusqu'à  nouvel  ordre,  et  si  vous  le  dési- 
rez je  vous  trouverai  de  l'occupation.  »  Devois-je  hésiter? 
Au  contraire,  je  le  remerciai  des  peines  qu'il  voulut  bien 
se  donner  pour  m'obliger. 

Le  lendemain  de  notre  entrevue,  cet  ami  m'annonyoit 
qu'un  arquebusier,  nommé  Malardot,  demeurant  sur  le 
pont  Marie  l,  m'occuperoit  avec  plaisir;  j'accepte,  il 
falloit  vivre,  et  jusqu'au  printemps  d'ensuite,  je  m'oc- 
cupois  chez  ce  maître,  qui  fut  aussi  content  de  moi  que 
fâché  quand  je  le  quittai  avec  sa  besogne.  Cependant, 
comme  ma  situation  ne  s'étoit  pas  infiniment  améliorée, 
j  allois  m'occuper  de  la  même  manière  chez  M.  Bletterie, 

1  Dans  ce  temps,  toutes  les  maisons  sur  les  ponts  subsistoient  encore. 

(Note  de  Wille.) 


DE  JEAN-GEORGES  WILLE.  07 

qui  demeuroit  rue  et  vis-à-vis  de  la  Comédie-Française, 
dont  le  quartier  étoit  des  plus  agréables,  par  conséquent 
préférable  à  celui  du  pont  Marie,  qui  ne  m'avoit  jamais 
plu.  Ce  M.  Bletterie  étoit  un  fort  brave  homme,  il  m'ho- 
noroit  et  estimoit  mon  travail;  mais,  après  environ  huit 
mois  de  constance  chez  lui,  je  le  quittois  également  sans 
altérer  la  bonne  amitié  de  part  et  d'autre.  J'avois  gagné 
de  l'argent  par  mon  travail  ordinaire,  comme  aussi  en 
dessinant  plusieurs  portraits.  J'avois  conservé  ma  petite 
chambre  garnie.  J'allois  souvent  à  la  Comédie-Française, 
dont  plusieurs  acteurs  de  ce  théâtre,  de  ma  connoissance, 
m'avoient  donné  mes  entrées  gratis.  Je  devois  être  tran- 
quille. La  peinture  ou  la  gravure  ou  le  dessin  pouvoient 
alternativement  faire  mes  délices.  Mais  non,  une  idée 
mal  conçue,  plus  mal  digérée,  m'écartoit  pendant  quel- 
que temps  de  la  route  que  je  m'étois  tracée,  preuve  de 
ma  légèreté  ou  de  mon  inconstance.  Enfin,  je  désirois 
travailler  dans  l'horlogerie;  car,  bonnement,  je  croyois 
qu'un  horloger  commençoit,  exécutoit  le  tout  dans  un.e 
montre,  y  compris  les  ornements  de  la  gravure  jusqu'à 
la  finition  parfaite  de  la  pièce.  Rempli  d'une  telle  croyance, 
je  passe,  par  hasard,  par  l'abbaye  Saint-Germain,  où 
je  voyois,  en  lettres  d?or,  écrit  sur  une  porte  :  Le  Lièvre, 
horloger.  —  «Ha!  voilà  certainement,  me  disois-je,  le 
maître  qu'il  me  faut.  »  J'entre  promptement  chez  ce 
M.  Le  Lièvre,  je  lui  demande  s'il  avoit  de  l'ouvrage  à  me 
donner;  il  me  répond  que  oui,  «  et  sur  l'heure  même, 
ajouta-t-il,  si  cela  vous  convient.  »  Cette  proposition  étoit 
selon  mes  désirs,  et  dans  la  journée  je  fus  installé  dans 
l'atelier  du  maître,  en  qualité  de  compagnon  horloger,  moi 
qui  étois  aussi  ignorant  dans  cet  art  mécanique  que  té- 
méraire à  me  donner  pour  ce  que  je  n'étois  pas.  Je  sentis 
tout  cela;  mais  je  me  fiois  sur  la  facilité  de  mes  con- 


68  MÉMOIRES 
ceptions  et  sur  ma  dextérité  ordinaire.  Je  travail  lois 
comme  je  voyois  travailler  mes  camarades  de  boutique, 
et  chacun  étoit  persuadé  que  j'étois  du  métier.  Une  chose 
m'embarrassoit  souvent  :  le  neveu  du  maître  me  deman- 
doit  sans  cesse  :  «  Comment  nommez-vous,  en  allemand, 
tel  ou  tel  outil,  ou  telle  pièce  d'une  montre?»  —  Et,  comme 
j'ignorais  parfaitement  le  nom  de  chaque  pièce,  je  me 
voyois  obligé,  pour  ne  pas  me  découvrir,  à  faire  l'im- 
posteur, d'inventer  sur-le-champ  des  noms  qui  certaine- 
ment n'existoient  pas  dans  l'horlogerie  allemande.  Ce 
cher  jeune  homme  les  écrivit,  apprit  ces  noms  par  cœur, 
et  m'en  remercia;  mais  bientôt  je  me  dégoûtai  de  l'hor- 
logerie; et,  après  plusieurs  semaines  pendant  lesquelles 
je  n'avois  fait  que  tourner  des  pièces  d'acier  trempé  de 
l'épaisseur  d'un  crin  de  cheval,  je  demande  mon  congé 
au  maître,  qui  me  l'accorda  avec  peine,  et  qui,  pour  ma 
tournerie  éternelle,  me  paya  plus  largement  que  je  ne 
l'aurois  pensé  et  que  je  le  méritois.  Ce  bon  M.  Le  Lièvre 
soupçonnoit  que  j'allois  partir  pour  l'Angleterre,  m'in- 
vita de  revenir  chez  lui  lorsque  l'envie  m'en  pren- 
droit. 

Après  cette  excursion  fantastique  et  nullement  fruc- 
tueuse pour  mes  véritables  études,  je  retournai  dans  ma 
chambre,  où  je  dessinois  un  prétendu  portrait  que  je 
gravois  sur  une  petite  planche,  que  je  fis  imprimer,  el 
dont  je  montrai  une  épreuve  à  un  marchand  d'estampes 
qui  faisoil  beaucoup  graver  et  payoit  peu;  il  se  nommoil 
Odieuvre,  etdemeuroit  quai  de  l'École,  vis-à-vis  la  Sama- 
ritaine du  Pont-Neuf  ;  il  regarda  mon  travail,  en  disant  : 
«  Ça  n'est  pas  mauvais.  A  propos,  ajouta-t-il,  je  fai> 
dessiner,  en  ce  moment,  d'après  des  médailles,  les  pro- 
fils de  tous  les  rois  de  France,  et,  d'après  ces  dessins, 
je  les  fais  graver  par  d'habiles  gens;  mais  je  ne  puis 


DE  JEAN-GEORGES  WILLE.  69 

donner,  en  conscience,  que  vingt  francs  par  planche  \ 
Voyez  si  vous  voulez  m'en  graver,  et  dites-moi  franche- 
ment si  ce  prix  vous  convient.  »  —  Je  répondis  qu'il  me 
convenoit.  —  «  Bon.  s'écria-t-il,  j'aime  que  l'on  soit  juste, 
et  qu'on  me  rende  justice  également.  »  Au  même  moment, 
il  me  remit  deux  de  ces  dessins,  en  me  recommandant 
d'en  faire  surtout  une  gravure  bien  profonde. 

Je  retourne  chez  moi  avec  ces  dessins,  et  en  moins  de 
trois  semaines  la  gravure  en  étoit  faite,  et  dont  aussitôt  je 
porte  les  planches  chez  Odieuvre,  qui  les  examina  à  tra- 
vers l'enveloppe  et  les  épreuves  que  j'avois  ajoulées;  il 
les  posa  dans  un  portefeuille,  en  me  disant  :  «  Je  ne  suis 
pas  absolument  mécontent  de  votre  besogne,  il  faut  que 
vous  soyez  complètement  satisfait  de  moi,  car  je  veux 
vous  payer  et  vous  faire  voir  que  j'encourage  les  artistes.» 
Au  même  moment  il  ouvre  son  tiroir,  où,  ne  trouvant  pas 
assez  d'argent  pour  faire  la  somme  requise,  il  cria  à  sa 
femme,  qui  étoit  vieille,  sourde  et  courbée,  etbalayoitla 
cuisine  :  «  Ma  poule!  cria-t-il  encore,  n'as-tu  pas  quelque 
argent  dans  les  poches  de  ton  tablier,  car  je  veux  payer 
cejeunehommequi  travaillepourlaboutique. —  Oui, mon 
ange,  »  répondit-elle,  et  mit  sur  le  comptoir  ce  qu'elle 
avoit,  dont  il  me  paya  en  gémissant  et  disant  toujours  : 
«  Hélas!  que  l'argent  s'en  va  promptement  !  »  Malgré  ses 
gémissements,  il  me  donna  sans  cesse  profds  sur  profils 
à  graver,  et  je  m'en  occupois  même  sérieusement,  lorsque 
Schmidt,  qui  étoit  sorti  de  chez  de  Larmessin,  etdemeu- 

1  Wille  grava ,  en  effet ,  pour  la  suite  des  rois  de  France  publiée  par 
Odieuvre,  les  portraits  de  Childéric  H,  Thierry  1er,  Clovis  III,  Dagobert  III, 
Chilpéric  II,  Thierry  II,  Childéric  III,  Charlemagne,  Louis  le  Débonnaire, 
Louis  le  Bègue,  Charles  le  Gros,-  Charles  le  Simple,  Lothaire,  Hugues-Capet, 
Henri  Ier,  Philippe  Ier  et  Louis  le  Gros.  On  peut  en  voir  la  description  détail- 
lée dans  le  Catalogue  de  l'œuvre  de  J.  G.  Wille,  par  Charles  Leblanc  ;  nos  87- 
105. 


70  MÉMOIRES 
roit  en  chambre  garnie  rue  Galande,  me  vint  voir  et  me 
disoit,  entre  autres  choses  :  «  Voilà  donc  notre  ami 
Ekhard  l,  de  Darmstadt,  qui,  comme  vous  savez,  demeure 
à  côté  de  moi,  passe  en  Angleterre,  où  il  y  est  appelé 
pour  aider  un  célèbre  peintre  de  portraits,  fort  occupé 
dans  ce  pays,  et  je  crois  devoir  vous  conseiller  de  prendre 
la  chambre  qu'il  quitte  :  ce  seroit  alors  que  nous  serions 
à  portée,  comme  bons  amis,  de  nous  rendre  réciproque- 
ment service  en  cas  de  besoin.  »  Ce  conseil  me  plut,  et 
j'allai  demeurer  à  côté  de  mon  ami  Schmidt,  dont  la  so- 
ciété me  convenoit,  et  où  notre  amitié  de  part  et  d'autre 
fut  encore  resserrée.  C'étoit  alors  que  je  continuai  la 
gravure,  dans  ma  nouvelle  demeure,  des  éternels  profils 
pour  Oclieuvre,  dont  l'occupation  constante  commençoit 
à  m'ennuyer,  si  bien  que  je  désirois  de  l'entremêler  par 
quelque  autre  qui  me  seroit  plus  agréable.  Dès  ce  mo- 
ment j'y  imaginois  plusieurs  copies  fort  bien  faites  par 
Ekhard,  d'après  des  originaux  que  M.  de  Largillière  lui 
avoit  prêtés,  et  qu'il  avoit  laissés,  en  partant,  dans  ma 
chambre;  parmi  ces  copies,  il  y  avoit  le  portrait  de 
M.  de  Largillière,  que  j'entrepris  et  que  je  gravai 2  de  la 
grandeur  des  planches  d'Odieuvre,  et  dont  j'envoyois 
d'abord,  dans  une  lettre  respectueuse,  une  épreuve  h 
mon  père  pour  regagner  son  amitié.  Après  cela,  je  com- 
mençai, mais  en  plus  grand,  la  gravure  du  portrait  de 
mademoiselle  de  Largillière  3 ,  également  d'après  une 
copie  délaissée  par  Ekhard,  et  que  je  finis  en  mêlant  ce 
travail  au  travail  des  susdits  profils. 

Ces  deux  portraits  étant  achevés,  j'allois  promptement 

1  II  n'est  fait  mention  de  cet  artiste  dans  aucune  biographie. 
-  Voir  Leblanc,  n°  129. 

*  Elle  s'appelait  Marguerite-Elisabeth.  N°  1  iG  du  Catalogue  de  M.  Ch. 
Leblanc. 


DE  JEAN-GEORGES  WILLE.  71 

présenter  des  épreuves  au  respectable  M.  de  Largillière, 
qui  m'embrassa  de  joye  en  m'exhortant  de  ne  pas  aban- 
donner la  carrière  des  arts  ;  de  plus,  il  me  conseilloit  de 
présenter  à  son  fils  (qui  exerçoit  un  emploi  civil)  une 
épreuve  du  portrait  de  sa  sœur,  qu'il  pensoit  que  cela  lui 
feroit  grand  plaisir.  D'après  ce  conseil,  je  fis  mettre  une 
épreuve  en  bordure  dorée  que  je  portai  au  fils  de  M.  de 
Largillière,  qui,  non-seulement  me  remercia  de  mon  at- 
tention à  son  égard,  mais  qui  me  força  d'accepter,  mal- 
gré ma  résistance,  quatre  louis  d'or  qu'il  me  mit  dans 
la  main,  et  qui,  par  la  suite,  me  devinrent  fort  utiles 
dans  mon  petit  ménage. 

Après  cette  expédition  si  heureusement  terminée,  je 
cherchois  les  occasions  de  connoître  d'autres  artistes  cé- 
lèbres de  la  capitale,  et,  comme  mon  ami  et  voisin 
Schmidt  gravoit  en  ce  moment  le  portrait  du  comte 
d'Évreux  *,  d'après  un  tableau  de  M.  Rigaud  2,  je  priai 
cet  ami  de  me  présenter  à  ce  fameux  peintre,  duquel  il 
étoit  estimé,  et  auquel  je  désirois  faire  ma  révérence. 
Schmidt  consentit  volontiers,  et  me  mena  chez  M.  Ri- 
gaud, qui  nous  reçut  avec  politesse,  et  auquel  je  pré- 
sentai de  suite  avec  quelque  témérité  mes  deux  gra- 
vures, en  le  priant  d'êlre  indulgent,  mais  de  me  dire 
sincèrement  ce  qu'il  trouveroit  à  redire  sur  mon  travail 
en  général.  Cet  homme,  aussi  respectable  par  son  talent 
que  par  son  âge,  les  considéroit  beaucoup  et  longtemps, 

1  Catalogue  de  l'œuvre  de  Schmidt,  par  Cray en,  n°  42. 

-  Il  n'est  pas  fait  mention  de  ces  relations  de  Wille  avec  Rigaud  dans  la 
biographie  la  plus  complète  de  cet  artiste,  publiée  dans  les  Mémoires  iné- 
dits sur  la  vie  et  les  ouvrages  des  membres  de  l'Académie  royale  de 
peinture  et  de  sculpture,  publiés  par  MM.  Dussieux,  Soulié,  de  Chen- 
nevières,  Mantz  et  de  Montaiglon,  chez  Dumoulin,  en  2  vol.  w-8.  La 
biographie  d'Hyacinthe  Rigaud  occupe,  dans  le  second  volume,  les  pages 
114-200. 


72  MÉMOIRES 

et  enfin  disoit  :  «  Vous  méritez  bien,  monsieur,  à  être 
encouragé!  »  Ce  prononcé  me  donna  la  hardiesse  de  lui 
répondre  que  je  m'estimerois  heureux,  si  je  trouvois 
l'occasion  de  graver  un  seul  portrait  d'après  un  de  ses 
tableaux,  même  à  mes  propres  dépens.  En  ce  moment, 
il  me  tendit  la  main  en  disant  :  «  Votre  courage  à  entre- 
prendre, et  l'amour  que  vous  faites  pour  votre  talent, 
me  font  également  plaisir.  Je  veux  vous  être  utile  ;  voicy, 
continua-t-il,  le  portrait  du  duc  de  Belle-Isle  sur  ce  cheva- 
let, auquel  je  dois  retoucher  quelque  chose  ;  ça  sera  bien- 
tôt fait,  venez  me  voir  au  bout  de  huit  jours,  en  atten- 
dant je  tâcherai  d'obtenir  de  M.  le  duc  la  permission  de 
vous  remettre  son  portrait,  afin  que  vous  l'exécutiez  soi- 
gneusement en  gravure  ;  et  ce  seigneur  ne  doit-il  pas  en 
être  flatté?  Au  reste,  laissez-moi  faire,  je  conduirai  le 
tout  à  votre  avantage,  soyez-en  bien  persuadé.  »  Après 
cet  entretien  si  amical  et  si  rempli  de  bonne  humeur, 
nous  prîmes  congé  de  cet  excellent  homme,  que  je  re- 
merciai en  mon  particulier  de  ses  bontés,  de  ses  offres 
gracieuses  et  de  la  confiance  qu'il  me  témoignoit  sans 
que  j'eusse  l'avantage  de  lui  être  parfaitement  connu. 

La  réussite  de  mes  démarches  près  de  M.  Rigaud  me 
donnoit  une  joye  infinie,  étant  fortifiée  par  l'espérance, 
mais  le  terme  des  huit  jours  en  question  m'impatienloit 
et  me  parut  long;  mais,  lorsqu'il  fut  arrivé,  je  ne  man- 
quai pas  de  me  rendre  promptement  auprès  de  mon 
protecteur,  qui,  aussitôt  qu'il  m'aperçut,  me  cria,  comme 
étant  satisfait  lui-même  :  a  J'ai  la  permission  de  M.  le 
duc  de  vous  remettre  son  tableau  ;  donc  vous  êtes  le 
maître  de  l'emporter  quand  cela  vous  fera  plaisir.  »  J'en 
remerciai  ce  brave  homme  des  soins  qu'il  prenoit  pour 
m'obliger;  et  rapidement  j'empoignai  le  tableau  pour 
l'enlever.  «Doucement,  disoit-ilalors, la  vivacité estbonne, 


DE  JEAN-GEORGES  WILLE.  75 

mais  un  peu  de  patience  l'est  aussi  quelquefois:  voicy, 
continua-t-il,  mon  valet  de  chambre  qui  apporte  le  café, 
nous  le  prendrons  ensemble,  si  vous  le  voulez  bien.  »  Je 
sentis  bien  que  cette  familiarité  ne  devoit  pas  m'éblouir; 
car  M.  Rigaud  avoit  la  réputation  d'être  haut,  même 
qu'il  étoit  sévère;  cependant  je  fus  convaincu  du  con- 
traire, car  pendant  le  déjeuner  il  étoit  très-affable,  il  me 
parloit  de  sa  jeunesse,  des  efforts  qu'il  avoit  faits  pour 
être  plus  qu'un  peintre  ordinaire,  qu'il  s'étoit  attaché  à 
la  nature,  l'avoit  étudiée  sans  relâche,  en  un  mot,  qu'il 
avoit  aimé  son  art  avec  passion;  de  plus,  il  m'invitoit 
de  le  venir  voir  souvent,  que  par  là  il  verroit  parfaitement 
si  je  faisois  quelque  cas  de  son  amitié.  Il  ajoutait  encore  : 
«  Je  me  suis  aperçu  de  votre  ardeur  pour  le  talent,  conti- 
nuez, vous  irez  loin,  car  vous  êtes  jeune;  mais  vous  êtes 
éloigné  de  votre  patrie  :  c'est  là  que  sont  vos  parenls, 
et  c'est  ici  que  je  veux  vous  servir  de  père,  je  vous  le 
promets;  mais  conduisez-vous  bien  !  »  Mon  cœur  pouvoit- 
il  être  insensible  à  une  telle  promesse?  Cet  excellent 
homme  a  tenu  parole,  et  jamais  je  n'oublierai  ce  qu'il 
a  fait  pour  moi. 

Enfin  je  pris  congé  de  ce  brave  homme.  Je  retournai 
chez  moi  avec  le  tableau,  dont  à  l'instant  je  fis  le  dessin 
pour  la  gravure,  que  je  commençai  de  suite  avec  autant 
de  chaleur  que  de  prudence;  et,  quoique  ma  bourse  fût 
à  peu  près  vide,  je  m'en  inquiétois  peu.  Le  travail  seul 
m'occupoit  et  avoit  des  charmes  pour  moi.  Tout  cela  ne 
m'empêchoit  pas  de  dessiner  sans  relâche,  même  une 
partie  de  ma  nuit;  et,  outre  l'Académie,  je  fréquentois 
l'anatomie1,  car  je  pensois  que  l'une  et  l'autre  dévoient 

1  Lorsque  j'assistai  pour  la  première  fois  à  de  telles  opérations,  l'odeur 
me  répugnoit  si  fortement,  que  sans  cesse  je  prenois  du  tabac;  les  chirur- 
giens, Tayanfc  remarqué,  vinrent,  avec  leurs  mains  salies  au  dissèquement  des 


74  MÉMOIRES 

marcher  de  société.  Mais,  après  tout,  il  fallut  vivre.  C'é- 
toit  une  affaire  majeure  que  je  eoncevois  à  merveille.  En 
conséquence,  j'allai  chez  le  sieur  Odieuvre ,  auquel  je 
vendis  le  portrait  de  de  Largillière,  qui,  après  que  notre 
dispute  sur  le  prix  fut  terminée,  me  paya,  chose  remar- 
quable, la  somme  de  vingt-quatre  livres  nettes  et  claires, 
à  condition  cependant  de  graver  pour  lui  encore,  et  au 
même  prix,  le  portrait  du  prince  de  Dessau1  et  celui  de 
Cromwel  2;  et  je  les  ai  gravés  par  la  suite. 

Le  lendemain  de  celle  belle  convention  que  j'avois 
conclue  avec  le  sieur  Odieuvre,  on  frappe,  et  de  grand 
matin,  à  ma  porte.  Je  jette  promplement  une  robe  de 
chambre  sur  moi,  et  j'ouvre.  Je  vis  un  homme  en  habit 
noir,  perruque  blonde  à  marteaux  et  chapeau  sous  le 
bras,  qui  demande  M.  Wille.  «  C'est  moi,  votre  servi- 
teur, lui  répondis-je.  —  Eh!  que  diable!  s'écrioit-il,  il 
faut  que  vous  n'ayez  pas  besoin  d'argent,  puisque  vous 
négligez  de  chercher  une  certaine  somme  qui  vous  est 
destinée,  et  qui,  depuis  du  temps,  repose  tranquillement 
dans  ma  maison.  — Dites-moi,  monsieur,  répondis-je, 
votre  nom  et  votre  demeure,  et  vous  verrez  que,  dès  au- 
jourd'hui, j'aurai  le  plaisir  de  vous  débarrasser  de  la 
cerlaine  somme  qui  repose  si  tranquillement  dans  votre 
maison3.  »  Il  me  donna  l'un  et  l'autre  et  s'en  alla. 

cadavres,  les  fourrer  dans  ma  tabatière  en  disant  :  «  Avec  votre  permission, 
monsieur,  nous  aussi,  nous  prenons  du  tabac!  »  Je  ne  devois  pas  les  refu- 
ser, mais  je  cessois  d'en  prendre  moi-même,  et,  au  sortir  de  là,  je  jetois  le 
reste  dans  la  rue.  Cependant  il  est  à  remarquer  qu'avec  le  temps  on  s'accou- 
tume aux  choses  les  plus  dégoûtantes,  si  elles  ont  pour  but  quelques  utilités. 

{Noie  de  Wille.) 

1  Leblanc,  Catalogue  du  l'œuvre  de  J.-G.  Wille,  n°  457. 

*  Idem,  n°  165. 

3  Mon  père,  en  m'éerivant  qu'il  m'envoyoit  de  l'argent,  avoit  négligé  de 
marquer  chez  qui  je  devois  le  toucher. 

(Note  de  Wille.) 


DE  iJEAN-GKOHGES  W1LLE.  75 

Dès  ce  moment,  j'entre  chez  Schmidt,  qui  étoit  sur 
pied,  je  le  priai  de  venir  promptement  avec  moi.  «  Et 
pourquoi  si  promptement?  —  Pour  chercher  des  écus. 
—  Des  écus!  admirable!  Et  où?  —  Je  le  sais,  venez,  et 
vous  verrez  que  les  écus  me  viennent  comme  étant  tom- 
bés du  ciel. — A.  la  bonne  heure!  Je  vous  accompagnerai, 
à  condition  cependant,  et  comme  vous  devez  être  riche 
aujourd'hui,  de  me  régaler  ce  soir,  ainsi  que  nos  amis, 
d'un  souper  délicat  et  succulent.  —  Soit;  vous  serez  con- 
tent de  moi.  »  Cet  entretien  fini  et  nos  arrangements 
faits,  nous  allâmes  joyeusement  chez  le  possesseur  de 
mes  écus.  C'étoit  un  marchand  d'étoffe,  rue  du  Cheva- 
lier-du-Guet,  qui,  à  notre  arrivée  dans  sa  boutique,  me 
compta,  sans  hésiter,  cent  écus  ou  trois  cents  livres  sur 
la  table.  La  vue  de  cette  somme  me  réjouit  infiniment; 
mais  j'observai  à  mon  banquier  que,  selon  1  avis  de  mon 
père,  je  devois  toucher  cent  rixthalers,  qui  dévoient  pro- 
duire encore  quatre  cents  livres  de  France  ;  qu'il  n'étoil 
pas  juste  que  je  perdisse  autant  sur  la  somme;  qu'il  y 
avoit  certainement  de  l'erreur.  Le  marchand,  fort  hon- 
nête homme,  répondit  que  j'avois  raison.  «  Mais,  ajouta- 
t-il,  mon  frère,  se  trouvant  à  la  dernière  foire  de  Franc- 
fort, y  fut  chargé  de  porter  la  somme  en  question  à  Paris 
pour  vous  être  remise.  A  son  retour,  il  me  disoit  sim- 
plement de  remettre  à  la  réquisition  de  M.  Wille,  de- 
meurant rue  Galande,  cent  écus  de  notre  caisse,  sans 
s'expliquer  si  c'éloient  des  écus  d'Allemagne  ou  de 
France;  et  de  suite  il  partit  pour  Lyon  par  rapport  au 
commerce  de  notre  maison.  Je  vous  prie  donc,  ajouta  - 
t-il,  d'attendre  le  retour  de  mon  frère,  qui  expliquera  le 
tout  le  plus  clairement  possible.  »  Attendre!  quel  con- 
seil! Il  était  bon  sans  doute,  mais  il  me  déplut,  et,  sans 
aucune  objection,  je  grattai  les  trois  cents  francs  de 


76  MÉMOIRES 

la  table  dans  mon  chapeau ,  et  je  donnai  quittance  à 
mon  banquier  bénévole,  en  l'assurant  cependant  que  je 
reviendrois  pour  m'informer  si  M.  son  frère  seroit  de 
retour  de  Lyon;  mais  cela  fut  négligé  de  ma  part  aussi 
légèrement  que  bien  d'autres  choses. 

Après  cette  corvée  pécuniaire  et  dans  la  même  jour- 
née, j'écrivis  à  mon  père  une  lettre  de  remercîment  de 
la  somme  qu'il  m'avoit  envoyée,  et  surtout  je  l'assurois 
que  le  retour  de  son  amitié  paternelle,  que  je  remar- 
quois  dans  sa  générosité  envers  moi,  étoit  bien  plus 
chère  à  mon  cœur  que  l'argent  que  j'en  avois  reçu.  Au 
reste,  je  sentois  parfaitement  que  la  bienveillance  de 
mon  père  à  mon  égard  provenoit  du  plaisir  qu'il  avoit 
eu  en  voyant  le  portrait  de  de  Largillière,  qu'il  avoit 
reçu  dans  une  de  mes  lettres,  et  dont  l'examen  lui  avoit 
donné  l'espérance  qu'actuellement  je  devois  être  résolu 
de  travailler  sur  un  plan  fixe  et  de  ne  plus  varier  aussi 
souvent  dans  mes  projets  et  tentatives  que  cy-devant.  Ce 
r:iiM)nnement,  si  mon  père  l'avoit  fait,  pouvoit  être  vrai 
jusqu'à  un  certain  point.  La  suite  de  mon  récit  le  fera  voir. 

Enfin  mon  ami  Sehmidt,  qui  m'avoit  accompagné  chez 
mon  homme  aux  écus,  me  lit  souvenir  que,  selon  ma 
promesse,  je  devois  donner,  non-seulement  un  souper, 
mais  un  souper  des  plus  friands.  C'étoit  parler.  Il  avoit 
raison,  il  aimoit  le  choisi  et  savoit  que  le  bon  vaut  mieux 
que  le  mauvais,  et  que  l'excellent  surpasse  le  bon. 
Sehmidt  le  savoit,  car  il  avoit  de  l'esprit  et  surtout  le 
goût  fin.  Aussi,  dès  le  soir  même,  je  le  menois  au  Pa- 
nier fleuri,  rue  de  la  Huchetlc,  chez  un  marchand  de  vin 
célèbre  et  nullement  falsificateur,  qui  nous  connoissoit 
parfaitement  et  chez  lequel  les  artistes  amis  se  rassem  - 
bloient  ordinairement  pour  y  souper  dans  une  chambre 
qui  leur  éloit  constamment  réservée,  et  qu'on  nommoit 


DE  JEAN-GEORGES  WILLE.  77 

ïestaminette.  Elle  étoit  à  peu  près  le  patrimoine  des  ar- 
tistes, et  avoit  été  consacrée  depuis  nombre  d'années  par 
nos  devanciers,  car  c'étoit  en  elle  qu'ils  y  avoient  bu  à 
la  santé  les  uns  des  autres  dans  une  cordialité  parfaite. 
La  gloire  d  être  les  imitateurs 'de  ces  patriarches  respec- 
tables nous  tenoit  à  cœur.  Nous  devions  l'augmenter  s'il 
étoit  possible  par  notre  union  amicale,  et,  le  verre  à  la 
main,  chanter  ensemble.  Nos  successeurs  seront  comme 
nous  s'ils  sont  artistes  et  bons  amis.  Après  ce  préambule 
très -nécessaire,  je  me  rendis  avec  Schmidt  à  notre  cher 
Panier  fleuri1,  toujours  copieusement  fourni  par  le  bon 
Bacchus.  Nous  y  trouvâmes  déjà  deux  de  nos  amis  que 
j'avois  invités  et  deux  autres  que  le  hasard  y  avoit  ame- 
nés ce  jour-là,  et  que  j'obligeai  à  profiter  également  de 
ma  munificenee.  Nous  étions  donc  au  nombre  de  six 
amis,  tous  fort  jeunes,  gaillards  et  de  bon  appétit. 

L'honneur  me  commandoit  de  faire  le  tout,  coûte  que 
coûte,  avec  grandeur  et  noblesse.  J'agis  en  conséquence. 
Je  connoissois  mes  moyens,  moi  qui,  le  jour  précédent, 
avois  à  peine  un  pauvre  écu  dans  la  poche.  Quel  temps 
heureux  que  ce  temps-là  !  La  rue  de  la  Huchette  étoit  en 
réputation,  car  elle  n'étoit  habitée  que  par  des  rôtisseurs, 
fricasseurs  et  autres  gens  de  bouche,  dont  les  uns  étoient 
remarquables  par  leur  science  à  rôtir  merveilleusement 
et  à  composer  des  sauces  nouvelles  et  d'un  goût  déli- 
cieux; mais  il  y  avoit  également  des  maîtres  dont  la 
science  consistoit  à  réduire  en  charbon  ce  qui  de- 
voit  être  rôti  avec  soin,  et  de  dessécher  les  pièces  les 
plus  juteuses.  Mais  aussi  étoient-ils  des  plus  accommo- 

1  Dans  ce  temps,  les  meilleures  sociétés  de  Paris  soupoient  aux  cabaret?. 
Cet  usage  s'est  perdu.  Les  rôtisseurs  de  la  rue  de  la  Huchette  ont  disparu; 
il  n'en  est  plus  question. 

(Note  de  Wille.) 


78  MÉMOIRES 

dants,  car  ils  cédoient  volontiers,  même  avec  politesse, 
aux  amateurs  peu  difficiles  leurs  volatiles  ainsi  mal  épi- 
cés  à  des  prix  modiques.  D'autres  vivandiers,  voisins  des 
susdits,  jouissoienl  d'une  réputation  différente  :  celle 
d'une  malpropreté  excessive.  Ils  en  étoient  peut-être  con- 
vaincus, puisqu'ils  lâchoient  sans  difficulté  leurs  bribes, 
infiniment  dégradées,  avec  des  pertes  réelles,  surtout 
lorsqu'ils  étoient  prêts  de  se  retirer  à  la  sourdine  de  leurs 
antres,  déjà  enfumés  par  des  prédécesseurs  aussi  habiles 
et  aussi  propres  qu'eux.  Devois-je  me  servir  de  tels  croû- 
liers?  Non.  Je  me  flattois  d'avoir  quelque  peu  de  goût. 
En  conséquence,  je  fis  venir  auprès  de  moi,  avec  de  va- 
lables et  bonnes  marchandises,  celui  qui  avoit,  avec  jus- 
tice, sa  réputation  solidement  établie.  Je  pouvois  donc 
choisir,  et  je  ne  manquai  pas  de  mettre  à  part  les  pièces 
les  plus  convenables,  dont  les  prix  furent  fixés,  après 
quelques  débats  préliminaires,  selon  l'usage  établi.  Ce 
cher  homme,  qui  nous  connoissoit  déjà,  étoit  actif,  res- 
pectueux, mais  chauve;  et,  comme  il  tenoit  toujours  son 
bonnet  à  la  main  en  me  parlant,  la  nudité  de  sa  tête  nous 
devint  intéressante.  11  nous  étoit  facile  d'en  examiner  la 
forme  et  les  coutures  diverses,  dont  nous  rîmes  beaucoup, 
mais  sous  cape,  car  elle  nous  parut  avoir  du  rapport  avec 
celle  d'un  dindon  en  colère.  Mais,  pendant  que  nous  nous 
amusions  de  la  sorte,  notre  pourvoyeur  avoit  disparu  et 
se  trouvoit  déjà  auprès  de  ses  fourneaux  et  de  ses  ma- 
chines à  feu,  qu'il  faisoit  mouvoir  et  tourner  avec  une 
vitesse  inconcevable.  Il  falloit  bien  que  ce  fût  ainsi, 
puisqu'au  bout  d'une  petite  heure  seulement  il  garnissoit 
déjà  notre  table  de  tout  ce  que  j 'a vois  choisi,  et  ce  tout 
étoit  parfaitement  préparé.  Aussi  reçut-il  des  compli- 
ments, qu'il  avala  modestement  avec  un  verre  de  vin  que 
je  lui  offris  de  bon  cœur,  et  dont  il  fut  si  touché,  qu'il 


DE  JEAN-GEORGES  WILLE.  70 

me  tendit  la  main,  non  pour  y  mettre  la  mienne,  mais 
pour  y  déposer  l'argent  que  je  lui  devois.  Il  étoit  juste 
qu'il  fût  payé,  et  je  le  payai  vers  l'entrée  de  la  porte.  11 
m'en  remercia  en  me  priant  de  l'employer  souvent.  Je 
l'en  assurai  et  de  ma  stabilité  et  de  mon  attachement  à 
ses  rôtis  et  à  ses  bonnes  sauces,  dont  il  me  remercia. 
Bref,  il  me  tira  sa  révérence,  et  disparut. 

Enfin,  notre  situation  actuelle  nous  parut  admirable, 
même  digne  d'envie.  Les  mets  de  notre  table  étoient  par- 
faits, nos  vins  exquis.  Nous  choquâmes  nos  verres  plei- 
nement remplis  les  uns  contre  les  autres;  on  les  vidoit 
souvent,  on  les  remplissoit  de  nouveau.  Les  contes,  les 
rires,  les  charges  et  les  plaisanteries,  se  succédèrent  ra- 
pidement. Chacun  étoit  content  de  soi  et  de  moi.  Nous 
nous  séparâmes  vers  minuit.  On  se  donnoit  la  main  d'a- 
mitié. Chacun  retournoi t  peut-être  un  peu  chancelant 
pour  se  reposer  dans  son  manoir,  où  souvent  il  ne  trou- 
voit  ni  feu  ni  flamme  pour  allumer  sa  pauvre  petite 
bougie. 

Il  ne  faut  pas  oublier  que  nous  étions  tous  de  jeunes 
artistes,  peu  sujets  aux  inquiétudes,  quoique  souvent 
sans  pécune,  mais  toujours  prêts  à  nous  réjouir  honnête- 
ment, selon  les  circonstances,  nos  moyens  ou  les  occa- 
sions, et  sans  que  nos  études  en  souffrissent.  Notre  but 
étoit  de  faire  plus  de  bruit  dans  le  monde  par  nos  talents 
qu'aux  cabarets  les  plus  fameux  de  la  terre.  Le  lende- 
main de  ce  souper  amical,  je  n'avois  rien  de  plus  pressé 
que  de  porter  la  lettre  que  j'avois  écrite  à  mon  père  à  la 
grande  poste;  de  là,  en  me  promenant,  comme  par  ha- 
sard, dans  la  rue  de  l' Arbre-Sec,  où  je  voyois  une  col- 
lection de  belles  médailles  d'argent  qu'un  orfèvre  avoit 
exposées  comme  curiosité  à  vendre  aux  amateurs  du 
beau  en  ce  genre,  et  comme  je  me  flallois  d'être  du 


80  MÉMOIRES 

nombre  de  celte  espèce  d'amateurs,  j'entrai  dans  la  bou- 
tique de  1  orfèvre  avec  toute  Ja  suffisance  d'un  person- 
nage qui  porte  dans  sa  poche  les  moyens  de  satisfaire  sa 
curiosité.  Je  commence  par  remuer  toute  la  collection; 
je  choisis  de  très-belles  pièces,  je  les  marchande,  je  les 
paye  noblement  et  je  retourne  joyeusement  chez  moi, 
où,  de  suite,  je  montre  mon  acquisition  à  mon  ami 
Schmidt,  qui  examinoit,  mais  en  silence,  les  pièces  les 
unes  après  les  autres,  admirant  la  beauté  du  travail,  et 
finissoit  par  me  dire  assez  froidement  :  «  Vous  devriez 
ménager  votre  argent.  »  Il  n'avoit  pas  tort;  mais  je  ne 
devins  pas  plus  économe.  L'épée  que  je  portois,  et  dont 
la  garde  n'étoit  que  de  cuivre  doré,  me  déplut  depuis 
du  temps,  et,  sans  hésiter,  je  fis  acquisition  d'une  à 
garde  d'argent.  Ce  n'étoit  pas  tout  :  une  veste  de  soie  à 
fleurs  fond  d'argent  de  fabrique  de  Lyon,  un  chapeau 
bordé  d'un  galon  d'or,  se  succédèrent  promptement,  et 
dans  la  journée,  si  bien  que  mon  trésor  fut  des  plus  fa- 
tigués. Schmidt  m'observoit,  et,  plus  prudent  que  moi, 
n'approuvoit  pas  ma  prodigalité,  qui,  selon  lui,  étoit  in- 
considérée. Il  me  lit  sentir  que  le  portrait  du  duc  de 
Belle-Isle,  que  j'avois  résolu  de  graver  à  mes  dépens,  de- 
mandoit  et  du  temps  et  de  la  finance  ;  que  je  devois  faire 
des  réflexions  sur  mon  existence  pendant  mon  entre- 
prise; que  cela  étoit  d'une  conséquence  absolue.  Schmidt 
avoit  encore  raison;  mais  je  lui  objectois  que  mon  père 
m'avoit  donné  des  preuves  de  son  amitié;  qu'il  étoit 
croyable  qu'il  m'en  donneroit  encore,  en  me  faisant  pas- 
ser,  s'il  étoit  nécessaire,  quelques  petites  sommes, 
comme  il  avoit  fait  en  dernier  lieu.  «  Et  de  plus,  con- 
tinuai-je,  vous  savez,  mon  cher  ami,  que  j'ai  de  l'ou- 
vrage en  train  pour  Odieuvre,  pour  cet  homme  qui  paye 
si  largement  les  travaux  des  graveurs,  que  plusieurs, 


DE  JEAN-GEORGES  W1LLE.  81 

ainsi  que  vous,  lui  prodiguent  des  éloges  équivoques  et 
mal  sonnants.  Au  reste,  cela  ne  me  regarde  pas.  Et  je 
suis  certain  qu'il  me  sera  permis,  facile  et  agréable  de 
fouiller  dans  la  bourse  de  ce  marchand  d'estampes  en 
cas  d'une  nécessité  absolue.  Par  ce  moyen,  je  vivrai  et 
travaillerai  sans  inquiétude;  .ce  n'est-il  pas  consolant 
pour  moi?  —  Aussi  consolant  que  certain,  »  s'écrioit 
Schmidt  en  ricanant  sous  cape,  selon  son  usage  lors- 
qu'il doutoit  de  quelque  chose.  Au  reste,  cette  discussion 
nous  ennuyoit;  elle  étoit  faite  pour  cela  et  devoit  finir. 
D'abord  elle  avoit  été  sérieuse  et  amicale  ;  ensuite  elle 
devint  inconséquente  et  frivole.  Cependant,  ei  par  bon- 
heur, le  calme  survint  aussitôt  que  nous  criâmes  de 
grand  cœur  et  en  chorus  :  «  Haro  sur  notre  discussion!  » 
Cette  belle  exclamation  fut  suivie  et  fortifiée  par  nos  rires 
et  nos  plaisanteries,  tant  bonnes  que  mauvaises.  Heureu- 
sement la  porte  étoit  fermée. 

C'étoit  en  ce  temps  que  J.-M.  Preisler  l,  jeune  graveur 
de  Nuremberg,  et  fils  du  directeur  de  l'académie  de  celte 
ville,  vint  à  Paris  :  il  étoit  accompagné  de  son  ami  Sau- 
ter 2,  d'Arbonne  en  Suisse,  également  graveur.  Ces  jeunes 
artistes  vinrent  nous  voir  sur-le-champ;  ils  entrèrent, 
après  convention  faite  d'avance,  chez  M.  Cars  3,  graveur 
et  membre  de  l'Académie  royale,  qui  en  fut  charmé  et 
les  employoit  utilement.  Preisler  étoit  bon  dessinateur 
et  graveur  habile.  Je  marque  tout  cecy  parce  que  ces 
aimables  jeunes  gens  devinrent  mes  bons  amis  par  la  suite. . 

1  Jean-Martin  Preisler,  né  à  Nuremberg  en  1715,  est  mort  à  Copenhague 
en  1794. 

2  Nagler,  qui  fait  mention,  dans  son  Kumllexicon,  d'un  certain  nombre 
d'artistes  du  nom  de  Sauter,  ne  dit  rien  de  celui  dont  il  est  ici  question. 

5  Laurent  Cars,  né  à  Lyon  en  mai  1699,  et  mort  à  Pans  le  14  avril  177 1  > 
fut  reçu  à  l'Académie  le  31  décembre  1733,  sur  les  portraits  gravés  de 
Mich.  Anguier,  d'après  Gab.  Revel,  et  de  Séb.  Bourdon,  d'après  H.  Rigaud. 
i.  6 


82  MÉMOIRES 

C'éloit  en  ce  temps  que  Schmidt  fit  paroître  le  portrait 
du  comte  d'Évreux  \  qu'il  avoit  gravé  d'après  un  excel- 
lent tableau  peint  par  M.  Rigaud.  Cette  gravure  fit  du 
bruit.  Elle  étoit  si  estimée  des  amateurs  et  des  artistes, 
qu'ils  conseillèrent  à  l'auteur  de  présenter  son  ouvrage 
a  l'Académie  royale,  pour  y  être  agréé;  mais  Schmidt 
savoit  que  la  religion  qu'il  professoit  metloit,  selon  la 
loi,  obstacle  à  son  admission.  Cependant  Louis  XV,  étant 
instruit  de  cette  difficulté,  suspendit  la  loi  en  faveur  d'un 
artiste  si  recommandable  et  si  distingué.  C'éloit  alors 
que  mon  ami  présenloit  ses  ouvrages  à  l'assemblée  de 
Tx^cadémie,  qui  les  vit  avec  plaisir,  et  agréa  l'auteur 
d'une  voix  unanime.  Ce  fut,  si  je  m'en  souviens  bien,  au 
printemps  de  1 742  2.  Cet  événement  me  fit  grand  plaisir; 
mais  ce  plaisir  dura  peu,  car  Schmidt,  toujours  franc, 
m'avoua  rondement  qu'il  alloit  prendre  congé  de  sa 
chambre  garnie;  mais  qu'il  espéroit  que  notre  sépara- 
tion ne  feroit  rien  à  notre  ancienne  amitié;  qu'il  falloit 
considérer  qu'ayant  actuellement  le  titre  de  graveur  du 
Roi,  il  lui  seroit  nécessaire,  même  pour  la  décence,  d'ha- 
biter un  logement  joliment  arrangé,  où  il  pût  recevoir 
dignement  non-seulement  ses  nouveaux  confrères,  mais 
aussi  d'autres  personnes  qui  lui  feroient  l'honneur  de  le 
visiter.  Schmidt,  ayant  remarqué  que  je  branlois  la  tête 
cl  que  je  ne  disois  mot,  vit  par  là  que  je  n'étois  pas  con- 
tent; mais,  faisant  semblant  de  ne  pas  s'en  apercevoir, 
me  pria  amicalement  de  l'accompagner  pour  l'aider  à 
découvrir  quelque  appartement  convenable.  Je  consentis, 
et  nous  sortîmes  à  l'heure  et  trouvâmes,  sans  nous  fali- 

1  Catalogue  de  l'œuvre  de  G. -F.  Schmidt,  par  Crayen;  n°  42.  Ce  portrait 
avait  été  gravé  en  1729. 

-  ("est  le  5  mai  1742  que  Schmidt  fut  reçu  sur  le  portrait  de  Pierre  Mi- 
lliard. 


DE  JEAN-GEORGES  WILLE.  85 

guer,  un  joli  logement  dans  une  belle  maison,  quai  des 
Orfèvres,  qui  nous  plut,  et  que  Schmidt  loua  sur-le-champ. 
Après  cela,  il  s'arrangea  avec  un  tapissier  officieux  qui  le 
meubla  complètement  dans  la  journée,  et  tel  qu'il  le 
falloit  pour  un  garçon  assez  sédentaire.  C'étoit  le  len- 
demain que  Schmidt  résolut  de  déménager.  Un  croche- 
teur  vigoureux  fut  mandé.  Ses  crochets  furent  bientôt 
chargés,  on  y  mit  d'abord  un  coffre  construit  au  seizième 
siècle,  couvert  d'un  cuir  de  monstre  marin  :  on  avoit 
mis.dedans  une  espèce  d'uniforme  de  bombardier  prus- 
sien, avec  d'autres  bons  habits  et  du  linge  déjà  blanchi, 
par-dessus  on  accrochoit  des  bottes  de  peau  de  vache 
sans  semelles,  mais  encore  propres  par  le  haut,  on  ajou- 
tai! des  pantoufles  fabriquées  à  Berlin,  avec  un  sac  con- 
tenant des  choses  utiles;  nous  ajoutâmes  à  la  ronde  et 
liâmes  avec  des  cordes  autour  de  cet  édifice  des  porte- 
feuilles en  bon  état  et  des  livres  concernant  les  beaux- 
arts;  et,  pour  faire  une  pyramide  parfaite,  on  y  mit  en 
haut  un  bonnet  de  poil  de  loutre  de  Sibérie,  et  par-des- 
sus de  ce  tout  un  manteau  d'une  coupe  singulière  et  d' une 
couleur  indéchiffrable.  Le  tout  étant  ainsi  artistement 
arrangé,  nous  nous  mîmes  en  marche  sans  le  moindre 
bruit,  en  accompagnant  le  précieux  transport  de  tels 
effets  si  utiles  dans  un  ménage  bien  ordonné.  Nous  por- 
tâmes nous-mêmes  ses  rouleaux  d'estampes,  de  dessins 
et  de  papier  blanc  ou  colorié,  et  arrivâmes  sans  accident 
au  nouveau  gîte  de  mon  ami,  où  tout  fut  débarqué, 
brossé  et  distribué  diversement.  Enfin,  Schmidt  tira  de 
ses  poches  et  posa  sur  une  table  son  étui  de  mathéma- 
tique, une  boîte  contenant  de  la  cire  à  vernir  les  plan- 
ches, des  burins,  des  microscopes  et  des  pointes  emman- 
chées, de  même  que  son  bonnet  de  nuit  et  le  Messager 
boiteux  de  Bâle,en  allemand,  qu'il estimoit  très-for I.  Cetle 


84  MÉMOIRES 

expédition  étant  faite,  nous  commençâmes  à  respirer; 
mais,  après  de  telles  fatigues,  il  étoit  urgent  de  déjeuner; 
en  conséquence.  Schmidt  fit  venir  de  l'orgeat  et  des  pe- 
tits pains  de  seigle  pour  nous  rafraîchir.  Ainsi,  tous  nos 
travaux  étant  finis,  je  donne  la  main  à  Schmidt,  en  lui 
souhaitant  ce  que  l'on  souhaite  ordinairement  à  son  ami 
quand  on  prend  congé  de  lui.  Schmidt  en  parut  sensible. 
Encore  un  touchement  de  nos  mains,  et  je  cours  me  con- 
finer dans  ma  chambre;  là,  assis  sur  une  chaise  de 
paille,  ma  tête  appuyée  contre  ma  table  de  travail,  je 
disois  tristement  :  Il  n'y  a  donc  rien  de  stable  en  ce 
monde!  C'est  dans  l'ordre,  je  le  vois;  mais  je  suis  isolé! 
Schmidt,  cet  ancien  camarade,  a  quitté  cette  demeure! 
Où  est  ce  temps  heureux  si  peu  éloigné,  mais  passé, 
qu'une  seule  cloison  de  planches  nous  séparoit?  Où  ren- 
contre-t-on  deux  jeunes  artistes,  courant  la  même  car- 
rière, qui  aient  été  des  amis  plus  sincères  que  nous? 
nous  qui  mangions  sur  la  même  table,  souvent  sans 
nappe,  avec  des  fourchettes  de  fer,  dans  un  plat  fêlé  lors- 
qu'il y  avoit  quelque  chose  de  charnu  tel  quel  sur  son 
fond.  11  est  vrai  que  de  tels  repas  n'étoient  pas  délicieux, 
mais  souvent  forcés;  malgré  cela  nous  étions  joyeux  et 
si  contents,  que  nous  prenions  souvent,  au  lieu  d'un 
bon  dessert,  nos  fleurets  pour  nous  pousser  de  bonnes  et 
belles  bottes  dextrement  appliquées,  ou  que  nous  dessi 
nions  réciproquement  nos  mines  ou  nos  figures  entières 
pour  nous  fortifier  de  plus  en  plus  dans  le  dessin  ;  ou  que, 
chacun  travaillant  chez  soi,  le  burin  à  la  main,  faisant  en 
chantant  ces  réflexions  pour  faire  le  mieux  possible.  Et 
quelle  joye  pour  nous,  lorsque  avant  le  lever  du  soleil, 
nos  portefeuilles  sous  le  bras,  nous  sortions  de  Paris 
pour  dessiner,  dans  ses  environs,  soit  des  baraques  de 
jardiniers,  soit  des  paysages  fort  éloignés,  et  qu'à  l'heure 


DE  JEAN-GEORGES  WILLE.  85 

du  dîner,  nous  entrions  souvent  dans  quelque  taverne 
rustique,  et  y  mangions  du  pain  presque  azime  avec  des 
cervelas  à  l'ail,  pas  mal  fanés,  en  buvant  du  vin  de  Mont- 
martre ou  de  Ménilmontant,  dont  la  réputation  est  si  con- 
nue, et  dont  le  goût  fait  le  désespoir  des  ivrognes  à  six 
lieues  à  la  ronde  !  Après  de  tels  repas,  nous  reprenions  nos 
travaux  avec  la  même  ardeur  que  l'avant -midi  :  de  cette 
manière  nos  journées  furent  bien  employées,  nos  porte- 
feuilles augmentés  de  dessins  souvent  passables  et  tou- 
chés d'esprit,  souvent  négligés  et  sans  effet.  Mais,  quand 
le  soleil  commençoit  à  disparoître,  c'étoit  aussi  alors  que 
nous  étions  obligés  de  quitter  nos  places  quelquefois 
éloignées,  souvent  agrestes,  et  de  passer  par  des  che- 
mins de  traverse,  d'enfiler  des  sentiers  raboteux,  pour 
joindre  la  bonne  route  qui  nous  ramenoit  souvent,  à  la 
lueur  des  lanternes,  dans  la  ville  de  Paris,  et  de  suite 
couverts  de  sueur  et  de  poussière,  mourant  de  faim  et 
de  soif  dans  nos  chambres  garnies,  où  d'ordinaire  il  n'y 
avoit  rien  qui  pût  nous  restaurer.  Cette  situation,  sans 
doute,  n'étoit  pas  agréable,  d'autant  plus  qu'il  fallut 
vivre  et  cacher  par  honneur  nos  embarras  à  nos  connois- 
sances,  chose  peu  facile,  vu  que  nos  finances  n'étoient 
pas  toujours  dans  une  situation  désirable.  Dans  un  tel 
état  decirconstances,  le  manteau  dont  j'ai  déjà  fait  mention 
nous  devint  d'une  utilité  majeure;  il  faisoit  partie  de  la 
garde-robe  de  Schmidt,  qui  l'avoit  acheté  d'un  juif  anti- 
quaire de  son  métier,  et  Espagnol  de  nation.  Cet  homme, 
aussi  savant  que  véridique  en  ses  récits,  avoit  juré  à 
Schmidt,  par  Moïse  et  les  prophètes,  que  ce  manteau  étoit 
d'autant  plus  respectable,  qu?il  avoit  couvert  les  épaules 
d'un  grand  officier  dans  l'armée  chrétienne  de  Ferdinand 
et  d'Isabelle,  au  siège  de  la  ville  de  Grenade,  que  les  Maures 
défendirent  si  courageusement.  De  là,  il  avoi  passé  par 


<86  MÉMOIRES 

les  mains  de  bien  des  amateurs,  dont  il  avoit  fait  les  dé- 
lices. Car  pour  moi,  avoit  ajouté  l'Israélite,  je  ne  l'ai 
obtenu  qu'avec  peine  d'un  rabbin  de  Valadolit,  qui  y 
vivoit  incognito,  et  avoit  besoin  d'argent  pour  faire  la 
dot  de  Sara,  sa  fille,  qu'il  alloit  marier  à  un  jeune 
homme  intelligent  de  la  race  des  nouveaux  chréliens,  et 
qui  devoit  passer  et  s'établir  avec  sa  nouvelle  épouse  dans 
le  Mexique  ou  le  Chili,  pour  y  faire  fortune  dans  le  com- 
merce des  peaux  de  bœuf  salées,  des  monstres  aquatiques 
d'Ontario,  des  pelisses  de  loutres  et  castors  esquimaux,  et 
des  hures  de  sangliers  du  Canada.  Au  reste,  il  fallut  bien, 
pour  finir  l'histoire  ridicule  de  ce  manteau  éternel,  qu'il 
eût  roulé  et  fait  beaucoup  de  chemin  :  ses  nombreuses 
crevasses  recousues,  sa  couleur,  d'un  brun  foncé,  forte- 
ment effacée  par  le  frottement  et  le  laps  de  temps,  le 
prouvoient  suffisamment.  Enfin,  sa  forme,  selon  nous, 
étoit  ostrogothique,  et,  d'après  les  gazettes  de  Saint- 
Jacques-de-Compostelle,  cette  forme,  de  même  que 
la  couleur,  sont  encore  de  mode  parmi  les  élégants  de 
l'île  de  Majorque. 

Après  le  récit  aussi  vrai  qu'inutile  que  je  viens  de  rap- 
porter, il  est  urgent  que  je  retourne  à  l'objet  principal, 
que  j'avois  presque  oublié  ;  c'est  le  manteau  merveilleux 
cy-devant  préconisé,  qui  nous  devint  si  utile  lorsque  nos 
bourses  étoient  à  peu  près  vides;  car  c'étoit  alors  que 
nous  le  mettions  alternativement  sur  nos  épaules,  pour 
nous  glisser,  ainsi  déguisés,  et  vers  le  commencement 
des  ténèbres,  auprès  des  dames  poissardes  et  autres  vi- 
vandières de  la  place  Maubert,  pour  négocier  auprès 
d'elles  des  vivres  à  meilleur  compte  qu'en  plein  jour.  Il 
est  vrai  que  ces  chères  dames,  souvent  rougies  de  colère, 
nous  régalèrent  toujours  libéralement,  quand  nos  offres 
ne  leur  plaisoient  pas,  d'un  déluge  d'injures  et  de  sot- 


DE  JEAN- GEORGES  WILLE.  87 

tises  des  plus  expressives  et  des  mieux  prononcées  ;  mais 
c'étoità  nous  à  faire  la  sourde  oreille,  afin  d'obtenir  par 
notre  douceur,  à  un  prix  honnête,  quelques  denrées  va- 
lables, en  les  payant  selon  le  marché  conclu  à  la  lueur  de 
leurs  lampes  mal  mouchées,  d'envelopper  nos  achats 
dans  une  serviette,  les  porter  chez  nous,  les  y  cuire,  rôtir 
ou  frire,  et  les  manger  en  riant  de  notre  situation 
et  de  notre  manière  de  vivre;  car  nul  chagrin,  nulle 
tristesse,  ne  purent  jamais  être  de  notre  bord.  Nous  étions 
jeunes,  actifs,  remplis  de  santé,  d'espérance,  et  avides 
d'acquérir  des  talents  et  de  l'honneur;  avec  tout  cela 
Schmidtétoit  plus  économe  et  plus  prudent  que  moi,  je 
l'avoue  franchement  et  de  bonne  foi. 

En  voilà  assez,  ce  me  semble,  sur  la  société  et  la  sépa- 
ration de  deux  amis,  sauf  leur  amitié  constante. 

A  présent,  il  sera  question  de  moi  et  de  mes  affaires; 
d'abord  je  dirai  que  pendant  le  reste  de  la  journée,  après 
le  déménagement  de  Schmidt,  nombre  de  réflexions, 
même  une  partie  de  la  nuit  suivante,  me  passèrent  par 
la  tête,  et  principalement  sur  ma  situation  équivoque. 
Le  lendemain,  en  me  réveillant,  je  disois  :  a  Ijuel  silence 
règne  autour  de  moi!  resterai-jeici  ou  non?  La  chambre 
délaissée  par  Schmidt  sera  bien  tôt  occupée,  sans  doute, 
mais  par  qui?  Peut-être  par  quelque  libertin,  tapageur 
ou  autre  mauvais  sujet;  et,  d'après  mon  caractère  si  peu 
endurant,  quoique  bon,  a  ce  que  je  crois,  j'aurai,  tôt  ou 
tard,  peut-être  des  altercations  désagréables  avec  de  telles 
espèces  de  vauriens.  Mais  le  contraire  aussi  pourroit  avoir 
lieu  :  un  quelqu'un  très-aimable,  honnête  et  voisin  excel- 
lent, pourroit  également  se  loger  à  côté  de  moi.  »  Mais, 
comme  ce  raisonnement  n'étoit  fondé  que  sur  de  simples 
suppositions,  je  devois  donc,  selon  les  règles  de  la  pru- 
dence, examiner  quel  seroit  le  meilleur  parti  à  prendre 


88  MÉMOIRES 

dans  l'incertitude  où  je  me  trouvois;  mais,  d'après  mon 
mpatience  naturelle,  je  sentois  que  cet  examen  m'en- 
nuyeroit  infiniment,  et  qu'une  résolution  prompte  et 
ferme  me  conviendroit  mieux.  En  conséquence,  et  sans 
hésiter  un  instant,  je  résolus  de  déloger,  et  cela  dans  la 
journée. 

Cette  résolution  que  je  venois  de  prendre  étoit-elle 
bonne  en  elle-même?  J'en  étois  persuadé,  et  si  bien,  que 
de  suite  je  jetai  un  peu  pêle-mêle  dans  ma  valise  tout  ce 
qui  composoit  ma  garde-robe.  Elle  n'étoit  pas  aussi  riche 
ni  aussi  complète  que  celle  d'un  usurier  de  ma  connois- 
sance;  mais  bonne  et  propre.  Après  ce  travail,  je  sortis 
de  la  maison,  et,  passant  dans  différentes  rues  toujours 
la  tête  en  lair,  je  lisois  sur  plusieurs  portes  l'inscription 
en  grands  caractères  rouges  :  Chambres  garnies  à  louer. 
«  Voilà  qui  est  bien,  »  me  disois-je  en  entrant  dans  une  de  » 
ces  maisons,  qu'occupoit  une  ancienne  fruitière  qui,  avec 
affabilité,  me  fit  voir  plusieurs  chambres;  elles  étoient  les 
unes  et  les  autres  aussi  obscures,  aussi  sales,  que  misé- 
rablement meublées.  J'en  faisois  tant  soit  peu  la  critique, 
et  j'avois  tort,  caria  vieille,  rougie  de  colère,  auroit  grincé 
des  dents  si  elle  ne  les  avoit  pas  perdues  depuis  bien  du 
temps;  mais  cela  ne  Pempêchoit  pas  de  me  dire  assez 
clairement  :  «  Sachez,  monsieur,  qu'un  roi  de  Corse,  qui 
n'avoit  plus  de  royaume,  s'est  fort  bien  accommodé  pen- 
dant plus  de  huit  jours  d'une  de  mes  chambres,  et  vous 
qui  les  méprisez  toutes  ensemble,  qu'avez-vous  à  ré- 
pondre à  cela?  Rien  !  »  Je  haussai  les  épaules  et  sortis,  et, 
dans  la  même  rue,  j'entre  dans  une  maison  de  belle  ap- 
parence, dont  une  demoiselle  étoit  la  principale  loca- 
taire :  elle  me  reçut  très-gracieusement  en  me  montrant 
plusieurs  chambres  qui,  pour  le  moment,  n'étoient  pas 
habitées;  mais  j'y  vis  du  coin  de  l'œil  que  dans  plusieurs 


DE  JEAN-GEORGES  YVILLE.  89 

cabinets  à  portes  entr'ouvertes,  il  y  avoit  des  gaillards  à 
contenance  hardie  et  mines  effrontées;  ils  avoient  pour 
voisines  des  filles  aussi  sages  qu'innocentes;  car  elles 
chantoient  fort  agréablement  des  chansons  lubriques. 
Tout  cela  me  donnoit  des  idées,  peu  favorables  de  cette 
maison.  Je  désirois  en  être  dehors.  Un  petit  mensonge 
que  je  faisois  à  la  belle  hôtesse  me  tira  d'affaire  :  elle  le 
crut,  et  nous  nous  quittâmes  avec  politesse.  Au  sortir  de 
là,  j'entrois  dans  une  maison  dont  l'allée,  remplie  d'or- 
dures, me  choquoit  déjà  ;  mais,  par  pure  curiosité,  jepé- 
nétrois  plus  avant  où  j'y  voyois  une  grande  pièce  noircie 
de  fumée  et  salie  de  tous  côtés.  C'étoit  le  logement  d'une 
société  de  petits  ramoneurs  de  Savoie  dont  chaque  mem- 
bre avait  le  bonheur  de  dormir  sur  un  grabat  de  paille 
hachée,  à  deux  sols  de  loyer  par  nuit,  payé  d'avance.  Ah  ! 
que  je  décampai  bien  vite  de  cette  misérable  caverne!  En 
revanche,  on  me  fit  voir  dans  d'autres  maisons  de  beaux 
appartements,  mais  plutôt  destinés  à  loger  des  barons 
et  des  lords  qu'à  héberger  un  jeune  homme  qui  devoit 
étudier  son  art  avec  constance,  seroit-il  obligé  de  vivre 
de  la  manière  la  plus  mesquine. 

C'étoit  en  sortant  de  ces  diverses  maisons  que  ma 
bonne  humeur  me  quittoit.  «  Gomment,  me  disois-je,  je 
cours  déjà  toute  la  matinée,  je  monte,  je  descends  tant 
de  différents  escaliers,  et  avec  aussi  peu  de  succès  que  si 
j'étois  resté  assis  sur  une  des  bornes  de  la  rue!  ce  n'est- 
il  pas  désespérant?  Dois-je  perdre  courage?  Non  pas!  » 
Enfin,  je  marche  de  nouveau,  et  le  hasard  me  conduisoit 
dans  la  rue  de  l'Observance  L,  dont  bien  m'en  prit  :  car 
j'y  trouvois,  dans  une  bonne  maison  et  chez  d'honnêtes 

1  La  première  chambre  garnie  que  j'ai  occupée  à  Paris  étoit  dans  cette 
rue,  mais  dans  une  autre  maison. 

{Note  de  Wille.) 


<lf)  .M  ÉMOI  II  ES 

gens,  une  chambre  au  premier  qui  me  convient  si  bien, 
<jue  sur-le-champ  je  la  louai  en  donnant  le  denier  d'usage. 

Aussitôt  après  cette  trouvaille,  je  retourne  prompte- 
ment  auprès  de  mon  ancien  hôte  en  lui  disant  :  «  Je  ne 
vous  dois,  monsieur,  que  huit  jours  de  loyer;  mais  voici 
le  payement  d'un  mois  en  entier  que  je  vous  fais,  dont, 
d'après  la  loi,  vous  ne  pouvez  pas  m' empêcher  de  démé- 
nager dès  aujourd'hui.  Le  bonhomme  convint  que  c'é- 
toit  juste,  mais  qu'il  regrettoit  de  me  perdre.  Aussitôt 
que  cette  affaire  fut  terminée,  je  cherchois  au  coin  de  la 
rue  l'Hercule  moderne  qui  avoit  fait  preuve  de  la  force 
de  ses  épaules  au  déménagement  de  mon  amiSchmidt, 
et  qui  vint  avec  plaisir  me  servir  courageusement,  et  sur- 
le-champ  il  posa  sur  ses  crochets  et  ma  malle  et  mes  li- 
vres contenus  dans  un  sac,  et  mes  portefeuilles  liés  les  uns 
contre  les  autres,  et  les  jeta  ainsi  chargés  sur  son  dos 
avec  une  facilité  merveilleuse.  J'eus  également  un  bon 
Savoyard  que  je  chargeois  de  mes  cuivres  polis  bien  enve- 
loppés et  ficelés,  ainsi  que  du  tableau  que  M.  Rigaud 
m  avoit  confié.  Pour  ce  qui  concernoit  mes  instruments, 
mes  outils  et  menus  objets,  je  les  mettois  dans  mes  po- 
ches. Le  reste,  comme  estampes,  dessins  et  quelques 
paperasses  de  peu  d'importance,  je  m'en  chargeai  moi- 
môme.  On  se  mit  en  marche.  J'accompngnois,  comme  de 
raison,  ceux  qui  portoient  très  gaillardement  mes  pau- 
vres richesses,  et  bientôt  je  me  trouvai  dans  ma  nouvelle 
demeure,  où,  sans  vanité,  je  fus  installé  sans  bruit  et 
sans  acclamation,  c'est-a-dire  le  plus  tranquillement  du 
monde,  en  1  740. 

Mes  effets  ayant  été  jetés  pêle-mêle  sur  le  plancher  de 
ma  chambre,  c'étoit  donc  à  moi  qu'il  étoit  réservé  à  met- 
tre de  l'ordre  dans  ce  désordre.  D'abord  je  commençai 
par  vider  ma  malle  et  mes  poches  de  tout  ce  qu'elles  conte- 


DE  JEAN-GEORGES  WILLE.  91 

noient  ;  je  mis  également  la  main  sur  les  autres  objets,  et 
bientôt  le  tout  fut  convenablement  distribué  dans  des 
endroits  commodes  et  choisis  pour  cela.  De  cette  manière 
je  me  trouvois  au  large  et  je  pouvois  être  à  mon  aise 
dans  mes  occupations  ordinaires,  que  je  devois  reprendre 
le  lendemain. 

Après  ces  petits  arrangements,  j'étois  curieux  de  sa- 
voir qui  pouvoient  être  en  ce  moment  mes  voisins  habi- 
tants de  la  maison.  Et  pour  m'en  instruire  je  descendis 
auprès  de  mes  hôtes,  où,  par  hasard,  je  Irouvai  un  jeune 
homme  fort  affable  qui,  dans  la  conversation,  m'apprit 
qu'il  cherchoit  à  devenir  bon  littérateur  et  encore  meil- 
leur philosophe  s'il  étoit  possible;  il  ajoutoit  qu'il  seroit 
bien  aise  de  faire  connoissance  avec  moi,  d'autant  plus 
qu'il  estimoit  les  artistes  et  aimoit  les  arts,  qu'il  pensoit 
que  nous  étions  du  même  âge,  et  de  plus  qu'il  savoit 
déjà  que  nous  étions  voisins.  Je  lui  donnai  la  main,  et 
en  ce  moment  nous  étions  amis.  Ce  jeune  homme  étoit 
M.  Diderot1,  devenu  célèbre  par  la  suite;  il  occupoit 
l'entre-sol  au-dessous  de  moi,  y  possédoit  une  jolie  bi- 
bliothèque, et  me  prêloit  avec  plaisir  des  livres  qui 
pouvoient  m'en  faire. 

Enfin,  après  avoir  quitté  la  compagnie,  et  quoique  la 
journée  fût  avancée,  je  ne  sortis  pas  moins  pour  visiter 
encore,  avant  la  nuit,  quelques-uns  de  mes  amis;  car  j'a- 
vois  pour  manie  de  ne  jamais  remettre  au  lendemain  ce 
que  je  pouvois  faire  sur  l'heure.  En  conséquence,  je  me 
rendis  d'abord  et  promptement  chez  mon  ami  Schmidt, 
auquel  j'annonçois  que  j'avois  changé  de  domicile,  dont 
il  me  fit  des  compliments;  ensuite  j'allois  chez  Preisler 

1  Diderot  dit,  dans  son  Salon  de  1765  :  «  Moi  qui  ai  vécu  dans  le  même 
grenier  avec  Preisler,  Wille.  »  (OEnvres  de  Denis  Diderot.  Belin,  J  81 8  ; 
t.  IV,  p.  71.) 


<J2  MÉMOIRES 

et  Sauter,  pour  leur  dire  qu'actuellement  je  me  trouvois 
logé  rue  de  l'Observance,  dont  ils  ne  furent  que  peu 
étonnés  en  pensant  sans  doute  que  ce  n'étoit  qu'un  effet 
de  mon  instabilité  ordinaire;  cependant  ils  m'avouèrent 
qu'eux  aussi  ils  étoient  résolus  de  quitter  M.  Cars,  sans 
cependant  se  brouiller  avec  lui,  de  se  loger,  à  mon  exem- 
ple, en  chambre  garnie;  que  le  plus  difficile  seroit  peut- 
être  d'en  trouver  une  de  convenable  pour  eux  deux.  Cet 
aveu  me  parut  sincère,  aussi  leur  disois-je  qu'il  y  avoit 
une  chambre  à  côté  de  la  mienne  qui ,  en  ce  moment, 
n'étoit  pas  occupée,  et  que  je  croyois  qu'ils  feroient  fort 
bien  de  l'inspecter  le  plus  tôt  possible.  Ce  renseigne- 
ment leur  fit  plaisir;  elle  lendemain  ils  vinrent,  et  exa- 
minèrent la  chambre;  elle  leur  convint,  firent  le  marché 
avec  l'hôtesse,  et  huit  jours  après  ils  étoient  déjà  mes 
voisins.  J'en  étois  charmé,  car  c  étoient  des  jeunes  gens 
de  bonne  humeur,  sages,  honnêtes  et  studieux  ;  de  plus 
ils  étoient  exactement  de  mon  âge. 

La  même  soirée  de  1  emménagement  de  mes  amis, 
chose  importante  à  l'histoire  de  ma  vie,  nous  soupâmes 
ensemble.  Je  ne  ferai  pas  le  détail  du  nombre  des  plats 
et  des  mets  qui  couvrirent  notre  table,  ni  des  espèces  de 
vins  qui  y  furent  consommés,  quoique  très-facile  à  faire. 
Je  dirai  seulement  que  notre  souper  étoit  simple  et  si 
frugal,  qu'il  nous  garantissoit,  en  dormant,  de  ces  rêves 
sinistres  et  effroyables  qui  doivent  être  les  tourments  de 
ces  Lucullus  modernes,  gloutons  et  insatiables,  quoi- 
qu'ils soient  couchés  sur  des  lits  de  duvet.  La  vérité  est 
que  nous  fûmes  sobres,  contents  et  de  bonne  humeur  à 
ce  premier  souper  de  société.  Il  fut  même  résolu  que 
nous  prendrions,  soit  en  dînant,  soit  en  soupant,  nos  re- 
pas constamment  ensemble  et  à  la  même  table. 

Le  lendemain,  en  songeant  à  notre  association,  je  pen- 


DE  JEAN-GEORGES  WILLE.  93 

sois  que  toute  société,  grande  ou  petite,  avoit  ou  devoit 
avoir  des  lois  fondées  sur  la  justice,  et,  pour  être  respec- 
tées et  observées,  consenties  par  tous  les  membres  de  la 
société.  Ce  peu  de  réflexions,  je  les  communiquois  âmes 
amis,  en  ajoutant  que  quelque  peu"  de  lois  faites  pour 
nous  et  par  nous  en  société  seroient  peut-être  les  vrais 
moyens,  non-seulement  à  conserver  la  paix  entre  nous, 
mais  aussi  à  fortifier  nos  égards  réciproques.  Us  applau- 
dirent à  mes  idées,  et  me  chargèrent  de  rédiger  les  arti- 
cles d'une  telle  loi,  mais  le  plus  simplement  et  le  plus 
clairement  possible,  en  se  réservant,  cependant,  le  droit 
de  les  examiner  et  d'en  faire  des  observations  s'il  étoit 
nécessaire.  Cela  étoit  juste.  x\près  une  telle  proposition, 
je  me  mis  à  l'ouvrage,  et  peu  après  je  mon  trois  à  mes 
amis  les  articles  suivants  que  j'avois  composés  : 

Article  1er.  Nous  mangerons  à  la  même  table.  Aucun 
de  nous  ne  doit  murmurer  si  telle  ou  telle  denrée  néces- 
saire à  la  vie  n'y  seroil  en  abondance,  ou  même  y  man- 
queroit  absolument:  par  exemple,  quoique  peu  vraisem- 
blable qu'il  n'y  eût  pas  de  pain,  faudroit-il  faire  du  bruit 
pour  cela?  Non;  les  gâteaux  feuilletés,  les  biscuits  du 
palais  et  les  meringues  à  la  crème  le  remplaceront  aisé- 
ment. De  même,  on  ne  doit  pas  être  inquiet  si  les  vian- 
des de  boucherie  sont  rares  telles  peuvent  être  suppléées 
par  des  dindes  aux  truffes,  des  jambons  de  Mayence,  des 
chapons  du  Mans,  des  hures  de  sanglier,  ou,  selon  la 
saison,  par  des  perdrix  rouges.  Si  les  sardines  de  Mar- 
seille, les  harengs  secs  de  Hollande,  les  merluches  des 
îles  de  Miquelons  ne  sont  pas  encore  venus,  on  se  jelteroit 
sur  les  brochets,  les  truites,  les  carpes  du  Rhin  et  les  an- 
guilles de  la  Seine,  en  ajoutant  les  excellentes  huîtres  de 
Cancale  ou  les  vertes  d'Angleterre.  Après  avoir  mangé  tant 
dé  belles  et  bonnes  choses,  il  ('oit  être  question  des  vins , 


94  MÉMOIRES 

el  quoique  nous  ne  soyons  pas  de  grands  buveurs  et  que 
les  vins  de  Suresne,  de  Brétigny  et  des  environs  de  Vilry 
dévoient  nous  suflîre;  mais  avec  de  bons  mets  il  faut 
aussi  de  bons  vins  tels  que  du  cap  de  Bonne-Espérance, 
de  Malaga,  de  Chypre,  de  Madère  et  du  Clos-Vougeot  de 
Bourgogne.  Avec  tout  cela  le  dessert  ne  doit  jamais  man- 
quer; mais,  supposé  qu'il  n'y  eût  ni  noisettes,  ni  nèfles, 
ni  poires  de  martin-sec  et  autres  fruits  du  pays  ,  dans  ce 
cas,  nous  mangerions,  selon  moi,  et  volontiers,  des  ana- 
nas, des  olives  de  Provence,  des  figues  sèches  d'Italie, 
des  oranges  de  Malteet  des  datlesdu  Levant.  Et  si,  pour 
faire  une  digestion  parfaite,  le  fromage  carré  de  Ma- 
rolles  seroit  introuvable,  ceux  de  Parmesan  et  de  Roque- 
fort seroient  mis  à  sa  place.  Ce  café  moka  ne  sera  pas 
oublié,  il  servira  au  lieu  de  thés  pris  très-complétement. 
J'avoue  cependant,  et  bien  sincèrement,  que,  n'ayant 
jamais  été  ni  maître  d'hôtel,  ni  chef  de  cuisine,  que  j'en 
ai  fait  une  faule  en  me  taisant  sur  les  salades;  mais, 
comme  de  telles  crudités  agréables  accompagnent  ordi- 
nairement la  rôtisserie  que  l'usage  et  le  goût  leur  ont 
assignés,  leur  rang  à  la  table  ne  pouvoit  leur  être  con- 
testé avec  justice.  J'ajoute  à  cet  article,  qui  n'est  déjà  pas 
mince,  que  le  sang  de  nous  autres  jeunes  gens  étant 
assez  enflammé,  tant  par  un  travail  assidu  que  par  les 
délices  d'une  table  peut-être  bien  fournie,  qu'il  seroit 
dangereux  d'ouvrir  la  porte  à  toutes  espèces  de  liqueurs. 
Voici  le  pourquoi  :  la  Société  doit  se  méfier,  selon  moi, 
du  bruit  de  ces  trompettes  qui  publient  sans  aucune 
honte  que  telles  liqueurs  sont  non-seulement  délicieuses 
au  goût,  mais  supérieurement  efficaces  contre  les  maux 
infinis  qui  affligent  si  cruellement  les  pauvres  ivrognes 
goutteux,  les  gloutons  immodérés,  les  libertins  incorri- 
gibles; queux,  comme  toute  espèce  de  débauchés  en  gé- 


DE  JEAN  -GEORGES  WILLE.  95 

néral ,  savent  se  servir  de  ces  liqueurs  merveilleuses 
dont  les  vertus  sont  connues  depuis  plus  d'une  centaine 
d'années,  et  que  par  leur  usage  ils  se  guériront  eux-mê- 
mes, et  en  si  peu  de  jours,  et  sans  se  déranger  de  leurs 
affaires,  qu'ils  en  seront  fort  étonnés.  Pour  moi,  je  crois 
qu'heureusement  de  telles  liqueurs,  soit  par  leur  goût 
flatteur,  soit  par  leurs  utilités  merveilleusement  vantées, 
n'auront  jamais  d'accès  auprès  de  notre  Société.  Grâce 
au  ciel,  notre  bien-être  n'en  a  que  faire! 

Article  2.  Chacun  de  nous,  et  à  son  tour,  fera  pen- 
dant une  semaine  la  dépense  pour  nous  tous,  et,  si  par 
hasard  l'argent  manquoit  à  celui  qui  seroit  en  charge  et 
qu'il  crieroit  misère,  il  ne  doit  pas  être  écouté;  on  lui 
donneroit  seulement,  par  humanité,  le  conseil  de  mettre 
en  gage  soit  son  chapeau  bordé,  soit  sa  veste  galonnée, 
et  se  procurer,  par  ce  moyen,  assez  d'argent  pour  finir 
la  semaine  très-glorieusement.  Le  samedi  venu,  il  pré- 
sentera par  écrit  les  articles  de  sa  dépende  en  général, 
dont  chacun  lui  remboursera  sa  part  comme  de  raison. 

Article  3.  Le  semainier  sera  également  obligé,  si 
quelqu'un  frappe  à  notre  porte  commune,  de  l'ouvrir, 
de  répondre  à  sa  demande  si  elle  concerne  la  Société , 
ou,  s'il  désire  parler  en  particulier  à  quelqu'un  de  nous, 
soit  pour  che  l'argent  qui  lui  seroit  dû  ou  d'objets  qu'il  lui 
auroit  fournis  à  crédit,  ou  autres  choses  aussi  secrètes, 
il  doit  l'introduire  sans  délai,  et,  après  une  telle  entrevue 
terminée,  il  doit  le  reconduire  très-poliment  et  fermer 
la  porte  après  lui.  De  cette  manière  deux  de  la  Société 
resteront,  sauf  interruption  non  prévue ,  toujours  tran- 
quillement à  leurs  occupations  ordinaires. 

Article  4.  Il  sera  permis  au  semainier  d'inviter  une 
fois,  pendant  sa  charge  et  à  sa  fantaisie,  un  ami  connu 
à  souper  avec  nous. 


96  MÉMOIRES 

Article  5.  La  Société  ne  donnera  jamais,  pendant  les 
jours  de  travail,  à  dîner  à  qui  que  ce  soit.  Les  jeunes  ar- 
tistes doivent  constamment  s'occuper  et  ne  pas  perdre 
leur  temps  et  leur  santé  à  table.  La  récréation  est  bonne, 
même  nécessaire,  mais  en  temps  et  lieu  choisis,  et  nulle- 
ment à  la  commodité  des  fainéants  et  autres  désœuvrés 
qui  ne  connoissent  pas  la  valeur  des  moments  ou  ne  se 
soucient  pas  de  les  employer  utilement  comme  nous 
sommes  résolus,  à  ce  que  je  crois,  de  faire  sans  cesse. 

Article  6.  Si  quelqu'un  de  nous  casse  un  meuble  que 
nous  aurions  acquis  en  commun  pour  notre  ménage,  il 
le  remplacera;  s'il  lui  appartient  en  propre,  il  verra  ce 
qu'il  auroit  à  faire. 

Article  7.  Le  soir,  après  le  retour  de  l'Académie  et 
ensuite  d'un  souper  quelconque,  qui  d'ordinaire  ne  sur- 
charge jamais  nos  estomacs,  l'un  de  nous  lira  volontai- 
rement et  à  haute  voix  les  gazettes  du  jour,  toujours 
écrites  par  des  savants  aussi  politiques,  aussi  clairvoyants 
que  vrais  dans  les  récits  qu'ils  nous  donnent  si  généreu- 
sement pour  peu  d'argent.  Par  cette  lecture  nous  sau- 
rons nettement  ce  qui  se  passe  hors  de  la  rue  de  l'Obser- 
vance, sur  tout  ce  qui  se  traite  dans  les  cabineîs  des 
souverains  de  l'Europe,  dont  les  secrels  sont  toujours 
merveilleusement  mis  au  grand  jour  et  si  joliment  déve- 
loppés, que  cela  réveillera  notre  amour  pour  la  politique 
et  les  beaux-arts,  presque  profondément  endormi  dans 
l'ombre  de  nos  gîtes  rembrunis  et  toujours  mal  balayés. 

Je  pourrois  composer  et  soumeltre  à  vos  révisions  un 
huitième  article  concernant  nos  santés;  mais,  comme 
nous  nous  porlons  bien,  il  ne  me  paroît  pas  nécessaire. 
Je  dirai  seulement,  et  pour  en  dire  quelque  chose,  que 
si  l'un  ou  l'autre  de  vous  deviendroit  par  hasard  incom- 
modé, il  seroit  cordialement  assisté  et  soigné  par  ceux 


DE  JEAN-GEORGES  WILLE.  97 

de  nous  qui  se  portent  bien.  Qu'aucun  guérisseur  de 
profession  ne  seroit  appelé  auprès  de  lui.  Les  remèdes 
fort  simples  que  nos  grand'mères,  d'heureuse  mémoire, 
nous  ont  si  bêtement  enseignés  lui  seront  administrés 
jusqu'à  sa  parfaite  guérison.  Je  me  permets  d'ajouter  et 
d'observer  que,  l'ayant  appris  de  gens  instruits,  que  de 
tels  remèdes  de  bonnes  femmes,  reconnus  efficaces,  ne 
laissent  pas  d'être  hautement  décriés  par  des  gens  de 
l'art,  ou  se  disant  tels,  comme  n'étant  que  des  palliatifs 
misérables;  qu'eux  seuls,  au  contraire,  remplis  de  scien- 
ces suffisantes  pour  faire  des  réformes  dans  l'art  de  gué- 
rir, avoient  trouvé  juste  de  mépriser  les  remèdes  des 
bonnes  femmes,  comme  aussi  les  préceptes  des  Hippo- 
crate,  des  Gallien,  des  Boerhave  et  autres,  comme  n'étant 
que  des  radotages  usés  de  nos  jours,  en  leur  opposant  des 
raisonnements  lumineux  et  plus  solides,  accompagnés  de 
découvertes  nouvelles  par  d'étonnants  procédés  chimi- 
ques, souvent  répétés,  et  enfin  obtenus  par  des  travaux 
pénibles,  des  observations  profondes,  des  dépenses  in- 
croyables et  même  au  détriment  de  leur  santé;  et  cepen- 
dant le  tout  par  amour  du  public  et  le  soulagement  de 
l'humanité  souffrante. 

Ayant,  après  ce  dernier  rapport,  qui  n'étoit  guère  de 
mon  sujet,  présenté  les  articles  que  j'avois  composés 
à  la  hâte  et  avec  peu  de  réflexion  à  mes  associés,  qui, 
en  les  considérant,  ne  me  parurent  pas,  d'après  leurs 
mines  goguenardes,  fort  enthousiasmés  de  ma  besogne; 
aussi,  et  je  m'en  doutois  bien,  commencèrent-ils  par 
faire  les  capables  en  critiquant  le  sens  et  le  but  des 
articles  sans  réserve.  «Voici,  s'écrièrent-ils,  l'article 
qui  concerne  notre  table;  n'est-il  pas  singulièrement  mé- 
langé? il  est  trop  long  et  presque  inutile.  N'est-ce  pas 
se  moquer  de  nous  que  de  nous  proposer  de  la  couvrir, 
i.  7 


98  MÉMOIRES 

selon  la  saison,  des  mets  les  plus  rares  et  des  vins  les 
plus  précieux  et  les  plus  chers,  comme  si  nous  étions 
des  richards  de  naissance  et  des  gourmands  de  profession? 
Hélas!  dirent-ils  en  maniant  la  suite  des  articles,  en  voilà 
de  trop  courts,  là  de  mal  digérés,  plus  mal  présentés  et  à 
peu  près  dignes  d'être  rayés.  »  ce  Courage!  disois-jeen  moi- 
même;  mevoilà  jolimentpayé  de  mon  travail!»  Cependant 
mes  chers  amis  eurent  la  complaisance  d'ajouter  qu'il  y 
avoit  des  articles  qui  ne  seroient  pas  mauvais  s'ils 
étoient  réduits  ou  châtiés;  mais  enfin  ils  s'aperçurent  que 
je  n'étois  pas  fort  édifié  de  leur  critique,  quoique  en 
partie  je  le  méritois,  et,  pour  m'adoucir,  sans  doute, 
ils  proposèrent  et  soutenoient  qu'il  falloit  absolument 
laisser  cette  affaire  en  suspens,  ajoutant  que  l'usage  et 
Fessay  nous  feroient  connoître  ce  qu'il  seroit  utile  de 
conserver  ou  de  changer  aux  dits  articles.  Cette  propo- 
sition fut  agréée  de  part  et  d'autre;  cependant  cette  pe- 
tite tracasserie  n'eut  point  de  suite.  Tout  devint  tranquille 
dans  notre  ménage.  Les  règlements  que  j'avois  proposés 
ne  furent  pas  mal  observés,  et  les  plaisanteries  que  je 
m'etois  permis  de  fourrer  dans  quelques  articles  ne  servi- 
rent qu'à  en  faire  d'autres  selon  l'occasion;  au  reste,  cha- 
cun commençoit  à  s'occuper  de  ses  propres  affaires. 

Pour  ce  qui  me  regardoit,  je  m'estimois  heureux;  j'é- 
tois  jeune,  d'une  santé  parfaite,  actif  et  rempli  du  dé- 
sir de  me  rendre  habile  dans  mon  art.  Je  travaillois 
tantôt  pour  Odieuvre,  qui  payoit  peu,  mais  payoit;  tantôt 
je  m'occupois  à  finir  le  portrait  du  duc  deBellisle,  dont, 
par  de  bonnes  raisons,  la  réussite  m'imporloit  beaucoup 
et  me  tenoit  au  cœur.  Mais  bientôt  une  interruption  sur- 
vint. M.  Daullé  l,  graveur  de  ma  connoissance,  me 

'  Jean  Daullé,  né  a  Abbeville  en  1711,  mort  à  Paris  en  17G5,  fut  reçu 
membre  de  l'Académie  de  peinture  en  1742. 


DE  JEAN-GEORGES  WILLE.  99 

vient  voir,  me  priant  de  lui  être  secourable  en  l'aidant 
dans  la  gravure  des  portraits  du  prétendant  et  du  duc 
d'York  \  son  frère,  dont  il  avoit  fait  l'entreprise,  allé- 
guant qu'il  étoit  surchargé  d'autres  ouvrages.  Je  consen- 
tis volontiers  à  sa  demande,  plutôt  pour  saisir  l'occasion 
de  m'exercer  qu'à  gagner  de  l'argent,  quoique  je  sentisse 
parfaitement  l'utilité  et  la  valeur  de  ce  métal,  surtout 
quand  je  n'en  possédois  pas.  M.  Daullé,  lorsqu'il  étoit 
assuré  de  ma  bonne  volonté  à  son  égard ,  m'envoya  les 
tableaux  des  deux  princes,  d'après  lesquels  je  travaillois 
avec  tant  d'activité,  que,  dans  un  laps  de  temps  peu  con- 
sidérable, tout  ce  qui  me  concernoit  étoit  terminé.  Mais 
cette  gravure  n'étoit  ni  belle,  ni  bonne,  selon  moi,  cen'é- 
toit  que  la  besogne  d'un  jeune  homme  qui  savoit  se  ju- 
ger lui-même,  mais  qui  espéroit  mieux  faire  par  la  suite. 
Je  dois  observer  ici  que  M.  Daullé  s'étoit  réservé  la  gra- 
vure des  têtes  de  ces  princes;  et,  les  ayant  finies,  il  mit 
son  nom  sur  des  planches  ainsi  fagotées,  et  dont  je  pou- 
voir être  jaloux.  M.  Daullé  m'avoit  payé,  j'en  étois  con- 
tent; il  le  fut  également  par  les  princes  (j'en  étois  content, 
il  le  fut  également);  il  devoit  l'être  à  plus  fortes  raisons. 

Après  cette  affaire,  aussitôt  oubliée  que  terminée,  je 
reprends  mes  propres  travaux,  mais  je  fus  encore  une 
fois  dérangé.  M.  Daullé  revint  de  nouveau,  me  propo- 
sant un  autre  ouvrage,  que  je  refusai  honnêtement  d'en- 
treprendre; mais,  après  quelques  contestations  et  des 
paroles  gracieuses  et  flatteuses  qu'il  me  prodiguoit,  je 
consentis  enfin  de  le  seconder.  11  étoit  question  du  por- 
trait de  M.  Maupertuis2,  que  M.  Daullé  s'étoit  engagé 

1  Ces  deux  portraits  in-fol.  ne  paraissent  pas  avoir  été  terminés,  car  les 
épreuves  que  nous  en  avons  rencontrées  sont  toujours  avant  la  lettre. 

2  Ce  portrait  a  été  terminé  par  Daullé  en  1751.  Il  est  gravé  d"après  une 
peinture  de  R.  Tournière. 


100  MÉMOIRES 

de  graver.  Ce  savant,  de  retour  de  son  voyage  du  pôie 
arctique,  où  i\  avoit  été  occupé  à  mesurer  la  terre  s'étoit 
fait  peindre  habillé  et  complètement  vêtu  de  peaux  d'ani- 
maux selon  le  costume  et  la  nécessité  des  très-misérables 
Lapons,  habitants  de  ces  régions  aussi  froides  que  reculées 
de  notre  globe.  Ce  tableau  me  fut  remis  et  me  servit  à 
graver  les  parties  pour  lesquelles  je  m'étois  engagé,  et 
dont  M.  Daullé  me  parut  aussi  content  que  je  l'élois 
peu. 

Tant  d'occupations  ne  m'empêchoient  pas  de  sortir 
quelquefois  de  la  maison,  soit  pour  rendre  mes  devoirs 
à  des  personnes  respectables  qui  avoient  de  l'amitié  pour 
moi,  soit  pour  visiter  des  amis  que  j'estimois  et  qui 
m'estimèrent  de  même.  Dans  une  telle  intention  je  sortis 
un  jour,  et  par  le  plus  grand  des  hasards  je  me  trouve 
exactement  nez  à  nez  avec  le  très-honoré  usurier  qui  m'a- 
voit  prêté  quelque  peu  d'argent  sur  des  médailles;  il 
s'arrête,  me  regarde,  et,  sans  aucune  salutation,  me  dit 
d'une  voix  aigrement  dure:  «  Vous  voilà  donc,  monsieur! 
ce  n'est-il  pas  bien  vilain  à  vous  de  m'avoir  oublié?  Avez- 
vous  mis  le  pied  chez  moi  depuis  que  j'eus  la  générosité 
de  vous  avancer  une  jolie  somme?  Non,  vous  n'avez  même 
pas  daigné  me  payer  les  intérêts  convenus  entre  nous, 
ni  songé  à  retirer  le  nantissement  que  j'ai  entre  les 
mains.»  Après  ces  reproches,  il  soupiroitet  s'écrioit  d'une 
manière  lamentable  :  «  Hélas!  quelle  sottise  que  de  prê- 
ter de  l'argent  à  déjeunes  étourdis,  quelle  sottise,  hélas!  » 
Cette  exclamation  judaïque  me  choquoit  si  sensiblement, 
que,  sans  m'effrayer,  je  dis  assez  brusquement  à  ce  mon- 
sieur :«  Eccoutez  ;  votre  désolation  vis-à-vis  de  moi  est 
très-superflue,  car  je  me  sens  généreux  à  votre  égard; 
écoutez  encore  :  restez  le  possesseur  absolu  et  même 
sans  honte  de  mes  médailles,  d'autant  plus  que  j'en  pos- 


DE  JEAN-GEORGES  WILLE.  101 

sède  en  ce  moment  et  des  plus  riches  et  des  plus  belles.  » 
Et  sur-le-champ  je  lui  tournois  le  dos.  Après  cela  il  pa- 
rut que  mon  usurier  avoit  fait  des  réflexions  en  se  di- 
sant :  «  Encore  de  bonnes  médailles  entre  les  mains  de  ce 
jeune  homme,  espérons  que  tôt  ou  tard  elles  seront  dans 
les  nôtres.  Voyons,  flattons-le;  il  me  paroît  sans  expé- 
rience et  sans  souci;  soyons  effronté,  mais  sage  à  notre 
manière!  »  Effectivement,  il  courut  après  moi,  me  tirant 
avec  une  timidité  apparente  par  la  manche  en  me  disant 
d'unevoix  doucereuse  et  basse  :  «Eh!  mon  cher  monsieur, 
ne  vous  fâchez  donc  pas  contre  moi;  nous  ne  nous  som- 
mes certainement  pas  bien  entendus;  expliquons-nous; 
soyons  en  garde  contre  la  promptitude  et  Terreur  de  l'es- 
prit; adoptons  plutôt  les  sentiments  tranquillement  ré- 
fléchis d'un  cœur  véritablement  juste  et  bon.  Oublions 
le  passé,  comme  il  convient  à  des  hommes  bien  nés,  rem- 
plis d'honneur  et  d'humanité,  dont  la  satisfaction  n'est 
complète  que  lorsqu'ils  trouvent  l'occasion  de  secourir 
leurs  semblables  dans  des  nécessités  urgentes  ou  déses- 
pérées; car,  monsieur,  continua-t-il,  si  par  la  suite  vous 
avez  besoin  de  mon  assistance,  ne  vous  gênez  pas,  je 
vous  en  supplie,  car  je  suis  bon,  juste  et  accommodant, 
daignez  vous  en  souvenir.  »  Le  verbiage  de  cet  homme  me 
parut  rempli  de  malice  et  de  fausseté;  les  reproches  qu'il 
m'avoit  adressés,  les  éloges  qu'il  se  donnoit,  les  offres 
qu'il  me  faisoit,  tout  cela,  en  un  mot,  m'indisposoit  si 
bien  contrelui,  que  je  lui  disois  d'un  air  riant  et  moqueur: 
«  Puisque  vous  êtes  si  serviable,  allez  donc,  mon  maître, 
chez  un  juif  très-bien  circoncis,  nommé  Habacue  Isas- 
char,  ancien  delà  synagogue  d'Avignon,  d'où  il  a  décampé 
comme  n'y  ayant   fait  qu'une  certaine  banqueroute 
frauduleuse  avec  quelques  autres  méfaits  de  peu  d'impor- 
tance, et  qui,  selon  la  voix  publique,  se  trouve  actuelle- 


102  MÉMOIRES 

ment  ici  pour  y  faire  des  emprunts  considérables,  basés 
sur  sa  bonne  foi  si  connue  dans  le  commerce,  afin  de 
se  mettre  en  état  de  faire  un  négoce  des  plus  solides  en 
payant  exactement  tous  ses  créanciers  de  leurs  capitaux 
exigibles,  comme  aussi  les  intérêts  échus  sans  aucun  re- 
tard, y  compris  les  lettres  de  change  dûment  endossées 
par  des  banquiers  ou  négociants  connus  et  solides.  Allez 
donc  voir  ce  bon  juif,  vous  dis-je;  prétez-lui  une  forfe 
somme,  il  vous  promettra  (étant  pressé  d'aller  plus  loin) 
certainement  les  trente  pour  cent  par  mois  que  vous 
prenez  ordinairement,  et  pas  plus,  et  cela  sera  fort  hon- 
nête de  part  et  d'autre,  et,  si  vous  vous  arrangez  sur  ce 
pied  avec  ce  bon  emprunteur,  je  vous  en  ferai  mes  com- 
pliments, ça  sera  même  la  seule  chose  que  je  pourrai 
faire  pour  conserver  votre  chère  amitié  et  votre  belle 
connoissance.  »  D'après  ce  conseil  ce  brave  homme  branla 
la  tête,  serra  les  fesses  et  décampa,  de  crainte  queparson 
imprudence  et  par  mon  discours,  hautement  prononcé 
en  pleine  rue,  il  ne  fût  signalé  comme  peste  publique. 

C'étoit  ainsi  que  se  terminoit  ma  discussion,  aussi  en- 
nuyeuse que  ridicule,  avec  un  juif  nullement  circoncis 
selon  la  loi  de  Moïse,  mais  en  risque  de  l'être  tôt  ou  tard, 
aux  dépens  de  ses  oreilles,  d'une  manière  arbitraire,  par 
quelqu'une  de  ses  dupes. 

Aussitôt  que  j'étois  rentré  au  logis,  je  contai  à  mes 
amis,  avides  de  nouvelles,  que  j'avois  eu  une  rencontre 
bien  singulière,  suivie  d'une  discussion  assez  plaisante 
avec  un  individu  tant  soit  peu  de  ma  connoissance  et 
qui,  dans  ses  promenades,  nes'occupoit  spécialement  que 
d'offrir  de  l'argent  à  ceux  qu'il  rencontroit  et  qu'il  soup- 
çonnoit  en  être  dépourvus;  à  condition  cependant,  car  il 
falloit  tout  dire,  d'un  certain  intérêt  consenti  de  part  et 
d'autre,  et  même,  comme  de  raison,  des  sûretés  suffi- 


DR  JEAN-GEORGES  WILLE.  105 

santés  et  palpables,  déposées  avec  confiance  en  Ire  ses 
mains  aussi  pures  que  secourables. 

Que  ce  digne  homme,  malgré  de  telles  conditions,  un 
peu  rudes,  éloit  souvent  en  tel  jour,  ou  en  telle  époque, 
tout  en  nage  à  force  d'ouvrir  et  de  fermer  son  coffre-fort, 
qui,  sans  beaucoup  d'intervalle,  se  trouvoit  souvent  as- 
siégé, par  différents  détachements  d'affamés  d'argent. 
Tels  étoient,  par  exemple,  de  jeunes  étourdis,  lâchés 
trop  tôt  dans  le  grand  inonde,  des  débauchés  caducs, 
des  prodigues  inconsidérés,  des  joueurs  malheureux  et 
au  désespoir,  des  vauriens  obérés  et  sans  ressource;  bref, 
des  garnements  sans  mœurs,  sans  souci  et  sans  honte; 
mais  également  des  gens  honnêtes  et  vertueux,  ruinés 
par  des  malheurs  imprévus  et  nullement  mérités.  Cepen- 
dant, et  après  tout,  il  étoit  étonnant  que  la  plupart  de 
ces  emprunteurs  s'estimoient  heureux  de  la  connoissance 
de  cet  usurier,  qui,  dans  son  âme  perfide,  se  moquoit  de 
vous  et  vivoit,  grâce  à  ses  rapines,  en  se  cachant  de 
la  justice,  très-gracieusement  dans  sa  caverne  téné- 
breuse au  fond  d'une  cour  prolongée  et  remplie  d'im- 
mondices. 

Mes  amis,  m'ayant  écoulé  fort  attentivement,  ne  purent 
s'empêcher  de  rire  en  me  faisant  sentir  que  mon  récit, 
quoique  sérieusement  débité,  ne  pouvoit  être  qu'une 
plaisanterie  de  mon  invention  et  nullement  vraisem- 
blable. «  Comment  seroit-il  croyable,  me  dirent-ils,  qu'un 
commerce  aussi  scandaleux,  aussi  immoral  qu'illicite, 
seroit  souffert  dans  une  ville  comme  celle-ci,  où  la 
police  est  aussi  clairvoyante  qu'exacte  à  s'opposer  à 
toute  espèce  de  désordres  et  d'actes  nuisibles  à  la  tran- 
quillité des  citoyens?  »  Mais,  quand  je  les  assurois  que, 
malheureusement  pour  moi,  j'avois  aussi  été  obligé  de 
passer  par  les  mains  étrillantes  de  l'usurier  en  question, 


104  MÉMOIRES 
ils  changèrent  de  ton  en  me  demandant  dans  quelle 
classe  des  emprunteurs  que  j'avois  désignés  je  m'étois 
rangé  moi-même.  Cette  demande  malicieuse  me  cho- 
quoit  sensiblement;  aussi,  d'une  manière  ferme  et  sans 
détour,  je  leur  disois  :  «  Vous  faites  semblant  de  ne  pas  me 
connoître,  mais  je  le  pardonne!»  Là-dessus,  ils  se  regar- 
doient  réciproquement  sans  dire  mot.  «Tant  mieux!  di- 
sois-je  en  moi-même,  tout  doit  avoir  son  terme,  et  voilà 
celui  de  cette  histoire.  » 

Après  ce  parlement  sans  intérêt,  et  quoique  je  vivois 
dans  une  intelligence  parfaite  avec  mes  deux  amis,  que 
j'aimois  et  qui  m'aimoient  de  même,  je  commençois  à 
n'êlre  plus  content  de  la  chambre  que  j'occupois:  car 
en  ce  temps  mon  caractère  étoit  inconstant  en  tout,  Je 
changement  seul  me  plaisoit.  Je  sortis  donc  un  jour 
exprès  pour  me  procurer  un  autre  logement,  et  je  letrou- 
vois  chez  un  tapissier  nommé  Loret,  rue  de  la  Harpe. 
Cet  honnête  homme,  très-sourd,  mais  nullement  muet, 
me  fit  voir  une  chambre  au  troisième  de. sa  maison  qui 
me  convint  si  bien,  que  l'affaire  entre  nous  fut  bientôt 
terminée,  et  de  suite  je  retournai  à  mon  ancienne  habi- 
tation avertir  mon  hôtesse  et  mes  deux  amis  que  j'allois 
décamper.  Tous  furent  fort  étonnés;  mais  il  n'y  avoit 
nulle  opposition  à  faire;  ma  petite  monarchie  étoit  promp- 
tement  sur  le  dos  d'un  crocheteur,  et  en  moins  de  rien 
jeme  trouvoisdansma  nouvelle  domination.  Vers  le  soir 
de  cette  journée,  mes  amis  Preisler  et  Sauter  me  vinrent 
voir,  ils  me  firent  des  compliments  de  m'être  logé  aussi 
joliment  qu'en  bon  air,  en  me  demandant,  au  surplus, 
s'il  n'y  avoit  pas  dans  cette  maison  encore  quelques  cham- 
bres qui  pussentleur  convenir;  mais,  comme  il  n'y  en  avoit 
point,  je  leur  indiquai  la  maison  occupée  par  un  auber- 
giste, à  côté  de  celle  de  mon  hôte,  où  il  y  avoit  des  cham- 


DE  JEAN-GEORGES  WILLE.  105 

bres  garnies.  Ils  y  allèrent  de  suite,  et  louèrent  une 
chambre  au  premier  étage,  qu'ils  occupèrent  au  bout  de 
quelques  jours.  De  sorte  que  mes  anciens  amis  devin- 
rent de  nouveau  mes  chers  voisins. 

Alors,  étant  logé  à  ma  fantaisie,  je  commençai  à  étu- 
dier et  à  travailler  très-sérieusement.  Je  me  mis  à  graver 
(grandeur  des  portraits  d'Odieuvre)  le  portrait  du  philo- 
sophe Wolf  \  professeur  à  Marbourg.  Odieuvre  le  vit 
fini  et  m'acheta  la  planche  vingt-quatre  livres.  Et  de  suite 
je  gravai  de  la  même  grandeur  celui  de  Frédéric  II,  roi 
de  Prusse  2,  qui  étoit  en  guerre  avec  la  maison  d'Autri- 
che. Odieuvre  voulut  également  l'avoir;  mais,  comme  je 
le  mettois  à  trente  livres,  ce  cher  marchand  se  lamen- 
toit  et  s'écrioit  avec  énergie  sur  mes  prétentions;  mais  je 
tenois  ferme,  et  Odieuvre  s'en  alla,  pensant  certaine- 
ment que  je  serois  heureux  de  le  venir  trouver  et  me 
contenter  des  vingt-quatre  livres  qu'il  m'offrit;  mais, 
dans  la  journée  même,  je  vas  trouver  M.  Petit  (rue  Saint- 
Jacques,  qui  possédoit  les  pauvres  portraits  gravés  par 
Desrochers),  à  qui  je  montre  le  portrait  du  roi  de  Prusse, 
dont  il  parut  être  content,  en  me  demandant  le  prix  de 
la  planche.  Je  répondis  que  je  serois  flatté  s'il  vouloit  le 
mettre  lui-même,  d'autant  plus  qu'il  avoit  la  réputa- 
tion d'être  un  parfait  honnête  homme;  il  me  disoit, 
sur  ce  compliment,  qu'il  étoit  enchanté  de  moi  et  de 
mon  ouvrage ,  mais  qu'il  étoit  presque  honteux  de  ne 
pouvoir  m'offrir  que  quarante  francs,  d'autant  plus  que 
tous  les  portraits  de  son  fonds  étoient  d'un  prix  mé- 
diocre. On  doit  aisément  croire  que  je  n'hésitois  pas  à  lui 
remettre  ma  planche  et  empocher  les  quarante  francs. 

1  N°  09  du  Catalogue  publié  par  M.  Ch.  Leblanc. 

2  D'après  Ant.  Pesne.  N3  153  du  Catalogue  de  l'œuvre  de  Wille,  par 
M.  Ch.  Leblanc. 


m  Ht  MOIRE  S 

Le  surlendemain  Odieuvre  revint,  me  disant:  «Allons, 
monsieur,  puisque  vous  êtes  si  revêche,  je  vous  apporte 
les  trente  livresque  vous  exigez  absolument,  et  remettez- 
moi  la  planche  en  question,  s'il  vous  plaît.  »  Je  lui  répon- 
dis que  je  n'en  étois  plus  le  maître,  que  jel'avois  vendue, 
et  même  avantageusement.  G'étoit  alors  qu'il  sautoit 
presque  au  plancher,  et  si  bien,  que  sa  perruque  jaunie 
par  le  laps  des  temps,  et  peu  affermie  sur  son  crâne,  se 
dérangea  et  lui  couvrit  presque  entièrement  l'œil  gauche, 
mais  qu'il  remit  promptement  dans  sa  situation  primi- 
tive. Cependant  il  s'aperçut  que  j'en  ricanois,  dont  il  de- 
vint rouge  de  colère  en  disant  :  «  Il  faut  avouer  qu'il  est 
affreux  qu'un  jeune  homme  que  je  crois  avoir  plus  de 
mérite  cette  année-ci  que  l'année  passée,  et  qui  par  là 
devient  fier  et  si  orgueilleux  qu'un  marchand  qui  l'a  tou- 
jours généreusement  payé  de  ses  médiocres  travaux  n'est 
plus  digne  de  s'approcher  de  lui  !  Adieu,  monsieur  !  — 
Adieu,  monsieur  Odieuvre,  à  revoir! — Pas  sitôt,  »  répon- 
dit-il; et  s'en  alla. 

Cependant,  après  cette  lutte  misérable,  je  fînissois  sans 
interruption  le  portrait  du  duc  deBellisle,  dontM.Rigaucï, 
à  qui  je  montrai  une  dernière  épreuve,  me  parut  non-seu- 
lement content,  mais  déjà  il  s'étoit  donné  la  peine  de  me 
procurer  l'inscription  à  mettre  au  bas  de  la  planche  l. 
De  plus,  il  me  conseilloit  de  présenter  le  portrait  moi- 
même  à  M.  le  duc.  Et  quelques  jours  après,  lorsque  tout 
étoit  prêt,  il  me  donna  une  lettre  à  M.  Duplessis,  officier 
général  et  ami  dudit  seigneur.  Ainsi  amplement  pourvu 
de  tout  ce  qu'il  me  falloit  pour  cette  expédition,  je  me 
rendis,  avec  le  portrait  en  bordure  dorée,  chez  cet  officier 

1  Le  portrait,  terminé  en  1745,  est  décrit  sous  le  n°  120  du  Catalogue  de 
M.  Charles  Leblanc. 


i 


DE  JEAN-GEORGES  WILLE.  107 

général,  qui  me  reçut  avec  politesse,  lut  la  lettre  de 
M.  Rigaud,  en  disant  que  ce  grand  artiste  étoit  depuis 
longtemps  son  ami  ,  et  de  suite  il  m'introduisit  auprès 
de  M.  le  duc,  qui  me  reçut  avec  la  politesse  la  plus  encou- 
rageante, et  en  tenant  son  portrait  entre  ses  mains  il  s'en- 
tretint familièrement  avec,  moi,  en  me  faisant  des  com- 
pliments sur  mon  talent,  vu  mon  âge  aussi  peu  avancé; 
enfin  il  ajouloit  :  «Vous  m'avez  fait  une  politesse  dont  je 
suis  très-enchanté;  il  est  juste  que  je  vous  en  fasse  une  à 
mon  tour,  en  vous  témoignant  toute  ma  reconnoissance! 
allez  donc,  mon  cher  Wille,  chez  mon  trésorier,  qui  sera 
charmé  de  vous  voir  et  vous  recevra  bien.»  Ces  belles 
paroles  me  touchèrent,  comme  de  raison,  très-agréable- 
ment. Aussi  ne  manquai-je  pas  de  faire  devant  ce  bon 
seigneur  des  courbettes  et  révérences  exactement  autant 
qu'il  étoit  juste  et  nécessaire,  selon  les  bons  principes 
de  mon  maître  de  cabrioles,  qui  se  disoit  le  corographe  le 
plus  sublime  de  ce  bas  monde.  M.  Duplessis,  qui  étoit 
présent,  me  conduisoit  sur-le-champ  chez  M.  de  la  Monce 
(c'étoit  le  nom  du  trésorier),  où  je  vis  une  foule  de  gens 
dans  l'antichambre,  dont  les  uns  demandoient  de  l'ar- 
gent pour  telle  et  telle  fourniture,  et  d'autres  pour  des 
travaux  exécutés  par  ordre  et  livrés  exactement.  M.  de 
la  Monce  les  écoutoit  avec  bonté  et  les  prioit  de  pa- 
tienter encore  quelque  temps,  et  que  le  tout  seroit 
acquitté  avec  justice;  mais  non;  ils  s'écrièrent  presque 
à  la  fois  :  «  Ce  ne  sont  pas  des  paroles,  mais  de  l'argent 
que  nous  demandons.  »  Des  prétentions  aussi  brusques 
et  aussi  peu  mesurées  étourdissoient  M.  de  la  Monce, 
si  bien  qu'il  ne  trouvoit  rien  de  plus  efficace  dans  sa 
sagesse  que  de  donner  à  tous  des  congés  si  absolus  et 
si  bien  articulés,  qu'ils  décampèrent  les  uns  après  les 
autres.  Mais  ils  firent  voir  par  leurs  gestes  et  mines 


108  MÉMOIRES 

allongées  qu'ils  étoient  aussi  peu  satisfaits  qu'édifiés 
de  la  réception  que  M.  le  trésorier  leur  avoit  faite.  Pen- 
dant ce  vacarme,  je  faisois  de  tristes  réflexions  dans 
un  coin  de  l'antichambre.  «  Hélas!  disois-je,  quel  sera 
mon  sort?» J'avois  tort.  M.  de  la  Monce  me  tira  d'in- 
quiétude en  me  disant  d'un  air  gracieux:  «  Entrez  par  ici, 
monsieur,  j'aurois  quelque  chose  à  vous  dire  qui  ne  vous 
fera  pas  de  peine.  »  Ces  douces  paroles  ne  furent  presque 
point  achevées  que  je  me  trouvoîs  déjà  au  milieu  de  son 
cabinet.  Là  ce  brave  homme  me  clisoit:  «  Quoique  j'aie 
donné  congé  à  tout  le  monde  sans  satisfaire  personne, 
nous  avons  encore  de  l'argent  là  dedans.»  Et  en  même 
temps  il  donna  un  grand  coup  de  pied  contre  un  coffre 
cuirassé  de  larges  bandes  de  fer  et  garni  de  serrures  d'un 
mécanisme  si  parfait,  que  la  science  des  voleurs  devoit 
être  inutile.  Le  son  clair  et  sourdement  prolongé  que  ren- 
dit ce  coffre  par  le  coup  de  pied  si  bien  apliqué  me  lit 
juger  qu'il  contenoit  en  abondance  des  métaux  fort  pré- 
cieux. Bref,  M.  de  la  Monce  ouvrit  ce  nouveau  Mexique, 
dont  il  tira  six  cents  livres  qu'il  compta  sur  la  table  en 
prononçant  ces  paroles,  aussi  remarquables  qu'édifiantes 
pour  moi:  a  Prenez,  monsieur,  cette  petite  somme,  comme 
une  récompense  que  M.  le  duc  m'a  ordonné  de  vous  re- 
mettre par  rapport  au  plaisir  qu'il  a  eu  de  voir  son  por- 
trait si  bien  gravé  par  vous.  Hélas!  ajoutoit-il,  si  nous 
n'avions  pas  été  obligés  de  faire  des  dépenses  si  énormes 
à  Francfort  pendant  l'élection  de  Charles  Y1I  à  l'empire 
germanique,  vous  auriez  été  bien  plus  magnifiquement 
récompensé  !  Au  reste,  à  propos,  s'interrompit-il  en  me 
demandant  :  Combien  vendrez-vous  ce  portrait  de  M.  leduc? 
— Trois  livres  l'épreuve,  répondis-je. — Eh  bien,  disoit-il 
alors,  comme  le  coffre  n'est  pas  encore  fermé,  voilà  de 
plus  trois  cents  livres  pour  cent  épreuves;  mettez-les  dans 


DE  JEAN-GEORGES  WILLE.  109 

le  sac  des  six  cents. — Très-volontiers,  »  répondis-je.  Et, 
mon  sac  sur  le  bras,  je  pris  congé  de  ce  galant  homme,  qui 
me  conduisit  jusqu'à  laporte  d'une  manière  fort  civile.  Le 
même  jour,  je  fis  porter  le  nombre  d'épreuves  convenues 
et  payées  d'avance  chez  M.  de  la  Monce,  et,  comme  j'en 
avois  ajouté  quelques-unes  pour  lui-même,  il  me  parut 
extrêmement  flatté  et  me  remercia  beaucoup. 

J'offris  également  une  couple  d'épreuves  à  M.  Duples- 
sis,  qui  les  accepta  avec  plaisir,  et  en  même  temps  je  le 
remerciai  de  l'accueil  qu'il  m'avoit  fait  et  des  services 
qu'il  m'avoit  rendus,  et,  me  recommandant  a  son  amitié, 
je  pris  congé  de  lui. 

Par  là  toute  cette  affaire  se  trouvoit  généralement  ter- 
minée, et  terminée  avec  autant  d'agrément  que  de  pro- 
fit pour  moi. 

Le  lendemain,  je  me  rendis  chez  M.  Rigaud,  pour  lui 
rendre  grâce  de  tout  ce  qu'il  avoit  bien  voulu  faire 
pour  moi,  et,  après  que  je  lui  eus  fait  un  récit  circon- 
stancié de  tout  l'événement,  il  m'embrassa  en  me  disant 
qu'il  seroit  contenl  

Cest  ainsi  que  finit  la  partie  des  Mémoires  de  J.-G.  Wille 
que  nous  avons  pu  nous  procurer.  Le  journal  de  cet  ar- 
tiste va  commencer  en  1 759,  et,  pendant  cet  espace  de  seize 
ans  (1 743-1 759),  Wille  grava  un  grand  7iombre  de  plan- 
ches décrites  soigneusement  par  il/.  Ch.  Leblanc,  dans  son 
Catalogue  de  l 'œuvre  de  Wille.  On  pourra  se  rendre  un 
compte  exact  des  estampes  exécutées  à  cette  époque  en  con- 
sultant la  table  chronologique  dont  M.  Leblanc  a  fait  suivre 
son  travail. 


* 


JOURNAL 


JEAN-GEORGES  WILLE 


JOURNAL 

DE 

JEAN-GEORGES  WILLE 


MAY  1759. 

Le  5!.  Répondu  à  M.  Dietrich  à  Dresde.  Je  lui  envoie 
de  nouveau  la  mesure  pour  le  tableau  de  M.  le  comte 
de  Vence,  une  autre  pour  une  pièce  de  paysage  pour 
M.  l'évêque  de  Callinique  fur  hundert  Gulden  et  une 
mesure  pour  deux  tableaux  d'animaux  pour  moi. 

JUIN  1759. 

Le  11.  M.  Greuze  ayant  peint  pour  moi  une  tête  qui  est 
admirable  (il  a  représenté  une  fille  qui  regarde  en  l'air, 
coiffée  d'une  manière  pittoresque.  Elle  a  un  mouchoir 
blanc  rayé  de  rouge  au  cou)  me  la  livra.  JJber  diesen 
Kopf  bin  ich  in  einige  Streitigkeiten  mit  dem  Herrn  Grafen 
wn  Vence  gerathen;  er  wolte  ihn  wie  mit  Gewalt  haben. 
Die  Sache  ward  aber  nach  einigen  Briefwechsel  so  geschlies- 

1  Pour  cent  gulden. 

i.  8 


f  14  JOURNAL 

set  dass  ich  diesen  herrlichen  Kopfbeliielt.  Er  hat  gekostet 
444  th l. 

Le  15.  Le  portrait  de  M.  le  duc  de  Belle-Isle  me  fut 
proposé,  mais  j'ay  recommandé  MM.  Daullé,  Gaillard, 
Tardieu  \ 

Le  1 7.  Répondu  à  M.  le  Cat,  à  Rouen.  Je  lui  fais  conce- 
voir qu'il  m'est  impossible  de  graver  son  portrait.  Je  lui 
ai  recommandé  M.  Ficquet  3. 

Répondu  à  M.  Usteri  lils,  à  Zurich.  Je  lui  apprends 
que  M.  Heilmann  a  commencé  ses  tableaux. 

Répondu  à  M.  Gottfried  Winckler,  à  Leipzig.  Ich 
melde  ihm  dass  ich  fortfahre  nach  seinem  Verlangen 
Zeichnwngen  vor  ihn  einzukaufen.  Dass  ich  unter  an- 
dern  schon  eine  Ostadische  um  5  louis  d'or  und  eine 
Ëoucheische  Figur  um  26  L  erhandelt  hxtte.  Dass  er 
etwas  von  H.  Shœnau  haben  masse  welcher  ein  Sachsse 
ist.  Dass  ich  vor  ein  Gemxlde  von  Wouwermann  sorgen 
wurde  um  500  \ 

1  Nous  devons  à  notre  ami  Edouard  Gœpp  la  traduction  des  quelques 
passages  allemands  qui  se  trouvent  dans  ce  journal.  Nous  avons  conservé 
l'orthographe  allemande  que  Wille  a  employée,  ne  voulant  rien  changer  au 
texte,  de  peur  d'ôter  quelque  intérêt  à  notre  publication. 

«  J'ai  eu  quelques  difficultés,  au  sujet  de  cette  tête,  avec  M.  le  comte  de 
Vence.  11  vouloit,  en  quelque  sorte,  ravoir  par  force;  mais,  après  un  échange 
de  quelques  lettres,  l'affaire  se  termina  de  telle  sorte,  que  je  gardai  cette 
tête  divine.  Elle  a  coûté  cent  quarante-quatre  livres.  » 

2  Wille  avait  déjà  gravé  le  portrait  du  maréchal  de  Belle-Isle  en  1743. 

3  Wille  aurait-il  déjà  oublié  qu'il  avait  gravé  le  portrait  de  Lecat?  Ou  bien 
le  porlrait  au  bas  duquel  on  lit  :  Gravé  Van  de  son  âge  et  du  siècle  47  par 
Wille,  ne  serait-il  pas  de  Wille?  Lecat  écrivait  à  Wille,  le  16  fév.  1755  : 
«  Ouy,  mon  illustre  ami,  ou  je  ne  m'y  connois  pas,  ou  vous  êtes  arrivé  au 
plus  haut  degré  de  la  gravure.  »  (Cat.  de  M.  de  Trémont,  Suppl.) 

4  «  .le  lui  fais  savoir  que  je  continue,  d'après  son  désir,  d'acheter  des  des- 
seins pour  lui;  que  j'ai  déjà  négocié,  entre  autres,  un  Ostadepour  trois  louis 
d'or,  et  une  ligure  de  Boueher  pour  vingt-six  livres;  qu'il  doit  tâcher  d'ob- 


DE  JEAN-GEORGES  WILLE.  H5 
Le  25.  Reçu  deux  tableaux  peints  sur  cuivre  venant 
de  Ratisbonne.  Ils  sont  très-finis,  mais  froids  et  de  peu 
de  goût. 

Le  27.  M.  Roslin,  peintre  de  notre  académie,  me  pro- 
posa deux  portraits  à  graver;  mais  je  fus  obligé  de  les 
refuser,  ayant  trop  d'occupation. 

JUILLET  1759. 

Le  1er.  M.  Aberli,  peintre,  M.  Môrikofer,  graveur  de 
médailles,  M.  Zingg,  peintre  en  mignature  et  graveur  -, 
tous  les  tr^is  de  Berne,  me  sont  venus  voir,  étant  arrivés 
depuis  p^u  à  Paris. 

Le  6.  J'ay  acheté  trois  desseins  de  Vandermeulen. 

Le  7.  Remis  un  rouleau  à  M.  Eberts,  contenant  dix- 
sept  estampes  de  moi,  adressé  à  M.  Kreuchauff,  à  Ham- 
bourg. 

Reçu  un  petit  paquet  contenant  cinq  médailles  d'ar- 
gent que  M.  Tocqué  a  apporté  de  Copenhague  et  que 
M.  Massé  m'a  remis.  Ces  médailles  sont  les  prix  de 
l'Académie  royale  de  Danemark.  Chacune  a  d'un  côté 
le  portrait  du  roi,  de  l'autre  on  voit  une  allégorie  qui 
a  toujours  du  rapport  à  l'Académie.  Elles  sont  de  dif- 
férentes grandeurs  et  bien  faites.  C'est  M.  Wasserschle- 
ben,  conseiller  de  justice  et  premier  secrétaire  des  affai- 
res étrangères  du  roi  de  Danemark,  mon  ancien  ami,  qui 
me  les  a  envoyées  en  présent. 

tenir  quelque  chose  de  M.  Schenau,  qui  est  un  Saxon;  que  je  m'occuperai 
d'un  tableau  de  Wouverman  pour  trois  cents.  )) 
1  M.  Zingg  est  de  Saint-Gall. 

{Note  de  Wille.) 


116  JOURNAL 

M.  de  Mechel  a  payé  deux  cent  cinquante  livres  de  sa 
pension  un  mois  trop  tôt  par  mégarde. 

Le  8.  Écrit  ou  répondu  à  M.  Wâchter,  secrétaire  de 
M.  le  comte  de  Kaunitz,  à  Vienne;  je  lui  envoie,  selon 
ses  désirs,  la  lettre  ainsi  que  deux  rouleaux  d'estampes 
qu'il  m'avoit  demandés  par  M.  de  Rocka,  chez  M.  le 
comte  de  Starenberg;  il  me  doit  par  là  cent  quarante- 
cinq  livres,  car  j'y  ay  rabattu  pour  huit  poi  ts  de  douane 
quarante  livres. 

Le  1 0.  Reçu  une  ode  en  vers  allemands  à  mon  honneur, 
accompagnée  d'une  lettre  fort  polie  en  langue  françoise 
que  l'auteur  m'a  écrite.  C'est  un  jeune  homme  de  Darm- 
stadt,  nommé  M.  Stûrtz,  qui  a  fait  (comme  j'ay  entendu 
dire)  de  bonnes  études  en  plusieurs  universités  d'Alle- 
magne. Son  ode  est  bien  faite  et  magnifiquement  im- 
primée. 

Me  vient  voir  M.  Tocqué  pour  la  première  fois  de- 
puis son  retour  de  Pétersbourg  et  de  Copenhague,  où 
il  avoit  été  appelé  pour  peindre  les  souverains  de  ces 
pays;  il  en  est  fort  content,  étant  revenu  chargé  de  ri- 
chesses, de  présents  et  d'honneur. 

M.  Vater  m'est  venu  voir  après  son  retour  de  Stras- 
bourg, où  il  s'est  fait  recevoir  bourgeois,  et  où  il  va  aller 
demeurer  et  vivre  tranquillement  de  son  bien. 

Le  18.  Répondu  à  M.  Hertz,  directeur  de  l'Académie 
impériale  des  Beaux-Arts  d'Augsbourg.  Je  lui  demande 
surtout  la  patente  de  M.  de  Marcenay. 

Le  19.  J'ay  fait  remettre  un  rouleau  d'estampes  à  l'a- 
dresse de  M.  Wasserschleben,  à  M.  Wolf,  qui  va  partir 
pour  Copenhague. 

Le  25.  Reçu  deux  beaux  desseins  par  Moucheron,  que 


DE  JEAN-GEORGES  WILLE.  117 

M.  Cazanove  m'envoie  d'Amsterdam.  Quatre  cent  qua- 
rante livres. 

Le  25.  On  m'a  confié  deux  beaux  tableaux  par  M.  Ver- 
net,  quej'ay  remis  le  même  jour  à  M.  Zingg  pour  qu'il 
me  les  grave  moyennant  zwanzig  1  louis  d'or,  qui  est 
notre  convention. 

M.  Duplessis,  directeur  de  la  fabrique  de  porcelai- 
nes de  Sèvres,  m'a  apporté  une  lettre  de  Vienne  en  Au- 
triche, que  M.  Wâchter,  secrétaire  de  M.  le  comte  de 
Kaunitz,  m'a  écrite,  de  même  qu'une  estampe  par  un 
jeune  homme  nommé  Schmuzer,  de  laquelle  on  demande 
mon  sentiment.  Il  voudroit  venir  à  Paris. 

Le  26.  Un  jeune  homme  nommé  M.  Dumont,  de  Paris, 
est  entré  chez  moi  pour  être  mon  élève.  Par  la  suite  il 
s'est  fait  comédien,  a  été  à  Hambourg  et  à  Berlin  en 
cette  qualité. 

M.  le  baron  de  Grosschlag  m'est  venu  voir. 

Le  30.  Un  graveur,  nommé  M.  Schwab,  étant  arrivé  de 
Vienne,  me  vient  voir,  m'apportant  deux  lettres  de  recom- 
mandation, l'une  de  M.  Brandi,  habile  peintre  de  paysage, 
l'autre  de  M.  Zeis,  directeur  de  l'Académie  du  dessein 
d'ornement. 

AOUST  1759. 

Le  2.  Répondu  à  monseigneur  l'évêque  de  Gallinique; 
je  lui  mande  que  nos  tableaux  sont  en  train,  que  je  lui 
ay  acheté  deux  marines  de  Baléchou,  deux  de  M.  le  Mire, 
et  le  Concert  de  Jordaens. 


1  Vingt. 


118  JOURNAL 

Le  même  jour,  M.  Wolf,  bon  ciseleur  de  Copenhague, 
a  pris  congé  de  moi  pour  retourner  dans  sa  patrie;  je  l'ai 
chargé  d'un  rouleau  d'estampes  pour  mon  ami  M.  Was- 
serschleben,  secrétaire  des  affaires  étrangères  du  roi 
de  Danemark. 

Le  3.  M.  de  Livry,  étant  venu  de  Versailles,  m'a  été 
voir  et  a  eu  un  dessein  de  ma  façon. 

J'ay  acheté  deux  desseins  de  M.  Boucher.  Enfants. 

Envoyé  dix-sept  estampes  en  manière  de  crayon  en 
présent  à  M.  Dietrich,  à  Dresde.  C'est  mon  ami.  C'est 
M.  Messager  qui  s'en  est  chargé. 

Le  4.  Mon  ami  M.  Eberts  revient  de  ses  voyages,  après 
quinze  mois  d'absence;  je  Tay  embrassé  avec  ravisse- 
ment. Il  me  fit  présent  de  deux  desseins  de  Jh.  Roose,  et 
j'achetay  deux  de  lui,  dont  un  de  Ermelz. 

Le  10.  M.  Heilmann  m'a  livré  un  petit  tableau  repré- 
sentant une  cuisinière  en  maigre,  qui  vaut  mieux  que 
les  autres. 

Le  12.  J'ay  donné  trois  paysages  à  M.  Schwab,  pour 
qu'il  les  grave  pour  M.  Herliberger. 

Le  14.  MM.  Papelier  et  Eberts  m'ont  payé  cinq  cents 
livres  sur  le  compte  de  M.  Winckler,  à  Leipzig. 

M.  Teucher,  graveur  allemand,  a  pris  congé  de  moi, 
après  avoir  demeuré  à  Paris  plus  de  douze  années.  Il 
va  vers  la  Hollande  et  peut-être  vers  le  Danemark. 
Wille  a  ajouté  plus  tard  :  Il  est  allé  à  Pétersbourg, 
comme  j'ay  sçu  depuis. 

Le  18.  Répondu  à  M.  Dietrich,  peintre  de  la  cour  de 
Saxe.  Je  lui  donne  avis  qu'il  doit  recevoir  dix-sept  estam- 


DE  JEAN-GEORGES  WILLE.  119 

pes,  manière  de  crayon,  par  M.  Hulin  le  jeune,  et  un 
rouleau  avec  l'œuvre  de  Jouvenet,  M.  de  Roullongne,  de 
moi,  des  copies  d'après  Rembrandt  au  nombre  de  dix,  et 
autres.  C'est  un  présent  que  je  lui  fais. 

Écrit  à  M.  Resel,  marchand  d'estampes  à  Dresde. 
Je  lui  donne  avis  que  sa  marchandise  est  partie. 

Écrit  à  M.  Winckler1,  à  Leipzig.  Je  lui  marque  qu'il 
doit  recevoir  trente- cinq  beaux  desseins. 

Le  25.  Remis  à  M.  Eberts,  de  Strasbourg,  un  rouleau 
d'estampes  pour  M.  Dietrich,  peintre  de  la  cour  de 
Dresde.  Je  l'affranchis  jusqu'à  Koff,  frontière  de  Saxe. 

Remis  au  même  ami  une  boîte  plate  contenant  envi- 
ron trente-cinq  beaux  desseins  des  meilleurs  maîtres  an- 
ciens et  modernes.  Cette  boîte  est  pour  M.  Gottfried 
Winckler,  à  Leipzig.  Elle  doit  passer  par  Nuremberg. 

De  même  lui  ay-je  remis  une  lettre  à  M.  Stùrtz,  en 
réponse  de  la  sienne,  et  quatre  médailles  d'argent,  en  ré- 
compense de  ce  que  ce  poëte  a  fait  imprimer  une  ode 
adressée  à  moi.  11  doit  les  envoyer  à  Darmstadt,  où  uc- 
meure  M.  Stùrtz.  M.  Eberts  a  pris  congé  de  nous  le 
même  jour. 

Répondu  à  M.  Kraer,  peintre  à  Ratisbonne.  Je  lui  dis 
que  j'ay  reçu  et  payé  ses  deux  tableaux,  m'en  suis  dé- 
fait depuis,  car  ils  n'avoient  pas  tout  le  mérite  que  j'au- 
rois  désiré. 

1  II  sera  souvent  question,  dans  le  cours  de  ce  journal,  de  M.  Winckler, 
pour  lequel  Wille  achetait  à  Paris  un  grand  nombre  d' œuvres  d'art.  Nous 
renvoyons,  pour  tout  ce  qui  regarde  cet  amateur,  au  catalogue  fort  bien 
fait  de  sa  collection;  en  voici  le  titre  :  «  Catalogue  raisonné  du  cabinet 
d'estampes  de  feu  M.  Winckler,  banquier  et  membre  du  sénat  à  Leipzig, 
contenant  une  collection  des  pièces  anciennes  et  modernes  de  toutes  les 
écoles,  dans  une  suite  d'artistes,  depuis  l'origine  de  l'art  de  graver  jusqu'à 
nos  jours,  par  Michel  Huber  et  J.-G.  Stimmel.  Leipzig,  1802 — 1810,  4  vol. 
in-12.  » 


120 


JOURNAL 


SEPTEMBRE  1759. 

Le  1er.  Répondu  à  M.  T.  Cazanove  fils,  à  Amsterdam. 
Je  lui  dis  que  j'ay  reçu  les  deux  desseins  de  Moucheron, 
et  que  j'ay  payé  quatre  cent  trente-cinq  livres,  selon  ses 
ordres,  à  MM.  Dufour  et  Mallet,  sur  son  compte. 

M.  de  Boullongne  m'a  envoyé  sa  planche,  que  j'ay 
gravée  pour  être  imprimée  de  nouveau  l. 

M.  Chatelus  m'a  donné  cent  quatre-vingt-deux  livres. 

Le  2.  M.  de  Jungenfeld,  gentilhomme  de  Mayence, 
m'est  venu  voir,  de  même  que  M.  Ehrlen,  de  Strasbourg. 

Répondu  à  M.  Wasserschleben,  à  Copenhague.  Je  lui 
donne  avis  que  M.  Wolf  a  un  rouleau  à  lui  remettre 
contenant  pour  quarante  et  une  livres  neuf  sous  d'es- 
tampes, et  je  lui  envoie  les  portraits  de  M.  Boullongne  et 
de  M.  Berrier2,  mes  derniers  ouvrages. 

Le  5.  J'ay  écrit  à  M.  le  baron  de  Bôckel,  à  Francfort, 
unelettre  deremercîmentsdes  deux  paysages,  parSchùtz, 
qu'il  a  eu  la  générosité  de  m'envoyer  en  présent. 

M,  Zinner,  courrier  impérial,  m'est  venu  voir.  Il  est 
ami  de  M.  Brandt,  et  bon  connoisseur. 

Le  16.  Répondu  à  M.  Fielder,  peintre  du  landgrave 
de  Hesse-Darmstadt.  Je  lui  dis  que  je  suis  en  pourparlers 
avec  un  amateur  qui  veut  acheter  son  tableau,  car  pour 
moi,  je  ne  le  trouve  pas  selon  ma  fantaisie,  pour  l'ad- 
mettre dans  mon  cabinet. 

1  II  s'agit  ici  de  Jean  de  Boullongne,  contrôleur  général  des  finances,  com- 
mandeur et  grand  trésorier  des  ordres  du  roi.  Wille  avait  gravé  cette  planche 
Tannée  précédente,  1758. 

-Nicolas-René  Berrier,  lieutenant  de  police,  d'après  Jacques  de  Lyen. 
(Cat.de  l'œuvre  de  J. -G.  Wille,  par  Charles  Leblanc.  Leipzig,  1847.  N°  127.) 


DE  JEAN-GEORGES  WILLE.  121 

Le  21.  Répondu  à  M.  Wâchter,  secrétaire  du  comte 
de  Kaunitz-Rittberg,  à  Vienne.  Je  lui  dis  que  si  le  jeune 
graveur  pour  lequel  il  s'intéresse  veut  venir  à  Paris  il 
doit  apporter  de  l'argent;  sans  cela  il  ne  pourroit  étu- 
dier avec  fruit. 

Écrit  à  M.  Brandt,  peintre  de  l'empereur.  Je  lui  mar- 
que mon  étonnement  de  ce  qu'il  n'a  pas  encore  achevé 
ni  le  tableau  ni  les  desseins  que  je  lui  ay  commandés 
depuis  du  temps. 

Le  25.  Écrit  à  M.  le  chevalier  Mengs,  à  Rome.  Je  lui 
donne  avis  qu'il  doit  incessamment  recevoir  plusieurs 
onces  du  meilleur  carmin  du  monde.  C'est  un  présent 
que  je  lui  fais.  J'ay  ajouté  quelques  crayons  rouges  que 
l'on  fabrique  chez  M.  Basan.  C'est  pour  qu'il  en  essaye. 

OCTOBRE  1759. 

Le  6.  M.  Weirotter,  peintre  autrichien  ?  m'a  livré 
un  petit  paysage  peint  sur  cuivre  que  je  lui  avois  fourni. 

Le  10.  Envoyé  au  coche  de  Rouen  une  petite  caisse 
emballée.  Je  l'ay  adressée  à  M.  de  Compigné,  consul 
de  la  nation  danoise. 

Le  11.  Écrit  à  M.  de  Compigné,  en  conséquence  de 
cette  caisse,  avec  prière  de  l'expédier  à  Copenhague,  à 
mon  ami  M.  Wasserschleben,  premier  secrétaire  des 
affaires  étrangères  du  roi  de  Danemark. 

Le  18.  Répondu  à  M.  Winckler,  à  Leipzig,  je  lui  donne 
avis  que  j'ay  déjà  acheté  plusieurs  desseins  et  estampes 
pour  lui,  que  je  lui  enverrai  vers  le  mois  de  février  1 760. 

Je  le  prie  en  outre  dem  Herm  Dietrich  in  Dres- 


122  JOURNAL 

den  hundert  Galden  in  meinem  Nahmen  zu  bezahlen  l. 

Habe  ich  dem  Herrn  Dietrich  in  Dresden  géant- 
icorlet.  Ich  sage  ihm  dass  er  so  gutig  seij  und  mir- die 
4  Landschaften  von  welchen  er  mir  Nachricht  gegeben 
hat,  senden  mœge.  Und  dass  ich  dem  Hrn.  Winckler  in 
Leipzig  Ordre  gegeben  habe  ihm  hundert  Gulden  auf 
Abscldag  zu  senden,  Dass  ich  sie  indessen  erwarte,  und 
dass  die  Sachen  in  der  Rolle  ivelche  er  erhalten  hat  ein 
Geschenke  sind*. 

Répondu  à  M.  Wasserschleben.  J'ay  envoyé  la  lettre  à 
M.  Schreiber. 

Le  28.  Répondu  à  M.  G.  Winckler,  à  Leipzig,  avec  un 
rouleau  de  deux  estampes,  qu'il  lui  doit  aussi  envoyer. 
Les  estampes  sont  du  prix  de  vingt-quatre  livres. 

Le  50.  J'ay  reçu  deux  tableaux  paysages  que  M.  Usteri 
fils,  de  Zurich,  m'envoie  en  présent.  Ils  sont  de  M.  Bul- 
linger,  de  la  même  ville,  et  très-fautifs  à  plusieurs  égards, 
et  ne  peuvent  pas  être  admis  dans  mon  cabinet.  Il  y  a  ce- 
pendant de  la  facilité  dedans. 

J'ay  envoyé  deux  tableaux  à  MM.  Kornemann  et 
Wàchter,  banquiers,  rue  Michel-le-Comte,  pour  les  en- 
voyer à  M.  Usteri,  à  Zurich.  Il  les  avoit  commandés  par 
mon  canal  à  M.  Heilmann,  qui  les  a  bien  faits.  Ce  sont, 
deux  Cuisinières,  F  uns  en  gras,  l'autre  en  maigre. 

Le  jour  d'auparavant,  j'ay  donné  avis  de  l'envoy  de  ces 
tableaux  à  M.  J. -Martin  Usteri  fils. 

1  «  De  payer  à  M.  Dietrich,  à  Dresde,  cent  gulden  en  mon  nom.  » 

2  «  J'ai  répondu  à  M.  Dietrich,  à  Dresde.  Je  lui  dis  qu'il  doit  être 
$sez  bon  pour  m'envoyer  les  quatre  paysages  dont  il  donne  avis,  et  que  j'ai 
donné  ordre  a  M.  Winckler,  à  Leipzig,  de  lui  envoyer  cent  gulden  comme 
payenient;  qu'en  même  temps  je  les  attends,  et  que  les  choses  qui  étoient 
dans  le  rouleau  qu'il  a  reçu  sont  un  cadeau.  » 


DE  JEAN-GEORGES  VVILLE.  125 

M.  Fuessli  jeune,  libraire,  et  deux  messieurs1  de  Zu- 
rich, qui  voyagent  pour  voir  le  monde,  sont  venus  m'ap- 
portant  des  lettres  de  recommandation.  Ils  paroissent 
aimables  et  parlent  pas  mal  le  François. 

NOVEMBRE  1759. 

Le  4.  J'ai  été  pour  la  première  fois  à  Meudon  avec 
mon  fils,  MM.  Bourguin  et  Hauterue,  peintres. 

Le  6.  Écrit  à  M.  Fuessli,  à  Zurich.  Je  lui  envoie  le  por- 
trait de  M.  de  Boullongne,  et  lui  marque  que  M.  Win- 
ckelmann  a  reçu  ordre  de  la  cour  de  Saxe  pour  faire 
imprimer  son  nouvel  ouvrage  en  Saxe,  et  non  ailleurs. 

Le  7.  M.  Aberli,  peintre  de  Berne,  prit  congé  de  moi. 
C'est  un  homme  qui  mérite  l'estime  des  honnêtes  gens. 
Je  lui  ay  fait  présent  d'un  dessein  et  de  plusieurs  estam- 
pes de  moi. 

Le  même  jour,  M.  Nùschler  jeune,  lettré  de  Zurich, 
prit  aussi  congé  de  moi,  et  il  est  parti  le  lendemain  en  la 
compagnie  de  M.  Aberli.  C'est  celui  que  j'ay  chargé  de 
l'estampe  et  de  la  lettre  pour  M.  Fuessli,  à  Zurich. 

Le  15.  M.  Neuveu  jeune,  graveur  de  Rouen,  à  qui  j'ay 
donné  de  temps  à  autre  des  conseils  par  rapport  à  la 
gravure,  m'apporta  une  tabatière  d'écaillé  magnifique, 
de  même  qu'à  ma  femme;  c'est  M.  son  père,  qui  est  fa- 
bricant de  ces  sortes  de  bijoux,  qui  nous  les  envoie  en 
présent.  Elles  sont  incrustées  de  trois  espèces  d'or  en 
couleur  entremêlé  d'argent,  le  tout  d'une  manière  fort 
précieuse  et  agréable. 

1  M\I.  Grebel  et  Mever,  de  Knonau. 

(Note  de  Wille.) 


124  JOURNAL 

Le  16.  Répondu  à  M.  Ridinger,  à  x\ugsbourg.  Je  lui 
mande  qu'il  recevra  le  portrait  de  M.  de  Roullongne, 
mon  dernier  ouvrage. 

Le  19.  J'ay  remercié  par  lettre  M.  Neuveu,  à  Rouen, 
des  tabatières  magnifiques  qu'il  nous  a  envoyées  en  pré- 
sent. 

Le  ...  Reçu  de  M.  Usteri,  de  Zurich,  quatre  cent 
quatre-vingts  livres,  pour  les  deux  tableaux  que  M.  Heil- 
mann  a  faits  et  que  je  lui  avois  envoyées. 

Le  27.  M.  Weiss,  poëte  allemand,  connu  par  plusieurs 
ouvrages  qui  lui  font  de  l'honneur,  et  gouverneur  actuel- 
lement de  M.  le  comte  de  Geirsberg,  étant  arrivé  à  Paris, 
m'est  venu  voir  tout  de  suite.  C'est  un  homme  fort  aima- 
ble. Il  m'a  apporté  plusieurs  choses  de  l'Allemagne  et 
m'a  fait  présent  de  ses  œuvres  de  poésie,  dont  il  y  a 
deux  tragédies  tirées  de  l'histoire  d'Angleterre. 

M.  Greuze,  ce  peintre  profond  et  solide,  m'a  fait 
présent  d'un  excellent  dessein  de  sa  main,  étant  mon 
vrai  ami.  Ce  dessein  représente  une  cuisinière  de- 
bout contre  une  armoire,  lisant  ou  calculant  dans  son 
livre  de  dépense,  après  son  retour  du  marché,  pour 
voir  s'il  y  a  moyen  de  tromper  sa  maîtresse.  Il  est  de 
toute  beauté  et  hardiment  fait  au  crayon  noir  et  blanc, 
papier  gris. 

DÉCEMBRE  1759. 

Le  A.  M.  le  baron  de  Doppelhofen,  de  Vienne,  m'est 
venu  voir.  Il  me  paroît  aimable. 

Le  7.  Répondu  à  mon  ami,  M.  Wàchter,  secrétaire 


DE  JEAN-GEORGES  WILLE.  125 

du  comte  de  Kaunitz-Rittberg,  à  Vienne.  Je  lui  dis  qu'il 
doit  envoyer  à  M.  Fournereau  le  certificat  de  sa  vie  par 
rapport  à  sa  rente. 

Le  12.  Répondu  à  M.  Brinckmann.  peintre  de  l'Élec- 
teur palatin  et  inspecteur  de  sa  galerie.  Ich  sage  ihm 
dass  es  mich  erfreue  dass  er  um  mein  Gemœlde  angefan- 
gen  habe,  dass  ich  es  mit  Schmerzen  erwarte,  und  dass  er 
nun  ein  Paar  andere  von  seiner  Hand  an  meinen  Schuler 
Hrn.  von  Mcchel  senden  solle,  damit  er  sie  in  Kupfer 
bringe1. 

Répondu  à  M.  Aberli,  peintre  à  Berne. 
Répondu  à  M.  Stieglitz,  à  Leipzig. 

Le  13.  J'ay  acheté  à  la  vente  qui  s'est  faite  chez 
M.  Remy  le  dessein  ou  première  pensée  que  M.  Greuze 
a  fait  pour  son  tableau  le  Père  de  famille  qui  lit  dans 
la  Bible,  trente-six  livres.  Il  est  au  bistre  sur  papier  blanc. 
Ce  dessein  a  passé  depuis  en  Allemagne. 

Le  18.  J'ay  acheté  de  M.  Greuze  le  dessein  le  plus  ad- 
mirable qu'il  ait  fait  jusqu'à  présent.  Il  représente  une 
femme  qui  rôtit  des  marrons;  des  Savoyards  en  achètent 
et  prétendent  l'avoir  payée;  c'est  ce  qu'elle  paroît  nier; 
dispute  pour  cela.  Il  y  a  neuf  figures  dans  ce  grand 
dessein  et  deux  chiens.  Les  attitudes  et  les  expressions 
sont  justes.  Il  est  dessiné  avec  grande  force  sur  papier 
blanc  à  la  plume,  encre  de  Chine  et  bistre.  Il  est  des 
plus  raisonnés  dans  toutes  les  parties  de  l'art.  Il  m'a 
coûté  cent  quatre-vingt-douze  livres. 

1  «  Je  lui  dis  que  cela  me  réjouit,  qu'il  ait  commencé  maintenant  mon 
tableau;  que  je  l'attends  avec  angoisse,  et  qu'il  doit  seulement  en  envoyer 
quelques  autres  de  sa  main  à  mon  élève,  M.  de  Mechel,  afin  qu'il  les  grave 
sur  cuivre .  » 


126  JOURNAL 

Le  20.  Envoyé  à  M.  Wachter,  secrétaire  de  M.  le 
comte  de  Kaunitz-Rittberg,  vor  funf  tind  funfzig  Livers 
Kupferstiche.  Sie  sind  zu  denen  gepaket  welche  ich  an 
Herrn  von  Bissing  sende  1 . 

Répondu  à  M.  Bissing,  contrôleur  de  la  chancel- 
lerie aulique  de  l'Empire.  Ich  sage  ihrn  dass  ich  seine 
Rolle  den  20  abgesendet  habe;  dass  sie  bis  Strasburg 
freygehe  und  Hr.  Wachter  s  Kupferstiche  auch  darinen 
sind.  Ein  Brief  an  Hr.  W décider  steckt  indem  seinigen. 
Die  Kupferstiche  anHr.  von  Bissing  belaufen  sich  auf%l3 
l  U.s.2. 

Le  22.  M.  le  duc  de  Chevreuse  est  venu  chez  moi. 
JANVIER  1760. 

Le  2.  Écrit  à  M.  de  Livry,  premier  commis  de  mon- 
seigneur le  comte  de  Saint-Elorentin.  11  y  avoit  un 
dessein  de  ma  façon  dans  la  lettre  pour  les  étrennes  de 
cet  excellent  ami. 

Le  3.  Répondu  à  M,  Dietrich,  peintre  de  la  cour  de 
Saxe,  qui  se  plaint  de  ne  point  avoir  reçu  mes  dernières 
réponses  en  ces  temps  malheureux  de  la  guerre.  J'en- 
voie cette  réponse-cy  à  M.  Mertz,  négociant  à  Nuremberg, 
en  le  priant  de  la  faire  passer  par  la  Bohême,  pour  qu'elle 
lui  parvienne  plus  sûrement.  Je  prie  aussi  M.  Dietrich, 
d'envoyer  mes  tableaux  à  MM.  Mertz  el  Merckel,  à  Nu- 

1  «  Pour  cinquante-cinq  livres  de  planches  gravées  sur  cuivre  ;  elles  sont 
empaquetées  avec  celles  que  j'envoie  à  M.  de  Bissing.  » 

2  «  Je  lui  dis  que  j'ai  expédié  son  rouleau  le  20  ;  qu'il  ira  franc  de  port 
jusqu'à  Strasbourg,  et  que  les  gravures  de  M.  "Wachter  sont  également  de- 
dans. Une  lettre  à  M.  Wachter  est  dans  la  sienne.  Les  gravures  pou 
M.  de  Bissing  montent  à  deux  cent  treize  livres  onze  sous.  » 


DE  JEAN-GEORGES  WILLE.  127 

remberg.  H  y  a  aussi  dans  ma  lettre  une  lettre  de 
change  de  cent  florins  que  M.  Resel  lui  doit  payer,  en 
attendant  que  je  sache  la  totalité  de  la  somme  que  je 
dois  lui  payer. 

Le  4.  Répondu  à  M.  Fuessli,  peintre  à  Zurich.  Je  lui 
envoie  une  lettre  de  recommandation  pour  son  fils  à 
Vienne,  adressée  à  mon  ami  M.  Wàchter,  secrétaire  du 
comte  de  Kaunitz-Ritlberg.  Je  lui  dis  en  outre  que  j'ay 
les  Amours  des  Dieux,  par  Schmidt,  à  quatre-vingt-dix 
livres. 

Le  6.  Répondu  sur  deux  lettres  de  monseigneur  l'évê- 
quedeCallinique,  àMâeon,  mon  ancien  ami.  Je  lui  donne 
avis  que  M.  Dietrich,  à  Dresde,  a  fini  son  tableau  et  doit 
me  l  envoyer;  que  celui  de  M.  Rrandt,  à  Vienne,  est 
ébauché,  etc. 

Répondu  à  la  lettre  de  politesse  de  M.  Nûschler,  à 
Zurich,  dans  laquelle  il  m'avoit  donné  avis  de  son  heu- 
reuse arrivée  dans  sa  patrie. 

Le  15.  Répondu  à  M.  Jean-Martin  Usteri  im  Tkàl-eggn 
a  Zurich.  Ich  cjebe  ihm  Nachricht  dass  ich  seine  Kupfer- 
stiche  kaufen  werde,  auch  dass  er  einen  Band  Kupfei^stichc, 
als  Titeiblxtter,  etc.  von  den  besten  Meistern  in  der  An- 
zahl  von  430  um  dreyhundertund  36  Livers  haben  kœnne. 
Auch  dass  ich  nicht  wisse  was  Er.  Bullingers  Gemœlde  bc- 
deuten  sollen.  Ferner  das  er  nur  in  15  Tagen  dem  Hr. 
Dietrich  wegen  zwey  Landschaften  schreiben  mœchte  \ 

1  «  Répondu  à  M.  Jean- Martin  Usteri,  dans  le  Tbal-egg,  à  Zurich.  Je  lui 
donne  avis  que  j'achèterai  ses  gravures;  également  qu'il  peut  avoir  un  vo- 
lume d'estampes,  telles  que  titres,  etc.,  des  meilleurs  maîtres,  au  nombre 
de  quatre  cent  trente,  pour  trois  cent  et  trente-six  livres;  également  que 
je  ne  sais  ce  que  doivent  signifier  les  peintures  de  i\l.  Bullinger;  de  plus, 
qu'il  ne  doit  écrire  à  M.  Dietrich,  relativement  à  deux  paysages,  que  dans 
quinze  jours.  )) 


128  JOURNAL 

Le  26.  M.  de  Mechel,  mon  élève,  m'a  quitté,  après 
avoir  demeuré  chez  moi  deux  ans  et  trois  mois,  pour 
travailler  et  étudier  dans  son  particulier.  11  est  allé  de- 
meurer avec  M.  Eckhard,  musicien  d'Augsbourg  et  son 
ami. 

Le  28.  M'est  venu  voir  M.  de  Pachelbel,  envoyé  de 
M.  le  duc  de  Deux-Ponts;  il  est  des  plus  polis  et  af- 
fable au  plus  grand  degré. 

M.  Fuessli  jeune,  libraire  de  Zurich,  prit  congé  de 
moi  pour  s'en  retourner  dans  sa  patrie.  Je  l'ay  chargé 
d'un  rouleau  d'estampes  en  manière  noire,  pour  le  re- 
mettre à  M.  Fuessli,  peintre,  et  de  deux  autres  rouleaux 
pour  M.  Usteri  im  Thal-egg. 

Le  29.  Reçu  trois  tableaux  de  M.  Brinckmann,  à 
Mannheim,  pour  les  remettre  à  M.  de  Mechel,  qui  les 
gravera  peut-être. 

Le  30.  Remis  les  deux  tableaux  pendants  de  M.  Brinck- 
mann à  M.  de  Mechel  pour  les  graver. 

M.  le  chevalier  de  Jocourt  m'est  venu  voir.  11  est  cu- 
rieux. 

Le  51.  Répondu  à  M.  Fuessli,  greffier  du  conseil  et 
peintre,  à  Zurich.  Je  lui  marque  qu'il  doit  incessam- 
ment recevoir  les  estampes  angloises  en  manière  noire, 
et  que  c'est  M.  Fuessli  qui  s'est  chargé  de  les  lui  remet- 
tre. Cent  trente-deux  livres. 

Répondu  à  M.  Usteri,  pour  lui  mander  que  M.  Fuessli 
a  deux  rouleaux  d'estampes  pour  lui  remettre.  Deux 
cent  dix-huit  livres  huit  sous. 


DE  JEAN-GEORGES  WILLE. 


129 


FÉVRIER  1760. 

Le  7.  Répondu  à  M.  Brinckmann,  peintre  de  l'Élec- 
teur palatin.  Je  lui  donne  avis  que  M.  de  Mechel  va  gra- 
ver ses  tableaux  pendants;  je  lui  dis  en  outre  mon  sen- 
timent sur  son  travail,  et  le  prie  aussi  de  discontinuer 
le  tableau  qu'il  dit  avoir  commencé  pour  moi. 

Le  9.  M.  de  Saint-Pierre,  lieutenant-colonel  et  gou- 
verneur des  jeunes  comtes  de  la  Layen,  m'est  venu 
voir.  Je  lui  ay  recommandé  M.  Heilmann,  pour  peindre 
les  trois  jeunes  comtes,  et  il  a  commencé  le  11  l'opéra- 
tion. 

Répondu  à  M.  de  Livry.  Je  le  remercie  du  chevreuil 
qu'il  m'a  envoyé.  J'ai  mis  un  petit  dessein  dans  la  lettre. 

Le  15.  M.  Hin,  peintre  du  duc  régnant  de  Deux-Ponts, 
et  mon  ancien  ami,  étant  arrivé  avec  S.  A.  S.,  me  vint 
voir  tout  de  suite.  J'en  étois  ravi  !  Nous  nous  sommes  em- 
brassés de  bon  cœur,  comme  de  raison. 

Le  16.  Monseigneur  le  duc  de  Deux-Ponts  me  fit 
l'honneur  de  me  visiter,  et  S.A.  S.  resta  plus  d'une  heure 
et  demie  avec  moi.  Nous  raisonnâmes  continuellement  et 
presque  toujours  sur  les  arts,  dont  il  est  grand  amateur 
et  connoisseur.  Je  lui  disois  entre  autres,  qu'aussitôt  la 
paix  faite,  je  ferois  un  voyage  en  Allemagne.  Il  me  di- 
soit  là-dessus,  avec  bonté  et  empressement,  que  je  de- 
vois  prendre  mon  chemin  de  sorte  à  pouvoir  lui  faire 
visite,  et  qu'après  m'avoir  montré  tout  ce  qu'il  pos- 
sédoit  de  curieux,  il  me  mèneroit  à  Mannheim,  pour 
me  faire  voir  toutes  les  beautés  des  arts,  dont  l'Électeur 
palatin  étoit  en  possession,  etc.  Ce  prince  est  très-gra- 
cieux et  rempli  de  toutes  sortes  de  qualités. 

i.  9 


150  JOURNAL 

Le  17.  M.  le  vidame  d'Amiens  vint  me  voir.  Il  est 
extrêmement  curieux,  aimable,  et  dessine  très-bien  lui- 
même.  11  auroit  désiré  que  je  lui  cédasse  plusieurs  ta- 
bleaux ou  desseins  magnifiques,  mais  mon  attachement 
pour  de  telles  choses  ne  me  permit  pas  de  le  satisfaire 
là-dessus.  Ce  seigneur  parle  joliment  allemand. 

M.  Samhammer,  peintre  de  S.  A.  S.  le  prince  de 
Nassau-Saarbrùck,  est  venu  chez  moi.  Il  étoit  arrivé 
le  45,  avec  le  prince,  à  Paris.  Je  ne  connois  pas  encore 
son  mérite;  mais  il  raisonne  assez  bien. 

Le  22.  M.  Ducis,.  secrétaire  de  M.  le  duc  de  Belle-Isle, 
m'apporta  de  Vienne  une  boîte  remplie  de  pétrifications 
et  de  mines.  C'est  M.  Wâchter,  secrétaire  de  M.  le  comte 
de  Kaunilz,  et  mon  ancien  ami,  qui  l'en  avoit  chargé 
pour  me  la  remettre.  Il  m'apporta  aussi  une  estampe, 
dont  M.  Bissing,  contrôleur  de  la  chancellerie,  l'avoit 
chargé  pour  moi.  C'est  un  portrait  qui  ne  vaut  rien, 
quoique  le  corps  ait  été  copié  d'après  le  comte  de  Saint- 
Florentin,  qui  m'avoit  fait  de  l'honneur;  aussi  il  paroit 
que  M.  Bissing  m'a  voulu  faire  rire,  mais,  par  pitié,  je 
n'ay  pas  pu  rire. 

Les  trois  jeunes  comtes  de  la  Layen  frères  sont  venus 
pour  me  voir,  mais  j'étois  sorti. 

Le  25.  Monseigneur  le  prince  de  Nassau-Saarbrùck 
m'a  fait  l'honneur  de  me  visiter.  Il  a  resté  une  demi- 
heure  avec  moi.  Ce  prince  est  très-affable.  11  a  voulu 
tout  voir  et  tout  savoir,  et  je  crois  avoir  contenté  S.  A.  S. 
sur  tous  les  points. 

MM.  Grcbcl  et  Brunner,  de  Zurich,  sont  venus  prendre 
congé  de  moi. 

Le  24.  J'ai  été  rendre  visite  au  duc  régnant  de 
Deux-Pouls.  11  me  reçut  le  mieux  du  monde  et  me  mon- 


DE  JEAN-GEORGES  WILLE.  451 

Ira  diverses  choses.  Je  restai  plus  d'une  heure  avec 
S.  A.  S. 

Le  29.  Nous,  M.  Cochin  et  moi,  avons  comparu  au 
grand  conseil,  étant  cités  pour  juger  et  eslimer  un  por- 
trait du  roi,  que  M.  Fessard  a  gravé  pour  un  par- 
ticulier, avec  lequel  il  est  en  procès  pour  cet  ouvrage. 
L'affaire  n'est  pas  finie. 

MARS  1760. 

Le  1er.  Monseigneur  le  duc  de  Deux-Ponts  vint  chez 
moi>  et  peu  après  nous  montâmes  en  carrosse,  et  je  le 
menai  chez  M.  Remi,  pour  voir  un  tableau  du  Poussin, 
qu'il  acheta  pour  cent  louis.  C'étoit  une  Adoration  des 
bergers1.  Le  tableau  sera  transporté  à  Mannheim,  pour 
être  mis  dans  le  fameux  cabinet  de  l'Électeur  palatin. 

Le  3.  MM.  les  comtes  de  la  Layen  me  sont  venus  voir. 
Ils  sont  trois  frères,  dont  deux  sont  abbés.  Ils  étoient 
accompagnés  de  M.  de  Saint-Pierre,  leur  gouverneur, 
et  du  jeune  comte  de  Schrattenbach.  Ils  sont  tous  d'une 
grande  politesse  et  fort  avides  de  s'instruire. 

Le  5.  Répondu  à  M.  Resler,  à  Dresde.  Je  lui  dis  qu'il 
peut  m'envoyer  mon  argent,  et  que  son  envoy  est  prêt 
à  partir. 

Le  7.  M.  de  Livry,  de  Versailles,  vint  me  voir.  Il  a  eu 
un  petit  dessein  de  moi,  que  j'avois  fait. 

Le  14.  J'ay  fait  mettre  une  caisse  au  coche  de  Stras- 

1  Une  Adoration  des  bergers,  de  Poussin,  a  été  lithographiée  par  F.  Pi- 
loti,  clans  la  Pinacothèque  de  Munich,  publiée  par  Piloti  et  Lœhle;  2  vol. 
grand  aigle.  C'est  peut-être  de  ce  tableau  dont  il  est  ici  question. 


132  JOURNAL 

bourg,  remplie  d'estampes,  de  caries  géographiques  et  de 
livres,  pour  être  envoyée  par  M.  Eberts  à  M.  Ferd.  Ja- 
cob Baumgart'nen,  à  Leipzig,  le  tout  selon  les  ordres  de 
MM.  Resler  et  Grôbel,  à  Dresde. 

Écrit  à  MM.  Resler  et  Grôbel,  pour  leur  dire  que  leur 
caisse  est  partie,  et  je  leur  envoie  le  compte  ou  montant 
des  dépenses  que  j'ay  faites  pour  eux. 

Le  16.  Répondu  à  M.  Usteri,  à  Zurich.  Je  lui  dis  que 
j'ay  fait  remettre,  comme  il  a  désiré,  deux  rouleaux  d'es- 
tampes et  un  paquet  de  livres,  dont  le  poème  sur  la  pein- 
ture, par  M.  Wattelet,  à  M.  Fremin,  chez  M.  Bourgeois, 
au  coin  de  la  rue  Traversière.  Le  même  jour,  après  avoir 
encore  reçu  une  lettre  de  lui,  je  lui  achetai  six  estam- 
pes angloises  pour  lui  être  envoyées  avec  les  autres  cy- 
dessus. 

Répondu  à  M.  Zich,  peintre,  actuellement  à  Coblentz. 

Répondu  à  M.  Wàchler,  mais  la  lettre  est  encore  icy. 
Je  lui  donne  avis  que  son  receveur  de  rentes  m'a 
payé  et  que  les  estampes  et  les  livres  doivent  bientôt 
partir. 

M.  Meyer,  peintre,  a  pris  congé  de  nous,  pour  aller 
avec  les  équipages  du  duc  de  Deux -Ponts,  à  Deux- 
Ponts,  Monseigneur  le  duc  l'ayant  engagé  pour  cela, 
en  lui  donnant  une  pelite  pension.  C'est  M.  Hin,  son 
ancien  maître,  lorsqu'ils  étoient  encore  à  Strasbourg, 
qui  lui  a  procuré  cette  petite  fortune. 

Le  17.  M.  Hin,  peintre  du  duc  de  Deux-Ponts,  a  pris 
congé  de  moi  pour  s'en  retourner  à  Deux-Ponts.  Je  l'ay 
chargé  de  plusieurs  choses  pour  remettre,  tant  à  M.  Hess 
(à  qui  j'ay  aussi  répondu)  qu'à  M.  Haut,  architecte  de  la 
cour,  et  à  M.  Mœllinger,  horloger  du  duc. 

Le  22.  Ma  femme  a  tenu  avec  M.  le  marquis  de  Beau 


DE  JEAN-GEORGES  VVILLE.  133 

mont ,  sur  les  fonts  de  baptême,  dans  l'église  de  Saint- 
Paul,  le  premier  enfant  dont  accoucha,  le  jour  d'aupara- 
vant, sa  sœur  madame  Braconier;  c'est  un  garçon. 

AVRIL  1760. 

Le  6.  M.  le  général  de  Ketler  ayant  désiré  de  me  voir, 
j'allai  chez  lui.  11  me  reçut  le  plus  poliment  du  monde, 
s'entretenant  très-longtemps  avec  moi  sur  divers  sujets, 
principalement  sur  les  arts,  dont  il  est  grand  amateur.  11 
est  au  service  de  l'impératrice  reine,  et  il  fait  la  campa- 
gne ordinairement  avec  l'armée  de  France,  sur  le  même 
pied  que  M.  de  Montazet  la  fait  dans  l'armée  impériale 
de  la  part  du  roi.  M.  de  Ketler  ayant  formé  à  Vienne 
un  graveur  et  un  peintre,  dont  il  me  montra  de  l'ouvrage 
de  l'un  et  de  l'autre,  et  qui  tous  deux  promettent  infini- 
ment, il  me  disoit  que  le  peintre  étoit  un  jeune  Croate; 
j'en  fus  étonné,  et  avouai  que  je  croyois  qu'il  étoit  le 
premier  de  cette  nation  qui  eût  entrepris  la  peinture. 

Le  9.  M.  le  général  de  Ketler  me  fit  l'honneur  de  me 
venir  voir. 

Le  10.  M.  le  comte  de  Monaco  et  M.  l'abbé  du  même 
nom  et  son  parent  vinrent  me  voir.  Ils  sont  amateurs. 

Jay  écrit  à  M.  de  Livry,  à  Versailles.  Je  le  remercie 
du  bon  et  très-bon  jambon  qu'il  m'avoit  envoyé  pour 
nous  décarêmer.  J'ay  mis  dans  la  lettre,  pour  lui,  trois 
desseins  représentant  des  têtes  de  Cosaques,  que  j'ay  faits 
assez  terribles. 

Le  13.  Le  comte  de  Monaco  et  M.  l'abbé  de  ce  nom 
vinrent  me  voir  de  nouveau.  Ils  sont  amateurs  tous  deux, 
et  me  paroissent  fort  aimables. 


loi  JOURNAL 

M.  Samhammer,  peintre  de  Darmsladt,  m'apporta 
voir  un  portrait  à  cheval  qu'il  avoit  fait.  Jl  est  encore 
très-foible  et  a  besoin  d'étudier  sérieusement  pour  être 
quelque  chose  dans  le  monde.  Je  lui  ay  dit  mon  senti- 
ment, et  il  le  reçut  bien. 

Le  16.  M.  le  chevalier  de  Dameri,  officier  aux  gar- 
des, a  pris  congé  de  moi.  Il  va  partir  demain  avec  le 
premier  bataillon  pour  Mayence,  où  le  régiment  sera 
réuni.  Je  l'ay  embrassé  de  tout  mon  cœur,  car  c'est  un 
très-digne  officier  et  grand  amateur  des  beaux-arts. 

Le  18.  Deux  caisses  de  tableaux  me  sont  arrivées 
d'Allemagne,  tous  par  le  célèbre  M.  Dietrich,  de  Dresde. 
Ils  sont  au  nombre  de  neuf,  dont  deux  pour  monsei- 
gneur l'évêque  de  Callinique ,  et  un  pour  M.  Heilmann; 
les  autres  pour  moi.  J'ay  écrit  le  19  à  monseigneur  l'é- 
vêque en  conséquence,  et  le  20;  je  lui  offre  de  lui  céder 
deux  de  mes  anciens  Dietrich  pour  la  somme  de  cinq 
cent  soixante-douze  livres,  y  compris  les  bordures. 

Le  20.  J'ay  fait  remettre  à  M.  Weiss,  gouverneur  de 
M.  le  comte  de  Geyersberg,  un  volume  contenant  plus  de 
quatre  cents  estampes  qu'il  remettra  à  M.  Winckler,  à 
Leipzig,  selon  sa  promesse. 

Le  24.  M.  Weiss  s'est  encore  chargé  d'un  gros  rouleau 
d'estampes  que  M.  Grôll,  libraire  à  Dresde,  m'avoit  de- 
mandé; il  doit  le  remettre  à  M.  Esslinger,  libraire  à 
Francfort,  qui  sçait  sa  destination.  En  même  temps,  ce 
cher  M.  Weiss  prit  congé  de  moi.  Je  lui  ay  donné  des 
lettres,  l'une  à  M.  Eberts,  à  Strasbourg,  l'autre  à 
M.  Brinckmann,  à  Mannheim,  une  troisième  à  M.  Schùtz, 
à  Francfort;  une  quatrième  à  M.  le  baron  de  Hagedorn, 
à  Dresde.  Le  temps  ne  m'a  pas  permis  d'en  écrire  da- 


DE  JEAN-GEORGES  WILLE.  ,  155 

vantage.  J'ay  fait  présent  à  M.  Weiss  de  plusieurs  livres, 
de  même  que  quelques  estampes  de  moi. 

Répondu  à  M.  Grôll,  libraire  et  marchand  d'estampes 
à  Dresde. 

Le  29.  Répondu  à  MM.  Resel  et  Grôbel,  à  Dresde.  Je 
leur  donne  l'avis  que  j'ay  reçu  six  cent  cinquante  livres, 
qu'ils  m'avoient  envoyées  par  lettres  de  change. 

Répondu  à  M.  Dietrich.  Je  lui  envoie  une  lettre  de 
change  sur  MM.  Resel  et  Grôbel,  de  deux  cent  trente 
reiehsthalers,  et  lui  commande  encore  trois  tableaux. 

Répondu  à  M.  Fuessli  fils,  à  Zurich.  Je  lui  dis  que  je 
ne  vois  pas  moyen  de  lui  trouver  une  place  de  précepteur 
icy. 

MAY  1760. 

Le  5.  M.  le  baron  de  Krufft,  de  Cologne,  m'est  venu 
voir,  étant  arrivé  depuis  peu  en  cette  ville. 

Le  4.  J'ay  remis  un  rouleau  d'estampes  à  M.  Rertin, 
écuyer  de  M.  le  marquis  de  Lhôpital,  envoyé  du  roi  à  la 
cour  de  Russie:  il  doit  les  remettre  à  M.  Schmidt,  avec 
une  lettre  que  j'ay  ajoutée. 

Répondu  à  M.  G.  Winckler,  à  Leipzig.  Je  lui  marque 
que  M.  Weiss  s'est  chargé  de  lui  remettre  un  volume  d'es- 
tampes, et  que  je  n'ay  pas  jugé  à  propos  de  lui  envoyer 
les  desseins  qui  sont  prêts,  jusqu'à  ce  qu'il  me  les  de- 
mande. 

Habe  ich  dem  Herrn  Usteri  geantwortet.  Ich  habe  ihm 
einigen  Rath  gegeben  wie  er  seine  Kupfersammlung  ein- 
zurichtenhabe,  und  sage  ihm  dass  ich  seine  93Liv.  10  s* 
vor  Kupfersliche  nach  seinem  Verlangen  ausgeben  werde  \ 

1  «  J'ai  répondu  à  M.  Usteri,  Je  lui  ai  donné  quelques  conseils  sur  la  ma- 


156  JOURNAL 

M.  Graupner,  écuyer  du  prince  héréditaire  de  Hesse- 
Darmstadt,  m'est  venu  voir  le  lendemain  de  son  arrivée 
dans  cette  ville.  11  m'a  aussi  remis  des  lettres  de  M.  Stre- 
cker,  peintre  du  même  prince. 

Le  14.  Écrit  à  M.  Weiss,  gouverneur  de  M.  le  comte  de 
Geyersberg,  à  Leipzig.  Je  lui  donne  avis  d'un  poëme  sur 
les  décorations  des  théâtres,  par  M.  Moulin,  qui  a  paru 
tout  nouvellement,  et  que  je  lui  envoie  tout  chaud  par 
M.  Huber. 

Le  25.  M.  Rihiner  fils,  de  Basle,  m'est  venu  voir,  ac- 
compagné de  M.  Desfriches,  d'Orléans,  mon  ami.  M.  Ri- 
hiner a  voyagé  par  toute  l'Italie,  où  il  a  rencontré  plu- 
sieurs de  mes  nmis.  Il  va  rester  quelque  temps  à  Paris. 
Il  a  de  la  connoissance  dans  les  arts  et  les  aime  beau- 
coup. 

Le  27.  M.  Becke,  conseiller  du  prince  de  Waldeck, 
m'est  venu  voir  le  lendemain  de  son  arrivée  à  Paris.  Il 

étoit  accompagné  de  M  ;  l'un  et  l'autre  m'ont  plu. 

Ils  sont  amateurs,  et  m'ont  beaucoup  caressé. 

Le  29.  Reçu  un  couteau  magnifique  en  présent,  de  la 
part  de  M.  le  marquis  de  Croimare;  il  me  l'a  envoyé  de 
Normandie. 

Écrit  à  M.  Vernet,  qui  est  à  Bayonne;  et  je  lui  envoie 
les  deux  estampes  que  M.  Zingg  a  gravées  pour  moi, 
d'après  deux  de  ses  marines.  Je  le  prie  d'en  faire  la 
correction  qu'il  jugera  nécessaire. 

Le  31.  J'ay  vendu,  par  complaisance,  deux  tableaux 


oière  dont  il  doit  organiser  sa  collection  d'estampes,  et  je  lui  dis  que  je 
dépenserai  les  quatre-vingt-treize  livres  dix  sous  en  gravures,  comme  il  le 
désire.  » 


DE  JEAN-GEORGES  WILLE.  157 

delà  main  de  M.  Dietrich,  que  j'avois  dans  mon  cabinet, 
pour  la  somme  de  neuf  cent  soixante  livres.  C'est 
M.  de  Randon  Boisset  qui  les  a  eus i. 

JUIN  1700. 

Le  2.  J'ay  prêté  à  M.  de  Marcenay,  mon  ami,  un  paysage 
peint  par  M.  Dietrich,  qu'il  veut  copier. 

M.  Laborier,  syndic  des  États  du  Maçonnais,  m'est 
venu  voir. 

Le  11.  Répondu  à  mon  neveu,  qui  est  à  l'armée  de 
M.  le  maréchal  de  Broglie,  campée  sous  Francfort. 

Me  vient  voir  M.  le  baron  de  Stosch  (neveu  et  héritier 
du  fameux  antiquaire  du  même  nom,  qui  est  mort  Tan- 
née passée  à  Florence).  Il  vient  d'Italie. 

M.  Hess  jeune,  horloger  de  Zurich,  me  rendit  visite. 

Répondu  à  M.  Strecker,  peintre  du  landgrave  de 
Hesse-Darmstadt. 

Le  16.  M.  Samhammer,  peintre  du  prince  de  Nassau- 
Saarbrùck,  a  commencé  mon  portrait.  C'est  M.  Fiedler, 
peintre  du  landgrave  de  Hesse-Darmstadt.  qui  le  lui  de- 
mande. 

Le  19.  J'ay  envoyé  une  caisse  contenant  des  tableaux 
et  estampes  à  monseigneur  l'évêque  de  Callinique,  à  Mâ- 
con.  M.  Laborier,  syndic  des  États  du  Maçonnais,  s'en 
est  chargé,  de  même  que  d'une  lettre  que  j'ay  écrite  au 
même  prélat. 

1  A  la  vente  de  M.  Randon  de  Boisset,  faite  en  1777,  il  n'y  a  plus  qu  un 
seul  tableau  de  Dietrich,  décrit  ainsi  au  Catalogue,  sous  le  n°161:  «  Un'pajsage 
agréable,  dans  lequel  on  voit  deux  vaches,  dont  une  blanche,  deux  ânes  et 
un  homme  assis  qui  joue  avec  son  chien  près  d'une  chaumière.  Ce  beau  ta- 
bleau, qui  est  peint  sur  bois,  porte  12  pouces  9  lignes  de  haut  sur  16  pouces 
de  large.  »  Ce  tableau  s'est  vendu  1,900  livres. 


J58  JOURNAL 

Lec20.  Écrit  à  MM.  Mertz  et  Merckel,  négociants  à  Nu- 
remberg. Je  les  prie  d'avoir  la  bonté  d'envoyer  la  lettre 
incluse  à  M.  Dietrich,  par  Prague,  à  Dresde,  pour  qu'elle 
aille  plus  sûrement,  dans  ces  temps  de  guerre,  car 
M.  Dielrich  se  plaint  de  ne  point  avoir  de  réponse  de 
moi.  La  lettre  à  M.  Dietrich  est  écrite  le  16  de  ce  mois. 

Le  24.  M  est  venu  de  Strasbourg,  m'apportant  des 

lettres  de  M.  Reifstein,  actuellement  gouverneur  du  jeune 
comte  de  Lynar.  Il  avoit  ajouté  quelques  morceaux,  en 
eau-forte,  de  sa  façon,  et  une  gravée  par  madame  la  mar- 
grave de  Bade-Durlach. 

JUILLET  1760. 

Le  5.  J'ay  mis  au  jour  la  Gazettière  Jiollandoise 1 ,  que 
j'ay  gravée  d'après  un  tableau  deTerburg,  qui  n'étoit  pas 
des  meilleurs.  Je  Pay  dédiée  5  M.  le  comte  de  Boulbon, 
résidant  à  Marseille. 

Répondu  à  M.  Aberli,  peintre  à  Berne.  Je  lui  dis 
mon  sentiment  sur  ce  qui  est  préférable  à  représenter 
dans  les  tableaux  de  paysage,  et  sur  quoi  il  m'avoit 
consulté. 

Le  9.  Répondu  à  M.  lieifstein,  gouverneur  du  jeune 
comte  de  Lynar,  à  Strasbourg. 

Le  15.  Répondu  à  M.  Winckler;  je  lui  dis  que  dans  trois 
semaines  je  lui  enverrai  toutes  les  curiosités  ;  mais  j'at- 
tends encore  une  réponse  de  lui.  J'ay  mis  dans  sa  lettre 
une  à  M.  Dielrich,  à  Dresde,  dont  je  suis  inquiet. 

Le  14.  Répondu  à  M.  Wachter,  à  Vienne.  Je  lui  en- 


1  Leblanc,  Catal.  de  Pœuv/e  de  J.-G.  Wille,  n°  08. 


DE  JEAN-GEORGES  WILLE.  .  139 
voie  pour  cent  cinquante-huit  livres  d'estampes,  qui  doi- 
vent partir  demain,  par  un  courrier  impérial. 

Le  17.  M.  Greuze  m'a  livré  un  buste  de  femme,  gran- 
deur naturelle,  admirablement  bien  dans  toutes  les  par- 
ties qui  concernent  la  peinture.  Cette  tête  est  presque  de 
profil  ,  d'un  regard  et  port  majestueux.  Les  cheveux  tom- 
bent négligemment  vers  les  deux  épaules;  un  ruban 
rouge  les  entoure  au  derrière  de  la  tête.  Le  corselet 
est  rouge  et  les  manches  sont  jaunes;  une  espèce  de  col- 
lier de  mousseline  rayée  de  rouge  et  noué  en  croix  sur 
la  gorge  fait  son  habillement.  Je  suis  enchanté  de  ce 
morceau. 

Douze  jours  auparavant,  mon  ami  M.  Greuze  m'a- 
voit  livré  une  tête  de  jeune  femme  très-gracieuse, 
même  voluptueuse,  qui  a  les  cheveux  retroussés  et  fri- 
sés sur  les  côtés.  Son  corselet  est  bleu,  et  un  mouchoir 
de  couleur  violette  lui  couvre  négligemment  la  gorge.  Ces 
deux  pièces,  très-parfaites  et  hardiment  faites,  sont  les 
deux  pendants.  Wille  a  ajouté  plus  £an£:Celle-cy  a  passé 
en  Allemagne;  elle  étoit  moins  bien  que  la  première. 

Le  22.  M.  le  baron  de  Behr  m'apporta  les  œuvres  di- 
verses du  roi  de  Prusse.  Un  ami  m'a  envoyé  ce  volume 
joliment  relié.  M.  le  baron  Slrieks  accompagnoit  le  pre- 
mier. 

M.  Greuze  et  moi  avons  été  dans  la  galerie  de  Rubens 
au  Luxembourg,  qu'on  nous  ouvrit  exprès.  Nous  mon- 
tâmes sur  l'échelle  pour  voir  de  près  les  tableaux  faits 
par  ce  grand  homme,  et  considérâmes  la  manière  de 
peindre  et  de  colorier  ses  ouvrages,  etc.,  digne  de  re- 
marque. 

Le  25.  Mes  amis,  MM.  Greuze  et  Desfriches,  d'Or- 


140  JOURNAL 

léans,  ont  été  avec  moi  à  Auteuil.  Ma  femme  et  mon 
fils  ont  été  avec  nous. 

Le  27.  Écrit  à  M.  Schmidt,  à  Pétersbourg,  tant  pour 
moi  que  pour  M.  Massé.  Je  lui  marque  que  la  lettre  con- 
tenant les  desseins  pour  M.  le  baron  de  Stragonoff,  et  le 
papier  d'impression  est  prêt  depuis  le  12  de  may,  que 
M.  Foulon,  qui  la  devoit  retirer  et  qui  étoit  allé  à  Rouen 
faire  fréter  un  vaisseau,  n'a  plus  paru,  quoiqu'il  fût 
chargé  de  remettre  soixante-quinze  louis  d'or  à  M.  Massé, 
de  la  part  du  susdit  baron,  pour  les  desseins  mentionnés 
plus  haut. 

Le  30.  M'est  venu  voir  M.  Brinckmann,  inspecteur  des 
tableaux  de  l'Electeur  palatin,  et  son  peintre  en  paysage. 
Il  étoit  arrivé  à  Paris  le  jour  d'auparavant. 

AOUST  1760. 

Le  2.  M.  le  baron  de  Behr,  Courlandois,  prit  congé 
de  moi.  Je  lui  ay  fait  un  petit  dessein  dans  son  Stamm- 
buch.  11  s'est  chargé  d'un  rouleau  d'estampes  pour 
M.  Eberts,  à  Strasbourg,  et  d'une  lettre  au  même,  comme 
aussi  d'un  rouleau  d'estampes  pour  M.  Winckler,  à 
Leipzig. 

Le  4.  M.  Greuze,  ayant  trouvé  que  le  mouchoir  violet 
ne  faisoilpas  bien  à  une  des  têtes  qu'il  m'a  faites,  l'a 
changé  ou  totalement  ôté;  il  a  substitué  une  mousseline 
blanche  et  transparente,  cela  fait  bien  mieux,  et  le  tout 
est  admirable  présentement. 

Écrit  à  M.  le  comte  de  Boulbon,  à  Marseille,  pour 
l'informer  qu'il  y  a  plus  d'un  mois  que  le  tableau  qu'il 
m'a  prêté  est  prêt  à  partir,  et  que  ce  retard  n'est  pas 
ma  faute. 


DE  JEAN-GEORGES  WILLE.  141 
Le  7.  J'ay  fait  porter  à  la  douane,  et  de  là  au  coche  de 

Strasbourg,  une  caisse  contenant  des  tableaux,  desseins, 

estampes  et  livres  pour  M.  Winckler,  à  Leipzig.  Elle  est 

adressée  à  M.  Eberts,  à  Strasbourg. 

J'ay  écrit  le  même  jour  à  M.  Winckler,  de  même 

qu'à  M.  Eberts,  par  rapport  à  cette  caisse. 

Le  8.  M.  le  capitaine  Richard,  de  Mannheim,  m'est 
venu  voir.  Il  est  connoisseur,  grand  amateur,  et  par- 
dessus tout  un  très-galant  homme.  Nous  avons  passé 
l'après-midy  ensemble. 

Écrit  à  M.  de  Bissing,  contrôleur  de  la  chancellerie 
impériale  aulique  de  l'Empire,  à  Vienne.  Je  le  prie  de 
m'envoyer  les  trois  cent  soixante- trois  livres  qu'il  me 
doit  depuis  du  temps,  pour  des  estampes  que  j'ay  ache- 
tées pour  lui. 

Le  14.  J'ay  acheté  deux  petits  tableaux  de  M.  Chardin; 
sur  l'un,  il  y  a  un  chaudron  renversé,  des  oignons  et 
autres;  sur  l'autre,  un  chaudron  et  un  poêlon  et  autres, 
très-bien  faits,  trente-six  livres;  c'est  bon  marché,  aussi 
me  les  a-t-on  cédés  par  amitié. 

Le  15.  Écrit  à  M.  Winckler;  je  lui  dis  qu'il  y  a 
soixante-cinq  desseins  à  vendre,  que  j'ay  acheté  deux 
petits  Kalfs  pour  lui  et  qu'il  y  en  a  un  autre  d'un  au- 
tre maître,  soixante-seize  louis. 

Le  i5.  Répondu  à  M.  Usteri.  Je  lui  marque  que  j'ay 
acheté  pour  lui  l'œuvre  de  la  Fage,  soixante  livres;  et 
les  Impostures  innocentes,  de  Picart,  quarante-huit,  etc. 

Répondu  à  M.  de  Livry,  à  Versailles.  Je  lui  dis  que 
les  deux  tableaux  qu'il  m'a  laissés  sont  vernis  ;  que  les 
desseins  et  estampes  de  M.  Marquet  ne  valent  rien,  etc. 
Je  lui  ay  aussi  envoyé  un  petit  dessein  de  moi. 


142  JOURNAL 

Le  21.  M.  Guibal,  peintre  du  duc  de  Wurtemberg, 
m'est  venu  voir;  il  est  homme  d'esprit  et  plaisant1. 

Le  22.  M.  Strange2,  graveur  de  Londres,  et  que  j'ay 
connu  autrefois,  étant  arrivé  depuis  peu  icy,  m'a  rendu 
visite;  c'est  un  brave  et  digne  homme.  Il  va  partir  in- 
cessamment pour  Tltalie. 

Le  28.  M.  Becke  ayant  acheté  de  mes  estampes, 
M.  Pfuster  s'en  est  chargé  pour  les  remettre  clans  la  mai- 
son de  M.  Dietrich,  ammeister  de  la  ville  de  Strasbourg, 
à  Strasbourg. 

Le  51.  Répondu  à  M.  Yinckelmann,  bibliothécaire  du 
cardinal  Alex.  Albani,  h  Rome. 

Répondu  a  M.  le  chevalier  Mengs.  C'est  M.v  Strange 
qui  se  charge  de  ces  deux  lettres  et  que  j'ay  recom- 
mandé à  ces  messieurs. 

SEPTEMBRE  1760. 

Le  10.  Je  suis  parti  vers  Longjumeau,  par  la  route 
d'Orléans,  accompagné  de  M.  de  Mechel,  mon  ancien 
élève,  M.  Zingg  et  M.  Môrikofer,  pour  dessiner  pendant 
plusieurs  jours  le  paysage  dans  ces  quartiers-là,  ou- 
blier la  ville  et  jouir  des  agréments  de  la  campagne,  car 
il  fait  fort  beau. 

Le  19.  Je  suis  revenu  en  ville  après  neuf  jours  d'ab- 
sence, mais  chassé  par  une  pluie  affreuse  qui  nous  a 

1  II  s'appelait  Nicolas  Guibal,  était  né  à  Lunéville,  et  dirigeait  la  galerie 
des  peintures  du  duc  de  Wurtemberg.  On  a  son  portrait  peint  par  Jos.  Mai- 
ling et  gravé  par  C.-J.  Schlotterbcck,  élève  de  l'Acad.  milit.  ducale  à  Stutt- 
gard,  1781.  Guibal  fit,  en  1783,  un  éloge  de  Nicolas  Poussin. 

2  M.  Charles  Leblanc  a  publié  sur  Strange  une  intéressante  monographie 
qu'il  a  fait  suivre  d'un  catalogue  fort  complet  de  l'œuvre  de  ce  graveur. 


DE  JEAN-GEORGES  WILLE.  145 

trempés  jusqu'à  la  peau,  étant  méconnoissable  en  entrant 
chez  moi.  Malgré  cela  nous  n'avons  fait  que  rire  et  badi- 
ner pendant  la  route,  et  surtout  par  rapport  à  nos  figures 
grotesques  ;  mais  le  plaisir  que  nous  avons  eu  pendant 
les  très-beaux  jours  que  nous  avons  passés  en  campagne 
étoit  délicieux.  J'ay  fait  dix-neuf  desseins,  dont  !a  plus 
grande  partie  a  été  achevée  sur  les  lieux  mêmes,  et  que 
j'eus  remis  la  main  après.  J'ay  dessiné  cinq  lointains; 
le  reste  consiste  en  moulins  et  cabanes  de  paysans. 
Nous  avons  parcouru  les  environs  de  Longjumeau,  de 
Sceaux,  les  Chartreux,  Villebon,  la  Roche,  les  Caseaux, 
Palaiseau,  Grandvaux,  Petitvaux,  Savigni  et  autres  en- 
droits. Tous  les  jours,  à  quatre  heures  du  matin,  nous 
étions  sur  pied. 

Le  22.  M'est  venu  voir  M.  Oets,  peintre  de  Rotterdam; 
il  m'a  apporté  des  lettres  de  recommandation  de  M.  Hum- 
bert,  peintre  de  la  même  ville. 

Le  25.  Répondu  à  M.  Weiss,  gouverneur  de  M.  le 
comte  de  Geyersberg,  à  Leipzig.  Je  le  remercie  d'avance 
pour  les  livres  qu'il  m'envoie,  et  lui  dis  que  les  trois 
exemplaires  de  mes  ouvrages  ont  été  cherchés  de  sa  part 
par  M.  Hubert,  et  que  je  me  ferai  payer  par  le  banquier 
de  M.  Winckler. 

Le  24.  Répondu  à  M.  Rissing,  à  Vienne,  de  mêmes, 
qu'à  M.  Rrandt.  Je  leur  marque  que  j'attends  avec  im- 
patience les  desseins  et  les  tableaux  que  ce  dernier  fait 
pour  moi. 

Écrit  à  M.  Grôll,  libraire  et  marchand  d'estampes,  à 
Dresde.  Je  lui  envoie  de  nouveau  le  compte  des  estam- 
pes que  M.  Weiss  a  remis  pour  lui  à  M.  Esslinger,  à 
Francfort. 


144 


JOURNAL 


OCTOBRE  1760. 

Le  5.  J'ay  commandé  deux  tableaux  pour  M.  de  Li- 
vry,  à  M.  Celoni,  à  deux  louis  pièce. 

Le  7.  M.  Zingg  m'a  livré  les  deux  planches  qu'il  a 
gravées  pour  moi,  d'après  M.  Yernet.  Je  l'ay  payé. 

Le  11.  J'ay  retiré  six  exemplaires  des  marines  que 
MM.  Cochin  et  le  Bas  ont  gravées  d'après  M.  Vernet.  J'ay 
souscrit  de  nouveau  pour  six  exemplaires  des  quatre 
planches  suivantes. 

Le  12.  Répondu  à  M.  Apelluis,  peintre,  qui  se  trouve 
actuellement  à  Mittelbourg,  en  Hollande.  11  me  propose 
de  graver  un  portrait  pour  ce  pays-là;  mais  je  me  suis 
excusé  de  cette  commission  avec  bonne  humeur. 

Le  20.  M'est  venu  voir  M.  Loder.  peintre  de  Mayence, 
accompagné  du  secrétaire  de  l'envoyé  de  l'Electeur. 

Le  24.  J'ay  reçu  le  portrait  frappé  en  argent  de 
M.  Hedlinger,  deux  fois,  cependant  le  même,  et  une 
petite  médaille  aussy  en  argent,  d'un  pape,  faite  par  le 
même  célèbre  graveur.  C'est  M.  Môrikofer,  médailleur, 
à  Berne,  qui  me  les  a  envoyés.  J'ay  payé  ces  trois  pièces; 
mais  ce  dernier  a  eu  la  générosité  de  me  faire  présent  du 
portrait  du  frère  Claus,  aussi  en  argent,  et  par  M.  Hed- 
linger. 

J'ay  fait  présent  à  M.  Greuze  de  l'un  des  portraits 
de  M.  Hedlinger.  Cela  lui  a  fait  un  vrai  plaisir,  parce 
que  le  travail  et  le  dessein  sont  admirables. 

Le  50.  Ecrit  à  M.  Dilsch,  à  Nuremberg.  Je  lui  de- 


DE  JEAN-GEORGES  WILLE.  145 

mande  s'il  veut  bien  me  dessiner  quelques  paysages. 
J'ay  écrit  cependant  comme  au  hasard,  car  ils  sont  plu- 
sieurs frères. 

Répondu  à  M.  Wâchter,  à  Vienne.  Je  lui  mande 
que  M.  de  Rocka  a  envoyé  les  estampes  depuis  trois  mois; 
mais,  après  information  faite,  il  se  trouve  que  la  per- 
sonne qui  les  a  emportées  est  restée  malade  à  Stras- 
bourg; cependant  M.  de  Rocka  y  avoit  écrit  à  un  ami  de 
cette  ville,  pour  le  prier  de  retirer  lesdites  estampes 
d'entre  les  mains  du  malade  et  de  les  faire  partir  tout 
de  suite  par  une  occasion  sûre,  et  qu'il  devoit  être  sans 
inquiétude  là-dessus. 

Répondu  à  M.  Dietrich,  a  Dresde.  Je  lui  répèle 
mes  sollicitations  par  rapport  à  un  petit  nombre  de  ta- 
bleaux de  cabinet  de  sa  main  savante.  Je  lui  laisse  la 
liberté  de  faire  ce  qu'il  lui  plaît.  Je  lui  dis  aussi  que  je 
lui  ferai  présent  des  quatre  estampes  ports  de  mer,  d'a- 
près M.  Vernel,  qui  ont  paru  depuis  peu  de  jours,  et  je 
lui  promets  la  suite  à  proportion  qu'elles  vont  paroître. 
Je  lui  fais  aussi  de  sincères  compliments  de  ce  qu'il  n'a 
pas  souffert  au  bombardement  de  Dresde  par  les  Prus- 
siens. Je  lui  dis  aussi  que  M.  Mariette  lui  enverra  les 
choses  doubles  de  Rembrandt,  qu'il  ne  veut  point  d'ar- 
gent, mais  quelque  chose  de  sa  main  peint  ou  dessiné. 


NOVEMBRE  1760. 

Le  2.  M'est  venu  voir  M.  Pereyer,  juif  espagnol,  et  qui 
apprend  à  parler  aux  muets  avec  grand  succès.  Il  avoit 
avec  lui  une  lille  (qui  étoit  déjà  venue  chez  nous),  née 
sourde  et  muette;  il  lui  a  enseigné  à  parler,  il  fait  de- 
vant elle  mille  sortes  de  mouvements  avec  ses  doigts, 
qu'elle  regarde  fixement,  et  répond  sur  ces  signes  de  con- 
i.  10 


146  JOURNAL 

venance  très-exactement.  Comme  elle  est  donc  sourde, 
elle  vous  regarde  seulement  les  mouvements  des  lèvres 
et  répond  sans  se  presque  jamais  tromper;  cela  paroît 
prodigieux.  Elle  a  un  esprit  infini  avec  beaucoup  de 
vivacité.  La  peinture,  la  gravure  et  le  dessein  lui  font  un 
plaisir  singulier,  et  elle  désire  avec  ardeur  d'entre- 
prendre l'un  ou  l'autre  de  ces  arts.  Elle  a  l'œil  très-juste 
et  une  grande  mémoire.  J'étois  ravi  de  ses  raisonnements 
sur  divers  tableaux  et  estampes  que  je  lui  montrai  dans 
mon  cabinet. 

Le  5.  Hat  mir  der  Sekretair  des  Hr.  von  Toullongue 
sechs  hundei^t  Livers  gegeben;  also  bleibt  er  mir  noch 
sieben  Jnmdert  und  etlich  dreyssig  Livers  schuldig,  so  ivie 
des  Druckers  seinen  LoJm'2 . 

Le  4.  Livré  les  épreuves  à  M.  Basan,  au  nombre  de 
quarante-huit,  des  planches  que  M.  Zingg  m'a  gravées 
d'après  M.  Vernet,  qui  ne  seront  cependant  exactement 
au  jour  que  la  semaine  qui  vient. 

Ce  jour,  M.  Celoni  m'apporta  les  deux  tableaux  que 
je  lui  ay  fait  faire  pour  M.  de  Livry,  premier  commis 
de  M.  de  Saint-Florentin. 

Le  5.  Est  entré  chez  moi  Mathias  Halm,  pour  étudier 
le  dessein  et  la  gravure.  Il  est  fils  d'un  arquebusier  de 
Coblenfz,  d'où  il  est  venu  depuis  peu  de  jours.  Il  a  l'âge 
de...  ans  et  ne  parle  pas  un  mot  de  François. 

Le  6.  Vient  chez  moi  M.  de  Piller,  secrétaire  de  M.  le 
comte  de  Staremberg,  ambassadeur  de  la  cour  impériale, 
et  m'a  proposé,  de  la  part  de  l'ambassadeur  (qui  avoit 


1  «  Le  secrétaire  de  M.  de  Toullongue  m'a  donné  six  cents  livres;  ainsi  il 
reste  encore  mon  débiteur  de  sept  cent  et  environ  trente  livres,  ainsi  que 
du  salaire  de  l'imprimeur.  » 


DE  JEAN-GEORGES  WILLE.  147 

les  ordres  de  sa  cour),  un  élève  qui  doit  être  en  même 
temps  mon  pensionnaire.  Nous  convînmes  de  tout. 

Le  9.  Répondu  à  monseigneur  Févêque  de  Callinique. 
Je  lui  marque  que  j'ay  retiré  les  quatre  estampes  d'après 
M.  Vernet,  que  j'ay  souscrit  de  nouveau  pour  M.  le  che- 
valier. 

Le  11.  Répondu  à  M.  Strecker,  peintre  du  prince  hé- 
réditaire de  Hesse  à  Pirmesens  ou  à  Rouxviller.  Je  lui 
mande  qu'il  peut  envoyer  l'argent  qu'il  me  doit  à 
M.  Eberts,  à  Strasbourg,  qui  me  le  fera  tenir. 

M'est  venu  voir  M.  Orell,  de  Zurich. 

Le  15.  J'ai  remis  à  M.  Eberts,  banquier  sur  la  place 
des  Victoires,  douze  épreuves  de  chacune  des  deux  plan- 
ches que  M.  Zingg  m'a  gravées,  d'après  M.  Vernet,  pour 
les  envoyer  à  M.  Imbert,  négociant  à  Rordeaux,  qui  m'a- 
voit  prêté  les  tableaux.  J'étois  obligé  d'y  envoyer  par 
cette  même  occasion  encore  vingt-quatre  épreuves  des 
mêmes  planches  à  la  même  personne,  mais  que  M.  Eberts 
m'a  payées. 

Le  même  jour  j'ay  fait  remettre  à  M.  Guibert,  beau- 
frère  de  M.  Vernet,  douze  épreuves  de  ces  mêmes  plan- 
ches pour  être  envoyées  à  ce  dernier,  qui  est  actuelle- 
ment à  Rayonne. 

Le  16.  Écrit  une  lettre  de  remercîment  à  M.  Imbert. 

Répondu  à  M.  Vernet,  à  qui  je  demande  en  même 
temps  s'il  veut  bien  me  faire  deux  petits  tableaux  d'en- 
viron quinze  pouces  de  large,  et  je  lui  demande  aussi 
le  prix.  Je  serois  charmé  d'avoir  quelque  chose  de  ce 
peintre  célèbre. 


Le  19.  M'est  venu  voir  M.  J.  Rylevelt,  peintre  de 


148  JOURNAL 

Maestricb.  Il  esl  déjà  d'un  certain  âge,  et  n'est  venu  que 
pour  voir  ce  qu'il  y  a  de  curieux  à  Paris  en  fait  de 
peinture,  etc. 

Le  21.  Répondu  à  M.  Volkmann,  docteur  en  droit  et 
mon  ami  à  Hambourg.  Je  lui  donne  avis  que  les  es- 
tampes et  cartes  géographiques  qu'il  m'a  demandées  vont 
partir  demain  22  de  ce  mois  dans  une  petite  caisse 
pour  Slrasbourg,  à  l'adresse  de  M.  Eberts,  qui  les  fera 
passer  à  Hambourg. 

Écrit  à  M.  Eberts  pour  le  même  sujet. 

Répondu  à  M.  Hin,  peintre  de  S.  A.  S.  le  duc  de 
Deux-Ponts,  de  même  qu'à  M.  Meyer,  qui  est  chez  lui. 

Le  26.  M.  Fremin,  à  la  Clef-d'Or,  chez  M.  Rourgeois,  a 
envoyé  chez  moi  pour  faire  chercher  ce  que  je  deslinois 
pour  M.  Usteri,  à  Zurich.  J'ay  donc  pour  cet  effet  remis 
à  la  personne  qui  vint  de  sa  part  un  rouleau  d'estampes 
et  deux  petits  paquets  de  livres  pour  qu'il  les  envoyé 
à  M.  Usteri  avec  les  effets  qu'il  doit  lui  faire  parvenir. 

M'est  venu  voir  M.  de  Stocker  de  Schafhausen  et 
M.  Zigler  de  Winterthur.  Ils  viennent  d'Angleterre,  et 
sont  résolus  de  rester  quelques  mois  à  Paris. 

Le  29.  Répondu  à  M.  Winckler  sur  trois  de  ses  lettres; 
la  dernière  est  datée  de  Schneeberg  dans  l'Erzgeburge 
de  la  Saxe,  où  cet  ami  s'est  retiré  à  cause  que  les  Prus- 
siens se  sont  de  nouveau  emparés  de  Leipzig.  Je  lui  dis 
que  j'ay  acheté  les  soixante-cinq  desseins,  une  tête  par 
M.  Greuze,  un  paysage  par  A.  Thiele,  deux  petits  ta- 
bleaux par  Kalf,  et  que  je  lui  ay  fait  douze  desseins.  Que 
les  porlraits  qu'il  m'a  demandés  pour  un  ami  sont  ache- 
tés, de  même  que  la  plus  grande  partie  des  estampes 
qu'il  m'a  demandées  lui-même.  Que  j'ay  retiré  les  quatre 


DE  JEAN-GEORGES  WILLE.  149 

Vernet  pour  lesquels  j'avois  souscrit  pour  lui,  et  que 
j'avois  souscrit  de  nouveau  pour  les  quatre  suivants. 

Le  50.  À  été  un  jour  de  douleur  pour  moi.  M.  Pe- 
ters,  peintre  en  miniature,  vint  vers  le  soir  chez  moi, 
et,  après  avoir  parlé  de  choses  et  d'autres,  me  demanda 
des  nouvelles  de  M.  Heilmann.  Je  lui  disois  que  je  ne 
l'avois  pas  vu  de  quelque  temps.  Là-dessus  il  me  di- 
soil  qu'il  étoit  mort  le  jeudy  27  de  ce  mois  de  novembre 
et  avoit  été  enterré  le  samedy  d'ensuite.  Je  restai  muet 
de  douleur.  Use  nommoit  Jean-Gaspar  Heilmann,  il  étoit 
né  en  1718  ou  environ,  à  Mulhausen,  ville  alliée  de  la 
Suisse  et  située  en  Alsace.  Son  père,  tanneur  de  profes- 
sion, mourut  lorsqu'il  étoit  encore  enfant.  Il  avoit  fait 
assez  d'études  pour  sçavoir  pas  mal  le  latin;  il  fut  même 
envoyé  à  l'âge  de  treize  à  quatorze  ans  à  Neufchâtel  pour 
apprendre  le  françois,  car  sa  mère  le  destinoit  à  être  né- 
gociant; mais  la  nature  l'avoit  destiné  à  tout  autre  chose. 
Il  avoit  le  germe  pour  être  peintre;  il  dessinoit  continuel- 
lement, même  en  se  cachant  dans  le  grenier  de  la  mai- 
son maternelle  pour  éviter  les  mauvais  traitements 
de  sa  mère  et  de  son  beau-père,  qui  étoit  marchand. 
Enfin,  vu  son  obstination  à  dessiner  et  à  peindre,  on 
prit  la  résolution  de  le  mettre  chez  un  peintre.  On  le 
mena  pour  cet  effet  à  Schafhausen,  et  on  le  mit  chez 
Deckler,  qui  étoit  peintre  d'histoire  sans  être  du  premier 
ordre,  quoiqu'il  eût  été  du  temps  en  Italie.  Celui-cy 
parla  souvent  à  son  élève  des  beautés  rares  de  l'Italie, 
cela  lui  mit  dans  la  tête  de  voir  cette  patrie  des  arts,  et, 
après  avoir  resté  environ  quatre  ans  chez  son  maître,  il 
voulut  partir  pour  s'y  rendre;  mais  ses  parents  n'étoient 
pas  disposés  à  fournir  aux  frais  du  voyage.  11  chercha 
donc  à  se  pourvoir  de  l'argent  nécessaire  par  son  talent. 


150  JOURNAL 

Il  alla  à  la  cour  du  prince-évêque  de  Baie,  résidant  à... 
Il  y  fut  bien  reçu,  logé  au  château,  et  peignit  les  portraits 
de  l'évêque  et  de  toute  sa  cour.  Il  y  resta  même  du 
temps  et  partit  (après  avoir  garni  sa  poche  et  avoir  pris 
congé  de  sa  mère,  de  ses  parents  et  amis)  tout  droit,  en 
traversant  la  Suisse,  pour  Rome. 

DÉCEMBRE  1760. 

Le  1er.  J'ay  fait  un  rouleau  contenant  les  quatre  grandes 
marines  d'après  Vernet?  et  quelques  autres  estampes 
pour  M.  Wâchter,  à  l'adresse  de  M.  le  baron  de  Bin- 
der,  à  Vienne,  et  j'ay  écrit  le  même  jour  à  M.  Wâchter. 

Le  2.  J'ay  fait  porter  le  même  rouleau  avec  la  lettre 
chez  M.  de  Rocka,  dans  la  maison  de  l'ambassadeur  de 
l'Empereur,  pour  faire  partir  l'une  et  l'autre  par  le  pre- 
mier courrier,  selon  que  M.  Wâchter  me  l'avoit  mandé. 

Écrit  à  M.  de  Livry,  à  Versailles.  Je  lui  mande  que  j'ay  - 
fait  les  deux  desseins,  et  il  pourroit  les  avoir,  collés  et 
encadrés,  vers  Noël. 

Le  5.  Répondu  à  M.  Fleischmann,  conseiller  privé  de 
S.  A.  le  prince  héréditaire  de  Hesse.  Je  lui  mande  que  j'ay 
acheté  et  retiré  les  deux  grandes  académies  (qui  étoient 
autrefois  dans  le  cabinet  de  M.  le  comte  de  Vence),  peintes 
par  M.  Pierre,  d'entre  les  mains  de  ce  maître,  et  que  je 
les  garderay  jusqu'à  ceque  madame  la  marquise  deBade- 
Durlach  les  demande.  Je  lui  apprends  aussi  avec  dou- 
leur la  mort  de  mon  cher  ami,  M.  Heilmann,  qu'il  a 
connu. 

Répondu  à  M.  Févêque  de  Callinique,  à  Mâcon.  Je  luy 
apprends  aussi  la  mort  de  mon  meilleur  ami,  M.  Heil- 
mann, qu'il  a  connu.  Je  lui  dis,  entre  au  1res,  que  ses 


DE  JEAN-GEORGES  WILLE.  151 

estampes  et  celles  de  M.  l'abbé  de  Yalin  sont  parties  au- 
jourd'hui parla  diligence. 

M.  le  baron  de  Kessel,  chambellan  du  roi  de  Polo- 
gne, électeur  de  Saxe,  étant  venu  à  Paris,  m'a  fait 
l'honneur  de  me  visiter.  11  me  paroît  qu'il  aime  beau- 
coup les  arts  et  les  artistes.  Il  étoit  accompagné  par 
M.  de... 

Le  7.  J'allai,  avec  ma  femme  et  mon  fils,  voir  madame 
Heilmann.  Elle  fondoit  en  larmes  en  nous  voyant,  et 
nous  ne  pouvions  retenir  les  nôtres.  Aussi  n'ai-je  re- 
gretté aucun  ami  comme  feu  M.  Heilmann. 

Le  8.  J'ay  réconcilié  M.  deMechel  et  M.  Zingg.  J'avois 
préparé  leurs  esprits  de  loin  et  leur  donnai  à  souper,  et 
ils  se  sont  promis  de  ne  plus  penser  au  passé.  Je  me  fé- 
licite moi-même  de  la  réussite  de  cette  affaire,  qui  étoit 
épineuse. 

M.  Peters  me  fit  venir  chez  madame  Heilmann,  pour 
faire  l'estimation  des  effets  concernant  l'art  délaissés  par 
feu  son  mari. 

Le  18.  J'allai  à  la  vente  des  effets  délaissés  par  feu 
M.  Heilmann;  elle  a  duré  jusqu'au  mardy  d'ensuite.  J'ay 
acheté  quelques  estampes  et  surtout  un  petit  nombre  de 
desseins  de  sa  main.  11  les  avoit  presque  tous  faits  étant 
avec  moi  en  campagne.  Ils  ont  tous  une  vérité  singu- 
lière, s'étant  toujours  scrupuleusement  attaché  à  la  na- 
ture. S'il  avoit  vécu,  il  auroit  été  un  des  grands  paysa- 
gistes, car  il  alloit  abandonner  le  portrait. 

Le  23.  M'est  venu  voir  M.  Mertens,  médecin  flamand, 
que  j'ai  connu  il  y  a  quelques  années;  il  est  actuellement 
au  service  du  prince  Galitzin,  Russe,  et  doit  même  partir 
avec  lui  pour  la  Russie. 


îo2  JOURNAL 

Le  24.  Écrit  à  M.  de  Livry,  à  Versailles;  la  lettre  a 
été  emportée  par  madame  Ripert,  de  même  que  les  deux 
desseins  encadrés  que  j'avois  faits  pour  lui. 

J'ay  envoyé  par  le  coche  de  Strasbourg,  selon  le 
désir  de  M.  Flcischmann,  les  deux  tableaux  que  j'avois 
achetés  pour  madame  la  margrave  de  Bade-Durlach. 
Je  les  ai  adressés  à  M.  Fleischmann,  conseiller  privé  du 
prince  héréditaire  de  Hesse. 

Le  27.  Ecrit  à  M.  Fleischmann,  conseiller  privé  du 
prince  héréditaire  de  Hesse.  Je  lui  donne  avis  qu'aujour- 
d'hui la  caisse  contenant  les  deux  grandes  académies  est 
partie  à  son  adresse  à  Strasbourg,  et  il  aura  la  bonté  de 
la  faire  passer  à  madame  la  princesse  de  Bade-Durlach, 
pour  laquelle  je  les  ai  achetées  de  M.  Pierre  1  la  somme 
de  six  cents  livres. 


JANVIER  1761. 


Le  3.  Répondu  à  M.  Resler,  à  Dresde.  Je  lui  mande 
que  la  petite  caisse  contenant  les  cartes  géographiques  et 
pastels,  qu'il  a  demandés,  est  partie  ce  jour  à  l'adresse 
de  M.  Grôbel  5  Àugsbourg. 

Écrit  à  M.  Dietrich.  (J'ay  mis  celte  lettre  dans  celle 
de  M.  Resler.)  Je  lui  dis  que  s'il  a  quelque  chose  à  m'en- 
voyer,  de  le  faire  passer  par  la  Bohême  pour  Augsbourg, 
à  M.  Grôbel,  qui  l'enverra  à  Strasbourg,  et  que  M.  Eberts 
me  l'enverroit  de  là  directement. 

Répondu  à  M.  Descamps,  a  Rouen.  Je  lui  dis  que  mon 

1  Jcan-Bapliste-Maric  Pierre  naquit  à  Paris  en  1704,  et  succéda  à  Boucher 
comme  premier  peintre  du  roi. 


DE  JEAN-GEORGES  WILLE.  153 

amitié  n'est  point  refroidie  pour  lui  et  qu'il  peut  compter 
là-dessus. 

Répondu  à  M.  Vernet,  peintre  du  roi,  actuellement  à 
Bayonne1.  Je  lui  dis  que  j'espère  toujours  avoir  deux  ta- 
bleaux de  lui  pour  mon  cabinet. 

Le  7.  Répondu  à  M.  J.-C.  Ditsch,  peintre  de  paysages, 
à  Nuremberg.  Je  lui  ay  commandé  huit  desseins  de  sa 
main.  Je  lui  ay  aussi  envoyé  quarante  florins  par  lettres  de 
change,  que  j'ay  eue  de  M.  Riederer  sur  M.  deScheidlin. 
Je  prie  M.  Ditsch  de  m'envoyer,  pour  la  moitié  de 
cette  somme,  des  desseins  d'anciens  maîtres,  s'il  est  pos- 
sible. 

Le  11.  M'est  venu  voir,  et  aussitôt  qu'il  étoit  arrivé, 
M.  Hin,  peintre  de  la  cour  du  duc  de  Deux-Ponts.  Je  me  < 
suis  réjoui  de  le  revoir,  car  il  est  mon  ancien  ami.  Il 
m'a  appris  la  mort  de  M.  Brinckrnann,  peintre  de  l'Élec- 
teur palatin,  et  que  nous  avions  vu  l'été  passé  à  Paris. 

Le  19.  Écrit  à  M.  Fleischmann,  conseiller  privé  du 
prince  héréditaire  de  Hesse-Darmstadt,  pour  l'avertir 
que  la  vente  du  cabinet  du  comte  de  Vence  va  se  faire 
le  9  du  mois  prochain,  afin  qu'il  le  fasse  sçavoir  à  ma- 
dame la  margrave. 

Le  23.  Répondu  à  M.  Grôll,  libraire  et  commissaire 
de  la  cour  de  Pologne  à  Varsovie,  qui  m'a  proposé  la 
gravure  de  deux  grands  portraits  que  j'ay  refusés  sans 
les  refuser  cependant,  parce  que  ce  monsieur  me  doit 
cent  trente-neuf  livres  dix  sous,  que  je  voudrois  qu'il 
me  paye  préalablement,  et  dont  je  l'ay  fait  souvenir 


1  La  correspondance  de  Joseph  Vernet  relative  aux  ports  de  France  a  été 
publiée  dans  les  Archives  de  Vart  français. 


154  JOURNAL 

comme  de  raison.  C'est  pour  la  troisième  fois  que  je  lui 
en  parle. 

Le  26.  M.  Schreiber,  aumônier  de  l'ambassadeur  de 
Danemark,  me  remit,  de  la  part  de  mon  ami  M.  Was~ 
serschleben,  conseiller  d'Etat  du  roi  de  Danemark,  une 
magnifique  médaille  d'argent;  elle  a  été  frappée  pour  être 
mise  sous  le  piédestal  de  la  statue  équestre  qui  sera  érigée 
dans  la  ville  de  Copenhague.  Ce  beau  présent  étoit  accom- 
pagné d'une  lettre  remplie  d'amitié.  Il  y  a  encore  deux 
autres  médailles  du  même  coin  que  je  dois  distribuer  de 
la  part  de  mon  estimable  ami  à  MM.  Cochin  et  Guay. 

Le  27.  J'ay  dîné  chez  M.  le  baron  de  Kessel,  chambel- 
lan du  roi  de  Pologne,  et  très-digne  gentilhomme.  Nous 
avons  passé  la  journée  ensemble,  et,  vers  le  soir,  je  l'ay 
mené  à  l'Académie  royale  pour  voir  la  florissante  jeu- 
nesse dessinant  d'après  le  modèle. 

FÉVRIER  1761. 

Le  5.  Répondu  à  M.  Wasserschleben,  conseiller  d'É- 
tat. Je  lui  fais  compliment  sur  cette  nouvelle  dignité,  et 
le  remercie  de  la  belle  médaille  et  du  sermon  du  jubilé 
de  Danemark.  J'ay  envoyé  le  5  ma  lettre  à  M.  Schreiber, 
qui  la  fera  partir  avec  les  lettres  de  sa  cour. 

J'ay  cherché  cinq  mille  livres  chez  M.  Kornmann  par 
ordre  et  pour  le  compte  de  S.  A.  S.  madame  la  margrave 
de  Bade-Durlach,  destinées  à  lui  acheter  plusieurs  ta- 
bleaux qu'elle  a  nommés,  dans  la  vente  qui  se  fait  ac- 
tuellement du  cabinet  de  feu  M.  le  comte  de  Vence1. 


1  La  vente  de  cette  précieuse  collection  commença  le  9  février  1701,  et 
le  catalogue  avait  paru  Tannée  précédente  sous  ce  titre  :  Catalogue  raisonné 


DE  JEAN-GEORGES  WILLE.  155 

Acheté  pour  cette  princesse  un  tableau  d'Ostade  \  qui 
porte,  dans  l'estampe  qui  en  a  été  gravée  d'après,  le  Joueur 
de  trictrac,  deux  cent  soixante-quatre  livres  trois  sous. 

Acheté  de  plus  un  tableau  de  Teniers2,  que  M.  Tardieu 
a  gravé  sous  le  titre  du  Médecin  empirique,  pour  la 
somme  de  cinq  cent  dix  livres. 

De  plus  un  tableau  de  quatre  pouces  deux  lignes  de 
haut,  sur  huit  pouces  trois  lignes  de  large  ;  c'est  un 
joli  paysage  de  Bart.  Breenberg3,  trois  cent  soixante  li- 
vres. 

Tous  les  autres  tableaux  que  je  devois  acquérir  avoient 
été,  ou  retirés,  ou  ont  passé  les  sommes  que  je  devois 
employer. 

J'ay  acheté  dans  cette  même  vente,  pour  une  autre 
personne,  VApparition  de  Fange  aux  bergers,  de  Wou- 
wermann'*,  et  que  M.  Beaumont  a  gravé.  Il  est  fort  beau, 
et  n'a  coûté  que  trois  cent  soixante-dix-sept  livres. 

Un  tableau  de  Teniers  que  M.  Basan  a  gravé  de  la 
même  grandeur.  C'est  un  paysage3,  cent  soixante-cinq 
livres  seize  sous. 

De  plus  un  tableau  peint  par  M.  Jeaurat,  que  Lepicié 
a  gravé  sous  le  titre  de  la  Vieillesse6.  Il  a  coûté  cent  cinq 
livres. 

du  cabinet  de  feu  M.  le  comte  de  Vence,  lieutenant  général  des  armées  du 
roy  et  commandant  à  la  Rochelle  ...  par  P.  Remy.  Paris,  Prault,  1760.  In-12. 

1  L'estampe  est  de  Beauvarlet.  Le  tableau  était  daté  de  1GG0.  (Cat.  du 
comte  de  Vence,  p.  27,  n°  77.) 

2  Cat.  du  comte  de  Vence,  p.  25,  n°  61. 

3  Ce  paysage,  qui  a  été  gravé  à  l'eau-forte  par  Chedel,  est  de  la  même 
grandeur  que  l'estampe.  (Cat.  du  comte  de  Vence,  p.  55,  n°  92.) 

4  Cat.  du  comte  de  Vence,  p.  52,  n°  92. 

5  Voici  la  description  que  Remy  donne  de  ce  tableau  :  «  Un  paysage  avec 
plusieurs  figures;  on  voit  sur  le  chemin,  et  proche  d'un  ruisseau,  des  hom- 
mes, des  femmes  et  des  animaux.  »  (Cat.  du  comte  de  Vence,  p.  25,  n°  66.) 

6  Cat.  du  comte  de  Vence,  p.  48,  n°  141. 


156  JOURNAL 

Et  une  leste  de  jeune  homme,  par  Rubens,  pour  mon 
fils,  qui  Fa  déjà  copiée1. 

J'ay  assisté  régulièrement  à  celte  vente,  qui  a  duré 
huit  jours. 

Reçu  de  M.  Brandt  fils,  à  Vienne,  en  Autriche,  le  ta- 
bleau que  je  lui  avois  commandé.  C'est  un  paysage  avec 
ligures  et  animaux,  le  tout  très-bien  fait,  de  même  que 
plusieurs  desseins  qu'il  m'a  faits. 

Le  19.  S.  A.  S.  M.  le  duc  de  Deux-Ponts  m'a  fait  l'hon- 
neur de  me  venir  voir. 

A  commencé  la  vente  des  tableaux  et- autres  curio- 
silés  de  feu  M.  de  Selle,  trésorier  de  la  marine2. 

Le  20.  J'ay  fait  encaisser  et  porter  à  la  douane  les  ta- 
bleaux de  madame  la  margrave.  Je  les  ai  adressés  à 
M.  Fleischmann,  conseiller  privé  du  prince  héréditaire 
de  liesse,  à  Strasbourg. 

Et,  le  même  jour,  une  caisse  d'estampes,  etc.,  à  T'a- 
dresse de  M.  Eberts,  à  Strasbourg,  qui  la  fera  partir 
pour  Leipzig. 

Le  même  jour,  j'ay  donné  avis  par  lettres  à  M.  Resler, 
à  Dresde,  que  sa  caisse  étoit  partie. 

Écrit  à  M.  Fleischmann  par  rapport  à  l'achat  de  ta- 
bleaux pour  madame  la  margrave  de  Bade. 

Le  21.  J'ay  reporté  l'argent  qui  me  restoit,  après  l'a- 
chat des  tableaux  de  madame  la  margrave,  à  M.  Korn- 

1  On  voit,  en  effet,  sous  le  n°  10  du  Cat.  du  comte  de  Vence,  deux  es- 
quisses représentant  deux  bustes  dé  jeunes  gens,  dont  un  vu  de  profil.  Ces 
deux  esquisses  furent  vendues  à  un  anonyme,  27  liv.  1  s.  C'est  probable- 
ment Tune  d'elles  que  Wille  racheta  pour  la  donner  à  son  fils. 

-  Cette  vente  très-importante  a  produit  108,712  liv.  10  s.  Le  catalogue 
est  redigr  par  Pierre  Rciny.  Un  grand  nombre  des  tableaux  de  M.  de  Selle 
venaient  de  la  collection  de  M.  le  duc  de  Tallard. 


DE  JEAN  -GEORGES  WILLE.  157 

mann,  et  j'ay  retiré  ma  quittance  de  cinq  mille  livres. 

Reçu  une  médaille  d'argent  que  M.  Bissing  m'a  envoyée 
de  Vienne.  Elle  est  gravée  par  Donner.  D'un  côté  il  y  a 
le  portrait  de  l'impératrice,  qui  est  bien,  de  l'aulre  cette 
princesse  est  à  cheval,  mais  médiocrement  dessinée. 

M.  de  la  Rolle,  gentilhomme  de  Bourgogne,  apporta 
de  la  part  de  Monseigneur  l'évêque  de  Callinique,  rési- 
dant à  Mâcon,  un  magnifique  portefeuille  à  ma  femme; 
il  est  de  velours  ciselé  et  brodé  en  argent. 

J'ay  assisté  tous  ces  jours-cy  à  la  vente  de  feu  M.  de 
Selle,  trésorier  de  la  marine;  on  a  vendu  de  belles  choses 
en  tout  genre. 

Le  27.  Répondu  à  M.  Volkmann,  à  Hambourg;  je 
lui  mande  que  j'ay  reçu  son  argent. 

Remis  à  M.  Kleiner,  courrier  impérial,  un  grand 
rouleau  d'estampes  pour  M.  Wâchter,  à  Vienne,  qui  me 
les  a  voit  demandées. 

MARS  1761. 

Le  1er.  J'allai  avec  MM.  Pelers  et  Girout,  mes  amis, 
voir  le  le  joli  cabinet  de  tableaux  de  M.  le  comte  de  Sa- 
levert,  sur  l'invitation  qu'il  m'avoit  faite.  11  y  a  chez  lui 
des  morceaux  précieux  et  choisis. 

M.  de  Piller,  secrétaire  de  M.  le  comte  de  Starem- 
berg,  ambassadeur  de  Leurs  Majestés  Impériales,  amena 
chez  nous  dans  l'après-dîner  les  deux  élèves  pension- 
naires dont  il  éloit  convenu  avec  moi  du  prix  de  douze 
cents  livres  par  an  pour  chacun,  quelque  temps  avant 
leur  arrivée.  Ils  sont  Toscans  de  nation,  étant  de  Flo- 
rence. L'un  se  nomme  M.  Gregori,  fils  d'un  graveur 
qui  est  mort;  l'autre,  M.  Vangelisti,  fils  d'un  conseiller 


158  JOURNAL 

de  la  chancellerie  de  Florence.  Le  premier  a  un  bon 
commencement,  et  l'autre  n'a  fait  que  commencer.  Nous 
verrons  leurs  progrès  ultérieurs. 

Le  2.  Répondu  à  M.  Winckler,  actuellement  à  Carlsbad,' 
en  Bohême,  à  cause  des  troubles  en  Saxe.  Je  lui  mande 
que  ses  desseins  sont  partis  par  Strasbourg,  à  l'adresse  de 
M.  Gôring,  de  Francfort,  comme  il  a  désiré. 

Répondu  à  M.  Wâchter,  en  lui  donnant  avis  que  son 
rouleau  d'estampes  est  parti. 

Monseigneur  le  prince  de  Nassau-Saarbrûck  me  proposa 
de  graver  ses  armes;  cela  me  fit  rire;  mais  je  me  suis 
excusé  en  lui  donnant  M.  Choffard,  qui  fait  bien  les  or- 
nements. 

Répondu  à  M.  Brandt,  peintre  de  l'Empereur,  à 
Vienne.  Je  lui  donne  avis  que  son  tableau  est  arrivé,  qu'il 
est  très-bien  fait,  elc.  Je  lui  commande,  en  conséquence, 
deux  tableaux  pour  moi  pour  dix-huit  ducats  pièce,  et 
dont  je  lui  envoyé  la  mesure. 

Répondu  à  M.  de  Bissing,  contrôleur  de  la  chancel- 
lerie aulique  de  l'Empire.  Je  le  remercie  des  soins  qu'il 
s'estdonnés  auprès  de  M.  Brandt,  de  môme  que  de  la  mé- 
daille dont  il  m'a  fait  présent.  Je  lui  dis  en  outre  que  les 
quatre  marines  d'après  M.  Vernet  coûtent  trente-six 
livres,  etc.,  elc. 

Répondu  à  M.  Ermeltraut,  peintre  du  prince-évêque 
de  Wïirzbourg.  Je  lui  fais  comprendre  que  son  ami,  le 
jeune  graveur  dont  il  m'a  parlé  dans  sa  lettre,  peut  être 
en  pension  chez  moi,  moyennant  douze  cents  livres 
par  an. 

J'ay  commandé  pour  moi  un  tableau  à  M.  Vien. 

Le  14.  Ecrit  à  M.  Seckatz,  peintre  de  la  cour  de  Darm- 
stadt.  Je  le  fais  souvenir  qu'il  m'a  promis  un  ou  deux 


DE  JEAN-GEORGES  WILLE. 


159 


tableaux  de  sa  main,  en  les  payant,  et  dont  le  temps  me 
devient  fort  long. 

Le  16.  Écrit  à  M.  le  baron  de  Hagedorn1,  à  Dresde, 
qui  ne  m'a  pas  écrit  depuis  le  bombardement  de  cette 
ville  par  les  Prussiens.  Je  lui  demande  entre  autres  s'il 
ne  sçauroit  me  trouver  quelques  desseins  faits  par 
A.  Thiele. 

M.  le  marquis  de  Marigni,  accompagné  de  M.  Cochin, 
me  vint  voir.  Il  étoit  très-content  de  trouver  son  portrait, 
que  je  grave  pour  ma  réception  à  l'Académie,  fort  avancé. 

Écrit  à  M.  Dietrich,  à  Dresde.  Je  lui  donne  avis  que 
M.  Mariette  2  m'avoit  remis  cinquante-neuf  estampes 

1  II  est  ici  question,  sans  aucun  doute,  de  l'auteur  des  Réflexions  sur  la 
peinture.  On  cite  encore,  de  Hagedorn  :  Lettre  à  un  amateur  de  la  'pein- 
ture, avec  des  éclaircissements  historiques  sur  un  cabinet  et  les  auteurs 
des  tableaux  qui  le  composent;  ouvrage  entremêlé  de  digressions  sur  la 
vie  de  plusieurs  peintres  modernes.  Dresde,  1755.  In-8°. 

2  Voici  la  lettre  même  adressée  par  P.-J.  Mariette  à  Dietrich  ;  comme  il 
est  question  de  Willc,  qui  avait  été  l'intermédiaire  entre  ces  deux  artistes, 
nous  croyons  bon  de  la  publier  ici.  Cette  lettre  a  fait  partie  de  la  collection 
d'autographes  de  M.  Duchesnc  aîné,  qui  avait  bien  voulu  nous  la  commu- 
niquer. 

«  A  Paris,  le  17  mars  1761. 
«  Monsieur,  du  moment  que  j'ai  pu  être  informé  par  M.  Wille,  votre  ami 
et  le  mien,  qu'il  se  présentait  une  bonne  occasion  pour  vous  faire  tenir  en 
toute  sûreté,  dans  ces  temps  orageux,  les  pièces  de  Hembrandt  qui  m'ont  été 
demandées  de  votre  part,  j'ai  recueilli  toutes  celles  que  je  me  suis  trouvé 
avoir  doubles,  et  que  j'ai  cru  pouvoir  mériter  de  vous  être  présentées.  J'en 
ai  fait  un  paquet  que  je  viens  de  remettre  à  votre  ami  avec  cette  lettre,  dans 
laquelle  vous  voudrez  bien  trouver  aussi  de  nouvelles  assurances  de  mon 
estime  et  de  la  plus  parfaite  considération.  Les  différentes  pièces  de  Rem- 
brandt que  je  vous  offre  sont  au  nombre  de  cinquante-neuf,  et,  s'il  n'y  en  a 
pas  davantage,  ne  l'imputez  qu'à  la  disette,  et  non  au  défaut  de  zèle.  Vous 
n'ignorez  pas  combien  l'empressement  que  les  curieux  y  ont  mis  depuis  un 
certain  nombre  d'années  a  rendu  ces  estampes  plus  difficiles  à  trouver  que 
jamais.  Elles  sont  devenues  très-rares  en  Hollande  ;  jugez  de  ce  qu'elles  sont 
ici.  Je  n'ai  voulu  en  envoyer  aucune  qui  ne  fût  de  bonne  qualité  d'épreuves, 
et,  si  je  ne  me  trompe,  vous  en  trouverez  quantité,  dans  le  nombre,  qui 
vous  plairont,  et  qui  sont  en  effet  des  morceaux  capitaux.  Je  ne  vous  en 


J60  JOURNAL 

de  Rembrandt,  pour  lui  être  envoyées  avec  quelques 
aulres,  et,  le  même  jour,  j'ay  fait  remettre  le  paquet 

ferai  point  le  détail,  vous  estes  plus  en  état  de  les  apprécier  que  personne: 
j'aurois  seulement  voulu  y  joindre  un  plus  grand  nombre  de  celles  qui  re- 
présentent des  paysages,  je  n'en  ai  pu  trouver  que  trois  :  heureusement  le 
plus  considérable  des  paysages  de  Rembrandt  est  dans  le  nombre.  Celui  que 
l'on  connoît  sous  le  nom  des  Trois  Arbres  y  est  d'une  condition  parfaite. 
Je  ne  puis  en  fournir  davantage,  et  je  souhaite  que  vous  ayez  le  même  plaisir 
à  recevoir  ces  estampe.-;  que  j'en  ai  à  vous  les  offrir.  Lorsque  j'ai  fait  la  re- 
cherche dans  mes  portefeuilles,  quelques  paysages  de  bons  maîtres  me  sont 
tombés  sous  la  main,  entre  autres  quelques-uns  de  Stefanino  délia  Bella; 
et,  m' étant  imaginé  que  vous  ne  seriez  pas  fâché  de  les  avoir,  j'en  ai  grossi 
le  paquet,  sans  que  cela  vous  oblige  à  rien,  étant  un  don  que  je  vous  prie 
d'accepter,  et  j'ai  poussé  encore  plus  loin  la  hardiesse  :  j'ai  inséré  dans  le 
paquet  des  épreuves  de  trois  petits  morceaux  que  j'ai  hasardé  de  graver 
autrefois  d'après  des  desseins  deGuerchin,  et  que  je  vous  présente  unique- 
ment pour  que  mon  nom  soit  quelquefois  sous  vos  yeux.  A  l'égard  des  es- 
tampes de  Rembrandt,  M.  Wille  m'a  déclaré  que  vous  prétendiez  me  les 
payer.  Eh  bien,  monsieur,  j'y  consens,  mais  à  condition  que  vous  en  ferez 
vous-même  l'évaluation,  et  qu'en  retour  vous  me  ferez  le  plaisir  d'enrichir 
ma  collection  de  desseins  de  quelques-uns  des  vôtres.  J'en  ai  vu  un  chez 
M.  Wille  que  je  vous  avouerai  être  fort  de  mon  goût  :  c'est  un  paysage  que 
vous  avez  dessiné,  à  ce  qu'il  me  dit,  d'après  nature,  en  passant  les  Alpes 
dans  le  Tirol,  et,  comme  M.  Wille  m'assure  que  vous  en  avez  encore  plu- 
sieurs du  même  genre  et  faits  dans  le  même  temps,  je  me  trouverois  le  plus 
heureux  des  hommes  si  vous  vouliez  vous  en  priver  de  quelques-uns  en 
ma  faveur.  11  se  peut  faire  que  vous  les  estimiez  au  delà  de  ce  que  je  vous 
envoyé.  Alors  je  serai  prêt  à  payer  en  argent  ce  que  vous  estimerez  que  je 
devrois  d'excédant.  Vous  m'obligerez  aussi  beaucoup,  monsieur,  si  vous 
trouviez  moyen  de  parfaire  l'œuvre  de  vos  gravure?,  dont  j'ai  déjà  plusieurs 
morceaux,  que  j'ai  eu  tant  de  vous  que  de  quelques  autres  endroits.  Je 
prends  la  liberté  de  vous  envoyer  ci-joinl  une  liste  des  pièces  qui  me  man- 
quent; je  l'ai  prise  sur  celle  que  l'on  m'a  envoyée  de  Dresde  et  qu'a  fournie 
votre  œuvre,  dont  le  roi,  votre  maître,  est  possesseur.  Tâchez  de  me  les 
procurer  ou  du  moins  une  partie;  ressouvenez-vous  que  vous  m'en  avez 
fait  autrefois  la  promesse,  et  comptez  sur  la  plus  entière  reconnoissance  de 
ma  part.  Je  puis  me  vanter  d'avoir  un  recueil  précieux  de  desseins  et  une 
collection  d'estampes  des  plus  complettes,  mais  il  manquera  toujours  quel- 
que chose  à  l'une  et.  a  l'autre  tant  que  je  n'aurai  point  le  recueil  entier 
de  vos  gravures  et  que  je  ne  pourrai  pas  montrer  de  vos  beaux  desseins.  Je 
ne  serois  pas  moins  curieux  d'avoir  un  tableau  de  votre  main  qui  fût  un 
paysage  où  vous  feriez  entrer  quelques  bestiaux  et  où  il  y  eût  une  chute 
d'eau;  mais,  avant  de  l'entreprendre,  je  voudrois  sçavoir  ce  que  vous  me  le 


DE  JEAN-GEORGES  WILLE. 


161 


avec  ma  lettre  à  M.  le  baron  de  Kessel,  qui  part  au- 
jourd'hui et  qui  m'a  promis  de  lui  remettre  le  tout, 
comme  aussi  les  lettres  à  MM.  de  Hagedorn  et  de  Seckalz. 
Je  prie  aussi  M.  Dielrich  de  se  souvenir  des  choses  que 
j'espère  encore  de  lui. 

Le  17.  J'ay  traduit  du  françois  en  allemand  la  lettre 
que  M.  Mariette  a  écrite  à  M.  Dietrich,  qui  ne  sait  pas 
la  première  de  ces  langues.  M.  Mariette  désire  de  lui 
quelques  desseins  de  sa  main  pour  les  Rembrandt,  et 
lui  demande  le  prix  d'un  bon  tableau  paysage.  Il  vou- 
droit  avoir  aussi  l'œuvre  de  ses  estampes  complète.  J'ay 
fait  partir  la  traduction  avec  la  lettre  originale  par  la 
posle. 

Répondu  à  M.  Fleischmann,  conseiller  privé  du  prince 
héréditaire  de  Hesse-Darmsladt.  Je  lui  mande  entre 
autres  que  je  suis  très-sensible  aux  expressions,  hono- 
rables pour  moi,  de  madame  la  margrave  de  Rade,  et 

feriez  payer.  Dans  toute  autre  circonstance  je  ne  prendrois  pas  ce  détour; 
mais,  aujourd'hui  qu'il  faut  lire  clans  le  fond  de  sa  bourse,  il  est  tout  raison- 
nable de  compter  avec  soi-même,  et  j'espère  que  vous  ne  le  trouverez  pas 
mauvais.  Je  me  flatte  que,  lorsque  cette  lettre  et  le  paquet  d'estampes  vous 
seront  parvenus,  vous  me  ferez  la  grâce  de  me  répondre  favorablement,  et, 
supposé  que  je  sois  assez  heureux  pour  obtenir  mes  demandes  et  que  vous 
manquiez  seulement  d'une  occasion  sûre  pour  faire  l'envoi  sans  aucun  dan- 
ger, dans  ce  cas-là  je  vous  prierai  pour  plus  de  sûreté  de  faire  passer  le 
paquet  ù  Vienne,  où  j'ai  des  amis  que  je  vous  nommerai,  qui  recevront  le- 
dit paquet  et  qui  me  le  feront  tenir.  L'on  ne  peut  rien  ajouter  aux  sen- 
timents d'estime  et  de  reconnoissance  avec  lesquels  j'ai  l'honneur  d'être, 
«  Monsieur, 

«  Votre  très-humble  et  très-obéissant  serviteur, 
«  Mariette.  » 

Mariette  a  ajouté  en  tète  de  sa  lettre  :  «  Cette  lettre,  envoyée  avec  un 
paquet  contenant  les  pièces  de  Rembrandt  et  autres,  est  adressée  au  cham- 
bellan du  roy  de  Pologne,  électeur  de  Saxe,  qui  doit  le  mener  auprès  de 
M.  le  comte  de  Lusace,  et  qui  s'est  chargé  de  les  faire  passer  l'une  et  l'autre 
à  Dresde  entre  les  mains  de  M.  Dietrich.  » 

i.  H 


162  JOURNAL 

que  le  service  que  j'ai  rendu  à  S.  x\.  S.  ne  mérite  point 
tant  de  reconnoissance. 

Écrit  à  madame  la  margrave  de  Bade-Durlach,  née 
princesse  de  Hesse.  Je  lui  dis  tout  ce  que  je  devois 
lui  dire  avec  noblesse  et  dignité,  comme  il  convient 
lorsqu'on  écrit  à  de  telles  personnes.  Cette  lettre  a  été 
mise  dans  celle  de  M.  Fleischmann,  que  j'ay  prié  de  la 
faire  tenir  à  S.  A.  S. 

Le  50.  Répondu  à  M.  Dilsch,  à  Nuremberg.  Je  lui  dis 
que,  si  mes  desseins  ne  sont  pas  partis,  d'en  ajouter  un 
plus  grand  nombre,  et  que  j'accepte  le  tableau  au  char- 
don de  mademoiselle  sa  sœur,  à  vingt  florins. 

Répondu  à  M.  Samhammer,  peintre  du  prince  de 
Nassau-Saarbruck;  elle  consiste  en  compliments  et  cho- 
ses indifférentes;  cependant  je  le  fais  souvenir  à  sa  pro- 
messe par  rapport  à  M.  Seckalz,  à  Darmstadt. 

Répondu  à  M.  de  Livry,  à  Versailles. 

AVRIL  1761. 

Le  1er.  Ce  jour  j'allai  avec  mon  fils,  M.  Zingg  et  mes 
deux  élèves  italiens  au  faubourg  Saint-Denis,  pour 
voir  le  convoi  de  l'enterrement  du  duc  de  Bourgogne, 
fils  aîné  de  monseigneur  le  Dauphin.  J'avois  loué  une 
chambre  pour  nous,  moyennant  six  livres,  où  nous  étions 
fort  bien  pour  voir  toute  cette  procession  triste  et  lu- 
gubre. Il  y  avoit  des  théâtres  dans  les  rues,  construits 
de  tonneaux  et  de  planches;  ils  étoient  si  chargés  de 
monde,  que  plusieurs  se  renversèrent.  11  y  eut  aussi  des 
mousquetaires  à  cheval  qui  mirent  assez  malicieusement 

1  Willc  appelle  ainsi  les  deux  artistes  dont  il  nous  a  parlé  plus  haut, 
Uregori  et  Vangelisti. 


DE  JEAN-GEORGES  WILLE.  J65 

le  feu  à  plusieurs  perruques  des  spectateurs  avec  leurs 
flambeaux.  Nous  revînmes  au  logis  à  dix  heures  du  soir. 
Ma  femme  a  vu  cette  marche  chez  une  dame  de  la  rue 
de  la  Ferronnerie. 

Le  5.  Mon  fils  aîné,  Pierre-Alexandre  Willc,  a  fait 
sa  première  communion  à  Saint-André-des-Arts,  notre 
paroisse,  sur  laquelle  il  est  né  en  1748,  le  19  juillet 

Répondu  à  M.  Winckler,  encore  à  Carlsbad,  en  Bo- 
hême. Je  lui  dis  que  je  continue  à  lui  ramasser  des  des- 
seins, etc.,  et  que  je  garderai  ses  tableaux  jusqu'à  nouvel 
ordre. 

Le  6.  M.  Schûtz,  secrétaire  d'ambassade  du  Danemark, 
m'a  remis  de  la  part  de  M.  Wasserschleben  huit  sous- 
criptions signées  par  M.  Fessard,  sur  ses  ouvrages  d'a- 
près les  tableaux  du  roi. 

Répondu  à  M.  de  Rissing,  à  Vienne.  Je  lui  dis  que  je 
ferai  partir  à  la  fin  de  la  semaine  les  estampes  qu'il 
m'a  demandées,  et  le  prie  de  garder  les  cent  soixante- 
dix-neuf  livres  pour  les  donner  en  temps  et  lieu  à 
M.  Rrandt,  qui  doit  me  faire  deux  tableaux. 

Répondu  de  nouveau  à  M.  Brandt,  puisque  M.  de 
Bissing  m'a  dit  que  ma  dernière  lettre  n'est  pas  parvenue 
à  ce  peintre.  Je  lui  envoie  de  nouveau  la  mesure  de  mes 
tableaux,  et  j'ay  mis  sa  lettre  dans  celle  de  M.  de  Bis- 
sing, pour  qu'elle  lui  parvienne  plus  sûrement. 

Le  7.  M'est  venu  voir  M.  Fried,  fils  du  professeur  Fried 
de  Strasbourg,  qui  est  arrivé  il  y  a  trois  jours  à  Paris» 

Le  9.  M.  Eberts,  banquier  d'iey,  est  venu  prendre 
congé  de  moi.  Il  va  faire  un  voyage  en  Hollande,  et  va 
revenir  icy  par  les  villes  du  Rhin  et  la  Suisse,  vers  le  mois 
de  septembre. 


m  JOURNAL 

M.  Eberis,  son  frère,  étant,  venu  la  veille  de  Stras- 
bourg pour  occuper  sa  place  pendant  son  absence,  est 
venu  me  voir,  mais  j'étois  sorti.  Il  est  mon  bon  ami. 

Le  11.  Je  menai  mon  fils  à  No(re-Dame  pour  voir  les 
drapeaux  et  étendards  pris  sur  les  Hanovriens,  qui  y  sont 
exposés;  de  là,  je  le  menai  chez  M.  Greuze,  qui  sortit 
vers  le  soir  avec  nous.  Nous  nous  plaignîmes,  l'un  et  l'au- 
tre, de  la  tête;  chacun  rentra  chez  lui  avec  une  grande 
fièvre.  J'ay  resté  par  cette  raison  deux  jours  et  demi  au 
lit,  et  M.  Greuze  de  même.  Cela  empêcha  mon  fils  d'en- 
trer le  surlendemain  chez  lui  en  qualité  de  son  élève. 

Le  .  M.  Desfriches1,  mon  ami,  arriva  d'Orléans  et 
vint  me  voir  tout  de  suite  avec  M.  Deshayes,  peintre  et 
gendre  de  M.  Boucher. 

Le  14.  M.  Desfriches  a  pris  congé  de  moi,  il  m'a  fait 
présent  d'un  paysage  de  sa  façon. 

M.  Usteri,  de  Zurich,  m'a  envoyé  deux  langues  de 
bœuf  fumées  ;  j'étois  bien  puni  ces  jours-cy  de  n'en  man- 
ger (jue  des  yeux. 

Le  15.  Notre  fils  est  allé  pour  la  première  fois  chez 
mon  ami  M.  Greuze,  pour  être  son  élève.  Heureux  s'il 
veut  bien  profiter  sous  un  tel  maître  dans  la  peinture! 

Le  17.  M.  Schrop,  marchand  d'estampes  allemand, 
m'est  venu  voir.  11  compte  acheter  bien  des  marchandi- 
ses à  Paris. 

Le  19.  Répondu  à  M.  l'évêque  de  Callinique,  sur 

1  Agman  Thomas  Dcst'richcs,  graveur  amateur,  né  à  Orléans  en  1  725.  Il 
existe,  au  Cabinet  des  estampes  de  la  Bibliothèque  impériale,  un  fort  joli 
paysage  dessiné  aux  deux  crayons  par  cet  artiste;  il  est  daté  de  J  760. 


DE  JEAN-GEORGES  WILLE.  165 

deux  de  ses  lettres.  Je  lui  dis  que  son  tableau  fait  par 
M.  Brandt,  à  Vienne,  n'attend  que  le  départ  de  M.  de  la 
Rolle,  etc. 

Le  25.  Répondu  à  M  Strecker,  peintre  du  prince  héré- 
ditaire de  Hesse,  à  Bouxviller,  qui  m'a  fait  la  proposition 
de  graver  le  portrait  du  landgrave  de  Hesse-Darmstadt; 
mais  je  me  vois  clans  la  nécessité  de  le  refuser,  et  c'est 
cela  quej'ay  fait  dans  ma  réponse. 

M.  Descamps  l,  professeur  de  dessein  à  l'Académie 

1  Nous  pjaçons  ici  une  lettre  adressée  à  Wille  par  Descamps,  le 
26  août  1756.  On  verra  par  cette  lettre  l'estime  de  ces  deux  artistes  l'un 
pour  l'autre  et  en  même  temps  leur  amitié  réciproque. 

«  Monsieur  très-cher  confrère  et  ami, 

«  Je  vous  dois  l'honneur  d'être  admis  à  l'Académie  d'Augsbourg,  rece- 
vez-en, je  vous  prie,  mes  remercîments,  en  attendant  que  je  puisse  en  faire 
autant  à  ce  corps  respectable,  lorsque  ma  patente  me  sera  parvenue.  Vous 
venez  en  même  temps  me  fournir  une  autre  occasion  de  sensibilité  en  me 
procurant  le  moyen  réciproque  de  vous  venger  en  partie,  lorsque  vous  me 
chargez  de  vous  proposera  notre  Académie  royale  de  sciences,  belles-lettres 
et  arts.  Je  vous  ay  proposé  hier,  avec  le  portrait  de  M.  Massé  et  la  Cleo- 
pâtre  d'après  Netscher;  vous  jugez  bien,  monsieur,  que  tout  le  monde  a 
admiré  et  qu'il  n'y  a  eu  qu'une  voix  pour  votre  admission.  La  compagnie 
m'a  chargé  de  vous  en  donner  avis;  il  faut  présentement  que  vous  ayez  la 
bonté  d'écrire  au  secrétaire  de  l'Académie,  qui  a  la  partie  des  beaux-arts, 
et  lui  marquer  le  désir  que  vous  avez  d'être  au  nombre  des  associés  et  le 
prier  de  vous  présenter  à  la  compagnie. 

«  Je  vais  vous  expliquer  nos  formalités,  qui  sont  très-sages: quand  une 
personne  veut  se  présenter  pour  être  admise  parmi  nous,  il  en  écrit  à  un 
membre  de  la  compagnie  qui  est  dans  la  même  classe  qu'il  veut  entrer;  ce 
membre  rend  compte  à  l'Académie  des  talents  de  l'aspirant,  soit  en  mon- 
trant ses  ouvrages,  soit  en  les  indiquant;  il  rend  aussi  compte  de  sa  vie  et 
mœurs,  etc.  Alors  la  compagnie  délibère,  et  on  passe  au  scrutin;  s'il  est 
bon,  l'aspirant  est  admis  à  se  présenter,  et  rarement  est-on  refusé  après 
cette  épreuve,  à  moins  que  l'on  ne  découvre  quelques  défauts  graves,  soit  de 
mœurs  ou  autres.  Ainsi,  monsieur,  un  galant  homme  n'a  point  le  désagré- 
ment de  se  voir  refusé  publiquement,  parce  que  sa  demande  par  ami  n'est 
que  tacite;  je  vous  instruirai  comment  il  faudra  faire  lorsque  le  secrétaire 
vous  aura  fait  part  de  votre  réception  au  nom  de  l'Académie,  qui  ne  se  fera 
que  le  17  novembre  prochain,  parce  que  c'étoithier  notre  assemblée.  Nous 


m 


JOURNAL 


royale  des  sciences  de  Rouen,  auteur  delà  Vie  des  peintres 
flamands,  allemands  et  hollandais,  mon  bon  ami,  étant 

sommes  en  vacances  jusqu'à  la  Saint-Martin;  cela  n'empêche  pas  que  vous 
écrirez  tout  de  suite  à  cette  adresse,  à  M.  Maillet  du  Boullay,  secrétaire  des 
belles-lettres  et  beaux-arts  à  l'Académie  royale,  rue  de  l'Écureuil,  à 
Rouen. 

«  Vous  êtes  inscrit  sous  ce  titre  :  M.  J.-G.  Wille,  graveur  du  roy  et  con- 
seiller de  l'Académie  impériale  franciscienne  d'Augsbourg. 

«  11  faudra  envoyer  deux  ou  trois  de  vos  estampes  montées  pour  votre  ré- 
ception, qui  seront  placées  dans  la  bibliothèque  de  l'Académie,  comme  sont 
celles  de  M.  le  Bas,  etc. 

«  Je  suis  charmé  que  les  circonstances  ont  été  comme  je  l'ay  désiré,  indé- 
pendamment du  mérite  dont  vous  êtes  assuré  de  briller  partout;  il  y  auroit 
eu  des  cas  où  il  n'auroit  pas  été  possible  de  réussir,  parce  que  le  nombre 
est  fixé  parmi  tes  membres  et  parmi  les  associés  regnicoles.  Je  vous  procu- 
rerai dans  la  suite  une  liste  de  toute  l'Académie. 

«  J'ay  reçu  en  son  temps  la  Vie  des  Peintres  suisses,  que  j'aurai  soin  de 
vous  faire  tenir  avec  reconnoissance;  si  vous  avez  occasion  de  m'en  faire  ve- 
nir un  exemplaire,  je  vous  serai  obligé  et  vous  remettrai  le  déboursé,  et  d'en 
faire  autant  pour  la  suite  à  cet  ouvrage,  cela  me  servira  toujours. 

«  J'ay  lu  et  relu  les  observations  de  M.  de  Hagedorn;  je  trouve  que  ce 
seigneur  sçait  plus  qu'écrire;  ses  réflexions  sont  savantes  et  marquent  qu'il 
doit  avoir  exercé  notre  art  pour  en  parler  ainsi  avec  tant  de  sagacité.  Lors- 
que vous  aurez  reçu  ma  patente,  je  vous  prierai  de  me  l'adresser  par  la 
poste  sous  l'enveloppe  de  cette  adresse  :  A  Monseigneur  de  Brou,  intendant 
de  Rouen.  Je  n'ay  pas  vu  M.  le  Cat  depuis  votre  lettre;  il  est  à  la  campagne 
depuis  quelques  jours.  Nous  avons  eu  une  difficulté  très-grande  ensemble, 
dont  il  vous  parlera  peut-être  et  où  il  n'a  pas  réussi;  c'est  ce  qui  le  fâche  le 
plus;  voicy  la  question  :  les  secrétaires  ont  dans  toutes  les  Académies  les 
cachets  pour  les  expéditions;  comme  mon  école  est  une  partie  indépendante 
des  sciences,  j'ay  demandé  un  cachet  pour  pouvoir  donner  des  certificats  à 
mes  élèves  dans  le  besoin,  et  l'Académie  me  l'a  accordée  d'une  voix  una- 
nime. Il  est  bon  de  vous  dire  que  messieurs  de  la  partie  des  sciences 
regardent  les  artistes  comme  des  ouvriers  et  qu'il  faut  que  je  me  roidisse  à 
chaque  instant  pour  soutenir  l'honneur  des  beaux-arts;  notre  ami  le  Cat  a 
de  la  peine  à  se  rendre  à  cette  vérité,  et  nous  avons  déjà  eu  des  crises  où  il 
a  presque  toujours  eu  le  dessous.  Ne  lui  parlez  point  de  tout  ceci,  qui  doit 
rester  entre  nous;  c'est,  d'ailleurs,  un  homme  de  mérite  ;  ce  n'est  point  sa 
Kiute  s'il  ne  connoît  pas  ce  que  valent  les  arts.  L'Académie  d'Augsbourg  se 
fait  honneur  en  vous  donnant  parmi  elle  le  titre  de  conseiller;  elle  marque 
son  goût  et  son  discernement. 

«  J'ay  fait  encore  une  acquisition  de  votre  main;  c'est  le  beau  portrait  de 
M.  le  maréchal  de  Saxe.  Si  jamais  vous  écrivez  à  M.  Dietrich,  je  vous  prie 


DE  JEAN-GEORGES  YVILLE.  107 
arrivé  à  Paris,  m'est  venu  voir  tout  de  suite,  dont  je  me 
suis  fort  réjoui.  11  amène  son  troisième  volume  de  la  Vie 
des  peintres y  qui  est  aussi  fort  intéressant. 

MAY  4761. 

Le  1er.  Répondu  à  M.  Weiss,  actuellement  gouver- 
neur du  jeune  baron  de  Scbulenbourg,  à  Gotha.  Je  lui 
dis  que  j'ay  remis,  pour  lui  être  envoyé,  le  Discours  sur 
la  sculpture,  par  M.  Falconet,  à  M.  Huber  ;  que  je  lui  en- 
verrai le  troisième  volume  de  la  Vie  des  peintres  fla- 
mands, allemands  et  hollandais,  par  M.  Descamps,  et, 
que  M.  Grôll,  de  Dresde,  prétend,  par  sa  lettre  du  27 
mars,  que  M.  Weiss  n'auroit  pas  remis  à  M.  Eslinger  le 
rouleau  d'estampes  qu'il  m'avoit  demandé.  Je  le  prie 
d'écrire  à  M.  Eslinger,  à  Francfort. 

Répondu  à  M.  Groll,  libraire  à  Dresde»  Je  lui  dis  que 
M.  Weiss  a  sûrement  remis  les  estampes  à  M.  Eslinger, 
et  que  c'est  à  M.  Eslinger  de  les  trouver. 

de  lui  dire  que  je  suis  un  de  ses  admirateurs  et  que  j'ay  beaucoup  parlé  de 
luy  au  souper  avec  messieurs  de  l'Académie. 

«  Permettez  que  je  présente  à  madame  Wille  et  mademoiselle  votre  sœur 
mille  respects.  Ma  femme  en  fait  autant  et  pour  vous  de  même;  on  ne  peut 
rien  ajouter  à  l'estime  et  l'amitié  avec  laquelle  j'ai  l'honneur  d'être 
«  Monsieur  très-cher  confrère  et  ami, 

«  Votre  très-humble  et  très-obéissant  serviteur, 
«  Descamps.  » 

«  Vous  connoissez  la  suite  des  portraits  de  messieurs  de  l'Académie,  des- 
sinés par  M.  Gochin;  je  voudrois  qu'il  vous  prît  envie  de  graver  le  vôtre;  je 
ferai  un  voyage  exprès  à  Paris  pour  vous  en  demander  un;  vous  tiendrez 
un  rang  honorable  parmi  vos  confrères,  et  vous  vous  devez  à  la  satisfaction 
de  vos  amis  et  du  public  curieux. 

«  Rouen,  ce  26  aoust  1750. 

«  En  voilà  beaucoup  à  la  hâte.  » 

(Cette  lettre  nous  a  été  communiquée  par  M.  A.  de  Montaiglon;  elle  pro 
vient  de  la  vente  Chateaugiron.) 


108  JOURNAL 

Le  6.  MM.  Wolf  el  Àdzer,  graveurs  en  médailles  et 
pensionnaires  du  roy  de  Danemark,  élant  arrivés  à  Paris, 
m'ont  rendu  visite.  Javois  déjà  connu  le  premier  autre- 
fois dans  cette  ville. 

Le  8.  Répondu  à  M.  l'évêque  de  Callinique.  Je  lui 
dis  que  M.  de  la  Rolle  m'a  payé,  qu'il  s'est  chargé  du 
tableau  de  M.  Brandt,  comme  aussi  de  ma  réponse. 

Le  15.  J'allay  chez  M.  le  chevalier  Damery  lui  rendre 
le  petit  tableau  de  C.  Nelscher,  qu'il  m'avoit  prêté  pour  le 
graver;  et,  mon  estampe  étant  finie  et  ayant  pour  titre 
le  Petit  Physicien1,  je  l'ay  mis  au  jour  ce  jour-là  ;  j'ay 
fait  la  dédicace  à  M.  le  chevalier  de  Damery  même.  Je  lui 
ay  donné  une  de  ces  estampes  encadrées  et  douze  en  blanc 
pour  les  distribuer  à  ses  amis. 

Le  24.  Me  vient  voir  un  nommé  M.  de  la  Rocque,  soi- 
disant  graveur,  parlant  beaucoup  et  surtout  d'un  grand 
nombre  de  projets  qu'il  a  formés  et  dont  une  partie  me 
paroît  verreuse.  Il  avoit  grande  envie  de  m' escroquer, 
mais  je  lui  faisois  voir  que  je  voyois  plus  clair  qu'il  ne 
croyoit.  Il  a  attrapé  M.  Basan. 

Le  25.  Madame  la  princesse  de  Galitzin  me  fit  l'hon- 
neur de  me  venir  voir.  Elle  paroît  curieuse  de  tout  et 
veut  être  instruite  de  tout.  Elle  resta  une  demi-heure 
chez  moi. 

JUIN  1701. 

Le  2.  J'ay  remis  à  M.  de  Martange,  officier  dans  les 
troupes  saxonnes  et  demeurant  au  pavillon  du  pont  Royal, 


1  Leblanc,  Cat.  de  l'œuvre  de  J.-G.  Wille,  n°  66. 


DE  JEAN-GEORGES  WILLE.  160 

un  rouleau  contenant  pour  cent  cinq  livres  seize  sous 
d'estampes,  que  j'ay  achetées  par  ordre  et  pour  M.  le 
baron  de  Kessel,  chambellan  de  la  cour  de  Saxe,  qui 
est  actuellement  à  Wiirzbourg,  auprès  du  comte  de  Lu- 
sace;  M.  de  Marlange  étant  venu  quelques  jours  aupara- 
vant pour  me  remettre  la  lettre  de  M.  le  baron  de  Kessel. 

Le  6.  Répondu  à  M.  Bischoff  jeune,  graveur  à  Nurem- 
berg. Il  voudroit  être  mon  élève  et  m'a  écrit  la  lettre  la 
plus  touchante  et  la  plus  véhémente  pour  cela.  Il  m'ex- 
pose naïvement  qu'il  n'a  pas  de  biens,  mais  un  désir  ar- 
dent pour  apprendre.  Je  lui  dis  par  ma  réponse  qu'il  doit 
au  préalable  m' envoyer  quelque  chose  de  ses  ouvrages 
pour  juger  de  sa  capacité. 

Ecrit  à  M.  Eberts,  à  Strasbourg,  pour  lui  donner  avis 
que  j'ay  fait  partir  une  caisse  à  son  adresse,  le  5.  Je  le 
prie  de  l'envoyer  à  Ratisbonne,  à  M.  Marckloff,  qui  en- 
verra ladite  caisse,  avec  les  deux  rouleaux  d'estampes 
qu'elle  renferme,  à  Vienne,  à  M.  de  Bissing. 

Répondu  à  M.  Dietrich,  à  Dresde.  Je  lui  mande  qu'il 
peut  envoyer  les  estampes  et  desseins,  destinés  pour 
M.  Mariette,  à  MM.  Mertz  et  Merckel,  à  Nuremberg,  qui 
me  les  feront  tenir.  Je  lui  envoie  aussi  la  mesure  du 
premier  tableau  qu'il  m'a  fait,  avec  prière  de  me  faire  le 
pendant,  et  qu'ils  seront  gravés  l'un  et  l'autre,  même  que 
la  première  planche  est  commencée  sur  environ  seize 
pouces  de  haut.  Je  l'exhorte  aussi  à  me  faire  encore  des 
tableaux,  et  qu'il  prendra  le  payement  chez  M.  Resler, 
a  Dresde. 

Le  8.  Yjnt  chez  moi  un  jeune  peintre  allemand,  arrivé 
depuis  deux  jours;  il  se  nomme  M.  Meyer,  de  la  ville 

de  dans  la  forêt  Noire.  Il  a  été  quatre  ans  chez  un 

peintre  à  Colmar,  nommé  M.  Muller,  Tyrolien. 


170  JOURNAL 

Le  9.  Répondu  à  M.  de  Bissing,  contrôleur  de  la 
chancellerie  aulique  de  l'empire  à  Tienne.  Je  lui  donne 
aussi  avis  que  j'ay  fait  partir  les  estampes  dont  j'étois 
chargé  de  faire  l'achat  pour  S.  A.  R.  l'archiduchesse 
Amélie.  Je  le  prie  de  presser  M.  Brandt  .pour  mes  ta- 
hleaux. 

Répondu  à  M.  Brandt.  Je  le  prie  fort  de  me  finir  mes 
deux  paysages ,  comme  il  me  l'a  promis ,  avant  son 
départ  de  Yienne  pour  l'Italie.  Je  lui  dis  aussi  que  les 
estampes  pour  M.  de  Reuter  sont  dans  la  caisse  de  ma- 
dame l'archiduchesse. 

Le  10.  Écrit  à  M.  Fuessli,  à  Zurich.  Je  me  plains  un 
peu  de  sa  négligence,  et  lui  mande  qu'il  doit  recevoir  le 
troisième  volume  de  la  Vie  des  peintres,  par  M.  Des- 
camps, et  le  Petit  Physicien,  et  qu'il  recevra  les  deux  ar- 
ticles des  mains  de  M.  Ustcri.  CommeM.  Fuessli  me  doit 
de  l'argent  depuis  du  temps,  j'aurais  pu  lui  en  parler, 
mais  je  n'ay  encore  rien  foi  t. 

Le  12.  J'ay  remis  à  M.  Buldet  neuf  épreuves  du  por- 
trait de  M.  de  Marigny,  pour  les  mettre  dans  les  magni- 
fiques bordures  que  j'avois  envoyées  chez  lui. 

Répondu  à  M.  Usteri.  Je  lui  mande  que  M.  Fremin 
lui  enverra  avec  les  effets  pour  lui  destinés  le  volume 
du  cabinet  du  roi  et  la  Vie  des  peintres,  de  M.  Descamps 
(tome  111),  de  même  que  le  Petit  Physicien,  quej'ay  gravé. 
Je  le  remercie  en  outre  des  langues  fumées  qu'il  nous 
avoit  envoyées  et  qui  étoient.  un  vrai  régal  pour  nous.  Je 
m'informe  aussi  si  monsieur  son  frère  arrivera  bien- 
tôt. 

On  me  fit  la  proposition  de  graver  le  portrait  d'un 
grand  personnage  de  la  Hollande;  mais  je  me  suis  excusé 
en  recommandant  M.  Tardieu. 


DE  JEAN  -GEORGES  WILLE.  171 

Le  14.  M.  Descamps  a  pris  congé  de  nous.  11  s'en  re- 
tourne à  Rouen. 

Le  15.  J'ay  présenté  à  M.  Je  marquis  de  Marigny  son 
portrait,  que  j'ay  gravé  pour  ma  réception  à  l'Acadé- 
mie. Il  me  reçut  au  mieux  et  je  sortis  content  de  chez  lui. 

M.  Cochin  et  moi  avons  jugé  la  gravure  du  portrait 
du  roi  que  M.  Fessard  a  gravé,  après  avoir  été  cité 
au  grand  conseil,  de  même  que  M.'  Cochin.  C'est  là  où 
nous  avons  fait  l'examen. 

M.  Hess,  ci-devant  capitaine  dans  les  gardes  suisses  en 
Hollande,  étant  arrivé  de  Zurich,  sa  patrie,  m'est  venu 
voir,  m'apportant  des  lettres  de  recommandation  de 
M.  Fuessli.  Il  me  paroît  très-galant  homme. 

Le  17.  M.  Usteri,  frère  de  mon  ami  Usteri,  à  Zurich, 
m'est  venu  voir,  étant  arrivé  la  veille  d'Italie. 

Le  22.  M'est  venu  voir  M.  Heineken  *. 
Vint  chez  moi  M.  Kcnnel,  libraire  et  marchand  d'es- 
tampes de  Dresde. 

Le  25.  J'ay  fait  mordre  la  planche  dont  j'ay  gravé  le 
fond  et  la  bordure,  à  l'eau-forte.  Cette  planche  est  d'a- 
près le  petit  tableau  de  Schalcken,  que  M.  le  chevalier 
Damery  m'a  prêté. 

Le  27.  J'allay  voir  M.  de  Julienne2,  aux  Gobelins.  J'y 
menay  MM.  le  capitaine  Heiss  et  Usteri  voir  son  magni- 
fique cabinet.  Je  fus  fort  content  de  lui,  car,  outre  le  bon 
accueil  qu'il  nous  fit,  il  me  prêta  un  tableau  de  G.  Dow 

1  Auteur  àeY  Idée  générale  d'une  collection  d'estampes  et  d'un  Diction- 
naire des  artistes  justement  estimé. 

2  M.  de  Julienne  était  l'ami  d'Antoine  Watteau,  et  ce  dernier  s'est  repré- 
senté dans  un  paysage  à  côté  de  M.  de  Julienne  jouant  de  la  basse.  On  a  de 
ce  tableau  une  fort  belle  estampe  due  au  burin  de  Tardieu. 


J72  JOURNAL 

qui  est  très-beau,  et  dont  j'espère  faire  le  pendant  de  la 
Dévideuse.  C'est  une  vieille  femme  à  lunettes  qui  lit  dans 
un  gros  livre1. 

Le  28.  Répondu  à  M.  Fleischmann,  conseiller  privé  du 
prince  héréditaire  de  Hesse.  Je  lui  dis  que  je  désire  fort 
son  retour;  que  j'attends  le  dessein  de  la  margrave  de 
Bade-Durlach,  et  que  sans  cela  je  ne  saurois  quoi  répon- 
dre à  cette  princesse. 

Répondu  à  M.  Bischoff  jeune,  graveur  à  Nuremberg. 
Je  lui  fais  comprendre  que  son  ouvrage  ne  vaut  rien.  Je 
lui  donne  quelques  leçons,  et  je  l'exhorte  de  rester  en- 
core dans  sa  patrie  en  étudiant  toujours. 

Répondu  à  M.  Wirsing ,  graveur  à  Nuremberg  ? 
qui  demande  de  mes  estampes  pour  les  vendre  dans  sa 
ville,  mais  je  lui  insinue  que  je  n'en  donne  ni  en  com- 
mission ni  à  crédit.  Je  lui  dis  que  M.  Riederer,  de 
Nuremberg,  qui  est  banquier  icy,  pourroit  me  payer  les 
envoys  que  je  lui  ferois,  pourvu  qu'il  eût  ordre  de  M.  de 
Scheidlin,  son  correspondant  à  Nuremberg.  Je  lui  ay 
donné  une  liste  de  mes  estampes  avec  leur  prix  mar- 
chand à  dix  sols  de  moins  que  le  prix  particulier. 

Me  vinrent  voir  deux  jeunes  Russes  avec  des  lettres 
de  recommandation  de  M.  Schmidt,  actuellement  à  Pé- 
tersbourg.  Ils  sont  pensionnaires  de  l'impératrice  de 
Russie  ;  l'un  est  peintre,  nommé  M.  Losinkoff,  il  est 
Cosaque  de  nation  et  assurément  le  premier  qui  se  soit 
fait  artiste  de  son  pays;  l'autre  est  sculpteur. 

Le  29.  J'ay  fait  remettre  à  M.  Zingg  le  tableau  peint 
par  M.  Dietrich,  peintre  de  la  cour  de  Saxe.  C'est  le 
premier  que  j'ai  eu  de  cet  habile  maître.  11  représente 
des  bergers  qui  sont  sortis  des  bains.  M.  Zingg  doit  le 

1  Décrite  sous  le  n°  162  du  Catalogue  de  M.  de  Julienne,  par  Remy. 


DE  JEAN-GEORGES  WILLE.  173 

graver  pour  moi.  Je  suis  convenu  avec  lui,  fur  sechs  hun- 
dert  Liven1. 

M.  le  chevalier  Damery  m'a  fait  présent  d'un  bassin  à 
barbe  d'ancienne  porcelaine  du  Japon.  Il  est  fort  beau. 

JUILLET  4761. 

Le  5.  Répondu  à  M.  de  Livry.  Je  le  remercie  de  la  let- 
tre de  recommandation  à  M.  d'Efigny  qu'il  m'a  envoyée, 
sur  mes  instances,  pour  M.  le  capitaine  Heiss,  et  qui  a 
eu  un  bon  effet.  Je  lui  dis  que  ses  livres,  œuvres  de  Pi- 
ranese,  sont  chez  le  relieur. 

J'ay  fait  présent  de  deux  desseins  paysages  avec  figures, 
que  j'ay  faits,  en  1759,  à  M.  le  chevalier  Damery.  Ils  sont 
à  la  plume  et  lavés  en  diverses  couleurs. 

Un  marchand  d'estampes  est  arrivé  de  l'Allemagne. 
Il  se  nomme  M.  Rotanzi.  J'ay  fait  affaire  avec  lui.  Il  fait 
son  commerce  en  Autriche. 

Le  12.  J'allay  avec  toute  ma  famille  à  Passy  pour  y  dî- 
ner chez  M.  Kôpfer,  un  des  musiciens  de  M.  de  la  Popli- 
nière,  fermier  général. 

Le  1 7.  M.  le  capitaine  Heiss  a  pris  congé  de  nous  après 
avoir  passé  la  journée  avec  nous.  Il  s'en  va  à  Zurich,  sa 
patrie,  prendre  madame  son  épouse,  et  passera  avec  elle 
dans  la  Navarre,  sur  les  frontières  d'Espagne,  où  il  a  des 
mines  de  cuivre  considérables.  C'est  un  bien  digne  homme, 
et  je  perds  en  lui,  pour  le  moment,  un  excellent  ami. 

J'ay  acheté  de  M.  Greuzc  une  grande  tête  de  vieillard 
dessinée  sur  papier  blanc  aux  crayons  noir  et  rouge. 
C'est  la  tête  du  père  dans  Y  Accord  de  mariage,  tableau 
qu'il  fait  actuellement.  Elle  m'a  coûté  trois  louis  d'or. 


Tour  six  cents  livres. 


174  JOURNAL 

Le  18.  J'allay  voir  M.  Coehin,  secrélaire,  M.  Restout, 
directeur,  M.  Dumont  le  Romain,  recteur,  M.  Dandré 
Bardon,  professeur  du  mois  de  l'Académie  royale,  pour 
les  prévenir  du  dessein  que  j'avois  de  présenter  vendredy 
qui  vient  mon  ouvrage  pour  ma  réception,  qui  est  le 
portrait  de  M.  le  marquis  de  Marigny.  Je  fus  reçu  avec 
beaucoup  d'amitié  par  tous  ces  messieurs. 

Le  19.  Écrit  à  M.  le  capitaine  Heiss.  Je  lui  mande  que 
M.  de  Livry  l'a  de  nouveau  recommandé  à  M.  d'Etigny, 
intendant  d'Auch.  Ma  lettre  sera  de  cette  manière  à  Zurich 
le  même  jour  que  lui. 

Répondu  à  deux  lettres  de  M.  Winckler,  qui  est  ac- 
tuellement à  Géra  dans  le  Yoigtland.  Je  lui  dis  que, 
selon  ses  désirs,  je  lui  achète  toujours  des  pièces  curieu- 
ses ;  que  les  tableaux  peints  par  M.  Schônau  m'ont  été 
remis,  pour  lui,  par  ce  jeune  peintre,  et  qu'il  doit  rece- 
voir par  Francfort  le  troisième  volume  de  la  Vie  des  pein- 
tres, par  M.  Descamps,  deux  fois;  une  fois  pour  lui  et 
l'autre  pour  M.  Weiss,  à  Gotha;  de  même  que  le  catalo- 
gue du  cabinet  de  M.  de  Vence  avec  les  prix  de  la  vente. 
Ce  paquet  a  été  emporté  jusqu'à  Baie  par  M.  Heiss,  pour 
être  envoyé  de  Là  à  M.  Gôring,  à  Francfort,  à  qui  j'ay 
donné  avis  par  lettre  du  17  de  ce  mois. 

Lf,  '20.  J'ay  fait  mes  visites  aux  officiers  et  membres 
de  l'Académie  royale  ayant  voix,  pour  les  prier  de  m'ac- 
corder  leurs  suffrages  lorsque  je  présenterai  le  portrait 
dé  M.  le  marquis  de  Marigny,  que  j'ay  gravé  pour  ma 
réception.  Ces  prières  sont  d'usage.  M.  de  Marcenay  1 

1  Marcenay  est  auteur  d'une  brochure  portant  ce  titre  :  Idée  de  la  gra- 
vure, Lettre  sur  l'Encyclopédie,  au  mot  graveur,  et  Catalogue  raisonné  des 
planches  de  l'œuvre  de  Marcenay  de  Ghuy,  écuyer,  peintre  et  graveur,  cor- 
respondant pour  les  belles-lettres  de  l'Académie  royale  de  Rouen,  et  hono- 
raire de  celle  des  beaux-arts.  Paris,  d'Houry,  1704,  in-i°  de  10  et  10  pages. 


DE  JE  AN-  GEORGES  WILLE.  175 

m'accompagna  et  fit  ces  visites  avec  moi  et  prières  pour 
des  suffrages  aux  mêmes  personnes  ;  car  il  désire  être 
agréé  le  jour  que  j'espère  être  reçu,  qui  sera  vendredy 
prochain  24  de  ce  mois,  jour  de  l'assemblée.  Il  aura  qua- 
tre tableaux  à  montrer. 

Le  24.  Deux  marchands  d'estampes  arrivant  de  l 'Alle- 
magne, dont  l'un  se  nomme  Artaria,  sont  venus  chez 
moi.  Ils  font  leur  commerce  à  Francfort  et  le  long  du 
Rhin. 

Je  fus  reçu  à  l'Académie  royale  de  peinture  et  sculp- 
ture d'une  voix  unanime,  et  j'ay  pris  séance  après 
avoir  prêté  le  serment  et  avoir  remercié  la  compagnie. 
M.  Briard  l,  peintre  d'histoire,  fut  agréé.  M.  de  Marccnay, 
n'ayant  pas  le  nombre  de  voix:  pour  lui  qu'il  lui  auroit 
fallu,  fut  refusé. 

Le  28.  J'allai  faire  mes  remercîments  d'usage  chez 
les  divers  membres  de  l'Académie  ayant  voix  d'élection, 
par  rapport  à  ma  réception  à  l'Académie.  M.  Briard  lit 
aussi  les  siens  en  m'accompagnaut. 

Le  29.  J'allai  à  Versailles  avec  M.  Massé,  le  M.  chevalier 
Cochin,  mes  anciens  amis,  et  madame  Basseporte,  du  jar- 
din du  roi  ;  c'étoit  pour  dîner  chez  M.  de  Livry,  qui  nous 
avoit  invités  depuis  longtemps.  Nous  vîmes  les  tableaux 
du  roi  à  la  surintendance  et  fûmes  de  retour  le  soir 
à  Paris. 

AOUST  1761. 

Le  1er.  Jassistai  à  l'assemblée  de  l'Académie.  M.  Res- 
tout,  directeur,  fut  élu  chancelier;  M.  Boucher,  recteur, 

1  Gabriel  Briard,  né  à  Paris  en  1725,  peignit  la  chapelle  sépulcrale  de 
l'église  Sainte-Marguerite  de  Paris. 


17G  JOURNAL 

M.  le  Moine,  adjoint  à  recteur,  et  M.  Vassé  professeur. 

Le  2.  Nous  sommes  ailés  à  Versailles,  moi,  ma  femme, 
mon  fils  aîné,  M.  Huber,  madame  Huber  et  mon  ami 
M.  Ustcri  de  Neuenhof,  qui  prêta  son  équipage  pour  cet 
effet.  Nous  avons  vu  le  roi  et  toute  la  famille  royale.  Nous 
avons  parcouru  le  parc,  la  ménagerie  et  avons  été  joyeux 
et  fort  contents. 

J'ay  commencé  le  pendant  de  la  Dévideuse.  C'est  une 
vieille  femme  qui  lit  ;  elle  est  également  peinte  par 
G.  Dow. 

Le  9.  Répondu  à  M.  de  Livry.  Je  lui  dis  que  son  œu- 
vre de  Piranese  est  reliée;  que  les  Antiquités  romaines 
ne  sont  pas  encore  arrivées  chez  M.  Tilliard.  J'ay  mis  un 
petit  dessein  de  moi  dans  sa  lettre. 

Le  14.  J'ay  donné  quatre-vingts  livres  à  M.  Schônau 
pour  les  deux  petits  tableaux  qu'il  m'avoit  donnés  à 
vendre.  C'est  M.  Usteri  de  Neuenhof  qui  les  acheta. 
M.  Schônau  doit  en  faire  plusieurs  autres  sur  ma  recom- 
mandation. 

Répondu  à  M.  Resler.  Je  lui  dis  que  j'ay  fait  partir  les 
marchandises  pour  Leipzig. 

Écrit  à  M.  Wirsing.  Je  lui  mande  que  son  rouleau  d'es- 
tampes est  parti  pour  Nuremberg. 

Le  17.  M.  Oets,  peintre  hollandois,  a  pris  congé  de 
moi,  pour  s'en  retourner  à  Rotterdam,  sa  patrie. 

Le  18.  Mon  ami  M.  Desfriches,  d'Orléans,  est  arrivé 
de  cette  ville  et  m'est  venu  voir  tout  de  suite. 

Le  22.  Je  fus  à  l'assemblée  de  l'Académie.  M.  Casanova 
y  fut  agréé,  sur  une  Bataille  excellente  et  de  bonne  cou- 


DE  JEAN-GEORGES  WILLE.  177 

leur.  Il  fit  voir  aussi  nombre  de  bons  desseins  et  quel- 
ques petits  tableaux  qui  furent  fort  goûtés. 

Le  26.  J'ai  acheté  de  M.  Desfricbes  deux  petits  des- 
seins de  sa  façon,  que  je  compte  envoyer  en  Allemagne,  à 
un  ami  amateur. 

Le  28.  M.  Cramer  et  M.  Klefecker,  envoyés  de  la  ville 
de  Hambourg,  me  sont  venus  voir,  accompagnés  de  deux 
autres  messieurs  de  la  même  ville.  Ils  sont  fort  aimables 
et  m'ont  fait  toutes  sortes  de  politesses.  Ils  m'ont  invité 
de  dîner  chez  eux. 

Le  29.  J'allai  à  l'assemblée  de  l'Académie  royale  pour 
donner  ma  voix,  pour  les  grands  prix  de  peinture  et  de 
sculpture  que  les  jeunes  artistes  avoient  présentés  pour  le 
concours.  M.  le  Fevbre,  élève  de  M.  Vien,  a  remporté  le 
grand  prix  de  peinture»  et  M...,  le  second;  M.  Houdon,  le 
grand  prix  de  sculpture,  et  M.  Pollet,  le  petit.  Ce  dernier 
avoit  déjà  eu  le  même  prix  l'année  passée.  Après  cette 
opération  finie,  j'allai  voir  les  ouvrages  exposés  au  salon 
cette  année,  avec  plusieurs  amis.  Je  n'y  ay  exposé  cette 
fois  que  le  portrait  de  M.  le  marquis  de  Marigny  et  le  Petit 
Physicien,  et  il  me  paroît  que  le  public  en  est  content; 

SEPTEMBRE  1761. 

Le  1er.  Reçu  de  M.  de  Piller,  secrétaire  de  l'ambassadeur 
impérial,  la  pension  de  MM.  Gregorio  et  Vangelisti,  mes 
élèves. 

M.  Kennel,  marchand  de  Dresde,  prit  congé  de  moi. 

Le  6.  Répondu  à  MM.  Volckmann,  Descamps  et  Sam- 
hammer.  Écrit  à  M.  Eberts  à  Strasbourg,  pour  lui  donner 
avis  de  la  caisse  de  M.  Volckmann. 

i.  12 


178  JOURNAL 

Le  8.  Écrit  à  M.  de  Waéserschleben,  conseiller  d'État 
du  roi  de  Danemark,  à  Copenhague.  Je  lui  dis  que  j'ay 
tiré  une  lettre  de  change  de  six  cent  soixante-deux  li- 
vres neuf  sous  (qu'il  me  doit)  par  MM.Papelier  etEberts. 
Je  lui  ay  promis  les  Eisgebûrge  des  Schweizer.  Landes  von 
Hcrrn  Zingg  in  Kupfer  gegraben  etc. 

Le  9.  J'ay  reçu  plusieurs  petites  brochures  de  Vienne, 
qui  sont  bien  écrites  par  quelques  membres  de  la  nou- 
velle Académie  allemande  de  cette  résidence  impériale. 
C'est  mon  ami,  M.  Wâchter,  qui  mêles  a  envoyées. 

Le  11.  Écrit  à  M.  de  Livry,  à  Versailles,  pour  l'in- 
struire que  ses  langues  fumées  sont  arrivées  de  Zurich. 

Le  14.  Je  suis  parti  avec  mon  fils,  M.  Hin,  peintre 
du  duc  de  Deux-Ponts,  M.  Zingg,  graveur,  et  M.  Wei- 
rotter,  peintre  de  paysages,  pour  Saint-Germain,  de  là  à 
Poissy,  où  nous  nous  embarquâmes  sur  la  Seine,  que 
nous  descendîmes  la  nuit  jusqu'à  Rolleboise,  où  nous 
descendîmes  pour  faire  encore  une  lieue  à  pied  et  cou- 
châmes à  Bonnières.  Il  étoit  une  heure  après  minuit 
lorsque  nous  arrivâmes,  après  avoir  fait  quinze  lieues 
dans  cette  journée.  Le  lendemain  nous  nous  mîmes  de 
nouveau  dans  un  bateau  et  débarquâmes  à  Vernon  en 
Normandie,  à  huit  heures  du  matin.  Cette  ville  est  à  dix- 
huit  lieues  de  Paris.  Notre  objet  étoit  d'y  dessiner  le 
paysage,  et  nous  y  trouvâmes,  en  effet,  presque  tout 
digne  d'être  dessiné.  Ce  pays  est  charmant  pour  cela. 

Le  20.  Nous  quittâmes  Vernon  pour  nous  en  retour- 
ner à  pied,  dessinant  toujours,  chemin  faisant,  les  ob- 
jets qui  nous  parurent  bons  de  l'être.  Le  temps  étoit 
inconstant.  Arrivé  à  Rolleboise  vers  le  soir,  M.  Hin 


1  Lis  Glaciers  des  Alpes,  gravés  par  M.  Zingg. 


DE  JEAN-GEORGES  WILLE.  179 

nous  quilta  pour  s'embarquer  dans  la  Galiotte;  il  étoit 
très-pressé  pour  s'en  retourner;  nous  y  passâmes  la 
nuit.  Il  pleuvoit  continuellement,  et  malheureusement 
j'avois  mal  à  un  pied;  malgré  cela  nous  partîmes  sur  les 
dixheures,  toujours  dessinant,  et  nous  passâmes  le  même 
jour  par  Mantes,  où  je  dessinai  le  port  et  une  partie  du 
pont;  de  là,  nous  allâmes  à  Meulan,  où  nous  arrivâmes 
fort  avant  dans  la  nuit,  car  je  ne  pouvois  marcher  à  mon 
ordinaire.  De  Meulan  nous  marchâmes  vers  Poissy  par  un 
mauvais  temps;  c'est  icy  où  je  pris  un  cheval  pour  aller 
à  Saint-Germain,  car  mon  pied  me  faisoit  très-mal;  dans 
cette  ville  je  voulus  prendre  un  carrosse  pour  Paris, 
mais  il  n'y  avoitplus  de  chevaux  au  bureau  des  voitures, 
et  je  fus  obligé  de  prendre  une  charrette  pour  moi  et 
mes  compagnons  de  voyage.  Nous  arrivâmes  de  cette 
belle  manière  à  Paris,  à  dix  heures  du  soir,  le  22  sep- 
tembre, où  ma  femme  et  toute  ma  maison  me  reçut  avec 
plaisir  et  dans  laquelle  tout  étoit  en  santé  et  en  bon  état. 

Le  28.  M'est  venu  voir  M.  Reifstein,  conseiller  du 
landgrave  de  Hesse-Cassel,  qui  étoit  arrivé  en  cette  ville 
pendant  mon  absence,  avec  le  jeune  comte  de  Lynar, 
dont  il  est  le  gouverneur.  M.  Reifstein  est  homme  d'es- 
prit. 11  est  peintre  et  littérateur.  11  resta  longtemps  avec 
moi,  et  sa  conversation  me  plut  beaucoup. 

Le  30.  Me  sont  venus  faire  visite  M.  le  comte  de  Ly- 
nar et  MM.  les  barons  de  

M.  Àls  *,  peintre,  pensionnaire  du  roi  de  Danemarck, 
étant  arrivé  de  Rome  où  il  a  été  quatre  ans  étudiant  sous 
M.  Mengs,  m'apporta  des  lettres  de  ce  peintre  et  de 
M.  Winckelmann. 

1  Pierre  Als,  peintre  (l'histoire,  naquit  à  Copenhague  en  1725  et  y  mou- 
rut en  1775. 


180 


JOURNAL 


OCTOBRE  1701. 

Le  2.  J'ay  donné  à  mon  ami,  M.  Usteri,  à  emporter 
une  lettre  en  réponse  pour  monsieur  son  frère,  une  pour 
M.  le  capitaine  Hess,  une  pour  M.  Fuessli.  Dans  la  pre- 
mière, je  badine  sur  le  compte  du  porteur;  la  seconde 
contient  mes  remercîments  des  langues  fumées;  la  troi- 
sième ne  contient  rien  que  des  paroles,  excepté  que  je 
donne  avis  à  chacun  de  ces  messieurs  qu'ils  recevront 
chacun  un  portrait  de  M.  deMarigny,  et  que  j'ay  acheté 
plusieurs  estampes  pour  M.  Usteri  im  Thal-egg. 

M.  l'abbé  de  Saint-Non,  étant  de  retour  de  son  voyage 
d'Italie  depuis  le  commencement  de  cette  semaine, 
m'est  venu  voir  comme  ancien  ami.  Je  l'ay  revu  avec 
le  plus  grand  plaisir  du  monde,  car  il  est  toujours  ai- 
mable à  son  ordinaire.  Il  m'a  dit  avoir  apporté  nombre 
de  dessins  dont  il  se  propose  de  graver  plusieurs  à  l'eau 
forte. 

Le  5.  Je  suis  parti  encore  une  fois  pour  dessiner  le 
paysage  ou  plutôt  les  ruines  de  l'abbaye  de  Saint-Maur, 
avec  M.  Zingg.  Nous  y  sommes  restés  jusqu'au  jeudy  8  au 
soir,  que  ma  femme  vint  nous  y  chercher  en  carrosse, 
car  il  pleuvoit  fort  et  j'avois  encore  un  peu  mal  à  un 
pied.  J'y  ay  fait  douze  desseins,  quoiqu'il  fit  pendant  ces 
jours-là  un  grand  froid  et  de  la  pluie. 

M.  Usteri  a  pris  congé  de  moi  pour  s'en  retourner  par 
Lyon  à  Zurich,  sa  patrie. 

M.  Reifstein  a  pris  congé  de  moi  pour  s'en  aller  en 
Italie  avec  le  jeune  comte  de  Lynar. 

Le  17.  Envoyé  une  caisse  avec  tableaux,  desseins  et  es- 


DE  JEAN-GEORGES  WILLE.  181 

tampes  à  M.  Winckler,  à  l'adresse  de  M.  Eberts,  à  Stras- 
bourg, à  qui  j'ai  écrit  pour  cet  effet  le  19. 

Le  19.  Répondu  à  M.  Winckler.  Je  lui  donne  avis  du 
départ  de  sa  caisse,  contenant  les  curiosités  qu'il  m'avoit 
demandées. 

Le  20.  Répondu  à  M.  Ziesenis,  peintre  du  cabinet  de 
Sa  Majesté  Rritannique  à  Hanovre,  qui  m'offre  le  portrait 
de  la  reine  d'Angleterre  à  graver  pour  mon  compte,  d'a- 
près le  tableau  qu'il  a  peint  d'après  nature.  Je  lui  ré- 
ponds que  je  ne  fais  plus  de  portraits,  mais  que  je  le 
ferois  faire  et  qu'il  pourroit,  si  cela  lui  est  agréable, 
m'envoyer  le  tableau. 

Le  25.  Répondu  à  M.  de  Merz,  à  Nuremberg.  Je  lui 
dis  qu'il  y  a  quatre  volumes  de  l'Encyclopédie  au  jour, 
y  compris  le  volume  des  estampes  à  vingt-quatre  ou  vingt- 
sept  livres  pièce. 

Répondu  à  M.  Samliammer,  à  Saarbruck.  Je  lui  en- 
voyé la  mesure  pour  M.  Seekatz  et  promet  de  donner 
trois  à  quatre  louis  pour  ce  petit  tableau. 

Le  24.  Répondu  à  M.  Fiedler.  Je  lui  dis  que  je  ne  fais 
plus  de  portraits;  cependant,  comme  il  insiste  beaucoup, 
je  lui  promets  de  faire  faire  le  tout  et  je  ne  travaillerai 
qu'à  la  tête  du  portrait  du  landgrave,  mais  qui  doit  être 
seulement  un  buste  sans  mains,  le  tout  pour  deux  mille 
quatre  cents  livres,  et  cent  épreuves  pour  moi  et  dix- 
huit  mois  pour  le  faire  faire. 

Mademoiselle  Wolff,  de  Strasbourg,  riche  héritière 
d'un  banquier  de  cette  ville,  m'est  venu  voir  et  m'a  mon- 
tré de  sa  peinture  en  pastel,  qui  étoit  fort  bien  pour  cette 
aimable  personne,  qui  ne  peint  que  pour  son  plaisir, 
ayant  beaucoup  de  goût  naturel  pour  les  arts  et  les  ai- 
mant avec  vivacité. 


182 


JOURNAL 


NOVEMBRE  1761. 

Le  11.  Répondu  à  M.  Dietrich.  Je  l'exhorte  toujours  à 
me  faire  les  tableaux  qu'il  m'a  promis  depuis  longtemps. 

Le  18.  Répondu  sur  trois  lettres  de  Monseigneur  de 
Livry,  évêque  de  Callinique,  résidant  à  Mâcon.  Je  lui  dis 
que  j'ay  fait  des  tentatives  inutiles  auprès  de  M.  Dietrich, 
qui  se  plaint  que  la  guerre  lui  fait  tomber  les  pinceaux 
des  mains.  Après  la  paix,  j'espère  lui  procurer  encore 
un  tableau  de  la  main  savante  de  ce  maître,  qui  n'a  pas 
besoin  d'argent,  étant  si  riche. 

Répondu  à  M.  Usteri  de  Neuenhof,  à  Zurich.  J'ay  reçu 
un  dessein  au  crayon  rouge  sur  papier  blanc  que  ma- 
dame la  margrave  de  Rade-Durlach  m'a  envoyé  en  pré- 
sent. Il  est  de  la  propre  main  de  cette  princesse,  fort  joli- 
ment fait.  Il  représente  une  fille  assise  par  terre,  tenant 
sur  ses  genoux  un  nid  d'oiseau  avec  les  petits,  devant 
elle  est  un  jeune  homme  qui  montre  avec  la  main  un  trou 
dans  le  mur  d'où  le  nid  a  été  tiré.  Je  suis  pénétré  de  re- 
connoissance  envers  cette  princesse!  Il  y  en  a  assurément 
fort  peu  en  état  de  dessiner  de  la  sorte. 

Le  23.  J'ay  répondu  à  la  lettre  remplie  de  bontés  de 
madame  la  margrave,  qu'elle  m'avoit  écrite  de  sa  propre 
main. 

Répondu  à  M.  Fleischmann,  conseiller  privé  de 
S.  A.  S.  le  prince  de  Hesse.  Je  lui  mande  que  j'ay 
reçu  le  dessein  de  madame  la  margrave,  que  ma  femme 
se  réjouit  par  rapport  à  l'intention  de  cette  princesse  à 
son  égard.  J'ay  mis  la  lettre  à  Son  Altesse  Sérénissime 
dans  la  sienne. 

M'est  venu  voir,  venant  de  l'armée,  mon  ami  M.  le 
chevalier  de  la  Tour-d' Aiguë.  Il  m'obligea  d'aller  chez 


DE  .JEAN-GEORGES  WILLE.  185 
lui  sur-le-champ,  où  il  me  montra  beaucoup  de  desseins 
qu'il  avoit  achetés  en  Allemagne  et  d'autres  qu'il  avoit 
laits  d'après  nature,  quiétoient  fort  jolis.  J'étois  charmé 
de  le  voir  en  santé. 

DÉCEMBRE  1761. 

Le  1er.  J'allai  voir  M.  de  Bachelbel,  envoyé  du  duc  de 
Deux-Ponts,  qui  m'avoit  fait  l'honneur  de  me  venir  voir 
beaucoup  de  fois.  11  m'a  donné  une  poudre  pour  ra- 
fraîchir les  échauffés. 

Je  fus  voir  M.  Eberts,  mon  ancien  ami,  qui,  étant  de 
retour  de  son  voyage  de  Hollande  et  d'Allemagne,  étoit 
venu  me  voir  depuis  son  arrivée. 

J'allai  de  là,  avec  M.  Papelier,  associé  de  M.  Eberts,  voir 
mademoiselle  Wolff  et  fus  faire  aussi  ma  révérence  à 
madame  Dietrich,  de  Strasbourg. 

Le  2.  Me  vint  voir  M.  Lindenner,  secrétaire  de  M.  le 
brigadier  Lochmann.  Il  venoit  de  Zurich  et  m'apporla 
des  lettres  de  M.  Fuessli,  avec  quelques  estampes  de 
Sadeler,  qui  sont  de  mauvaises  épreuves. 

Le  10.  Est  entré  chez  nous  en  qualité  de  domestique, 
Pierre  ,  natif  de  ,  en  Normandie. 

Le  11.  A  commencé  la  vente  de  feu  M.  Collin  de  Ver- 
mont1,  dans  laquelle  il  y  a  beaucoup  de  choses  qui  ont 
appartenu  à  M.  Rigaud.  J'ay  acheté  plusieurs  articles 
dans  cette  vente. 

Le  19.  M.  de  Lochmann,  maréchal  de  camp  des  ar- 
mées du  roi  et  propriétaire  d'un  régiment  suisse,  me 
vint  voir.  Il  est  chevalier  de  l'ordre  du  mérite  militaire. 

1  Le  catalogue  de  ce  rte  vente  est  fort  curieux ,  en  ce  qu'il  contient  un 
grand  nombre  d'études  de  Rigaud  et  de  Collin  de  Vermont. 


184  JOURNAL 

J'ay  acheté  plus  de  cent  desseins;  ils  sont  de  diffé- 
rents maîtres.  J'ay  payé  

Le  20.  Je  fus  saigné  pour  la  seconde  fois  de  ma  vie, 
mais  il  étoit  nécessaire.  Il  y  a  dix-huit  ans  que  je  l'ay 
été  pour  la  première  fois. 

Écrit  ou  répondu  à  MM.  Usteri,  frères.  Je  leur  dis 
qu'ils  recevront  leurs  estampes  par  M.  Fremin. 

Répondu  à  M.  Dilsch,  peintre  à  Nuremberg.  Je  lui  dis 
que  les  anciens  desseins  qu'il  m'a  envoyés  ne  sont  guère 
beaux;  j'en  ay  choisi  dix-sept;  le  reste,  je  le  lui  renvoyé. 
Il  sera  payé  par  M.  Wirsing,  à  ce  que  je  crois.  Je  lui  de- 
mande aussi  si  le  chardon  que  mademoiselle  sa  sœur 
me  doit  peindre  est  fini. 

Le  24.  Répondu  à  M.  Wirsing,  à  Nuremberg.  Je  lui 
mande  que  les  estampes  qu'il  m'a  demandées  lui  seront 
envoyées  par  M.  Eberts,  de  Strasbourg,  et  qu'il  peut 
donner  l'argent  spécifié  à  M.  Ditsch. 

Le  51 .  Répondu  à  M.  Gottfried  Winckler,  sur  sa  lettre 
du  25  novembre,  et  qui  est  allé  de  Géra  à  Hambourg  à 
cause  de  la  guerre.  Je  lui  dis  que  j'ay  acheté  de  nouveau 
près  de  cent  desseins,  et  j'ay  pris  de  l'argent  sur  son 
compte  chez  MM.  Papelicr  et  Eberts.  J'ay  adressé  ma 
lettre  à  M.  Christian  Dietrich,  Rorgeest,  à  Hambourg, 
selon  qu'il  l'avoit  désiré. 

JANVIER  1762. 

Le  1er.  J'ay  envoyé  mon  tils,  Pierre-Alexandre  Wilkj 
chez  M.  Greuze,  son  maître,  avec  une  cafetière  d'argent 
qu'il  a  présentée  à  madame  Greuze  pour  ses  étrennes.  Il 
a  été  bien  reçu,  comme  de  raison. 


DE  JEAN-GEORGES  WILLE.  185 

Le  2.  J'ay  exposé  chez  moi  le  dessein  original  fait  par 
M.  Rigaud  pour  la  gravure  du  beau  portrait  de  Bossuet, 
évêque  de  Meaux,  chef-d'œuvre  de  gravure  de  M.  Dre- 
vet,  le  fils.  J'ay  fait  l'acquisition  de  ce  magnifique  des- 
sein en  vente  publique,  provenant  de  la  succession  de 
M.  Rigaud.  l\  m'a  été  fort  disputé  par  les  curieux  et 
amateurs.  On  m'en  a  offert  aujourd'hui  trois  cents  livres, 
mais  je  ne  le  donnerais  pas  pour  le  double,  car  il  me 
fait  plaisir. 

J'allai  à  l'assemblée  de  l'Académie  royale. 

Le  3.  J'allai  chez  M.  le  marquis  de  Marigny  avec  l'A- 
cadémie, à  l'occasion  du  jour  de  l'an.  L'Académie  royale 
de  peinture  a  le  pas  sur  l'Académie  de  l'architecture, 
qui  y  étoit  aussi.  Au  sortir  de  là,  M.  Daullé,  graveur, 
MM.  Challe,  l'un  peintre,  l'autre  sculpteur,  vinrent  avec 
moi,  et  nous  dinâmes  chez  Lendel,  rue  de  Bussi. 

Répondu  à  M.  Lindenfels,  chambellan  du  margrave 
de  Bareuth.  Je  lui  envoyé  le  catalogue  de  mes  ouvra- 
ges, qu'il  avoit  désiré. 

Le  4.  J'ay  répondu  à  M.  Halbusch,  libraire  à  Londres; 
comme  il  me  demande  de  mes  estampes,  je  lui  réponds 
qu'il  doit  me  nommer  un  banquier  icy  pour  me  faire 
toucher  en  même  temps  de  l'argent,  et  de  me  dire  la 
route  qu'il  veut  que  cette  marchandise  devroit  prendre. 

Le  17.  Répondu  à  M.  de  Kessel,  chambellan  du  roi  de 
Pologne,  électeur  de  Saxe,  à  Dresde,  sur  sa  lettre  pleine 
d'amitié  pour  moi. 

Lf.  20.  J'ay  porté  cent  vingt  livres  à  M.  Schenau  pour 
deux  petits  tableaux  que  je  lui  ay  fait  encore  faire  pour 
M.  Gaillard,  graveur. 

Répondu  à  M.  de  Livry.  Je  lui  dis  que  ses  desseins 


18C  JOURNAL 

par  M.  Cochin  sont  encadrés;  je  lui  envoyé  aussi  la  note 
de  ce  que  j'ay  dépensé  pour  lui. 

J'ayachetédeM.  Weirottersix  petites  planches  dessinées 
et  gravées  par  lui-même.  Je  les  mettrai  au  jour  sous  le 
litre  :  Vues  de  la  Seine,  M.  Weirotter  les  dédie  à 
M.  Boucher.  Les  six  planches  mecoûtent  quatre  louis  d'or. 

Répondu  à  M.  Fuessli.  Je  lui  dis  qu'on  ne  veut  pas 
donner  plus  de  cent  vingt  livres  pour  les  trois  plan- 
ches en  question. 

Écrit  à  M.  Usteri,  à  Zurich.  Je  lui  mande  que  j'ay 
trouvé  l'œuvre  de  Vandermeulen,  en  trois  volumes  hien 
reliés  en  veau,  pour  Ja  somme  de  deux  cents  livres; 
que  je  remettrai  ces  volumes  à  M.  Fremin  pour  les  lui 
faire  passer. 

M.  Lindiner,  aide  de  camp  du  général  de  Lochmann, 
prit  congé  de  moi. 

Le  21.  Répondu  à  M.  Le  Clerc,  peintre  du  duc  de 
Deux-Ponts.  Je  lui  mande  que  je  remettrai  son  rouleau 
d'estampes,  que  j'ai  acheté  pour  lui,  à  M.  de  Pachelbel 
pour  le  lui  faire  parvenir,  ainsi  que  la  lettre. 

Le  26.  Répondu  à  M.  Hin,  peintre  du  duc  de  Deux- 
Ponts  . 

Répondu  à  M.  de  Boissieu1,  jeune  peintre  à  Lyon, 
qui  m'avoit  envoyé  de  ses  ouvrages  pour  me  prier  de 
lui  dire  mes  sentiments  et  lui  donner  des  conseils.  Je 
l'exhorte  de  venir  à  Paris. 

Le  50.  J'ay  écrit  à  M.  Zocchi,  peintre  à  Florence, 
pour  le  prier  de  me  faire  deux  tableaux  pendants,  et  je 
lui  envoyé  la  mesure. 

1  On  peut  voir  la  lettre  que  Boissieu  écrivait  à  Wille  à  cette  occasion  dans 
les  Archives  de  Vart  français.  Documents,  tome  Ier,  pages  432-54. 


DE  JEAN-GEORGES  WILLE.  187 

J'ay  cherché  chez  M.  Girout,  banquier,  quatre  petits 
tableaux  peints  par  Metay,  pour  les  faire  graver.  Il  me  les 
a  prêtés  de  grand  cœur.  Le  même  jour,  j'ai  fait  marché 
pour  la  gravure  de  deux  de  ces  tableaux  avec  M.  Zingg, 
à  raison  de  mille  livres.  Wille  ajouta  plus  lard  :  Ces  plan- 
ches ont  été  finies  en  1766.  J  ay  récompensé  M.  Zingg. 

FÉVRIER  1762. 

Le  1er.  J'ay  fait  marché  pour  les  deux  autres  tableaux 
marines  cy-dessus  nommés,  avec  M.  de  Longueil,  qui 
doit  les  graver  pour  moi,  de  même  grandeur  que  les 
planches  que  fera  M.  Zingg.  M.  de  Longueil,  qui  a  été 
mon  élève,  me  fait  ces  deux  planches  pour  mille  livres. 
Wille  ajouta  plus  tard  :  Ces  deux  planches  n'ont  été 
achevées  qu'en  1766.  J'ay  donné  à  M.  de  Longueil  trois 
cents  livres  de  plus;  car  l'une  m'est  dédiée  et  l'autre  l'a 
été  à  ma  femme,  qui  lui  a  fait  présent  de  plusieurs  pai- 
res de  manchettes  de  dentelles  et  autres. 

Le  2.  Je  fus  tout  d'un  coup  fort  malade  d'une  colique. 

Le  5.  J'allai  voir  M.  Zingg.  Je  trouvai  ce  cher  ami  ma- 
lade au  lit,  et  il  fut  saigné  deux  fois  le  même  jour;  cela 
l'a  beaucoup  soulagé. 

Le  6.  Répondu  à  M.  le  docteur  Wolckmann,  à  Ham- 
bourg. Je  lui  propose  de  parler  à  M.  Winckler  pour  qu'ils 
mettent  leurs  estampes  et  autres  dans  la  même  caisse, 
que  l'on  pourroit  envoyer  à  Francfort,  vers  le  temps  de 
la  foire  de  Pâques. 

Répondu  à  M.  Winckler,  actuellement  à  Hambourg. 
Je  lui  propose  la  même  chose  qu'à  M.  Wolckmann 
par  rapport  à  ses  estampes  et  desseins.  Je  lui  dis  en 


188  JOURNAL 

outre  que  je  vais  prendre  les  huit  cents  livres  chez 
M.  Eberts,  sur  son  compte,  comme  il  l'a  désiré  lui-même. 
Cette  réponse  se  trouve  incluse  dans  la  lettre  à  M.  Wolck- 
mann. 

Le  10.  Répondu  à  M.  Usteri  de  Neuenhof.  Je  lui  dis 
que  le  diplôme  reviendra  à  environ  cinquante  livres,  c'est- 
à-dire  le  cuivre,  la  gravure  et  cent  épreuves,  et  que  M.  Ma- 
riette fait  actuellement  relier  le  volume  des  Antiquités. 

Le  20.  J'aymis  au  jour  six  petits  morceaux  sous  le  titre 
Vues  de  la  Seine,  que  M.  Weirotter  avoit  gravés  pour  moi. 

Au  soir,  j'allai  voir  les  estampes  délaissées  par  un 
curieux  nommé  M.  Nasson.  Au  sortir  de  cette  maison, 
je  tombai  furieusement,  mais  heureusement  sans  me 
faire  le  moindre  mal.  M.  Pioret,  secrétaire  de  la  grande 
poste  et  mon  ami,  étoit  avec  moi. 

Répondu  à  M.  Strecker,  peintre  du  prince  héréditaire 
de  Hesse,  à  Bouxwiller.  Je  lui  mande  que  ses  estampes 
mises  en  rouleaux  sont  parties  pour  Strasbourg,  samedy 
passé,  à  l'adresse  de  M.  Eberts.  Le  même  jour,  j'ay  écrit 
audit  M.  Eberts  pour  lui  en  donner  avis  et  le  prier  d'en- 
voyer ces  estampes  à  M.  Strecker. 

Le  21.  M.  Zingg  a  dîné,  pour  la  première  fois  après 
sa  maladie,  chez  nous;  cela  nous  a  fait  bien  du  plaisir. 

Répondu  à  M.  Le  Clerc,  peintre  du  duc  de  Deux- 
Ponts.  Je  lui  dis  que  M.  Rigaud  1  ne  donne  pas  à  moins 
de  vingt  sols  pièce  des  vues  de  châteaux  royaux. 

Ces  jours  passés,  j'ay  fait  présent  d'un  couvert 
d'argent  à  M.  Zingg  :  cela  lui  fit  beaucoup  de  plaisir. 

11  y  a  quelques  jours  que  M.  Greuze,  mon  ami,  me 
vint  voir.  Il  trouva  chez  moi  les  cent  portraits  de  Van- 

1  II  est  ici  question  de  Jean  Rigaud,  qui  a  dessiné  et  grave  les  Maisons 
royales  de  France  rers  1750. 


DE  JEAN-GEORGES  WILLE.  189 

Dyck,  bonnes  épreuves,  bien  reliés,  dorés  sur  tranche,  et, 
comme  je  remarquai  que  le  tout  lui  faisoit  plaisir,  je  lui 
en  fis  présent  :  cela  lui  en  fit  encore  davantage. 

J'ay  acheté  ces  jours  passés,  pour  ma  curiosité,  une 
académie  admirablement  dessinée  par  M.  Carie  Vanloo  : 
aussi  m'a-t-elle  coûté  soixante  livres  deux  sols.  Elle  est 
au  crayon  rouge  sur  papier  blanc. 

Répondu  à  M.  Weiss,  gouverneur  du  comte  de  Scha- 
lenbourg,  en  Saxe.  Je  me  plains  de  ce  qu'une  de  ses  let- 
tres ne  m'est  point  parvenue,  et  que,  selon  notre 
compte,  je  lui  dois  encore  vingt  et  une  livres. 

MARS  1762. 

Le  1er.  J'ai  acheté  de  M.  Huquier,  marchand  d'es- 
tampes, une  académie  au  crayon  rouge  sur  papier  blanc, 
pour  le  prix  de  quarante-huit  livres  :  elle  est  de  M.  C. 
Yanloo  et  des  plus  belles;  elle  est  assise,  et  celle  que  j'ay 
achetée  le  mois  passé,  faite  par  le  même,  est  moitié  debout 
et  moitié  à  genoux. 

Le  .  Répondu  à  M.  Jundt,  à  Strasbourg,  qui  me  per- 
sécutoit  pour  que  je  lui  procurasse  un  portrait  de  M.  le 
comte  de  Saint-Florentin  l,  que  j'ay  gravé  il  y  a  environ 
onze  années.  Je  l'ay  fait;  l'épreuve  est  des  plus  magnifi- 
ques pour  le  prix  de  soixante-douze  livres.  C'est  madame 
de  Dietrich  qui  l'a  emporté  avant-hier.  Il  m'avoit  de- 
mandé en  outre  un  M.  de  Lôwendal.  Je  l'ay  ajouté,  qui 
coûte  six  livres,  mais  l'épreuve  est  assez  mauvaise,  n'en 
pouvant  pas  trouver  d'autre2. 

1  Ce  portrait,  gravé  par  YYille  en  1751,  d'après  Jean-Louis  Tocqué,  est 
décrit  par  M.  Leblanc  sous  le  n°  124. 

2  Woldemar  de  Lœwendal,  maréchal  de  France,  d'après  Maurice-Quentin 
delà  Tour,  gravé  en  1749.  (Leblanc,  n°  1 22.) 


190  JOURNAL 

Le  7.  Répondu  à  M.  Kennel,  libraire  et  marchand  d'es- 
lampes  à  Dresde,  qui  me  doit  soixante  livres.  Je  le  prie 
de  donner  cet  argent  à  M.  Boetius,  graveur  du  roi  de 
Pologne,  électeur  de  Saxe,  qui  a  perdu  tout  dans  le  bom- 
bardement de  Dresde,  pour  le  soulager  un  peu. 

Répondu  à  M.  Boetius,  graveur  de  la  cour  de  Saxe,  qui, 
m'ayant  écrit  pour  la  première  fois,  me  fit  une  descrip- 
tion des  plus  attendrissantes  de  sa  situation,  et  me  dit  qu'il 
a  tout  perdu  par  le  feu  des  Prussiens  au  siège  qu'ils 
avoient  mis  devant  Dresde.  Je  lui  ay  envoyé  un  billet  dans 
ma  lettre,  sur  lequel  M.  Kennel  lui  payera  les  soixante 
livres  qu'il  me  doit  et  qui  est  le  seul  argent  que  j'aye  ac- 
tuellement à  Dresde.  Je  le  prie  de  l'accepter,  en  attendant, 
quoique  peu  de  chose.  Je  lui  mande  cependant  qu'entre 
Pâques  et  la  Pentecôte  je  lui  ferai  toucher  quelque  chose 
de  plus  et  selon  qu'il  me  sera  possible  alors.  Selon  mon 
cœur,  je  voudrois  l'assister  de  beaucoup,  quoique  je  ne 
le  connoisse  pas  autrement;  mais  il  est  artiste  malheu- 
reux, cela  me  suffit. 

Répondu  à  M.  Resler,  à  Dresde.  Je  lui  mande  que 
j'ay  fait  partir  ses  marchandises  pour  Strasbourg,  à 
M.  Eberts,  etc. 

J'en  ay  donné  avis  à  M.  Eberts  pour  le  prier  de  les 
envoyer  à  Leipzig. 

Répondu  à  M.  Usleri  im  Thal-egg,  à  Zurich.  Je  lui 
donne  avis  que  tout  est  prêt  pour  lui  être  envoyé,  et 
qu'on  imprime  actuellement  le  diplôme  que  j'ay  fait  gra- 
ver pour  la  nouvelle  société. 

Répondu  à  M.  Usteri  de  Neuenhof.  Je  lui  marque  que 
M.  Mariette  m'a  remis  le  volume  d'Antiquités  l,  peint 

1  II  s'agit  ici  du  i  Recueil  de  peintures  antiques  trouvées  à  Rome,  imitées 
fidèlement,  pour  les  couleurs  et  le  trait,  d'après  les  dessins  coloriés  par 


DE  JEAN-GEORGES  WILLE. 


191 


pour  lui .  Cet  ouvrage  lui  a  été  fait  présent  par  M.  le  comte 
de  Caylus  qui  n'a  fait  imprimer  que  trente  exemplaires. 
La  dépense  pour  peindre  et  colorier  ces  estampes  est 
de  trois  cents  livres,  et  la  reliure  dix-huit  livres,  que 
j'ay  payées  à  M.  Mariette  de  mon  argent  et  qui  me  sera 
rendu  par  M.  Usteri. 

Le  12.  M  le  baron  de  Bernsdorf,  chambellan  du  roi 
de  Danemark  et  neveu  du  ministre  des  affaires  étrangè- 
res de  ce  monarque,  m'est  venu  voir  :  il  avoit  aussi  des 
compliments  à  me  faire  de  la  part  de  M.  Wasserschleben, 
conseiller  d'État  du  même  roi  et  mon  ancien  ami,  et  de 
la  part  de  M.  Klopslock,  célèbre  poëte  à  Copenhague, 
auteur  du  poëme  épique  le  Messie. 

Le  15.  Répondu  à  M.  Die  tri  ch,  à  Dresde.  Je  lui  dis  que 
la  nouvelle  qu'il  ma  donnée  de  m' envoyer  bientôt  des  ta- 
bleaux de  sa  main,  de  même  qu'à  M.  Mariette,  pour  le- 
quel j'ay  négocié,  m'a  fait  un  plaisir  infini.  Je  le  prie 
aussi  pour  quelques  desseins  encore.  M.  Mariette  espère 
lui  trouver  l'estampe  de  Rembrandt  qu'il  désire,  et  moi 

Pietro-Sante  Bartoliet  autres  dessinateurs,  »  Paris,  Didot,  1783;  2  vol.  in- 
fol.  2e  édition.  C'est  la  seconde  édition  de  cet  ouvrage,  qui  n'a  été  tirée,  comme 
le  dit  Wille,  qu"à  trente  exemplaires.  Le  Cabinet  des  estampes  de  Paris  pos- 
sède les  dessin?  originaux  de  Pietro-Sante  Bartoli,  dont  le  comte  de  Caylus 
lui  a  fait  présent  en  1 7  64,  et  on  lit  sur  le  premier  feuillet  cette  note  qu'il 
nous  a  semblé  curieux  de  reproduire  ici  :  «  Desseins  originaux,  par  Pietro- 
Sante  Bartoli,  de  peintures  antiques  trouvées  à  Rome,  lesquels  M.  le  comte 
de  Caylus  a  acquis,  fait  graver,  et  fait  casser  les  planches  après  le  tirage  de 
trente  exemplaires,  dont  Tun  a  été  donné  par  lui  à  la  Bibliothèque  royale, 
et  les  desseins  au  Cabinet  des  estampes  du  roy  en  1764.  Le  discours  préli- 
minaire est  de  M.  le  comte  de  Caylus  ;  l'explication  des  desseins  par  M.  Ma- 
riette, celle  du  pavé  en  mosaïque  par  M.  l'abbé  Barthélémy.  Cette  rare  et 
magnifique  édition  a  coûté  plus  de  douze  mille  francs  h  M.  le  comte  de 
Caylus,  non  compris  les  frais  de  l'enluminure  de  chaque  exemplaire,  faite 
sous  ses  yeux,  dont  il  avait  fixé  le  prix  à  trois  cents  livres,  qui  ont  été  payées 
par  ceux  à  qui  cet  illu  tre  bienfaiteur  des  lettres  et  des  arts  a  fait  présent 
de  ce  livre.  » 


192  JOURNAL 

j'ay  mis  dans  ma  lettre  une  estampe  de  Rembrandt,  très- 
rare,  que  je  lui  envoyé.  Je  lui  promets  aussi  de  lui  trou- 
ver le  grand  Coppenol  du  même  maître. 

Le  14.  J'allai  voir  M.  le  chevalier  de  Damery,  comme 
il  m'arrive  souvent.  J'ay  vu  chez  lui  un  dessein  de  M.  Ca- 
sanova, représentant  une  bataille  très-iîèrement  faite,  et 
très-grand  pour  étendue.  C'est  le  plus  considérable  que 
j'aye  vu  de  lui  et  en  même  temps  le  plus  beau.  Il  l'a  fait 
pour  être  le  pendant  d'une  aussi  grande  bataille,  par 
M.  Carie  Vanloo,  que  M.  Beauvarlet  grave.  M.  le  cheva- 
lier Damery  a  fait  présent  à  mon  fils  aîné  de  trois  aca- 
démies, dont  une  par  M.  Deshayes,  fièrement  dessinée; 
les  autres  sont  de  M.  Natoire,  dont  une  de  femme. 

Le  21.  Répondu  à  M.  Winckler,  actuellement  à  Ham- 
bourg. Je  lui  dis  que  sa  caisse  est  partie  avec  ses  ta- 
bleaux, desseins  et  estampes,  et  que  ses  estampes  sont 
mêlées  avec  celles  de  M.  Wolckmann  pour  le  même  objet. 

Le  22.  Répondu  à  M.  de  Bissing,  conlrôleur  de  chan- 
cellerie de  l'empire.  Je  lui  dis  que  j'attends  avec  impa- 
tience les  nouveaux  tableaux  de  M.  Brandt,  et  je  le  prie  de 
dire  à  M.  Brandt  de  m'envoyer  six  exemplaires  de  ses  gra- 
vures à  F  eau-forte,  de  les  payer  de  mon  argent,  comme 
aussi  les  desseins  que  M.  Brandt  doit  faire  pour  moi. 

Le  23.  Répondu  à  M.  Vàchter,  secrétaire  de  M.  le 
comte  de  Kaunitz,  à  Vienne.  Je  lui  dis  que  j'ai  reçu  l'ar- 
gent de  M.  Fournereau,  son  receveur  de  rentes;  que  j'ai 
mis  à  part  ce  qu'il  destine  à  M.  Schmuzer. 

Le  28.  Répondu  à  M.  Schmidt,  à  Pétersbourg.  Je  l'ex- 
horle  de  m'envoyer  les  épreuves  du  portrait  de  l'impé- 
ratrice de  Russie,  morte  depuis  peu,  avec  et  avant  la 
lettre,  etc. 


DE  JEAN-GEORGES  WILLE, 


193 


Le  .  M.  le  baron  de  Palm  m'est  venu  voir  pour  faire 
connoissance  avec  moi.  Il  est  frère  d'un  des  conseillers 
d'État  du  margrave  de  Bade-Durlach,  que  j'ay  connu  icy 
il  y  a  plusieurs  années. 

Le  29.  Répondu  à  M.-  Usteri,  à  Zurich.  Je  lui  apprends 
que  j'ay  fait  remettre  à  M.  Fremin  toutes  les  curiosités 
que  j'ay  achetées  pour  lui,  notamment  les  peintures  anti- 
ques publiées  par  M.  le  comte  de  Caylus,  et  que  M.  Fre- 
min lui  enverra  le  tout. 

Le  30.  J'allai  à  la  vente  de  M.  de  Gagni1,  où  j'ay  poussé 
un  tableau  de  Terburg,  représentant  trois  femmes,  jus- 
qu'à trois  mille  trois  cents  livres.;  il  fut  adjugé  à 
M.  Eberts,  banquier  allemand,  à  trois  mille  six  cents  li- 
vres. 

AVRIL  1762. 

Le  2.  Répondu  à  M.  Strecker,  peintre  du  prince  hé- 
réditaire de  Hesse.  Je  lui  mande  que  j'ay  fait  partir  ses 
estampes  à  l'adresse  de  M.  Eberts,  à  Strasbourg,  qui  les 
lui  enverra. 

1  Catalogue  raisonné  des  tableaux,  porcelaines,  bijoux  et  autres  effets  du 
cabinet  de  feu  M.  Gaillard  de  Gagny,  receveur  général  des  finances  de  Gre- 
noble, par  Pierre  Remy.  Paris,  1762;  in-12.  Voici  la  description  de  ce  ta- 
bleau de  Terburg,  catalogué  sous  le  n°  15  :  «  Un  tableau  peint  sur  toile, 
de  28  pouces  et  demi  de  haut  sur  23  pouces  de  large.  Trois  femmes  font  le 
sujet.  Une  est  assise,  écrivant  une  lettre  sur  une  table  couverte  d'un  tapis 
de  velours  de  couleur  pourpre  ;  elle  a  sur  la  tête  une  coëffe  blanche,  nouée 
sous  le  menton,  et  une  noire  par-dessus.  La  seconde  a  ses  deux  mains  ap- 
puyées sur  le  dos  de  la  chaise;  son  attitude  penchée  et  son  air  de  tête  don- 
nent bien  à  connoitre  qu'elle  ne  veut  pas  ignorer  le  contenu  de  la  lettre. 
La  troisième  est  debout  proche  la  table;  elle  est  coiffée  en  cheveux  et  l.t 
gorge  découverte;  le  corps  et  les  manches  de  son  habillement  sont  de  satin 
cramoisi,  et  la  jupe  aussi  de  satin,  mais  blanc,  garnie  de  broderie  d'or;  elle 
tient  négligemment  son  mantelet.  Un  petit  chien  blanc  est  sur  tin  tabouret.  » 
j.  13 


m  JOUl'.NAL 

Le  4.  Répondu  à  M.  Eberls,  à  Strasbourg.  Je  lui  dis 
que  j'ay  reçu  les  quatre-vingt-deux  livres  qu'il  m'a  fait 
remettre  de  la  part  de  M.  Jandt.  Je  le  prie  aussi  de  rece- 
voir et  faire  partir  la  petite  boëte,  avec  le  rouleau  d'es- 
tampes pour  Bouxwiller. 

Le  12.  Répondu  à  M.  Dietrich,  peintre  de  la  cour  de 
Saxe.  Je  lui  dis  que  je  suis  on  ne  peut  pas  plus  content  de 
ce  qu'il  me  marque,  qu'il  m'enverroit,  aussitôt  cette  ré- 
ponse reçue,  la  caisse  avec  les  tableaux.  Je  lui  dis  aussi  de 
prendre  de  ma  part  de  l'argent  chez  M.  Resler. 

Le  22.  Répondu  à  M.  Weiss,  receveur  de  la  steur  du 
cercle  de  Leipzig.  Je  lui  mande  que  les  estampes  qu'il  a 
désirées  sont  une  partie  déjà  chez  MM.  Papelieret  Eberts, 
qui  me  les  ont  payées  sur  la  lettre  incluse  dans  la  sienne. 
L'autre  partie,  qui  passera  par  Lyon,  est  encore  en  gros 
rouleau  chez  moi.  Je  le  remercie  aussi  des  livres  qu'il  m'a 
envoyés  et  dont  les  Omazonen  lieder  sont  charmantes. 

Le  23.  Écrit  à  M.  le  chevalier  Mengs,  à  Madrid.  Je  lui 
fais  compliment  sur  ce  que  le  roi  d'Espagne  Ta  fait  venir 
pour  être  son  premier  peintre.  Je  lui  mande  en  même 
(empsque  ma  lettre  est  accompagnée  d'une  boëte  de  pas- 
tels dont  je  lui  fait  présent. 

MAY  1762. 

Le  12.  J'ay  remis  l'impression  du  portrait  de  M.  le 
comte  d'Esterhasi,  gravé  par  Schmidt1,  à  M.  de  Piller, 
pour  être  envoyé  à  Vienne. 


1  Catalogue  raisonné  de  l'œuvre  de  Georges-Frédéric  Sclnnidt,  graveur  du 
loi  de  Prusse.  Londres,  1780  ;  in-8°  de  124  pages.  L'auteur  de  ce  livre  est 
A.  Crayen.  Le  portrait  du  prince  Esterhasi  est  catalogué  sous  le  n°  78. 


DE  JEAN-GEORGES  WILLE.  m 
Le  14.  Répondu  à  Monseigneur  l'évêque  de  Calli- 
nique,  à  Mâcon.  Je  lui  dis  que  ses  estampes,  que  M.  de 
la  Rolle  devoit  emporter,  pouvoient  rester  icy  jusqu'à  ce 
que  les  marines  eussent  paru  pour  faire  un  même  rou- 
leau. 

Répondu  à  M.  Winckelmann,  à  Rome.  Je  lui  mande 
que  j'ay  seulement  vu  sa  dissertation  sur  l'architec- 
ture, qu'il  a  faite  en  allemand  et  qu'elle  avoit  été  re- 
mise dès  l'hiver  passé  de  sa  part  à  M.  l'abbé  Àrnauh, 
auteur  du  Journal  étranger,  etc.;  que  l'ouvrage  de  M.  le 
chevalier  Mengs  a  paru  depuis  peu  à  Zurich. 

Le  15.  M'est  venu  voir  un  peintre  élabli  à  Metz,  nommé 
M.  Kaufmann.  11  m'a  dit  qu'il  peignoit  le  portrait.  Je  ne 
connois  pas  son  mérite.  Il  court  les  provinces;  il  est  bel 
homme. 

Le  16.  Vint  chez  moi  M.  Wolekmann,  le  jeune,  frère 
de  M.  Wolekmann,  docteur  en  droit  à  Hambourg  et  mon 
ami.  Quoique  je  n'eusse  jamais  vu  le  nouvel  arrivé,  je  le 
connus  d'abord;  sans  lui  laisser  le  temps  de  me  dire  son 
nom,  je  lui  dis:  «  Vous  êtes  M.  Wolekmann,  frère  de 
mon  ami.  »  11  fut  fort  surpris  décela  avec  raison,  lime 
remit  une  lettre  de  monsieur  son  frère.  Il  vient  d'Angle- 
terre et  me  paroît  fort  aimable. 

Le  18.  Répondu  à  M.  Gessner,  fameux  auteur  alle- 
mand et  imprimeur-libraire  à  Zurich.  Il  m'avoit  écrit, 
tant  pour  faire  connoissance  avec  moi  que  par  rapport  à 
un  jeune  graveur  de  sa  ville  qui  a  perdu  son  temps  et  son 
argent  à  Augsbourg  et  qui  désireroit  venir  à  Paris.  J'ay 
donné  sur  cet  article  les  meilleurs  conseils  que  je  po:  - 
vois.  Le  reste  de  ma  réponse  n'est  que  compliments  et 
éloges  mérités  pour  l'auteur  du  poëme  la  Mort  d'AbeL 


190  JOURNAL 

Le  19.  Je  me  levai  de  grand  matin  et  je  courus  dessi- 
ner un  paysage  tout  seul  derrière  l'Arsenal.  A  onze 
heures  j'étois  de  relotir. 

Le  26.  M.  de  Longueil  m'apporta  la  première  eau- 
forte  des  deux  planches  qu'il  grave  pour  moi,  d'après 
deux  marines  de  Metay,  et  qui  est  très-jolie.  Je  lui  ay 
donné  le  même  jour  trois  cents  livres,  qui  est  le  pre- 
mier à-compte  sur  cet  ouvrage.  Je  suis  convenu  avec  lui 
à  raison  de  mille  livres  pour  les  deux  planches. 

M.  de  Lehzeltern,  secrétaire  d'ambassade  de  Leurs 
Majestés  Impériales,  qui  passe  icy  pour  aller  en  cette 
qualité  à  la  cour  de  Madrid,  me  vin  t  voir;  nous  liâmes 
connoissance  et  amitié  pour  ainsi  dire  sur-le-champ. 

JUIN  1762. 

Le  1er.  M.  de  Lehzeltern,  secrétaire  de  l'ambassade 
impériale  à  la  cour  de  Madrid,  étant  arrivé  de  Vienne, 
me  vint  voir  accompagné  de  M.  de  Rocka,  mon  ancien 
ami,  m'appoi  tant  des  lettres  de  mon  ami  Wachter,  se- 
crétaire du  comte  de  Kaunitz,  chancellier  de  cour  et 
d'État  de  l'impératrice-reine. 

M.  de  Piller,  secrétaire  de  M.  le  comte  de  Starem- 
berg,  m'a  payé,  contre  mes  quittances,  les  pensions 
de  trois  mois  pour  mes  élèves,  MM.  Gregori  et  Vange- 
listi,  d'avance. 

Le  2.  J'ay  retouché  pour  la  seconde  fois  les  épreuves 
des  deux  paysages  que  M.  Zingg  me  grave  d'après 
M.  Schutz  pour  moi. 

Le  7.  J'ay  donné  une  lettre  de  recommandation  pour 
M.  le  chevalier  Mengs,  premier  peintre  du  roi  catholique 


DE  JEAN-GEORGES  WILLE.  197 

à  Madrid,  à  M.  Lebzeltern,  secrétaire  d'ambassade  de  la 
cour  impériale,  qui  va  en  Espagne. 

J'ay  acheté  un  tableau  peint  par  G.  Metzu,  qui  est 
très-beau.  C'est  une  cuisinière  assise,  les  mains  jointes 
comme  faisant  ses  prières.  Il  y  a  beaucoup  d'ustensiles 
de  cuisine  par  terre,  le  tout  est  admirable.  Je  compte 
graver  ce  bon  tableau;  il  le  mérite,  il  m'a  coûté  cher. 

Le  8.  Répondu  à  M.  Gottfried  Winckler,  actuellement 
chez  M.  Christian  Dietrich,  Borgeest,  à  Hambourg.  Je  lui 
mande  que  j'ay  déjà  acheté  pour  lui  cinq  tableaux,  entre 
autres  un  Bega  et  unTeniers,  celui-cy  avec  deux  figures; 
que  je  continuerai  à  acheter  des  desseins  et  tableaux, 
comme  aussi  des  estampes.  Je  lui  dis  aussi  qu'il  aura 
les  Fables  delà  Fontaine,  et  lui  demande  si  son  Terburg 
est  beau.  Je  lui  dois  le  petit  portrait  de  Voltaire. 

Bépondu  à  M.  J.-C.  Dietsch,  peintre  à  Nuremberg. 
Je  le  fais  en  même  temps  souvenir  du  chardon  que 
mademoiselle  sa  sœur  doit  peindre  pour  moi,  et  je  con- 
sens au  marché  qu'il  m'a  proposé  pour  deux  paysages 
de  sa  main.  Je  le  prie  aussi  de  s'informer  auprès  de 
MM.  Merckel  et  Mertz  s'ils  ont  reçu  deux  caisses  de 
Dresde  pour  moi. 

J'allai  pendant  huit  jours  à  une  vente  de  desseins  d'I- 
talie délaissés  par  M.  Manglard  \  qui  a  toujours  demeuré 

1  Catalogue  d'une  collection  de  desseins,  tableaux  et  estampes  du  cabinet 
<le  feu  M.  Manglard ,  peintre  de  l'Académie  de  Saint-Luc,  à  Rome,  par  les 
sieurs  Helle  et  Remy.  Paris,  1782;  in-12.  A  la  suite  de  l'exemplaire  de  ce 
catalogue  qui  se  trouve  à  la  Bibliothèque  impériale,  on  lit  la  note  manuscrite 
suivante,  écrite  de  la  main  de  Helle  lui-même  :  «  Si  cette  collection  de  des- 
seins de  M.  Manglard  n'avoit  pas  été  visitée  à  Rome  par  M.  Natoire,  qui  en 
a  choisi  ce  qu'il  a  voulu ,  il  nous  soroit  parvenu  plusieurs  belles  pièces 
qui  auroient  rendu  cet  assemblage  plus  recommandable;  cependant  il  faut 
convenir  qu'il  y  avoit  de  très-beaux  desseins,  dont  les  amateurs  ont  sceu 
faire  distinction  par  les  prix,  où  ils  les  ont  portés. 

«  Les  tableaux  n'ont  pu  se  vendre,  ny  en  ayant  pas  d'assez  précieux  pour 


198  J  OU  UN  AL 

à  Rome.  J'en  ay  acheté  plusieurs,  entre  autres  un  très- 
beau  dessein  de  Carie  Maratte.  Après  j'ay  acheté  dans  la 
vente  de  M.  de  Chauvelin  1  deux  volumes  d'estampes  d'a- 
près des  tableaux  de  la  galerie  impériale,  par  Prenner, 
zwey  tind  dreissig  Livers  zwen 2.  Idem,  l'œuvre  de  Crozat, 
en  deux  volumes,  grand  papier,  épreuves  magnifiques. 
zwey  hundert  und  dreissig  Livers  zehn  Sols 3. 

Le  23.  Reçu  deux  caisses  avec  des  tableaux  de  M.  Die- 
trich,  au  nombre  de  huit.  Deux  étoient  pour  M.  Mariette, 
un  grand  avec  des  Nymphes  pour  moi,  de  même  qu'une 
pièce  charmante  dans  le  goût  d'Ostade,  représentant  un 
Concert  de  paysans  devant  une  porte.  Je  me  propose  de 
graver  celui-cy.  J'ay  fait  payer  ces  tableaux  par  M.  Res- 
ter, avant  leur  départ  de  Dresde. 

Répondu  à  M.  Dietrich.  Je  le  remercie  de  m'avoir 
bien  servi.  Je  lui  dis  que  j'attends  les  autres  avec  impa- 
tience, surtout  son  portrait  qu'il  m'a  promis  de  son  propre 
mouvement;  en  outre,  que  j'ay  acheté  pour  lui  le  Grand 

attirer  les  curieux  du  premier  ordre,  la  plus  grande  partie  de  ces  tableaux, 
étant  de  M.  Manglard,  de  ses  derniers  temps.  L'on  auroit  bien  fait  de  les 
vendre  en  Italie,  où  l'on  fait  une  plus  grande  distinction  que  dans  ce  païs-cy. 

«  Les  autres  articles  qui  ne  sont  point  détaillés  dans  ce  catalogue,  compris 
sous  divers  numéros,  appartenoient  à  différentes  personnes,  et  dont  M.  fiVniv 
avoit  la  plus  grosse  partie.  Il  a  proiité  de  cette  occasion  pour  vendre  ce 
qui  lui  restoit  des  desseins  qu'il  avoit  eus  de  M.  Brocband,  dont  la  plus  grande 
partie  étoit  accommodée  de  la  dernière  propreté.  Il  en  a  joint  plusieurs  antres 
qui  lui  rcstoient  des  acquisitions  que  nous  avions  faites  en  Hollande,  et  que 
nous  nous  sommes  partagées.  » 

1  La  vente  des  tableaux  se  fit  le  21  juin ,  et  le  catalogue  parut  sous  ce 
titre  :  Catalogue  des  tableaux,  estampes  en  livres  et  en  feuilles,  cartes  ma- 
nuscrites et  gravées,  montées  à  gorges  et  rouleaux,  du  cabinet  de  feu  mes- 
sire  Germain-Louis  Chauvelin,  ministre  d'État,  commandeur  des  ordres  du 
roi  et  ancien  garde  des  sceaux  de  France,  dont  la  vente  se  fera  le  lundi 
21  juin  et  jours  suivans,  trois  heures  de  relevée,  en  son  hôtel,  rue  de  Va- 
rennes,  faubourg  Saint-Germain,  près  la  rue  Hillerin-Bertin  ;  par  les  sieurs 
Pierre  Remy  et  Benoît  Audran.  Paris,  4762;  in-12  de  16  pages. 

2  Trente  livres  deux  sols. 

3  Deux  cent  trente  livres  dix  sols. 


DE  JEAN-GEORGES  WILLE.  199 
Coppenol  par  Rembrandt,  les  manières  de  crayon,  etc. 

25  au  24.  La  nuit  qui  précède  la  saint  Jean,  qui  est 
ma  fête,  sur  les  deux  heures  et  un  quart,  il  y  eut  de- 
vant notre  maison  une  symphonie  charmante  qui  dura 
du  temps,  et,  lorsqu'elle  finit,  un  quelqu'un  cria  : 
«  C'est  pour  avoir  l'honneur  de  saluer  M.  Jean-Georges 
Wille  !  »  Et  le  tout  disparut. 

Le  24.  M.  Als,  peintre  du  roi  de  Danemark,  m'ap- 
porta mon  portrait  qu'il  a  fait1,  qui  est  bien  tant  pour  la 
ressemblance  que  pour  le  reste. 

Le  26.  J'allai  à  l'assemblée  de  l'Académie.  M.  Restout, 
directeur,  fut  continué  dans  la  même  dignité,  et  M.  Adam 
fut  reçu.  Son  morceau  de  sculpture  en  marbre  est  de 
toute  beauté.  C'est  un  Prométhée  attaché  au  rocher,  à 
qui  l'aigle  déchire  les  entrailles.  . 

M.  Fagel,  fils  du  grand  pensionnaire  de  Hollande, 
m'est  venu  voir.  11  est  amateur. 

M.  Wolckmann  dîna  la  première  fois  chez  nous,  avec 
M.  de  Longueil,  graveur,  et  mon  ancien  élève. 

Le  2 7.  Répondu  à  M.Eberts,  à  Strasbourg.  Je  lui  mande 
que  les  tableaux  qu'il  m'a  expédiés  sont  arrivés  chez  moL 

JUILLET  1762. 

Le  10.  J'ay  fait  remettre  un  rouleau  de  douze  estampes 
de  la  Liseuse  à  M.  Eberls,  pour  être  envoyé  à  M.  Usteri, 
à  Zurich,  à  qui  j'ay  fait  la  dédicace  en  qualité  d'ami. 

Le  16.  J'ay  mis  au  jour  h  Liseuse 2  que  j'ay  gravée  d'a- 

1  Est-ce  le  portrait  gravé  par  J.-F.  Bause,  au  bas  duquel  on  lit  :  Halm 
delin.?  Dans  ce  cas,  il  ressemblerait  singulièrement  au  portrait  de  Wille 
peint  par  J.-B.  Greuze. 

2  Leblanc.  Cat.  de  l'œuvre  de  Wille,  n°  62. 


200  JOUKNAL 

près  G.  Douw.  C'est  le  pendant  à  la  Dévideuse  que  j'ay 
faite  il  y  a  plusieurs  années.  Plus  de  trois  cents  épreuves 
ont  été  distribuées  le  même  jour. 

J'ay  fait  paroître  deux  petits  paysages  que  M.  Zingg 
m'a  gravés  d'après  deux  petits  tableaux  peints  par 
M.  Schùtz,  à  Francfort,  qui  m'appartiennent.  M.  Zingg 
les  a  dédiés  à  ce  peintre. 

Le  18.  Écrit  à  M.  Brandt,  à  Vienne.  Je  me  plains  de 
ce  qu'il  ne  m'envoye  pas  encore  les  tableaux  qu'il  a  com- 
mencés pour  moi  depuis  si  longtemps.  Je  lui  dis  aussi 
qu'il  doit  recevoir  des  épreuves  des  Vues  d'Autriche  et 
une  Liseuse. 

Écrit  à  M.  de  Bissing.  Je  le  prie  de  presser  M.  Brandt,  par 
rapport  à  mes  tableaux,  elje  l'instruis  qu'ilrecevra  les  deux 
vues  d'Autriche  et  une  Liseuse,  le  tout  envoyé  à  M.  Wàebter. 

J'ay  écrit  une  lettre  à  M.  J.  M.  Usteri,  négociant  à 
Zurich.  Je  lui  donne  avis  qu'il  doit  recevoir  douze  pièces 
de  la  Liseuse  que  je  lui  ay  dédiée. 

Le  22.  Ce  jour,  M.  le  baron  de  Palm,  M.  Wolrk- 
mann  de  Hambourg,  M.  Casanova  d'Amsterdam,  et  mon 
ami  M.  Huber,  s'étoient  rendus  chez  moi,  pour  que  je 
les  menasse  voir  l'Académie  royale  et  le  cabinet  de  M.  de 
la  Live  \  C'est  ce  que  je  fis.  M.  Wolckmann  se  trouva  mal 
chez  M.  de  la  Live;  nous  fûmes  obligés  de  le  faire  ra- 
mener chez  lui,  rue  Dauphine. 

J'ay  remis  deux  petits  tableaux  de  M.  Dietrich  à  M.  de 
Livry. 

1  La  collection  de  Lalive  se  composait  presque  exclusivement  d'objets 
d'art  français.  Cet  amateur  fit  imprimer  en  1764  le  catalogue  de  sa  collec- 
tion, à  l'usage  des  personnes  qu'il  admettait  à  la  visiter.  Ce  catalogue,  im- 
primé avec  luxe,  parut  in-4-0,  orné  du  portrait  du  collecteur  et  d'une  allégo- 
rie sur  la  peinture  gravée  par  Lalive  de  Jully  lui-même. 


DE  JEAN-GEORGES  W1LLE.  201 

Le  25.  Messieurs  Simon  et  M.  Prinze,  de  Hambourg, 
et  M.  Lemke,  de  Lubeck,  me  sont  venus  voir.  Ils  viennent 
d'Angleterre. 

Le  25.  Écrit  à  M.  Wachter,  à  Vienne.  Je  lui  donne 
avis  que  j'ay  retiré  les  deux  exemplaires  des  Ports  de 
mer  de  la  seconde  souscription  et  que  je  les  remettrai 
roulés  à  M.  de  Bocka,  chez  M.  l'ambassadeur.  11  y  a  dans 
le  même  rouleau  deux  exemplaires  des  Vues  d'Autriche, 
pour  M.  Brandt  et  deux  vues  du  Mein,  d'après  M.  Schûtz, 
qui  sont  pour  M.  Wachter.  Je  le  prie  de  presser  M.  Brandt 
par  rapport  à  mes  tableaux. 

Le  28.  On  amena  chez  moi  un  jeune  homme  d'Or- 
léans, que  son  père  me  proposa  pour  élève;  mais  comme 
il  étoit  sourd  et  muet,  je  n'ay  pu  m'en  charger. 

Me  vint  voir  M.  de  Boissieu  l,  de  Lyon,  arrivé  hier 
à  Paris.  11  est  de  bonne  famille,  et,  comme  il  a  un 
amour  prodigieux  pour  la  peinture,  il  m'a  voit  écrit  plu- 
sieurs fois  pour  avoir  de  mes  conseils.  Sa  mère  a  enfin 
consenti  pour  le  voyage  de  Paris.  Il  étoit  ravi  de  me  trou- 
ver, et  moi  charmé  de  voir  un  jeune  homme  qui  paroît 
avoir  de  la  confiance  en  moi. 

AOUST  1762. 

Le  1er.  M'est  venu  voir  un  jeune  homme  nommé  M.  Pfe- 
niger,  de  Zurich.  Il  est  graveur;  mais,  comme  je  n'ay 

1  11  parut  sur  Boissieu  plusieurs  notices,  et  aucune,  à  notre  connaissance, 
ne  parle  de  Wille  comme  Payant  fait  entrer  dans  la  carrière.  Ces  notices  ont 
pour  titre:  Hommage  rendu  à  la  mémoire  de  M.  Jean-Jacques  de  Boissieu 
par  le  conseil  du  Conservatoire  des  arts  de  Lyon  dans  la  séance  du  9  mars 
1810,  in-8°  de  vingt-huit  pages  ;  et  Éloge  historique  de  M.  J.-J.  de  Bois- 
sieu, par  Dugas-Montbel,  lu  à  la  séance  publique  de  l'Académie  de  Lyon  le 
28  août  1810;  in-8°  de  cinquante-cinq  pages. 


'20-2  JOURNAL 

rien  vu  de  ses  ouvrages,  je  ne  peux  juger  de  ses  talents. 
Il  m'a  apporté  une  lettre  de  M.  Gessner,  auteur  de  la  Mort 
d'Abel,  qui  m'a  fait  beaucoup  de  plaisir.  Ce  jeune  homme, 
qui  devoit  entrer  chez  moi,  est  aujourd'hui  chez  M.  de 
Mechel,  ci-devant  mon  élève. 

Répondu  à  M  Gessner.  Je  le  remercie  de  ses  œu- 
vres, nouvelle  édition  dédiée  à  la  reine  d'Angleterre, 
qu'il  m'a  envoyées  en  présent.  Je  lui  dis  aussi  qu'il  re- 
cevra avec  les  estampes,  Ports  de  mer,  de  M.  Usteri,  la 
Liseuse  dont  je  lui  fait  présent. 

Répondu  à  M.  Mertz,  négociant  à  Nuremberg.  Je 
l'instruis  que  j'ay  fait  remettre  ses  vingt-six  estampes 
à  MM.  Papelier  et  Eberts  et  que  je  lui  fais  présent  d'une 
Liseuse  et  d'un  Physicien.  Je  le  prie  d'avoir  soin  des  cho- 
ses qui  viendront  de  Dresde  à  son  adresse  pour  moi. 

Répondu  à  M.  Fuessli,  à  Zurich.  Je  le  remercie  du 
livre  de  M.  le  chevalier  Mengs,  sur  la  peinture,  qu'il 
a  fait  imprimer,  et  je  lui  mande  que  M.  Usleri  a  ordre  de 
lui  remettre  de  ma  part  une  Liseuse  que  j'ay  nouvelle- 
ment mise  au  jour.  . 

Le  2.  Ecrit  à  M.  l'évêque  de  Callinique.  Je  lui  mande 
que  j'ay  fait  mettre  à  la  diligence,  ce  jour,  un  rouleau 
d'estampes  pour  lui  avec  les  ports  de  mer. 

J'ay  acheté  aujourd'hui  un  couvert  d'argent  pour  faire 
présent  à  M.  Zingg. 

Le  7.  M.  Friess,  de  Dantzig,  m'est  venu  voir.  C'est  un 
jeune  voyageur;  il  vient  de  Londres. 

Mon  fils  aîné,  Pierre-Alexandre,  a  tenu  sur  les  fonds 
de  baptême,  à  Saint-André-des-Arcs,  le  fils  de  M.  Hu- 
ber,  maître  de  langue  allemande;  sa  marraine  étoit 
mademoiselle  Gaillard,  fille  de  M.  Gaillard,  graveur. 
L'enfant  a  eu  les  noms  de  Louis-Alexandre. 


DE  JEAN-GEORGES  WILLE.  '203 

Le  8.  Répondu  sur  deux  lettres  de  M.  Weiss,  rece- 
veur de  la  steur  du  cercle  de  Leipsig.  Je  lui  marque  mon 
élonnement  de  ce  que  les  estampes  qui  sont  passées  à 
Lyon  ne  sont  pas  encore  arrivées  chez  lui.  Je  le  prie  de 
souscrire  pour  les  trois  exemplaires  des  œuvres  de  ma- 
dame Karsch  dans  la  première  classe. 

Répondu  à  M.  Winckler,  chez  M.  Christian  Die- 
trich,  Rorgeest,  à  Hambourg.  Je  lui  mande  que  j'ay 
encore  acheté  deux  petits  Pœlemburg  pour  lui,  et  que 
la  moitié  des  desseins  qui  sont  icy  pour  lui  est  italienne. 
Je  lui  ay  donné  une  liste  de  six  ducats  que  j'ay  et  le  prie 
de  m'en  procurer  quelques-uns. 

Le  11.  M.  Sertz,  jeune  et  aimable  voyageur  de  Nu- 
remberg, m'est  venu  voir.  Il  vient  d'Angleterre. 

Le  13.  J'ay  expédié  une  caisse  à  M.  Wolckmann,  à 
Hambourg.  Elle  est  adressée  à  M.  Eberts,  à  Strasbourg, 
qui  doit  l'envoyer  à  M.  de  Franck,  à  Francfort. 

Le  14.  M.  de  Casanova,  peintre  de  batailles,  agréé  à 
l'Académie  royale  l'année  passée,  m'a  fait  deux  ta- 
bleaux pendants,  qui  furent  portés  par  lui  chez  M.  le 
chevalier  Damery,  qui  nous  avoit  invité  à  dîner,  où  se 
trouvèrent  aussi  MM.  Aved1  et  de  Marcenay.  Après  le  re- 
pas, M.  de  Casanova  vint  avec  moi,  avec  les  tableaux, 
au  logis,  où  je  le  payai.  De  là,  nous  allâmes  chez  lui,  où 
les  trois  autres  messieurs  s'étoient  déjà  rendus,  et  nous 
restâmes  jusqu'à  la  nuit.  Les  tableaux  en  question  sont 
fort  beaux.  L'un  représente  un  camp  de  hussards,  et 
l'autre  une  bataille  de  hussards  contre  de  la  cavalerie; 
sur  le  devant  il  y  a  des  gabions  et  une  pièce  d'artillerie. 


1  Aved  était  l'ami  de  Jean-Baptiste  Rousseau ,  et  souvent  il  est  question 
de  cet  artiste  dans  les  œuvres  du  poëte. 


204  JOURNAL 

Le  15.  Répondu  à  M.  le  docteur  Wolckmann.  Je  lui 
donne  avis  que  la  caisse  avec  ses  estampes  que  j'ay  ache- 
tées, et  les  livres  que  M.  son  frère  m'a  remis,  est  partie 
le  13.  J'ay  cependant  oublié  les  Arts  et  métiers  qui  pa- 
roissent  chez  Dessaint  et  Saillant. 

J'ay  donné  avis  à  M.  Eberts,  à  Strasbourg,  du  dé- 
part de  la  susdile  caisse.  Je  lui  dis  aussi  que,  comme 
le  pauvre  M.  Jundt  est  mort,  je  désirerois  qu'il  remît 
dix  livres  à  ses  parents  ou  héritiers,  qui  éloient  entre 
mes  mains  appartenant  à  M.  Jundt.  Je  lui  mande  en  ou- 
tre que  je  ferai  remettre  demain  les  trois  estampes,  deux 
de  M.  de  Boullongne  et  une  de  M.  d'Erlach,  à  MM.Papelier 
et  Eberts  po.ur  lui  être  envoyées  selon  sa  demande.  J'a- 
joute pour  lui  une  Liseuse  en  présent. 

Le  22.  Répondu  à  M.  Dietrich,  à  Dresde.  Je  lui  dis  que 
les  estampes  dont  je  lui  fais  présent,  au  nombre  de  cent 
soixante-cinq  pièces,  sont  parties  avec  le  coche  de  Stras- 
bourg, le  21.  Ils  sont  roulés  et  dans  une  petite  caisse. 
Le  Grand  Coppenol  de  Rembrandt  en  fait  partie,  comme 
aussi  les  quatre  ports  de  Vernet,  qui  ont  paru  depuis 
peu,  et  les  sept  œuvres  de  miséricorde  de  Bourdon.  Il  y 
a  beaucoup  de  manière  de  crayon.  M.  Mariette  a  ajouté 
une  Fuite  en  Egypte,  le  Petit  Coppenol.  Je  lui  mande  aussi 
qu'il  a  bien  fait  de  prendre  de  nouveau  deux  cent  deux 
rixthalers  neuf  gr.  sur  mon  compte  chez  M.  Resler;  que 
j'attends  avec  impatience  son  portrait,  de  même  que  les 
quatre  tableaux  dont  il  a  fait  mention.  Dans  ma  lettre  il 
y  a  une  lettre  de  M.  Mariette  avec  la  traduction  que  j'ay 
faite,  car  M.  Dietrich  ne  sçait  pas  le  françois. 

Répondu  a  M.  Resler.  Je  lui  dis  que  ses  marchandises 
sont  parties  le  21. 

Et  avis  des  deux  caisses  à  M.  Eberts,  à  Strasbourg. 


DE  JEAN-GEORGES  WILLE.  205 
Le  26.  M.  Sertz,  de  Nuremberg,  a  pris  congé  de  moi. 

Le  27.  M.  Rolanzi,  marchand  d'estampes,  a  pris 
congé  de  moi  ;  il  s'est  chargé  d'une  lettre  que  j'ay  écrite 
à  M.  Ridinger,  à  Augsbourg,  en  réponse,  comme  aussi 
de  la  France  littéraire  pour  le  médecin. 

Le  29.  Écrit  à  M  deLivry.  Je  lui  dis  être  extrêmement 
fâché  de  ce  que  je  ne  me  suis  trouvé  hier  au  logis,  lors- 
qu'il m'est  venu  voir.  J'étois  à  l'assemblée  de  l'Académie 
royale,  pour  le  jugement  des  prix  des  jeunes  peintres  et 
sculpteurs  qui  ont  concouru.  M.  S.  Quentin  a  remporté  le 
premier  prix  de  peinture,  et  M.  Boisot,  fils  du  peintre 
de  ce  nom,  celui  de  la  sculpture.  J'ay  envoyé  un  petit 
dessein  de  moi  à  M.  de  Livry. 

Répondu  sur  trois  lettres  de  M.  Strecker.  Je  lui  parle 
du  départ  de  ses  estampes  pour  Strasbourg. 

Écrit  à  M.  Eberts,  à  Strasbourg,  par  rapport  aux  es- 
tampes, pinceaux  et  mines  de  plomb  de  M.  Strecker  que 
je  lui  envoyé. 

M.  le  chevalier  Damery  m'a  fait  remettre  deux  beaux 
tableaux,  l'un,  comme  je  crois,  de  Terburg,  l'autre  de 
Netscher.  Ce  sont  deux  femmes,  demi-figure,  dont  cha- 
cune boit  dans  un  verre.  M.  Chevillet  doit  les  graver 
pour  moi. 

Répondu  sur  deux  lettres  de  M.  Usteri,  à  Zurich.  Je 
lui  dis  que  ses  deux  rouleaux  d'estampes  ont  été  remis 
à  M.  Fremin.  J'ay  ajouté  au  dernier  douze  Liseuse  qu'il 
m'avoit  demandées. 

SEPTEMBRE  1702. 

Le  11.  M.  Papelier,  étant  parti  pour  Strasbourg,  s'est 
chargé  d'un  rouleau  d'estampes  pour  M.  Strecker,  d'une 
lettre  pour  celui-cy  et  d'une  pour  M.  Eberts. 


506  JOURNAL 

Le  14.  Répondu  à  mon  ancien  ami,  M.  Wasserschleben, 
conseiller  d'État  du  roi  de  Danemark.  Je  lui  dis  que  la 
caisse  avec  ses  estampes  et  livres  est  partie  le  10;  que 
MM.  Papelier  et  Eberts  m'ont  donné  mes  déboursés  con- 
tre double  quittance.  Je  lui  ay  fait  présent  de  mes  der- 
niers ouvrages  :  M.  de  Marigny,  le  petit  Physicien,  la 
Liseuse,  etc. 

Le  15.  Répondu  à  M.  l'abbé  de  Grimaldi,  grand  vi- 
caire de  l'archevêché  de  Rouen,  à  l'archevêché.  Je  lui 
donne  avis  que  les  estampes  qu'il  a  désirées  ont  été  re- 
mises, comme  il  l'a  souhaité,  à  M.  Aliamet,  une  Liseuse 
et  une  avant  la  lettre,  première  et  deuxième  Vues  d'Au- 
triche, et  première  et  deuxième  Vues  du  Mein,  avec 
et  avant  la  lettre  ;  en  tout  dix  pièces. 

Écrit  à  M.  Descamps,  à  Rouen,  pour  l'avertir  que 
M.  de  Grimaldi  lui  fera  remettre  un  M.  de  Marigny,  un 
Petit  Physicien  et  une  Liseuse  dont  je  lui  fais  présent  en 
qualité  d'ancien  ami. 

Le  20.  Répondu  à  M.  Dietrich;  comme  il  m'avoil  de- 
mandé conseil  sur  le  sujet  qui  doit  faire  le  pendant  du 
Violoneur,  j'ay  fait  un  petit  croquis  représentant  une 
mort  aux  rats,  ou  empoisonneur  de  rats  qui  est  sur  une 
feuille  de  ma  lettre. 

Le  22.  Répondu  à  M.  Wirsing,  à  Nuremberg.  Je  lui 
dis  que  son  rouleau  d'estampes  qu'il  m'a  chargé  de  lui 
acheter  doit  partir  le  24,  par  le  coche  de  Strasbourg. 

Le  25.  J'ay  contremandé  (par  une  lettre  que  j'ay 
mise  dans  celle  de  M.  Wirsing,  qui  étoit  encore  icy  ce 
jour-là)  la  Mort  aux  rats,  comme  sujet  trop  dégoûtant. 
Je  prie  M.  Dietrich  de  faire  plutôt  des  femmes  qui  chan- 
tent devant  une  maison,  etc. 


DE  JEAN-GEORGES  WILLE.  207 

Ecrit  à  M.  Ralechou1,  à  xYvignon.  Je  lui  fais  compli- 
ments sur  ses  Bai/pieuses  qu'il  a  gravées  d'après  iï;  Ver- 
net.  Je  lui  demande  quinze  ou  vingt  épreuves,  et.  une 
avant  la  lettre,  s'il  est  possible,  et  qu'il  lire  pour  le 
payement  une  lettre  de  change  sur  moi. 

Avis  à  M.  Eberts,  à  Strasbourg,  que  le  rouleau  pour 
M.  Wirsing,  dont  il  est  parlé  au  22  de  ce  mois,  est  parti 
le  24  à  son  adresse.  Je  le  prie  de  l'expédier  pour  Nurem- 
berg. 

M.  Baader,  jeune  peintre  allemand,  étant  arrivé  a 
Paris,  m'est  venu  voir.  Il  m'a  dit  avoir  été  à  Rome  dans 
l'école  du  chevalier  Mengs. 

OCTOBRE  1762. 

Le  2.  Reçu  deux  petits  tableaux  en  présent  de  M.  Fied- 
ler,  peintre  du  landgrave  de  Hesse-Darmstadt.  Ils  sont 
par  M.  Seekaz,  mais  de  ses  ouvrages,  pièces  de  nuit, 
ordinaires. 

Le  5.  M'est  venu  voir  le  R.  P.  David,  confesseur  de  la 
princesse  Christine  de  Saxe,  sœur  de  madame  la  Dau- 
phine.  Il  étoit  habillé  en  abbé,  pour  raison.  Il  est  peintre 
et  amateur,  grand  ami  de  M.  Dietrich,  à  Dresde,  de  qui 
il  m'a  apporté  une  lettre. 

Le  4.  Écrit  à  M.  Strecker.  Je  le  prie  d'envoyer  quatre 
louis  d'or  de  mon  argent  qu'il  a,  à  M.  Seekaz,  à  Darms- 
tadt,  et  d'ajouter  quatre  livres  destinées  à  faire-faire  une 
petite  caisse  pour  mettre  les  deux  petits  tableaux  que 
M.  Seekaz  fait  pour  moi 2. 


!  Jean-Joseph  Balechou,  né  à  Arles  en  1715,  mort  à  Avignon  en  1764. 
Il  était  élève  de  Michel  et  de  Lépicié. 

2  Ici  Wille  a  oublié  de  mentionner  la  réception  d'une  réponse  de  Baie- 


208  JOURNAL 

Le  18.  M.  Pierre  Als,  peintre  du  roi  de  Danemark, 
prit  congé  de  moi  pour  s'en  retourner  à  Copenhague 
par  la  Hollande.  C'étoit  un  galant  homme  que  nous  ai- 
mions beaucoup  dans  ma  maison.  Il  a  peint  mon  por- 
trait pendant  son  séjour  à  Paris.  Il  m'avoit  laissé  le  soin 
d'envoyer  une  de  ses  caisses  à  Hambourg  par  l'Allema- 
gne ;  c'est  ce  que  j'ay  fait. 

Le  19.  Répondu  à  M.  Fiedler,  peintre  du  landgrave 
de  Hesse-Darmstadt.  Je  le  remercie  des  deux  petits  ta- 
bleaux faits  par  M.  Seekatz,  qu'il  m'a  envoyés  en  présent. 

chou,  que  nous  communique  M.  de  Montaiglon;  nous  la  publions  en  entier. 

«  Monsieur  et  cher  confrère, 

«  Vous  êtes  bien  obligeant  de  me  faire  des  éloges  ;  je  comprends  que  je 
ne  les  dois  qu'à  votre  complaisance,  puisque  je  me  reconnois  bieiv  loin  de 
les  mériter. 

«  L'estam-pe  dont  vous  me  demandez  une  douzaine  d'épreuves  a  été  faite 
d'après  un  tableau  au  premier  coup,  et  assez  incorrect,  ce  que  je  ne  dis  qu'à 
vous,  qui,  plein  de  connoissance  autant  que  de  talent,  pouvez  mieux  que 
personne  apercevoir  les  défauts  pour  lesquels  je  réclame  votre  indulgence. 

«  Telle  qu'elle  peut  être,  je  vous  en  feray  parvenir  le  nombre  que  vous  me 
demandez;  je  l'imprime  actuellement,  et  les  épreuves,  à  ce  qu'il  me  paroît, 
sont  plus  passables  que  celle  que  vous  avez  vue.  A  l'égard  de  la  Sainte,  je 
la  regarde  sans  ressource,  du  moins  je  n'ay  pas  encore  cherché  le  moyen  de 
redresser  le  cuivre,  qui,  se  trouvant  mince,  par  une  chute  sur  l'angle  du 
gril  de  fer  qui  sert  à  tamponner,  se  bossella  tellement,  qu'il  me  faudrait  bien 
du  soin  pour  gagner  les  défauts;  joint  à  l'écorchure  qui  s'y  fit  en  voulant  le 
retenir  lors  de  sa  chute,  il  se  trouve  bien  maltraité.  Ma  philosophie,  accou- 
tumée à  des  événements  désagréables,  ne  s'en  alarme  plus,  et  va  d'ailleurs 
son  train  :  voilà,  monsieur  et  cher  confrère,  ce  que  je  puis  vous  dire  sur 
cette  estampe. 

«  J'ay  l'honneur  d'être  avec  la  plus  parfaite  estime, 
«  Monsieur  et  cher  confrère, 

«  Votre  très-humble  et  très-obéissant  serviteur, 

«  Ballxhou.  » 

D'Avignon,  ce  10  octobre  17DJ2. 

Monsieur,  J.-G.  Wille,  graveur  du  rouet  de  son  Académie  royale 
de  peinture  et  de  sculpture,  quay  des  Augustins,  Paris. 


DE  JEAN-GEOUGES  WILLE.  209 

Je  l'exhorte  aussi  de  presser  M.  Seckalz  à  finir  les  deux 
qu'il  a  commencés  pour  moi. 

Ecrit  à  M.  Seckatz  pour  le  prier  delinir  incessamment 
mes  deux  tableaux  qu'il  a  commencés  pour  moi,  et  à 
l'avertir  que  M.  Slrecker,  peintre  du  prince  héréditaire 
de  Hesse-Darmsladt,  a  ordre  de  les  lui  payer. 

Le  22.  Répondu  à  M.  Samhammcr,  peintre  du  prince 
de  Nassau-Saarbruch,  qui  concerne  la  même  affaire,  et 
des  remercîments  par  rapport  à  l'envoi  qu'il  m'a  fait 
des  tableaux  cy-dessus  mentionnés. 

Le  25.  Répondu  à  M.  Weiss,  receveur  de  la  sieur  du 
cercle  de  Leipzig  et  un  des  bons  poètes  allemands.  Je 
lui  dis  que  son  rouleau,  mis  dans  une  caisse,  est  parti  le 
même  jour  pour  Strasbourg,  à  M.  Eberts,  à  qui  j'ay 
écrit  pour  qu'il  la  fasse  partir  aussitôt  à  l'adresse  du  li- 
braire Rrônner,  a  Francfort,  comme  il  l'a  voit  désiré. 

J'ay  acheté  deux  petits  desseins  de  M.  Weirotter,  qui 
sont  très-jolis,  représentant  des  baraques  singulières. 

NOVEMBRE  1762. 

Le  14.  M.  Azcr,  graveur  de  médailles,  pensionnaire 
du  roi  de  Danemark,  prit  congé  de  moi.  Il  est  parti  pour 
l'Italie  en  compagnie  de  M.  Wolf,  aussi  graveur,  pension- 
naire du  même  roi. 

Le  15.  Je  suis  sorti  pour  la  première  fois  après  une 
indisposition  de  près  de  trois  semaines.  C'étoit  un  mal 
de  gorge,  dont  je  fus  incommodé,  et  la  fièvre  s'en  étoit 
mêlée  aux  premiers  jours,  qui  heureusement  me  quilla 

promplcment. 

i.  14 


210  JOURNAL 

M.  Wolckmann,  le  jeune,  étant  de  retour  des  provinces 
méridionales  du  royaume,  me  vint  voir  aussitôt.  Je  remis 
deux  lettres  le  même  jour  à  cet  ami,  que  j'avois  reçues 
pour  lui  de  M.  son  frère,  à  Hambourg. 

YoiJà,  Dieu  soit  loué!  mes  deux  fils  tout  à  fait  rétablis 
de  la  petite  vérole  qu'ils  ont  eue.  Le  plus  jeune,  Louis- 
Frédéric,  devint  malade  à  la  promenade  des  Tuileries, 
la  veille  de  la  Saint-Louis.  Sa  mère  fut  obligée  de  le  faire 
ramener  au  logis,  et,  deux  jours  après,  la  petite  vérole 
étoit  tout  à  fait  déclarée.  L'aîné,  Pierre-Alexandre,  âgé 
de  plus  de  quatorze  ans,  fut  attaqué  de  la  même  maladie, 
à  peu  près  un  mois  après  (la  fête  de  saint  Matthieu), 
quoiqu'il  n'eût  eu  aucune  communication  avec  son 
frère,  et  il  fut  plus  maltraité  par  cette  maladie  que  Louis- 
Frédéric,  qui  n'avoit  pas  encore  les  quatre  ans  bien  ac- 
complis. Mais  il  n'est  arrivé  aucun  accident  ni  à  l'un  ni 
à  l'autre. 

J'ay  reçu  une  lettre  extrêmement  civile  de  M.  Reimer, 
conseiller  du  roi  de  Prusse,  secrétaire  des  guerres  et  de  la 
chambre  des  domaines.  Cette  lettre  étoit  accompagnée  de 
la  Vie  de  Lucas  Cranach,  peintre  allemand,  célèbre  du 
temps  de  Charles-Quint,  et  que  M.  Reimer1  a  composée 
et  fait  imprimer  l'année  passée.  J'ay  lu  cette  disserta- 
lion  historique  avec  plaisir.  Il  indique  beaucoup  d'en- 
droits où  les  ouvrages  de  ce  maître,  un  des  restaura- 
teurs de  la  peinture,  sont  conservés  jusqu'à  nos  jours. 
Mais  ii  est  à  regretter,  comme  fait  l'auteur  lui-même, 
qu'une  grande  partie  de  ses  tableaux,  comme  aussi 
plusieurs  d'Albert  Durer,  aient  été  la  proie  des  flam- 

1  Cette  note  de  Wille  nous  fait  connaître  L'autêur  de  cette  notice  sur  Lucas 
de  Cranach,  qui  parut  anonyme  sous  ce  titre  :  Abhandlung  iïber  das  Lcben 
und  die  Kunstwerhe  des  berumhten  dcutschetiMalers  L.  Cranach.  Elamb. 
et  Lcipz.,  1761;  in-8°. 


DE  JEAN-GEORGES  WILLE.  211 

mes,  lorsque,  dans  cette  guerre,  les  ennemis  bombar- 
dèrent Wittemberg,  en  Saxe,  et  que  l'église  du  châ- 
teau où  ils  éloient  conservés  fut  réduite  en  cendres. 
C'est  M.  Coquereau,  avocat  au  parlement,  qui,  passant 
dernièrement  par  Àurich,  demeure  de  M.  Reimer,  s'étoit 
chargé  de  la  lettre  et  du  volume,  et  qui  m'a  remis  l'un 
et  l'autre.  J'ay  même  chargé  aujourd'hui  mon  ami, 
M.  Huber,  de  faire  un  extrait  de  la  vie  de  Cranach  pour 
le  journal  étranger.  M.  Reimer,  qui  m'était  inconnu 
avant  ce  jour,  est  amateur  et  possède  un  cabinet  de  ta- 
bleaux, etc.  v  . 

Le  19.  M.  Krause,  peintre  saxon,  m'ayant  apporté  un 
petit  tableau  de  trois  figures,  que  je  lui  avois  commandé 
et  qui  est  fort  joli,  en  a  été  payé,  et  même  je  lui  ai  donné 
un  louis  d'or  plus  que  je  ne  lui  avois  promis,  dont  il 
fut  fort  content.  La  principale  figure  est  une  mère  qui 
donne  de  la  soupe  à  manger  à  son  enfant,  qui  est  devant 
elle  appuyé  sur  ses  genoux.  Au  delà  de  la  table,  il  y  a 
un  homme  qui  veut  verser  à  boire. 

Aborda  chez  moi,  vers  le  soir,  M.  Schmuier,  graveur 
de  Vienne.  Il  m'apporta  sept  ou  huit  lettres  de  recomman- 
dation, tant  de  personnes  qui  me  sont  connues  que  d'in- 
connues pour  moi.  Il  me  fit  en  entrant  bien  des  révérences 
gothiques,  me  voulant  baiser  lebas  de  ma  robe  de  chambre, 
me  nommant  tantôt  Votre  Excellence,  tantôt  lhre  Gnaden 
(monseigneur).  J'étois  honteux  de  toutes  ses  civilités.  Il 
étoit  accompagné  d'un  jeune  peintre  de  Francfort  qu'il 
avoit  rencontré  à  Strasbourg,  et  qui  m'apportoit  aussi 
une  lettre  de  recommandation  delà  part  de  M.  Tischbein, 
peintre  du  landgrave  de  Hesse-Cassel,  mon  ancien  ami  ; 
ce  peintre  me  paroît  un  jeune  homme  fort  découplé,  il 
se  nomme  M.  Krauss.  Le  graveur  est  un  homme  marié, 


212  JOURNAL 

il  a  laissé  sa  femme  et  quatre  enfans  à  Yienne.  Il  doit 
étudier  une  couple  d'années  sous  moi.  Il  a  élé  envoyé  h 
Paris,  pour  cet  effet,  par  le  grand  chancelier,  comte  de 
Kaunitz  ;  même  l'argent  qu'il  a  annuellement  à  dépenser 
me  sera  délivré  par  ordre  du  grand  chancelier,  selon  la 
letlre  de  celui-cy,  et  je  lui  en  dois  donner  à  proportion 
de  ses  besoins.  Je  lui  ay  même  donné  sur  le  champ  deux 
cent  quatre-vingt-dix-sept  livres  que  j'avois  pour  cet  effet 
chez  moi,  appartenant  à  M.  Wâchter,  qui  les  lui  avoit  des- 
tinées d'avance.  Du  reste,  il  ne  sera  pas  en  pension  chez 
moi.  Ilmia  conté  que  la  Dévideuse,  Tricoteuse,  etc.,  qui  se 
vendent  trois  livres  chez  moi,  sont  ordinairement  vendues 
quinze  liv.  à  Yienne  ;  le  Petit  Physicien  et  la  Ménagère 
sont  vendues  deux  livres  la  pièce  chez  moi,  mais  treize  li- 
vres dix  sols  à  Yienne.  Il  m'a  dit,  en  outre,  que  le  comte  de 
Kaunitz  avoit  acheté  une  épreuve  du  périrait  du  comte 
de  Saint-Florentin,  que  j'ay  gravé  autrefois,  et  l'avoitpayé 
sept  louis  d'or. 

Le  22.  J'ay  reçu  de  M.  Winckler,  mon  bon  ami,  une 
letlre  qui  contenoit  six  ducats  d'or  extrêmement  conser- 
vés, et  qu'il  m'a  prié  d'accepter  pour  augmenter  la  col- 
lection que  je  fais  de  cette  espèce  de  monnoie.  L'un  est 
au  coin  de  Hesse-Cassel,  deux  différents  au  coin  de  la 
ville  de  Hambourg,  et  trois  différents  au  coin  de  la  Saxe. 
Cela  m'a  fait  beaucoup  de  plaisir. 

Le  24.  Répondu  à  M.  Reimer,  conseiller  du  roi  de 
Prusse  et  secrétaire  de  la  chambre  des  guerres  et  do- 
maines de  ce  monarque,  pour  le  remercier  de  son  his- 
toire de  la  vie  de  l'ancien  peintre  allemand  Cranach,  qu'il 
a  publiée  en  allemand,  et  dont  mon  ami,  M.  Huber,  a  déjà 
fait  l'extrait  pour  être  inséré  dans  le  journal  é'ranger. 
C'est  M.  Coquereau,  avocat  au  parlement,  qui  s'est  chargé 


DE  JEAN-GEORGES  WILLE.  213 

de  cette  réponse  pour  la  faire  partir  avec  ses  lettres, 
étant  venu  exprès  chez  moi  pour  cet  effet. 

Le  2o.  Répondu  à  M.  Winckler,  à  Hambourg.  Je  lui 
dis  bien  des  remercîments  pour  les  ducats,  et  aussi 
que  je  ferois  partir,  à  la  fin  de  cette  semaine,  toutes  ses 
curiosités. 

Le  28.  Répondu  à  M.  Eberts,  à  Strasbourg.  Je  lui 
mande  que  M.  Maelrondt  m'a  payé  sur  sa  lettre  de  change 
les  six  louis  j  et  je  l'exhorte  à  m'envoyer  aussitôt  les 
deux  caisses  que  M.  de  Mertz,  de  Nuremberg,  m'a  adres- 
sées le  9  novembre,  comme  aussi  la  lettre  que  celui-cy 
lui  a  fait  parvenir  et  qui  est  de  M.  Dielrich. 

J'avois  dédié  ma  Liseuse  à  mon  ami  M.  Usteri,  à  Zu- 
rich; cela  l'a  tant  flatté,  qu'il  m'a  envoyé  en  reconnais- 
sance deux  petits  tableaux,  extrêmement  jolis,  peints 
l'année  passée  par  M.  Schûtz,  de  Francfort.  Je  suis  aussi 
content  des  deux  tableaux  que  je  le  suis  de  la  façon  d'a- 
gir de  mon  ami. 

DÉCEMBRE  1762. 

Le  4.  J'ay  expédié  à  l'adresse  de  M.  Eberts,  à  Stras- 
bourg, une  caisse  appartenant  à  M.  Winckler,  actuelle- 
ment à  Hambourg,  chez  M.  Christian  Dietrich,  Rorgeest; 
elle  est  remplie  de  curiosités.  C'est  le  voiturier  Dubocq 
qui  en  est  chargé. 

Le  7.  Répondu  à  M.  Wolckmann.  Je  lui  dis  que  ces 
effets  sont  dans  la  caisse  de  M.  Winckler. 

Le  11.  Répondu  à  M.  Winckler.  Je  lui  donne  avis  du 
départ  de  sa  caisse. 

Tous  ces  jours-cy  j'ay  assisté  à  la  vente  des  effets  de 


m  JOURNAL 

feu  M.  Bourchardon  l.  J'ay  acheté  plusieurs  volumes 
d'estampes,  mais  encore  aucun  dessein  de  sa  main.  Le 
tout  n'est  que  contre-épreuves,  dont  je  ne  me  soucie 
point  et  qui  même  sont  trop  chers. 

Le  12.  J'ay  donné  avis  à  M.  Eberts,  à  Strasbourg,  du 
départ  de  la  caisse  de  M.  Winckler,  partie  le  4  de  ce  mois 
à  son  adresse. 

Répondu  à  M.  Kreuchauf,  à  Hambourg.  Je  lui  de- 
mande pardon  de  ma  négligence  ou  oubli.  Je  lui  dis 
qu'il  y  a  trois  estampes  dans  la  caisse  de  M.  Winckler 
pour  lui,  et  que  je  lui  achèterois  toutes  les  nouvel- 
les pièces  qui  sont  dignes  de  Fêtre,  selon  qu'il  l'avoit 
désiré. 

Le  20.  Écrit  à  M.  Strecker,  pour  le  prier  de  faire  passer 
de  ma  part  centlivresà  M.  Seckatz,  à  Darmstadt,  et  que  j'ay 
reçu  l'argent  de  sa  part,  par  M.  Eberts,  de  Strasbourg. 

Répondu  à  M.  Baléchou.  Je  lui  dis  qu'il  a  oublié  de 
me  dire  quelle  somme  je  dois  remettre  pour  lui  à  M.  Bul- 
det,  pour  les  vingt  Baigneuses,  que  je  dois  recevoir  de  sa 
part. 

Le  27.  Répondu  à  M.  Usteri,  im  Thal-egg,  à  Zurich.  Je 
le  remercie  des  deux  jolis  tableaux,  par  Schûtz,  qu'il 
m'a  envoyés  en  présent.  Je  lui  mande  aussi  que  j'ay  re- 
mis dix  volumes  d'estampes  à  M.  Fremin  pour  lui  être 
envoyés. 

Répondu  à  M.  Usteri,  de  Neuenhof,  frère  du  précé- 
dent. La  lettre  n'est  remplie  que  de  choses  indifférentes. 

1  Catalogue  des  tableaux,  desseins,  estampes,  livres  d'histoire,  sciences  et 
arts,  modèles  en  cire  et  plâtre  laissés  après  le  décès  de  M.  Bouchardon,  sculp- 
teur du  roi,  par  François  Basan;  17G2.  Il  y  a  en  tète  une  notice  sur  Bou- 
chardon, et  le  catalogue  ne  se  compose  guère  que  de  livres  à.  figures  et  de 
quelques  dessins  de  Bouchardon;  le  nombre  des  tableaux  et  des  estampes  y 
est  tivs-restreint.  Bouchardon  est  mort  le  27  juillet  1702. 


DE  JEAN-GEORGES  WILLE.  215 

Les  trois  frères,  princes  de  Schwarzenberg,  m'ont  fait 
l'honneur  de  me  venir  voir. 

Le  28.  Répondu  à  M.  Wachter,  secrétaire  du  comte 
deKaunitz,  qui  m'avoit  écrit  au  nom  de  son  maître,  pour 
me  recommander  M.  Schmuzer,  graveur  de  Vienne. 

Répondu  à  M.  de  Mertz,  négociant  de  Nuremberg.  Je 
lui  dis  que  mes  caisses  sont  arrivées,  que  les  deux  der- 
niers volumes  de  l'histoire  de  Puffendorf  se  vendent 
vingt-quatre  livres. 

Le  29.  Répondu  à  M.  Brandt,  peintre  à  Vienne.  Je  le 
presse  toujours  pour  les  deux  paysages  qu'il  a  commencés 
pour  moi. 

J'ay  assisté,  ces  jours  passés,  à  une  vente*  qui  s'est  faite 
chez  M.  Remy.  J'y  ay  acheté  plusieurs  desseins. 

JANVIER  1765. 

M.  le  conseiller  de  la  chancellerie  de  Hambourg, 
Schlùtter,  m'a  apporté  beaucoup  de  livres  allemands, 
que  M.  Weiss  lui  a  remis  pour  moi,  à  Leipzig. 

M.  Friess,  de  Dantzig,  a  pris  congé  de  moi. 

Le  22.  M.  Wolckmann  le  jeune,  de  Hambourg,  a  pris 
congé  de  moi.  11  est  parti  pour  voir  les  festes  magnifi- 
ques du  duc  de  Wirtemberg.  De  là  il  ira  en  Italie.  Je 
l'ay  chargé  d'un  rouleau  d'estampes  et  de  deux  taba- 
tières demandées  par  M.  Strecker. 

Écrit  à  M.  Eberts. 

Le  25.  Ecrit  a  M.  Schùtz,  peintre  à  Francfort,  pour  le 
prier  de  ne  pas  faire  les  deux  paysages  que  M.  Zingg  avoit 
commandés  pour  moi,  que  j'espérois  pouvoir  lui  dire 


'210  JOURNAL 

débouche,  quelques  jours,  cequcjedésireroisdesa  main. 

Répondu  à  M.  Strecker  en  lui  donnant  avis  que  ses  es- 
lampes  et  ses  tabatières  sont  parties,  par  occasion,  pour 
Strasbourg. 

Ecrit  pour  cela  à  M.  Eberts  le  même  jour. 

Le  26.  Répondu  à  M.  Wirsing.  Je  lui  dis  que  j'ay  reçu 
l'argent,  et  qu'il  me  doit  chercher,  des  desseins  et  eaux- 
fortes  de  goût;  qu'il  auroitun  Saint-Florentin. 

Le  27.  Répondu  à  M.  Wolckmann,  à  Hambourg.  Je  lui 
dis  que  ses  estampes  sont  parties  avec  les  effets  de  M.  son 
frère  pour  Rouen. 

FÉVRIER  1765. 

Le  2.  Mademoiselle  Clairon  \  accompagnée  de  M.  Co- 
chin,  vint  chez  moi.  Ils  firent  tous  deux  tout  ce  qui  est 
possible  pour  m'engager  à  faire  le  portrait  de  cette  fa- 
meuse actrice  dans  la  grande  planche  que  grave  M.  Cars, 
d'après  M.  Vanloo,  où  elle  est  représentée  en  Médée,  et 
dont  la  tête  a  déjà  été  effacée  quatre  fois.  Je  me  suis  dé- 
fendu longtemps,  malgré  les  discours  séduisants  et  les 
éloges  de  l'un  et  l'autre.  La  planche  resta  chez  moi,  mais 
le  lendemain  j'allai  chez  M.  Cochin  lui  représenter  qu'il 
m'étoit  impossible  de  faire  la  tête,  à  cause  de  ma  vue 
trop  courte,  pour  pouvoir  atteindre  au  haut  de  celte 
planche,  elle  résultat  fut  que  je  lui  envoyai  la  planche 
au  retour  de  chez  moi. 

1  C'est  Jacques  Bcauvarlet  qui  parvint  enfin  à  graver  la  tète  de  mademoi- 
selle Clairon,  et  il  y  réussit  fort  bien.  Voici  ce  que  Ton  lit  au  bas  de  cette 
grande  planche:  Uippolyte  de  la  Tude  Clairon,  gravure  donnée  par  le 
roy  à  mademoiselle  Clairon,  exécutée  d'après  le  tableau  original  de 
M.  Carie  Vanloo,  premier  peintre  du  roy  et  chevalier  de  son  ordre,  par 
Laurent  Cars  et  Jacques  Beauvarlet,  graveurs  du  roy. 


DE  JEAN-GEORGES  WILLI.  217 

Le  25.  Répondu  à  mon  frère  Jean  Wille,  auf  der  Obcr- 
bibermûhle  zu  Kônigsberg  in  Hessen  ohnweit  Giessen1. 

Répondu  à  M.  Resler,  à  Dresde.  Je  lui  donne 
avis  du  départ  des  estampes  que  j'ay  achetées  pour  son 
compte. 

Répondu  à  M.  G.  Winckler,  à  Hambourg.  Je  lui  dis 
avoir  pris  de  l'argent  chez  MM.  Papelier  et  Eberts,  et 
qu'il  doit  recevoir  quelques  estampes  dans  la  caisse  que 
j'ay  envoyée  à  M.  Wolckmann. 

Le  26.  Répondu  à  M.  Kreuchauf.  Je  lui  donne  aussi 
avis  de  ses  estampes  dans  la  même  caisse.  Je  félicite  l'un 
et  l'autre  sur  la  paix  en  Saxe,  leur  patrie  commune. 

Le  27.  J'ay  donné  les  premières  épreuves  d'une  nou- 
velle planche  que  j'ay  gravée  sous  le  titre  de  Jeune  joueur 
d'instruments,  à  M.  Rasan,  qui  désiroit  beaucoup  en  faire 
partir.  J'ay  dédié  cette  estampe  à  M.  de  Mertz,  négociant 
à  Nuremberg,  mon  ami.  Les  premières  huit  épreuves 
sont  cependant  passées  en  Saxe. 

M.  Krause  m'a  livré  un  petit  tableau  qu'il  m'a  fait, 
qui  ne  me  plaît  cependant  pas  tout  à  fait. 

MARS  1763. 

Le  1er.  J'ay  mis  au  jour  le  Jeune  joueur  d'instruments 
que  j'ay  gravé  d'après  G.  Schalken2.  Je  l'ay  dédié  à  mon 
ami,  M.  de  Mertz,  négociant  à  Nuremberg,  amateur  des 
beaux-arts.  Quelques  jours  après  j'ay  remis  un  rouleau 
à  M.  Riderer,  banquier,  rue  Saint-Sauveur,  contenant 
douze  exemplaires  pour  être  envoyés  à  M.  de  Mertz,  avec 

1  «  Répondu  à  mon  frère  Jean  Wille,  sur  les  Oberbibermiihle,  à  Kônigs- 
berg, en  liesse,  non  loin  de  Giessen. 

2  Leblanc.  Catalogue  de  l'œuvre  de  J.-G.  Wille,  n°  57. 


-218  JOURNAL 

vingt-deux  estampes  pour  M.  Ditsch,  peintre  à  Nurem- 
berg, et  un  Comte  de  Saint-Florentin  pour  M.  Wirsing, 
graveur,  au  même  endroit. 

Le  7.  Écrit  à  M.  de  Mertz  par  rapport  à  cette  dédicace, 
et  à  M.  Ditsch  à  cause  des  estampes  que  je  lui  envoyé. 

Le  8.  M.  le  baron  deBerg,  frère  du  général  de  Berg, 
qui  a  commandé  les  troupes  légères  de  Bussie  à  la  lin  de 
cette  guerre,  m'est  venu  voir;  il  arrive  d'Italie.  Il  est  ai- 
mable. 

M.  Weirotter,  peintre  allemand,  qui  grave  d'une  ma- 
nière extrêmement  spirituelle  le  paysage,  me  remit  une 
suite  de  douze  pièces  qu'il  a  gravées  et  qu'il  m'a  dédiées. 
Ils  sont  très  charmants,  et  m'ont  fait  plaisir. 

Le  10.  J'ay  fait  présent  à  mon  ami,  M.  Hubcr,  au- 
teur de  la  traduction  de  la  Mort  il  Ah  cl,  d'un  M.  de  Ma- 
rigny  tout  encadré  en  bordure  dorée,  dont  il  a  été  fort 
flatté. 

J'ay  mis  la  main  à  ma  planche,  c'est-à-dire,  j'ay  com- 
mencé à  graver  au  burin  les  Musiciens  ambulants  que  je 
fais  d'après  M.  Dietrieh,  après  avoir  gravé  à  l'eau-forte 
l'arbre  et  autre  chose  du  fond. 

Le  H.  M.  le  Brun,  marchand  de  tableaux,  m'apporta 
le  tableau  que  j'avois  acheté  de  lui  le  dimanche  précé- 
dent. C'est  un  paysage  magnifique  de  Van  Goyen,  il  me 
fait  beaucoup  de  plaisir. 

Bépondu  à  M.  Bode,  peintre  à  Berlin,  je  lui  conseille 
de  graver  lui-même  le  tableau  que  le  roi  lui  a  fait  faire  à 
l'honneur  des  héros  prussiens  morts  les  armes  à  la  main. 
Je  lui  envoyé  le  Joueur  d'instruments. 

Répondu  à  M.  Schmidt,  à  Berlin.  Je  lui  donne  avis 


DE  JEAN-GEORGES  WILLE.  210 

que  ses  deux  rames  de  Nom  Jésus,  ses  trois  planches 
et  les  estampes  que  M.  Cochin  et  moi  lui  faisons  pré- 
sent, sont  entre  les  mains  de  M.  Riderer,  pour  lui  être 
envoyés.  Je  lui  demande  six  exemplaires  de  son  Petit 
œuvre  et  trois  Impératrice  de  Russie. 

Le  15.  M.  de  Rosny  m'a  remis  la  planche  que  j'ay 
gravée  en  1749,  représentant  le  portrait  de  M.  le  comtede 
Saint-Florentin,  pour  faire  tirer  cent  soixante  épreuves 
que  la  ville  de  Marseille  demande.  J'ay  fait  remarquer  à 
M.  de  Rosny  que  ladite  planche  avoit  été  endommagée  par 
le  vert-de-gris,  et  que  j'aurois  pas  mal  à  travailler  pour 
réparer  ce  dommage:  il  en  est  convenu  et  m'a  promis 
contentement  pour  mon  travail,  qui  m'est  d'ailleurs  très- 
désagréable.  Cette  planche  a  été  enfermée  pendant  treize 
années. 

Le  17.  Répondu  à  M.  Usteri  de  Neuenhof,  à  Zurich. 
Je  lui  dis  que  les  trois  estampes,  d'après  le  Corrége,  se 
vendent  jusqu'à  soixante  livres. 

Le  18.  Répondu  au  frère  du  précédent.  Je  lui  mande 
que  je  pourrai  avoir  les  Batailles  d'Alexandre,  pour  le 
prix  de  deux  cents  à  deux  cent  quarante  livres,  prix  qu'il 
m'a  fixé;  et,  que  j'ay  (chose  extraordinaire)  une  belle  et 
magnifique  épreuve  du  portrait  deM.  de  Saint-Florentin, 
que  j'ay  gravé,  à  trente-six  liv.;  elle  est  avant  le  mot  de 
ministre,  c'est-à-dire  première  épreuve. 

Le  24.  M.  Linderer,  aide  de  camp  du  général  Loch- 
mann;  étant  revenu  en  cette  ville,  m'est  venu  voir. 

Le  26.  J'ay  envoyé  un  rouleau  d'estampes  à  M.  Rava- 
nel,  intendant  du  duc  de  Deux-Ponts,  rue  Royale,  pour 
qu'il  l'emporte  à  M.  le  Clerc,  à  Deux-Ponts.  Une  partie 
de  ces  estampes  est  à  M.  le  Clerc,  l'autre  pour  M.  Strec- 


220  JOURNAL 

ker,  à  Bouxwiller,  et  quelques  desseins  pour  ee  dernier; 
comme  aussi,  quelques  jours  après,  une  boîte  avec  deux 
tabatières,  pour  passer  des  mains  de  M.  le  Clerc  en  celles 
de  M.  Strecker,  à  Bouxwiller. 

Répondu  sur  deux  lettres  de  M.  Weiss,  receveur  de 
la  steur  du  cercle  de  Leipzig.  Je  le  remercie,  autant  qu'il 
est  possible,  delà  dédicace  qu'il  m'a  faite  de  deux  de  ses 
tragédies  et  d'une  comédie,  dans  un  volume,  comme 
aussi  de  la  suite  de  la  Bibliothèque  des  belles-lettres  et 
des  beaux-arts. 

Ecrit  à  M.  le  Clerc,  par  rapport  au  rouleau  d'estampes 
et  une  boîte  contenant  deux  tabatières  pour  M.  Strecker. 

Répondu  à  M.  Strecker  par  rapport  aux  mêmes  objets. 

Écrit  à  M.  Dietricb,  particulièrement  pour  sçavoir  si 
la  boîte  avec  les  estampes,  partie  d'icy  à  la  fin  d'août  de 
l'année  passée,  est  arrivée. 

Nous  avons  reçu  un  bon  jambon  de  M.  de  Livry;  et 
moi,  je  lui  ferai  un  dessein  en  revanche. 

Nous  avons  reçu  un  pâté  d'Orléans,  de  la  part  de 
M.  Desfriches. 

AVRIL  1765. 

Le  2.  J'ay  remis  à  un  ami  de  M.  Desfriches,  d'Orléans, 
les  deux  planches  que  celui-cy  avoit  gravées  à  l'eau-forte, 
et  que  j'avois  fait  mordre,  avec  vingt-quatre  épreuves  de 
chacune,  pour  les  emporter  et  remettre  les  unes  et  les 
autres  à  M.  Des  friches. 

Le  3.  Répondu  à  M.  Wolckmann.  Cette  réponse  doit  le 
trouver  à  Leipzig,  chez  M.  Weiss.  Je  lui  dis  que  je  ferai 
exactement  ses  commissions. 

Répondu  à  M.  Winckler,  qui  est  retourné  de  Hambourg 
à  Leipzig,  depuis  que  les  Prussiens  ont  évacué  la  Saxe. 


DE  JEÀN-GEORGES  WILLE.  221 

Je  lui  dis quej'ay  acheté  un  beau  tableau  de  Pater,  comme 
aussi  beaucoup  de  desseins  de  divers  maîtres,  pour  lui  ; 
je  lui  parle  aussi  du  beau  tableau  de  Lairessc,  repré- 
sentant Stratonice. 

Le  6.  Répondu  à  M.  de  Livry.  Je  lui  dis  que  le  volume 
et  la  bordure  sont  prêts.  Le  volume  a  coûté  dix-huit  liv. 
à  relier.  Je  le  remercie  du  jambon. 

Répondu  à  M.  Desfriches.  Je  le  remercie  du  pâté,  et  je 
lui  dis  que  son  ami  lui  porte  les  planches  et  les  quaranle- 
huit  épreuves  quej'ay  fait  tirer. 

Le  12.  J'ay  envoyé  mon  fils,  Pierre-Alexandre  Wille, 
chez  M.  Yien  professeur  de  l'Académie  royale,  pour  être 
son  élève. 

Le  15.  M.  Vernet  m'est  venu  voir;  il  a  été  fort  charmé 
des  ouvrages  de  M.  Dietrich  (qui  signe  ordinairement. 
Dietricy).  11  désireroit  même  avoir  un  ou  deux  tableaux 
de  lui. 

Le  14.  Deux  jeunes  sculpteurs,  nommés  Broche,  ont 
porté  chez  moi,  pour  être  exposé,  un  groupe  de  trois 
figures  en  plâtre.  Ils  désireroient  que  je  les  recommande 
pour  avoir  quelque  occupalion. 

Le  18.  Répondu  â  M.  Resler,  actuellement  à  Leipzig. 
Il  doit  envoyer  mes  estampes  à  Nuremberg,  à  M.  de 
Merlz,  pour  que  celui-cy  les  envoyé  par  occasion  à 
M.  Eberts,  à  Strasbourg,  pour  qu'il  me  les  envoyé  avec 
sûreté. 

Le  19.  Répondu  à  M.  Usteri,  imThal-egg,  à  Zurich.  Je 

1  Joseph -Marie  Vien  naquit  à  Montpellier  en  1716,  et  mourut  à  Paris  en 
1809.  P. -A.  Wille  profita  moins  de  ses  leçons  que  de  celles  de  Greuzc. 


m  JOURNAL 

lui  mande  que  M.  Lindener,  aide  de  camp  de  M.  le  géné- 
ral de  Lochmann,  s'est  chargé  d'un  rouleau  d'estampes 
pour  lui,  et  je  le  prie  de  distribuer  (outre  deux  pour  lui 
et  son  frère),  un  Joueur  d'instruments,  à  M.  Gessner,  un 
à  M.  Lindener,  le  même  qui  a  le  rouleau,  mais  qu'il  va 
s'arrêter  à  Strasbourg,  et  le  général  aura  soin  de  lui  faire 
remettre  ledit  rouleau. 

Le  21.  M.  le  comte  de  Werden,  seigneur  saxon,  et 
M.  le  baron  de  Esler,  me  sont  venus  voir.  Le  premier 
vient  d'Italie  ;  il  étoit  chargé  de  complimens  pour  moi  de 
M.  Winckelmann,  à  Rome,  et  de  M.  Reifstein,  à  Florence. 
Il  aime  les  arts,  et  il  est  très-vif  et  très-aimable.  Le  pre- 
mier a  cependant  pris  congé  de  moi,  huit  jours  après, 
pour  aller  à  Londres. 

MAY  1765. 

Le  6.  Répondu  à  M.  Wirsing,  à  Nuremberg.  Je  lui  dis 
que  son  rouleau  est  parti  le  7,  avec  le  coche  de  Stras- 
bourg, à  l'adresse  de  M.  Eberts,  auquel  j'ay  écrit  le  8, 
pour  lui  en  donner  avis. 

Le  8.  Répondu  à  madame  Wachler,  femme  du  secré- 
taire de  M.  le  comte  de  Kaunitz.  Je  lui  dis  que  son  ordre 
sur  M.  Fourncreau  ne  peut  rien  produire,  faute  de  certi- 
ficat de  vie;  que  M.  Schmuzer  est  malade,  je  pense,  de 
chagrin,  de  ce  qu'il  ne  reçoit  pas  sa  pension.  Je  la  prie 
d'exhorter  M.  Wàchter,  à  son  retour  de  Russie,  de  faire 
des  représentations  à  monseigneur  le  chancelier,  par 
rapport  à  cette  affaire. 

Le  10.  Écrit  à  M.  de  Piller,  secrétaire  de  l'ambassadeur 
de  l'Empereur,  par  rapport  à  la  maladie  de  M.  Schmuzer. 


DE  JEAN-GEORGES  WILLE.  m 

Ce  secrétaire  vint  chez  moi,  en  conséquence,  et  alla  en- 
suite porter  huit  louis  audit  malade,  lequel  j'avois  sou- 
tenu de  ma  bourse  jusque-là. 

Le  20.  L'on  commença  la  vente,  chez  madame  Daullé  \ 
des  effets  délaissés  par  feu  son  mari,  qui  étoit  mon  ami, 
l'ayant  déjà  fréquenté,  il  y  a  plus  de  vingt-quatre  ans, 
dans  ma  grande  jeunesse,  et  lequel  est  mort  il  y  a  en- 
viron un  mois.  Sa  mort  m'a  véritablement  attristé,  et  je 
plains  la  veuve  et  ses  deux  filles,  d'autant  plus  qu'elles 
ne  sont  pas  bien  à  leur  aise.  M.  Daullé  n'avoit  que  cin- 
quante-cinq ans,  lorsqu'une  fièvre  putride  l'emporta  le 
neuvième  jour  de  sa  maladie.  Il  étoit  extrêmement  prompt 
dans  le  travail  et  jamais  malade.  Son  œuvre  va  à  environ 
trois  cents  pièces,  parmi  lesquelles  il  y  en  a  plusieurs  de 
réputation,  et  qui  sont  bien  faites  et  recherchées.  C'est 
dommage  que  sa  grande  facilité  dans  l'exécution  l'ait 
quelquefois  emporté  à  n'être  pas  assez  difficile;  mais  il 
doit,  avec  justice,  être  compté  au  nombre  des  bons  gra- 
veurs de  son  temps.  VOculiste  Gendron,  la  Comtesse  de 
Feuquières,  le  Quos  Ego,  la  Madeleine,  les  Enfants  de 
Rubens,  tous  trois  pour  la  galerie  de  Dresde,  et  plusieurs 
autres  pièces  également  bien  faites,  transmettront  son 
nom  à  la  postérité. 

J'ay  acheté  plusieurs  choses  dans  ladite  vente. 

MM.  les  barons  de  Rautenfeld,  Livoniens,  et  d'Elsen, 
Courlandois,  ont  pris  congé  de  moi.  J'avois  conçu  beau- 

1  11  parut,  quelque  temps  après  la  mort  de  J.  Daullé,  un  volume  qui  por- 
tait ce  titre  :  «  OEavre  de  Jean  Daullé,  graveur  du  roi,  membre  de  son 
Académie  royale  de  peinture  et  sculpture  et  de  l'Académie  impériale 
d'Ausbourg.  Se  vend  à  Paris,  chez  la  veuve  Daullé,  quai  des  Augustins,  au 
coin  de  la  rue  Gilles-Cœur.  »  Ce  volume  contient  quatre-vingt-quatre  estam- 
pes. C'est  tout  simplement  un  tirage  nouveau  des  planches  dont  J.  Daullé 
avait  conservé  la  propriété. 


224  JOURNAL 

coup  d'amitié  pour  eux,  d'autant  plus  qu'ils  éloient  fort 
aimables. 

Le  21.  M.  Jundt,  frère  de  feu  M.  Jundt  de  Strasbourg, 
m'est  venu  voir. 

Le  50.  Répondu  à  M.  Samuel  Cruys,  à  Amsterdam.  Il 
demande  des  marchandises,  mais  l'adresse  est  mal  expli- 
quée. Je  lui  demande  les  seize  paysages  de  Nauinx. 

Tous  ces  jours-cy,  j'ay  retouché  les  estampes  que  j'ay 
fait  faire  par  MM.  Ghevillet,  Zingg  et  de  Longueil. 

JUIN  1765. 

Le  2.  Répondu  à  M.  Winckler,  à  Leipzig.  Je  lui  dis  que 
tous  les  desseins  ne  sont  pas  collés,  et  que  c'est  là  la 
raison  du  retard  de  l'envoi.  Je  lui  parle  de  deux  Chardin 
que  j'ay  achetés. 

Répondu  à  M.  Schmidt,  graveur  du  roi  de  Prusse, 
à  Rerlin.  Je  lui  demande  s'il  a  reçu  tout  ce  que  j'ay 
acheté  pour  lui  et  que  M.  Riderer  a  expédié. 

Le  6.  M'est  venu  voir  un  jeune  homme,  soi-disant 
peintre,  nommé  Engell,  de  Munster  en  Westphalie.  Il 
m'avoit  écrit  de  Luxembourg,  quinze  jours  avant  son  ar- 
rivée. Il  fait  le  petit-maître,  et  sa  seconde  entrevue  m'a 
déplu;  je  le  congédiai  sans  façon,  et,  comme  il  sentoit 
bien  qu'il  m'avoit  un  peu  offensé,  il  revint  vers  le  soir; 
ne  m'ayant  pas  trouvé,  il  revint  le  lendemain,  me  de- 
mandant excuse.  Je  le  recevois  un  peu  froidement. 

Le  8.  Le  pauvre  M.  Schmuzer  me  vint  voir,  le  bàlon  à 
la  main,  pour  la  première  fois  depuis  sa  cruelle  maladie. 
J'en  fus  fort  réjoui,  car  il  est  brave  homme  et  fort  res- 
pectueux. 


DE  JEAN-GEORGES  WILLE.  225 

Le  12.  Répondu  à  M.  Bougoies,  commis  à  bureau  de 
M.  Jacquin,  directeur  des  domaines,  à  Amiens,  et  qui 
m'exhortoit  à  graver  quelque  pièce  d'un  style  noble  et 
grave.  Il  m'avoit  demandé  une  belle  épreuve  du  Petit 
Physicien.  Je  lui  en  ay  envoyé  une  en  présent. 

Le  21.  Nous  avons  vu  de  nos  fenestres  la  marche  pour 
la  publication  de  la  paix. 

Le  22.  Nous  avons  élé  voir  tirer  le  feu  d'artifice  (qui  a  à 
moitié  manqué)  qui  avoit  été  préparé  sur  la  Seine,  vis-à-vis 
la  place  de  Louis  XV,  dont  la  statue  fut  découverte  le  20. 
Toute  la  place  étoit  très-bien  illuminée;  la  ville  l'étoit 
également.  Le  nombre  des  spectateurs  étoit  immense. 

Le  25.  Fut  agréé,  à  l'Académie  royale,  M.  Louther- 
bourg1,  de  Strasbourg,  d'une  voix  unanime.  Ses  paysages, 
au  nombre  de  trois,  qu'il  présenta,  furent  trouvés  char- 
mants, bien  composés,  dessinés  et  coloriés.  C'est  effecti- 
vement surprenant  pour  un  jeune  homme  de  vingt-deux 
ans.  Je  me  levay  de  ma  place  pour  courir  l'embrasser  et 
l'introduire  dans  l'assemblée. 

Le  26.  Nous  allâmes  souper  vers  le  Mont-Parnasse, 
avec  plusieurs  de  nos  amis,  et  cela  se  fit  en  plein  air. 
Ma  famille  y  étoit  joyeuse. 

Le  27.  M.  l'abbé  de  Saint-Non  m'envoya  douze  estam- 
pes qu'il  a  gravées,  représentant  diverses  antiquités, 
qu'il  avoit  fait  dessiner  lorsqu'il  étoit  à  Rome. 

M.  le  comte  m'est  venu  voir. 

M.  Vivarès,  graveur  de  Londres,  m'est  venu  voir;  c'est 
un  fort  brave  homme.  Je  l'aime. 


1  Jacques-Philippe  Loutherbourg ,  né  à  Strasbourg  en  1 753,  mourut  en 
Hollande  en  1804. 

i.  15 


2  20 


JOURNAL 


JUILLET  1763. 

Le  2.  J'ay  remis  à  M.  Schûtz,  secrétaire  d'ambassade 
de  Danemark,  pour  être  envoyé  par  lui  à  M.  Wassersch- 
leben,  nombre  d'estampes  y  comprises,  les  huit  Rubens 
de  M.  Fessard. 

Léo.  Écrit  à  M.  Wasserschleben,  conseiller  d'État  à 
Copenhague,  pour  lui  donner  avis  des  estampes  remises 
à  M.  Schùtz. 

J'ay  assisté,  ces  jours-cy,  à  la  vente  que  M.  Nattier  1  a 
fait  faire,  mais  j'ay  acheté  peu  de  chose. 

M.  Silvain,  membre  du  parlement  d'Angleterre,  m'est 
venu  voir,  mais  je  ne  suis  pas  content  de  lui  :  il  m'a 
emporté  un  bon  portefeuille  que  je  lui  avois  prêté.  Je 
consens  que  de  tels  amateurs  restent  dans  leur  île. 

J'ay  reçu  de  M.  Fournereau,  receveur  de  rentes,  qua- 
torze cent  soixante-quatre  livres,  qu'il  avoit  reçues  pour 
M.  Wâchter,  secrétaire  du  comte  de  Kaunitz-Rittberg, 
tant  sur  l'hôtel  de  ville  que  de  M.  de  Baugi.  J'ay  donné 
le  22  juillet  à  M.  Schmuzer  de  cet  argent  deux  cent 
soixante-quatre  livres,  selon  les  ordres  de  M.  Wàchter.  Le 
22  juillet,  j'ay  écrit  (et  répondu  à  trois  lettres)  à  mon 
ami,  à  Vienne,  pour  sçavoir  de  lui  la  destination  des 
douze  cents  livres  qui  me  restent  entre  les  mains. 
J'ay  aussi  prié  M.  Wàchter  de  tâcher  d'obtenir  pour 

1  Le  catalogue  de  cette  vente  est  anonyme,  mais  Wille  nous  permet  ici  de 
le  faire  connaître.  Voici  son  titre  :  Catalogue  des  desseins,  tableaux,  estampes, 
bronzes,  porcelaines  et  livres  du  cabinet  de  M.  D***,  dont  la  vente  sera  faite 
en  un  appartement  au-dessus  de  la  principale  porte  de  l'enclos  du  Temple, 
au  plus  offrant  et  dernier  enchérisseur,  le  lundi  27  juin  1765.  A  Paris,  chez 
Joullain  et  Prault,  17G3;  in-8\  Dans  ce  catalogue,  on  remarque  :  quatre 
desseins  des  Dames  de  France,  sous  les  attributs  des  quatre  Éléments,  le 
portrâit  de  madame  Adélaïde  et  de  madame  Henriette,  etc. 


DE  JEAN  -GEORGES  WILLE.  111 
H.  Schmuzer  les  dépenses  qu'il  a  été  obligé  de  faire 
pendant  sa  maladie. 

M.  Wàchter  a  depuis  retiré  lesdites  douze  cents  livres 
par  sa  lettre  de  change  sur  moi. 

M.  Grew,  gentilhomme  anglais,  a  acquis  de  moi  deux 
tableaux  de  M.  Dietrich,  dont  l'un  représentoitune  chute 
d'eau. 

AOUST  1763. 

J'ai  été  fort  négligent  à  écrire  depuis  quelque  temps. 

Le  15.  M.  Otto  Benjamin  Brandt,  négociant  de  Ham- 
bourg, rue  Neuenbourg,  et  M.  Vincent  Lienau,  aussi  né- 
gociant de  Hambourg,  mais  établi  à  Bordeaux,  me  sont 
venus  voir.  Le  premier  m'a  prié  de  lui  ramasser  tout 
mon  œuvre,  comme  je  l'ay  ramassé  ces  jours  passés, 
pour  M.  Sillem,  négociant  à  Hambourg,  qui  m'avoit 
écrit  à  cet  effet,  etdontj'ay  envoyé,  selon  ses  désirs,  le 
rouleau  chez  M.  Eberts,  qui  devoit  me  payer;  mais  ce- 
lui-cy  est  actuellement  absent. 

Le  21.  Répondu  à  M.  de  Bissing,  contrôleur  de  la 
chancellerie  aulique  de  l'empire  à  Vienne.  Je  le  prie  de 
faire  partir  mes  tableaux  que  M.  Brandt  me  fait,  tout 
aussitôt,  et  qu'il  les  fasse  passer  à  M.  Eberts,  à  Stras- 
bourg, lequel  me  les  feroit  tenir  sans  délai. 

Le  22.  J'ay  fait  partir  deux  caisses  emballées,  conte- 
nant des  estampes,  desseins,  tableaux  ét  livres  :  l'une 
pour  M.  Winckler;  l'autre  pour  M.  Resler,  à  l'adresse  de 
M.  Eberts,  à  Strasbourg. 

Le  même  jour,  l'après-midy,  je  me  trouvois  si  mal, 
que  je  fus  obligé  de  me  mettre  au  lit,  chose  qui  ne 
m'étoit  pas  arrivée  depuis  bien  des  années. 


228 


JOUBNAL 


SEPTEMBRE  17G5. 

Le  1er.  J'allay  au  Salon  voir1  l'exposition  des  ouvrages 
cle  notre  Académie  royale,  n'ayant  pas  pu  y  aller  plus  tôt,  à 
cause  d'une  indisposition  qui  m'étoit  survenue,  et  même 
je  n'y  aurois  pas  encore  été  si  M.  de  Livry  ne  m'eût  pris 
dans  sa  voiture  pour  m'y  mener.  J'ay  fait  exposer  peu 
de  chose  cette  année  au  Salon  :  je  n'ay  mis  que  la  Li- 
seuse et  le  Jeune  Joueur  d'instruments.  La  raison  est  fort 
simple,  je  n  avois  pas  davantage. 

Le  5.  Répondu  à  M.  Kreuchauff,  à  Leipzig.  Je  lui  dis 
que  ses  estampes  sont  dans  la  caisse  de  M.  Winckler, 
partie  d'icy  le  22  août. 

Répondu  à  M.  Weiss,  receveur  de  la  steur  du  cercle 
de  Leipzig.  Je  lui  dis  aussi  que  toutes  les  estampes  d'a- 
près M.  Yernet,  qu'il  m'avoit  demandées,  sont  dans  la 
caisse  de  M.  Winckler,  de  même  que  plusieurs  Avant- 
coureur,  journal  étranger  que  M.  Huber  m'avoit  remis, 
de  même  que  mon  Joueur  d'instruments,  quatre  cahiers 
de  M.  Weirotter  et  la  Poétique  française  de  M.  de 
Marmontel,  dont  je  lui  fais  présent,  comme  à  mon  bon 
ami. 

Le  4.  J'allay  avec  ma  famille  à  Saint-Ronet,  nous  pro- 
mener, et  plusieurs  amis  étoient  avec  nous.  Là,  M.  Hu- 
ber, sautant  beaucoup,  faisant  le  cloche-pied,  tomba  et 
s'écorcha  les  deux  genoux  furieusement.  Il  étoit  le  seul 
qui  en  rioit. 

1  Nous  aurions  voulu  rapprocher  de  cette  indication  les  jugements  des 
contemporains  sur  les  estampes  exposées  par  Wille  au  Salon;  mais  aucune 
des  critiques  que  nous  ayons  vues  ne  parle  des  gravures  de  Wille. 


DE  JEAN-GEORGES  WILLE.  229 

Le  6.  Je  menay  toute  ma  famille  et  plusieurs  de  nos 
amis  à  Saint-Bonel,  dîner.  Nous  eûmes  bien  du  plaisir; 
de  là  nous  allâmes  à  Charenton,  et,  au  retour  de  là, 
nous  goûtâmes  à  Saint-Bonet,  et  jouâmes  à  la  boule  jus- 
qu'à la  nuit.  Notre  petit  Frédéric  a  sauté  et  marché  par 
tous  ces  chemins  comme  un  lutin. 

Le  9.  M.  Weirotter,  ayant  peint  pour  moi  deux  petits 
paysages  sur  cuivre,  me  les  apporta.  Ils  représentent  des 
baraques  au  bord  des  rivières. 

Le  10.  M.  Piller  a  payé  la  pension  de  M.  Vangelisli, 
mon  élève,  échue  le  1er  septembre. 

Le  11.  Répondu  à  M.  le  baron  de  Kessel,  conseiller 
privé  du  roi  de  Pologne,  électeur  Me  Saxe,  maréchal  de 
la  cour  du  prince  électoral,  etc.  Je  lui  dis  que  ces  estam- 
pes lui  parviendront  de  Leipzig,  où  je  les  ay  envoyées  à 
M  Winckler.  Le  reste  sont  des  politesses  comme  il  les 
mérite  bien. 

Répondu  à  M.  de  Hagedorn,  conseiller  de  léga- 
tion du  roi  de  Pologne,  à  Dresde.  Je  lui  donne  avis 
aussi  que  M.  de  Kessel  lui  remettroit  deux  estampes  de 
moi  ;  car  je  l'estime  beaucoup  à  cause  de  ses  qualités 
personnelles  et  de  ses  écrits  sur  les  arts,  dont  il  m'avoit 
envoyé  ses  :  Betrachtungen  iiber  die  Mahlerey,  qui  est 
rempli  de  bonnes  et  excellentes  réflexions  et  préceptes. 

Répondu  à  M.  Dietrich,  peintre  de  la  cour  de  Dresde. 
Je  lui  dis  que  j'attends  avec  grande  impatience  le  pen- 
dant des  Musiciens  ambulants,  que  je  grave  actuellement, 
et  autres. 

Le  15.  M.  de  Longueil  m'ayant  gravé  une  planche  d'a- 
près Mettay,  que  j'ay  fait  intituler  Vue  des  environs  de 
Naples,  il  a  dédié  cette  planche  à  ma  femme,  qui,  en 


230  JOURNAL 

reeonnoissance,  lui  a  fait  présent  de  deux  paires  de  man- 
chettes de  dentelle  magnifiques  et  d'un  nœud  d'épée 
brodé  richement  en  argent. 

M.  Zingg  m'a  livré  la  planche  qu'il  a  gravée  pour  moi 
d'après  un  de  mes  tableaux,  de  M.  Dietrich,  avec  le  titre  : 
les  Bergères.  Et,  le  même  jour,  M.  Zingg  est  parti  avec 
M.  Aliamet,  son  ami,  pour  la  Picardie. 

Le  18.  J'allai  avec  toute  ma  famille  sur  le  Montmartre, 
et  plusieurs  de  nos  amis  nous  accompagnèrent. 

Le  19.  M.  Greuze  me  vint  voir  de  très-grand  malin, 
et  me  proposa  de  l'accompagner,  en  compagnie  de  ma- 
dame Greuze  et  de  M.  Doyen,  peintre,  à  Champigny,  pour 
voir  leur  enfant,  qui  y  est  en  nourrice.  Je  consentis  d'au- 
tant plus  volontiers,  qu'il  est  mon  ami  particulier,  et. 
comme  nous  avions  un  bon  carrosse  de  remise,  nous 
étions  de  retour  sur  les  six  heures  du  soir. 

Le  28.  Tous  ces  jours,  j'ay  dessiné  le  paysage  dans  les 
marais  des  environs  de  Paris  :  mais,  le  28,  j'allai  à  Saint- 
Maur,  pour  dessiner  dans  les  ruines  de  cette  abbaye.  Le 
29,  jour  de  Saint-Michel,  j'y  retournai  de  grand  matin 
avec  mon  fils  aîné,  M.  Schmuzer,  M.  Vangelisti,  M.  Halm, 
qui  sont  mes  élèves.  M.  Chevillet  y  vint  aussi;  mais,  le  29, 
il  étoit  trop  fatigué  et  resta  au  logis.  Cependant  M.  Krauss, 
jeune  peintre  de  Francfort,  y  vint  à  sa  place.  J'ay  fait 
huit  desseins  dans  ces  ruines  pendant  les  deux  jours,  car 
d'y  aller  et  revenir  chaque  jour  emporte  du  temps. 

Le  30.  Écrit  à  M.  P.  Resler,  à  Dresde.  Je  lui  donne 
avis  que  les  nouveaux  Àlmanachs  qu'il  m'a  demandés  sont 
partis  pour  Leipzig,  et  que  les  cartes  de  la  France,  au 
nombre  de  soixanle,  coûtent  quatre  livres  la  pièce,  et  huit 
livres,  enluminées. 


DE  JEAN-GEORGES  WILLE.  231 

Répondu  à  M.  Wolckmann,  à  Hambourg.  Je  lui  envoyé 
le  compte  du  dernier  envoi,  qui  étoit  du  14  août. 

OCTOBRE  1703. 

J'ay  mis  au  jour  les  Bergers,  que  M.  Zingg  m'a  gravés. 

Le  2.  J'allay  rendre  ma  visite  à  MM.  Strahlborn  et 
Bacherach,  négociants  de  Saint-Pétersbourg,  qui  m'é- 
toient  venus  voir  quelques  jours  auparavant,  lis  me 
firent  beaucoup  de  politesse,  et  ils  sont  très-aimables 
et  me  paroissent  bien  étoffés. 

Le  5.  M.  Strablborn  me  vint  voir  et  resta  longtemps 
avec  moi. 

Le  4.  MM.  Strahlborn  et  Bacherach  vinrent  me  prendre 
dans  leur  carrosse,  pour  aller  dîner  chez  mon  ancien  ami, 
M.  Riderer,  banquier  ;  mais  M.  Bacherach  descendit  chez 
M.  Sayde  et  y  resta,  et  nous  deux  autres  allâmes  seuls 
là  où  nous  étions  invités. 

Le  7.  M.  de  Livry,  premier  commis  de  monseigneur  le 
comte  de  Saint-Florentin,  ministre  et  secrétaire  d'Etat, 
mon  ancien  ami,  me  vint  voir,  à  son  passage  avec  la 
cour,  à  Fontainebleau. 

Prit  congé  de  moi  M.  Jundt  le  jeune,  lequel  j'ay  cepen- 
dant peu  connu.  Il  est  de  Strasbourg  et  part  pour  Ham- 
bourg, pour  y  être  gouverneur  des  jeunes  barons  de  Schi- 
melmann. 

Le  8.  Répondu  à  M.  Wirsing.  Je  lui  donne  des  conseils 
et  des  règles  pour  la  gravure,  et  je  lui  dis  mon  sentiment 
sur  un  portrait  de  sa  façon  qu'il  m'a  envoyé.  Je  lui  parle 
franchement,  puisqu'il  l'avoit  demandé. 


252  JOURNAL 

Répondu  à  M.  Médicus,  médecin  à  Mannheim.  Il  m'a- 
voit  proposé  de  graver  le  porlrait  de  Frédéric  le  Victorieux, 
électeur  palatin;  mais  je  me  suis  excusé,  et  l'ay  proposé 
à  M.  Chevillet. 

Le  14.  Répondu  à  M.  de  Winckelmann,  président  des 
antiquités  de  Sa  Sainteté  et  bibliothécaire  du  cardinal 
Alex.  Àlbani,  à  Rome.  J'ay  remis  cette  lettre  à  M.  Wei- 
rotler,  qui  doit  partir  pour  l'Italie.  Elle  est  en  même 
temps  une  lettre  de  recommandation  pour  lui. 

Le  15.  J'ay  mené  MM.  Strahlborn  et  Bacherach  chez 
M.  de  Julienne,  pour  voir  son  célèbre  cabinet.  Cet  ama- 
teur heureux,  mais  bien  âgé,  me  reçut  comme  à  son  or- 
dinaire, c'est  à-dire  le  plus  affablement  du  monde,  et  fît 
beaucoup  de  politesse  à  mes  amis,  qui  sortirent  très-sa- 
tisfaits, tant  des  curiosités  diverses  qu'ils  avoient  vues 
que  de  leur  possesseur,  qui  nous  invita  à  dîner  chez  lui 
la  semaine  qui  vient.  Je  dînai  ce  jour  chez  MM.  Strahl- 
born et  Bacherach  ;  quelques  jours  auparavant  je  les 
avois  menés  au  Luxembourg  voir  la  galerie  de  Rubens 
et  les  tableaux  du  roi. 

Le  16.  J'allai  pour  la  troisième  fois  à  Saint-Maur,  mais 
j'emmenai  toute  ma  famille  avec  moi.  Ma  femme,  ma- 
dame Chevillet  et  madame  Huber  étoient  avec  moi  et 
notre  fils  Frédéric  en  carrosse.  Mais  mon  fds  aîné,  M.  Che- 
villet, MM.  Schmuzer,  Halm  et  Huber  y  allèrent  à  pied. 
J'y  ai  fait  d'eux  desseins  dans  les  ruines.  Nous  dinâmes  à 
trois  heures,  après  quoi  nous  retournâmes  à  Paris.  Il 
faisoit  le  plus  beau  temps  du  monde;  c'est  pour  cela  que 
je  cédai  ma  place  dans  le  carrosse  à  M'.  Chevillet,  près 
des  dames,  car  il  n'est  pas  grand  marcheur;  moi,  au 
contraire,  je  marche  au  mieux  et  avec  grand  plaisir.  Je 


DE  JEAN-GEORGES  WILLE. 


revins  donc  au  logis  à  pied,  avec  les  nôtres,  à  la  nuit  fer- 
mante, très-satisfaits  de  notre  excursion,  et  nous  soupâ- 
mes  tous  ensemble. 

Le  1 8.  Vint  dîner  chez  nous  M.  Weirotter;  après  le  repas, 
il  prit  congé  de  nous  en  versant  des  larmes  en  abondance; 
il  m'a  prié  de  lui  conserver  mon  amitié,  me  répétant  cent 
fois  que  je  lui  avois  servi  de  père  pendant  les  quatre  an- 
nées qu'il  a  resté  à  Paris,  et  dont  il  me  remercia  beaucoup, 
de  même  que  ma  femme.  Il  m'a  laissé  les  estampes  de  ses 
propres  planches,  qu'il  a  gravées  avec  tant  d'esprit,  pour 
les  débiter  pendant  son  séjour  en  Italie  et  en  Allemagne, 
où  il  compte  dessiner  et  peindre  beaucoup  pendant  une 
couple  d'années.  Je  lui  ay  remis  trois  estampes  de  moi 
pour  les  remettre  à  M.  Winckelmann,  à  Rome.  Je  fus 
sa  première  connoissance  lorsqu'il  vint  à  Paris;  il  ne 
savoit  rien  de  la  langue  françoise  et  sa  bourse  étoit  vuide; 
mais  je  m'intéressai  pour  lui  et  lui  rendis  service  de  toutes 
manières,- car  je  le  trouvois  né  pour  la  peinture;  et, 
comme  le  paysage  étoit  la  partie  qu'il  avoit  adoptée,  je 
lui  prêtai  nombre  de  desseins  que  j' avois  fait  d'après 
nature  pour  les  copier,  et  il  réussit  à  merveille,  et  depuis 
il  a  dessiné  d'après  nature,  selon  mes  conseils,  avec  achar- 
nement. Il  grava  sa  première  planche  à  l'eau-forte  dans 
ma  maison;  il  en  lit  six,  que  possède  M.  Joullain,  mar- 
chand d'estampes.  Depuis,  il  a  toujours  été  fort  attaché  à 
ce  genre  de  gravure,  et  son  œuvre  monte  actuellement 
à  une  centaine  de  pièces  que  je  possède  toutes,  tant  eaux- 
fortes  que  finies,  excepté  une  seule  eau-forte,  qui  me 
manque.  Toutes  ces  estampes  sont  d'après  ses  propres 
desseins,  excepté  les  Douze  Mois  de  l'année,  qu'il  a  gravés 
pour  M.  Huquier,  d'après  Molyn;  les  Quatre  Saisons, 
d'après  Van  Goyen;  un  Hiver,  d'après  Van  der  Neer; 


JOURNAL 


deux  grandes  pièces,  d'après  M.  Dietrich,  et  deux  du 
même  format,  d'après  des  desseins  que  j'avois  faits  d'après 
nature,  dont  l'un  dans  les  ruines  de  l'abbaye  de  Saint- 
Maur.  M.  Weirotler  peut  avoir  actuellement  vingt-huit 
ans  tout  au  plus.  Il  est  d'Inspruck,  en  Tyrol.  Il  fut  envoyé 
très-jeune,  après  la  mort  de  son  père  et  de  sa  mère,  à 
Vienne.  Il  poussa  icy  la  peinture,  qu'il  avoit  commencée 
à  Inspruck,  plus  loin.  Après  plusieurs  années  de  séjour 
dans  la  résidence  impériale,  il  se  rendit  à  Ratisbonne, 
où  il  travailla;  de  là,  il  parcourut  une  partie  de  la 
haute  Allemagne,  et  se  rendit  à  Mayence,  où  il  travailla 
beaucoup  pour  l'Électeur,  pendant  plus  de  dix-huit 
mois  qu'il  y  resta,  et  de  là  il  vint  à  Paris,  comme  je  l'ay 
dit.  Il  est  poli,  vif,  souple  en  toute  occasion  ;  mais 
on  l'accuse  de  n'être  pas  en  toute  occasion  des  plus 
sincères.  Pour  moi,  je  l'aime.  Et  qui  peut  être  sans 
quelques  petits  défauts?  Ils  sont  pardonnables  lorsqu'ils 
sont  suffisamment  contre-balancés  par  des  vertus  et  du 
talent. 

L'on  m'a  fait  présent  d'un  demi-rouble  au  coin  de 
l'empereur  ïwan  ou  Jean,  qui  fut  déposé  par  l'impératrice 
Elisabeth  lorsqu'il  éloit  encore  enfant.  Cette  pièce  est 
des  plus  rares,  car  toute  monnoie  frappée  avec  l'image 
de  cet  enfant  fut  défendue,  sous  peine  de  perdre  biens  et 
liberté,  de  punition  corporelle  et  d'exil  en  Sibérie,  etl'on 
m'a  assuré  que  plusieurs  contrevenans  avoient  été  punis 
de  cette  manière  rigoureuse. 

MM.  Strahlborn  et  Bacherach  ont  soupé  chez  nous, 
et  nous  ne  nous  sommes  séparés  qu'après  minuit. 

Le  20.  Répondu  à  M.  Winckler.  Je  lui  dis  que  deux  ta- 
bleaux de  Vanasse  sont  prêts  à  partir,  de  même  que 
deux  Casanova,  die  ersten  vor  achtzehnund  eincn  halben 


DE  JEAN-GEORGES  WILLE.  255 

Louis  d'or,  dieletztern  vor  sechszehn,  welctw  aile  in  ikren 
Rahmen  sindL. 

Je  lui  fais  aussi  quelques  compliments  sur  ce  qu'il  a 
été  fait  porte-étendard  de  sa  ville. 

Le  21.  M.  Zingg  est  revenu  de  Picardie  et  m'est  venu 
voir  le  même  jour;  il  ne  seportoit  pas  trop  bien. 

MM.  Slrahlborn  et  Bacberach  ont  dîné  chez  nous,  de 
même  que  M.  Greuze  et  plusieurs  autres  amis.  M.  Strahl- 
born  m'a  fait  présent  d'un  demi-rouble  en  or,  pièce 
très-rare,  car  il  n'y  en  a  eu  que  mille  de  frappées;  l'im- 
pératrice ne  voulut  pas  permettre  une  fabrication  ulté- 
rieure à  cause  de  leur  petitesse. 

Le  24.  M.  le  baron  de  Schlaberndorf  et  M.  de  Glober  me 
sont  venus  voir,  étant  arrivés  depuis  peu  en  cette  ville. 
Ils  ont  quelques  connoissances  dans  les  arts.  M.  Gabron, 
secrétaire  de  l'envoyé  de  Deux-Ponts,  étoit  avec  eux. 

Répondu  à  M.  le  docteur  Wolckmann.  Il  m'avoit  écrit 
de  Dresde,  me  mandant  qu'il  iroit  à  Leipzig  pour  la  foire 
de  Saint-Michel;  par  là,  son  adresse  m'étant  inconnue, 
j'ay  pris  le  parti  d'adresser  ma  réponse  à  M.  Winckler, 
notre  ami  commun,  en  priant  celui-cy  de  la  lui  rendre. 
Je  lui  ay  dit  qu'il  lui  avoit  écrit  en  réponse  à  Vienne,  et 
que  j'avois  aussi  envoyé  une  lettre  pour  lui  à  M.  Kuhn, 
à  Hambourg. 

J'ay  mené  M.  Strahlborn  aux  Célestins  pour  y  voir  les 
tombeaux  remarquables  qui  y  sont;  j'étois  quelque  temps 
avec  lui  pour  lui  faire  voir  le  cabinet  du  roy  et  la  ga- 
lerie de  Piubens  au  Luxembourg,  ainsi  que  d'autres  en- 
droits. 


1  Les  premiers  au  prix  de  dix-huit  louis  et  demi,  les  seconds  au  prix  de 
seize  louis;  tous  sont  encadrés. 


256  JOURNAL 

Le  25.  M.  le  baron  de  Kopfgarten  et  M.  le  baron  de 
Bosse,  Saxons,  me  firent  visite.  Ils  sont  des  plus  aimables 
et  beaucoup  portés  pour  les  arts  et  les  sciences  ;  nous  en 
avons  parlé  un  temps  infini.  Le  premier  m'avoit  déjà  été 
recommandé  par  les  lettres  de  M.  le  baron  de  Kessel, 
grand  maréchal  de  l'électeur  de  Saxe.  Le  même  jour  me 
vint  voir  M.  Hiss,  de  Wûrzbourg,  qui  aime  aussi  la  gra- 
vure. 


NOVEMBRE  1765. 

Le  6.  M.  Zingg  m'est  venu  voir  après  sa  maladie,  qu'il 
avoit  gagnée  dans  son  voyage  de  Picardie. 

Le  7.  Répondu  à  M.  Usteri,  à  Zurich,  par  rapport  aux 
œuvres  de  Crozat,  d'Aguilles  et  de  Basan.  Je  lui  ay  donné 
les  éclaircissements  nécessaires  à  ces  objets  et  marqué 
les  divers  prix.  Je  lui  parle  aussi  des  ducats  des  treize 
cantons  que  je  désire. 

Le  8.  J'ay  mené  M.  Strahlborn  voir  notre  Académie 
royale  de  peinture. 

Le  9.  J'ay  remisa  M.  Strahlborn  un  rouleau  d'estam- 
pes pour  le  remettre  à  M.  Eberts,  à  Strasbourg,  afin  que 
celui-cy  l'envoyé  à  M.  Strecker,  à  Bouxwiller. 

M.  Strahlborn  a  pris  congé  de  moi  pour  s'en  retourner, 
par  l'Allemagne,  à  Péter  sbourg. 

Le  10.  J'ay  envoyé  à  M.  Strahlborn  un  rouleau  de  six 
estampes,  les  Bergères  de  M.  Zingg,  pour  le  remettre  à 
M.  Dietrich,  à  Dresde,  auquel  il  porte  aussi  une  lettre  de 
recommandation  de  moi.  Je  lui  ay  donné  aussi  des  lettres 
à  M.  de  Hagedorn  et  à  M.  Winckler,  auxquels  je  le  re- 
commande, de  même  que  M.  Bacherach. 


DE  JEAN-GEORGES  WILLE.  237 

Répondu  à  M.  Strecker  en  lui  donnant  avis  du  dé- 
part de  ses  estampes  pour  Strasbourg. 

Le  11.  Lorsque  nous  étions  à  table,  MM.  Strahlborn 
et  Bacherach  vinrent  encore  un  fois  prendre  congé  de 
nous.  Ils  partirent  le  même  jour  en  poste  avec  deux  né- 
gociants de  Gotha,  leurs  amis.  Je  leur  ay  souhaité  de  bon 
cœur  un  heureux  voyage,  car  ils  sont  l'un  et  l'autre  de 
bien  braves  gens. 

M.  Bacherach  a  payé  M.  Greuze  de  son  portrait  qu'il 
lui  avoit  fait,  vingt-cinq  louis  d'or;  c'étoit  le  marché 
que  j'avois  fait,  car  c'étoit  moi  qui  avois  engagé  M.  Ba- 
cherach de  se  faire  peindre  par  cet  habile  artiste;  le 
portrait  n'étoit  qu'un  buste  sans  mains,  mais  parfait 
dans  toutes  ses  parties.  M.  Greuze  éloit  animé  par  la  rai- 
son de  faire  honneur  à  ma  recommandation  et  aussi 
pour  qu'on  pût  voir  à  Pétersbourg  le  talent  supérieur 
qu'il  possède.  C'est  le  second  portrait  qu'il  fait  pour  ce 
pays-là. 

Le  13.  J'ay  dîné  chez  M.  le  baron  de  Schlaberndorf, 
avec  M.  de  Glôber,  M.  de  Papen,  M.  de  Klein-Schmidt  et 
autres.  On  me  fit  beaucoup  de  politesse,  et  vers  le  soir 
ces  messieurs  me  menèrent  à  la  comédie  italienne  pour 
voir  jouer  Sancho  Pança,  pièce  très-plaisante  qui  m'a 
beaucoup  diverti. 

Le  14.  J'ay  reçu  le  portrait  de  Frédéric  Ier,  électeur 
palatin,  que  M.  Médicus  m'a  adressé  avec  deux  lettres 
fort  polies.  C'est  M.  Chevillet  qui  doit  le  graver,  quoi- 
que ces  messieurs,  à  Mannheim,  me  prient  encore  beau- 
coup de  m'en  charger  ;  mais  je  ne  sçaurois  les  obliger 
en  cela. 

Le  17.  J'allay  voir  M.  Papelier,  qui  est  malade  de  Ja 
goutte  qu'il  a  dans  le  genou. 


358  JOURNAL 

Le  18.  Répondu  à  M.  Vivarès,  habile  graveur  à  Lon- 
dres. Je  le  remercie  des  peines  qu'il  s'est  données  de 
me  faire  faire  deux  cuivres  et  de  m'avoir  envoyé  qua- 
tre douzaines  de  burins,  qui  sont  les  premiers  burins 
d'Angleterre  que  je  vais  employer.  Je  lui  donne  avis  que 
j'ay  remis,  selon  sa  volonté,  le  montant  de  ces  effets  à 
M.  Joullain. 

Répondu  à  M.  Médicus,  médecin  de  la  garnison  élec- 
torale palatine,  physicien  des  villes  de  Franckenthal  et  de 
Frensheim.  Je  lui  dis  que  j'ay  remis  le  dessein  du  por- 
trait de  l'électeur  Frédéric  à  M.  Chevillet,  qui  devoit, 
pour  l'arrangement  de  cette  gravure,  joindre  une  lettre 
à  la  mienne.  Je  lui  dis  aussi  que  je  croyois  convenable 
que  sa  dissertation  sur  l'extermination  totale  de  la  petite 
vérole  fût  traduite  de  l'allemand  en  françois,  et  que  je 
l'avois  remis,  pour  cet  effet,  à  un  ami,  etc. 

Le  19.  Je  me  rendis  chez  M.  Greuze  de  grand  matin, 
selon  l'invitation  qu'il  m'avoit  faite,  pour  prendre  le  cho- 
colat avec  madame  Greuze.  Cela  fait,  il  me  pria  de  m'as- 
seoir  auprès  de  son  chevalet;  la,  à  ma  grande  surprise, 
il  commença  mon  portrait1;  l'ébauche  en  fut  faite  d'une 
manière  admirable  et  digne  d'un  Rubens  ou  d'un  Van 
Dyck.  Je  dînai  chez  lui,  après  quoi  il  travailla  encore  au- 
tant que  le  jour  le  permit.  Je  suis  fort  flatté  de  la  façon 
d'agir  de  cet  ancien  ami. 

Le  21.  J'allai  pour  la  seconde  fois,  chez  M.  Greuze,  te- 
nir modèle  par  rapport  à  mon  portrait,  qui  sera  admira- 
blement bien  fait,  car  il  en  est  content  lui-même. 

Le  23.  Répondu  à  M.  G. -H.  Sillem,  négociant  à  Ham- 
bourg. l\  m'avoit  demandé  tout  mon  œuvre,  que  j'ay  re- 


1  Ce  portrait  a  été  superbement  gravé  par  J.-G.  Millier, 


DE  JEAN-GEORGES  WILLE.  239 

mis  chez  M.  Eberts,  selon  ses  désirs,  pour  lui  être  en- 
voyé. 11  manque  encore  plusieurs  pièces  Irès-difficiles 
à  trouver,  et  que  je  me  promets  cependant  de  chercher 
pour  Sillem  :  deux  cent  soixante-douze  livres  huit  sols. 

M.  le  comte  de  Werthern,  chambellan  de  la  cour 
électorale  de  Saxe,  étant  de  retour  d'Angleterre,  où 
il  passa  l'été  passé,  m'apporta  une  planche  de  fort  bon 
cuivre  préparé  pour  la  gravure,  et,  comme  il  ne  voulut 
absolument  rien  pour  cette  planche,  je  lui  fis  présent  de 
trois  estampes  de  moi.  Il  prit  ce  jour  congé  de  moi  et 
partit  le  lendemain  pour  la  Saxe.  Je  fus  fort  flatté  de  la 
manière  gracieuse  de  ce  seigneur  aimable. 

Le  27.  Je  fus  voir  M.  le  baron  de  Schlaberndorf,  car 
il  m'avoit  fait  dire  qu'il  étoit  malade.  Je  vis  en  même 
temps  MM.  de  Glôber  et  de  Kleinschmidt,  ce  dernier  est 
envoyé  du  prince  de  Waldeck;  comme  aussi  je  vis  M.  Pap- 
pen.  De  là  j'allai  voir  M.  Zingg,  qui  est  encore  un  peu 
malade. 

Le  28.  Me  vint  voir  un  jeune  peintre  de  Bamberg,  qui 
est  pensionné  du  prince  évêque  de  Wurzbourg.  il  se 
nomme  M.  Trey.  Il  avoit  avec  lui  un  tableau  pour  me 
faire  voir  quelle  étoit  sa  façon,  dans  laquelle  il  y  avoit 
du  bon.  Il  me  remit  aussi  une  lettre  de  recommandation 
de  M.  Ermeltraut,  peintre  du  prince-évêque  de  Wurz- 
bourg. 

Le  29.  M.  Greuze  peignit  la  troisième  fois  d'après 
moi;  mais  ce  ne  fut  que  l'habit,  car  il  ne  se  portoit  pas 
'assez  bien  pour  toucher  à  ma  tête.  Je  restai  cependant 
jusqu'au  soir  chez  lui. 

Le  30.  Répondu  à  M.  Winckler,  à  Leipzig.  Je  lui  dis 
que  j'ay  pris  de  l'argent  chez  M.  Eberts  le  17,  et  lui  dis 


240  JOUHNAL 

aussi  que  j'ay  jugé  à  propos  de  retarder  l'envoi  des  ta- 
bleaux et  desseins  jusqu'à  ce  que  le  quatrième  volume 
de  M.  Descamps  eût  paru. 

DÉCEMBRE  1765. 

Le  1er.  Répondu  à  M.  Reimer,  conseiller  et  secrétaire 
de  la  chambre  des  guerres  et  domaines  du  roi  de 
Prusse,  à  Aurich  en  Ostfrise.  Je  lui  donne  avis  que  j'ay 
remis  le  volume  du  Journal  étranger  qui  contient  la  re- 
cension  de  la  vie  de  Cranach,  à  M.  Coquereau,  avocat  au 
parlement,  de  même  que  ma  réponse. 

J'allai  pour  la  quatrième  fois  chez  M.  Greuze  pour  y 
tenir  séance;  il  peignit  mon  habit  d'après  moi. 

J'ay  reçu  ia  continuation  du  Journal  des  Belles-Lettres 
et  Beanx-Arls  de  Leipzig. 

Le  4.  J'allai  pour  la  cinquième  fois  chez  mon  ami 
M.  Greuze,  par  rapport  à  mon  portrait,  qu'il  acheva  ce 
jour-là. 

J'ay  donné  cent  livres  à  compte  à  M.  de  Launay,  sur 
un  paysage  qu'il  doit  me  graver  d'après  M.  Dietrich,  et, 
le  soir,  je  l'emmenai,  après  avoir  dîné  chez  nous,  chez 
M.  Huquier,  pour  nous  amuser  à  voir  des  desseins  de  sa 
bonne  collection,  qui  m'est  très-connue,  l'ayant  vue  si 
souvent  depuis  vingt  ans. 

Le  5.  Le  comte  me  vint  voir.  Il  est  très-aimable; 

comme  aussi  MM.  les  barons  de  Kopfgarten  et  Bosse, 
qui  prirent  congé  de  moi  ce  jour-là. 

Le  6.  J'allai  voir  M  ,  colonel  d'un  régiment  de 

dragons  du  prince  de  Hesse-Darmstadt,  qui  me  fit  les 
plus  grandes  politesses.  Il  m'avoit  fait  remettre,  quel- 


DE  JEAN-GEORGES  WILLE.  U\ 

qucs  jours  auparavant,  des  lettres  que  plusieurs  amis  de 
Darmstadt  m'avoient  écrites. 

J'allai  chez  M.  Greuze,  qui  retoucha  l'habit  de  mon 
portrait,  encore  d'après  moi. 

J'ay  remis  plusieurs  estampes  à  M.  Cochin,  que  notre 
ami  Schmidtlui  envoyé  de  Berlin;  l'Impératrice  de  Russie 
en  fait  partie. 

Le  8.  Répondu  à  M.  Herz,  de  Herzberg.  Je  lui  dis  sans 
détour  que  sa  correspondance  ne  m'est  point  agréable, 
et  que  je  ne  suis  nullement  disposé  à  lui  envoyer  de  mes 
estampes  à  Augsbourg,  et  encore  moins  de  celles  des 
autres;  car  la  conduite  de  cet  homme  n'est  pas  des  plus 
régulières. 

Le  10.  J'allai  avec  mon  domestique,  Joseph,  chercher 
mon  portrait,  que  mon  ami  M.  Greuze  m'a  fait  d'une  ma- 
nière aussi  parfaite  que  généreuse;  et,  comme  ma  femme 
et  toute  ma  maison  ignoroient  qu'il  m'avoit  peint,  je  le  fis 
paroître  tout  à  coup;  cela  lit  le  plus  grand  effet  du 
monde.  Tous  étoient  sensiblement  surpris  et  contents  au 
suprême  degré.  Mon  fils  Frédéric  s'écria  en  sautant,  selon 
son  usage  :  «  Ah  !  c'est  mon  papa!  c'est  mon  papa  !  »  Et 
mon  fils  aîné,  revenant  le  soir  du  couvent  des  Chartreux, 
où  il  dessine  d'après  les  tableaux  de  Lcsueur,  ne  le 
quitta  pas  pendant  une  heure.  Effectivement,  mon  por- 
trait est  bien  la  meilleure  chose  que  ce  grand  peintre  a 
peut-être  faite  jusqu'à  présent.  Vers  le  soir  du  même  jour, 
je  me  rendis  de  nouveau  dans  la  maison  de  M.  Greuze, 
et  je  présentai  à  madame  Greuze  une  écuelle  d'argent 
avec  son  couvercle  (qui  m'avoit  coûté  deux  cents  livres), 
comme  une  petite  reconnoissance  de  la  peine  qu'elle  avoit 
eue  en  aidant  (comme  je  lui  disois)  à  mettre  la  toile  de 
mon  portrait  sur  un  autre  châssis.  Elle  fut  fort  flattée  de 
i.  16 


242  JOURNAL 

ma  façon  d'agir,  me  disant  mille  choses  obligeantes  en 
l'acceptant,  après  quelques  difficultés  d'usage.  Mon  ami 
Greuze  n'y  étoit  pas  en  ce  moment;  mais  il  nous  vint 
voir  le  lendemain  pour  nous  gronder,  comme  il  disoit, 
de  la  dépense  que  j'avois  faite  pour  le  présent  que  j'avois 
donné  à  madame  Greuze;  qu'il  se  vengeroit;  qu'il  m'avoit 
fait  mon  portrait  de  pure  amitié  qu'il  me  portoit;  il 
m'embrassoit  en  ce  moment,  et  je  le  remerciai  de  nou- 
veau ,  tant  pour  ce  sentiment  que  pour  son  ouvrage  par- 
fait en  tous  points  et  bien  flatteur  pour  moi. 

Le  11.  Je  me  rendis  à  l'hôtel  de  Pomponne,  rue  de  la 
Verrerie,  pour  retirer  une  caisse  venue  de  Vienne,  en  Au- 
triche, à  mon  adresse.  On  me  l'envoya  dans  l'après-dîner. 
Elle  contenoit  deux  tableaux  que  M.  Brandt  le  fils  m'a 
enfin  faits  et  envoyés.  Ce  sont  deux  paysages,  l'un  repré- 
sentant le  Malin y  l'autre  le  Midy.  Ils  sont  fort  bien  faits, 
peuplés  de  figures  et  d'animaux  domestiques,  ce  qui  les 
rend  très-intéressants,  et  par  cette  raison  propres  à  être 
gravés.  Présentement,  il  me  doit  faire,  de  même-  gran- 
deur, Y Après-Midy  et  le  Soir,  pour  que  les  quatre  heures 
<lu  jour  soient  complètes. 

Le  12.  Répondu  à  M.  Resler.  Je  lui  ordonne  de  remet- 
tre à  M.  Dietrich  telle  somme  qu'il  lui  demanderoit  de 
mon  argent  qu'il  a  entre  ses  mains.  Je  lui  parle  aussi  des 
cartes  géographiques  de  M.  Desnos,  etc. 

Le  15.  Répondu  à  M.  Wolckmann,  docteur  en  droit, 
liez  M.  Christian  Ulbricht  et  compagnie.  Je  lui  envoyé 
la  note,  de  nouveau,  des  estampes  que  je  lui  avois  en- 
voyées à  Hambourg,  en  août  dernier.  Je  le  prie  aussi 
d'exhorter  M.  Dietrich  de  m'envoyer  les  tableaux  qu'il  a 
faits  pour  moi. 


DE  JEAN- GEORGES  WILLE.  245 

Le  19.  Répondu  à  M.  le  docteur  Wolckmann,  actuel- 
lement à  Dresde.  Il  m'avoit  demandé  quelques  éclaircis-  . 
sements  sur  quelques  artistes  vivants  et  morts,  pour  les 
employer  dans  la  résencion  d'un  ouvrage  que  M.  Fuessli,  à 
Zurich,  doit  avoir  écrit,  et  que  je  n'ay  pas  encore  vu.  Je 
lui  donne,  en  même  temps,  un  abrégé  de  la  vie  de  feu 
M.  Heilmann,  qu'il  m'avoit  demandé,  et  qui  doit  être 
employé  dans  la  Bibliotek  der  schônen  Vissenschafter  und 
freyen  Kûnste,  qui  paroît  périodiquement  h  Leipzig.  J'ay 
adressé  ma  lettre  à  M.  Weiss,  selon  la  volonté  de  M.  Wolck- 
mann , 

J'ay  su,  par  lettre  de  M.  Kreuchauf,  à  Leipzig,  que 
quelques  beaux  tableaux  faits  par  M.  Dietrich  pour  moi 
y  sont  arrivés,  quoique  M.  Dietrich  ne  m'ait  pas  encore 
donné  avis  de  leur  départ.  M.  Kreuchauf  me  dit  des  mer- 
veilles sur  ces  tableaux  ;  je  me  lie  sur  lui,  il  a  de  bonnes 
connoissances  sur  les  beaux-arts. 

Le  20.  Répondu  à  M.  Usteri,  à  Zurich,  par  rappor!  au 
portrait  du  fameux  graveur  de  médailles,  qu'une  société 
veut  faire  graver.  Je  m'excuse  sur  cet  article,  et  je  pro- 
pose M.  Chevillet.  Je  dis  aussi  que  le  frontispice  et  les 
médailles,  même  personne,  ne  fera  sa  demande,  pour  la 
gravure,  sans  avoir  vu  les  desseins,  et  qu'il  ne  faut  pas 
penser  qu'aucun  graveur  n'iroit  à  Zurich  pour  avoir  pour 
six  mois  d'ouvrage,  l'ouvrage  ne  manquant  aucunement 
icy. 

Le  24.  Écrit  à  M.  Strecker,  à  Rouxwiller.  Je  le  prie  de 
garder  mon  argent  pour  payer  les  tableaux  que  M.  Seckatz, 
à  Darmstadt,  fait  pour  moi,  et  dont  il  m'a  donné  avis, 
et  qui  doivent  être  adressés  à  lui,  pour  qu'il  me  les  en- 
voyé par  Strasbourg.  Je  le  prie  aussi  d'écrire  cecy  à 
M.  Seckatz, -etc. 


244  JOURNAL 

Le  50.  Répondu  à  M.  de  Bissing,  à  Vienne.  Je  le  re- 
mercie des  soins  qu'il  s'est  donnés  par  rapport  à  mes  deux 
tableaux  de  M.  Brandt,  et  je  lui  donne  avis  du  départ  de 
ses  estampes  pour  Ratisbonne.  Dans  les  rouleaux  sont? 
outre  les  estampes  demandées,  trois  Joueur sd9  instrument, 
trois  Bergères  et  vingt  Vues  d'Autriche;  ces  dernières 
pour  M.  Brandt.  Les  trois  autres  pour  celui-ci,  M.  de 
Bissing  même,  et  M.  Wàcbter,  en  présent. 

Répondu  à  M.  Brandt.  Je  lui  donne  avis  que  j'ay  reçu 
ses  tableaux,  que  j'en  suis  content,  que  j'espère  avoir  les 
deux  autres  et  un  troisième  que  j'ay  commandé,  pour 
M.  de  G..»,  à  trente  ducats.  Je  lui  dis  aussi  que  j'espère 
qu'il  me  fera  mes  desseins. 

Répondu  à  M.  Wàchter.  Je  le  prie  de  recevoir  l'argent 
que  M.  de  Bissing  me  doit,  et  de  recevoir  ses  deux  sus- 
dites estampes.  Ces  trois  lettres  sont  dans  un  même 
paquet. 

Le  31.  J'ay  donné  avis  à  M.  Eberts,  à  Strasbourg,  du 
départ  d'un  rouleau  d'estampes  pour  Ratisbonne,  à  son 
adresse.  Je  le  remercie  du  Sauerkraut  qu'il  m'a  en- 
voyé. 

Dernier  jour  de  l'an.  J'allai  à  l'assemblée  de  l'Aca- 
démie royale.  M.  Dandré-Bardon  y  lut  une  dissertation 
sur  les  casques  et  vêtements  des  anciens  \ 

JANVIER  1764. 

Le  1er.  J'ay  écrit  une  lettre  de  politesse  à  M.  de  Livry, 
a  Versailles,  dans  laquelle  j'ay  mis  un  petit  dessein  que 

1  Cette  dissertation  a  été  imprimée,  et  voici  son  titre  :  Recherches  histo- 
riques sur  les  casques  et  sur  quelques  vêtements  des  anciens,  lues  à  l'as- 
semblée de  l'Académie  royale  de  peinture  et  de  sculpture,  le  51  décembre 
1763,  parD.-B.  In-12  de  vingt-sept  pages. 


DE  JEAN-GEORGES  WIL LE.  .  2i5 

j'ay  fait  pour  ses  étrennes;  il  est  fait  promptement  el  au 
milieu  du  tumulte  des  visites  du  jour  de  Tan,  dont  il  y  a 
ordinairement  grand  concours  dans  ma  maison. 

Le  8.  J'ay  reçu  de  M.  Dietrich,  de  Dresde,  le  tableau 
qu'il  m'a  fait  pour  être  le  pendant  des  Musiciens  ambu- 
lants, que  je  grave  en  ce  moment,  d'après  le  même  maî- 
tre. Ce  tableau  représente  une  femme  qui  vend  des  bei- 
gnets à  des  polissons  qui  sont  hors  de  sa  boutique,  dont 
l'un  compte  de  l'argent  pour  un  que  la  femme  lui  pré- 
sente sur  une  assiette;  derrière  elle  est  une  fille  qui  tient 
un  pot  et  un  verre.  A  côté  est  une  petite  fille  qui  mange 
un  beignet  à  la  sourdine.  -Son  feu  et  le  poêlon  sont  de- 
vant elle.  Il  y  avoit  dans  la  petite  caisse  un  second  tableau 
aussi  sur  bois,  qui  représente  l'homme  qui  souffle  le 
chaud  et  le  froid  devant  le  satyre.  Je  dois  remettre  celui- 
cy  à  M.  Mariette;  mais  il  est  inférieur  au  mien,  selon  moi. 

Le  A4.  J'ay  reçu  une  caisse  contenant  quatre  paysages 
admirables  de  M.  Dietrich,  entre  autres  deux  pendants  des 
plus  beaux  qu'on  puisse  voir.  Il  y  a  dans  l'un  et  Tau  Ire 
des  animaux  faits  d'une  manière  supérieure.  Une  femme 
est  assise  dans  l'un,  donnant  à  teter  à  son  enfant;  il  y  a 
à  côté  d'elle  un  homme  couché  sur  le  dos  qui  dort.  Dans 
l'autre,  une  femme  est  à  genoux,  tenant  un  enfant  dans 
les  bras,  qu'un  homme,  un  genou  à  terre,  fait  rire  en 
badinant  avec  son  chapeau  devant  lui.  Ces  deux  pièces 
sont  des  plus  superbes.  Les  deux  autres  pendants  sont 
fort  beaux  aussi  et  riches  de  composition;  dans  l'un  est 
un  grand  pont,  et,  dans  le  deuxième,  il  y  a  de  bonnes 
figures  et  animaux.  Il  m'a  aussi  envoyé  un  dessein  d'A- 
lexandre Thiele  etundeSchôn,  comme  aussi  deux  estam- 
pes pour  les  remettre  à  M.  Mariette.  Ces  tableaux  seront 
pour  mon  cabinet. 


240  JOURNAL 

Ces  jours-cy  je  fus  fort  incommodé  d'un  rhume. 

Le  16.  M.  Faber,  jeune  voyageur  et  amateur  de  Ham- 
bourg, m'est  venu  voir. 

M.  Grenau,  connoisseur  anglois,  m'est  venu  voir.  Il 
est  marchand  de  tableaux. 

Le  18.  Ecrit  à  M.  Eberts,  à  Strasbourg,  pour  le  prier 
de  bien  recevoir  M.  le  Vacher,  comme  aussi  d'envoyer 
un  rouleau  parti  d'icy  par  le  coche  de  Strasbourg  à  son 
adresse,  le  14,  en  le  priant  de  l'envoyer  à  Nuremberg, 
à  M.  Wirsing,  graveur. 

Depuis  le  15  jusqu'au  20,  je  fus  fort  occupé  à  faire 
la  convention  avec  un  jeune  imprimeur  en  taille-douce 
que  je  dois  envoyer  à  Vienne,  en  Autriche,  et  dont 
M.  Wâchter,  secrétaire  du  comte  de  Kaunitz,  m'avoit 
donné  la  commission.  Il  doit  rester  trois  ans;  il  aura 
chaque  année  quinze  cents  livres,  le  logement,  et  tout 
ce  qui  est  nécessaire  pour  imprimer  lui  sera  fourni, 
trois  cent  cinquante  livres  pour  faire  le  voyage  et  autant 
pour  son  retour  au  bout  des  trois  années.  Il  doit  partir 
demain,  21 ,  avec  le  coche  de  Strasbourg.  Il  a  déjà  été  en 
Saxe,  se  nomme  M.  le  Vacher,  et  il  est  très-habile.  Je 
lui  ay  donné,  outre  la  convention  à  signer  à  Vienne,  une 
lettre  pour  M.  le  secrétaire,  une  pour  M.  Eberts,  à  Stras- 
bourg, qui  doit  lui  payer  deux  cent  cinquante  livres 
sur  une  lettre  de  change  que  je  lui  ay  donnée  pour  cet 
effet. 

Le  20.  Répondu  à  M.  Wachter,  à  Vienne.  Je  lui  fais 
un  ample  détail  sur  l'envoi  de  M.  le  Vacher,  imprimeur, 
dont  il  m'avoit  chargé  et  donné  plein  pouvoir.  Je  le  prie 
aussi  de  m'envoyer  un  ducat  impérial  pour  ma  petite 
collection. 


DE  JEAN -GEORGES  WILLE.  247 

M.  Faber  m'a  cédé  un  ducat  de  Nuremberg,  il  diffère 
de  tous  les  autres,  car  il  est  carré.  M.  Hubner,  de  Co- 
penhague, que  j'ay  connu  autrefois,  m'est  venu  voir. 

Le  24  et  jours  suivants,  j'ay  assisté  à  la  vente  de  ta- 
bleaux qui  s'est  faite  aux  Petits-Pères,  de  la  place  des 
Victoires. 

Le  27.  Répondu  à  M.  Dietrich.  Je  lui  dis  que  les  ta- 
bleaux sont  arrivés  ;  que  j'ay  remis  à  M.  Mariette  son 
tableau  et  les  deux  estampes.  Je  le  prie  de  me  faire  une 
vache  blanche  et  une  paysanne  brune,  pour  les  dix  du- 
cats que  M.  le  baron  de  Kessel  lui  a  remis  de  ma  part. 
Ich  bitte  ihn  um  noch  andere  Gemàlde  von  seiner  Hand  l. 

FÉVRIER  1764. 

Le  8.  La  Seine  étoit  si  débordée,  que  l'eau  alloit  jusqu'à 
notre  escalier  dans  notre  demeure  sur  le  quay  des  Au- 
gustins.  Nous  étions  obligés  de  nous  servir  de  bateaux 
en  cette  occasion. 

Répondu  à  M.  de  Kessel,  maréchal  et  grand  maître  des 
cuisines  de  la  cour  électorale  de  Saxe.  Je  lui  fais  mes 
compliments  sur  cette  dernière  charge,  dont  il  m'avoit 
donné  avis,  et  lui  promets  de  lui  envoyer,  vers  l'automne 
qui  vient,  vor  hmdert  Livers  Kupf entiche  2,  et  qu'il  a 
bien  fait  de  donner  mes  dix  ducats  à  M.  Dietrich. 

Répondu  à  M.  de  Hagedorn.  Il  me  donne  avis  d'avoir 
été  déclaré,  par  la  cour  électorale  de  Saxe,  conseiller 
privé  d'ambassade  et  directeur  général  des  arts  et  aca- 
démies de  tout  l'électorat.  11  me  propose  de  me  rendre  à 

1  Je  lui  demande  encore  d'autres  tableaux  de  sa  main. 

2  Pour  cent  livres  d'estampes. 


'218  JOURNAL 

Dresde  avec  une  pension  et  le  grade  de  professeur.  11 
insiste  fortement  là-dessus.  Il  m'a  aussi  chargé  de  pro- 
poser à  MM.  Zingg  et  Weirotter  de  m'accompagner,  et 
chacun  auroit  une  pension  moitié  moins  forte  que  la 
mienne.  Mais  M.  Weirotter  est  à  Rome,  et  M.  Zingg  m'a 
dit  ses  conditions,  que  j'ay  écrites  à  M.  de  Hagedorn. 

Répondu  à  M.  le  docteur  Wolckmann,  à  Dresde.  11 
fait,  dans  la  lettre  qu'il  m'a  écrite,  aussi  tout  son  possible 
pour  m' engager  à  accepter  l'emploi  de  professeur  à  l'A- 
cadémie électorale,  et  la  pension  qui  m'est  offerte  avec 
toute  sorte  de  liberté,  etc. 

Le  9.  Répondu  à  M.  Winckler,  à  Leipzig.  Je  lui  dis 
que  je  lui  enverrai  incessamment  une  caisse  de  curiosi- 
tés, et  je  parle  de  notre  inondation. 

Le  14.  Me  promenant  vers  la  galerie  du  Louvre,  il  me 
prit  envie  de  passer  l'eau,  qui  entroit  encore  dans  le  pre- 
mier portique.  Je  me  mis  dans  un  bateau  avec  environ 
huit  autres  personnes.  Le  batelier  donna  imprudemment 
au  milieu  de  deux  chevaux  qui  étoient  à  l'abreuvoir,  et, 
comme  ces  chevaux  étoient  liés  ensemble,  l'un,  se  sen- 
tant heurté,  fit  des  caracoles  furieuses  et  sauta  enfin 
après  plusieurs  reprises  dans  le  bateau,  et  personne  n'o- 
soit  approcher  pour  couper  la  corde  qui  tenoit  à  l'autre 
cheval  ;  au  contraire,  chacun  se  sauvoit  sur  la  partie  op- 
posée de  crainte  d'être  blessé  ou  renversé  à  coups  de 
pied,  car  le  cheval  ne  cessoit  à  se  débattre,  quoique  cou- 
ché dans  le  bateau.  Heureusement  il  resla  enfin  tran- 
quille. Je  forçai  avec  menace  le  batelier,  comme  étant  le 
plus  près  de  lui,  de  mener  à  terre,  dont  il  eut  bien  de  la 
peine;  le  bateau  manqua  plusieurs  fois  d'être  renversé 
lorsque  le  cheval  y  entra.  Mais  ma  résolution  étoit  prise, 
qu'en  cas  d'accident,  de  sauter  dans  l'eau  le  plus  près  de 


DE  JEAN-GEORGES  WILLE.  249 

la  terre  qu'il  m'auroit  été  possible.  Heureusement  nous 
en  fûmes  quittes  pour  la  peur. 

Le  29.  M'est  venu  voir  M.  Alf,  peintre  de  Vienne  en 
Autriche.  Il  m'a  apporté  des  lettres  de  recommandation 
et  me  paroît  fort  joli  garçon  de  toute  façon.  Il  me  doit 
faire  voir  de  ses  ouvrages.' 

MARS  1764. 

Le  2.  M.  le  comte  de  Durazzo,  directeur  des  spectacles 
de  la  cour  impériale,  étant  arrivé  en  cette  ville,  m'est 
venu  voir. 

Le  7.  J'ay  écrit  à  M.  Winckler  que  l'on  ne  veut  pas 
donner  le  tableau  en  question  à  moins  de  drey  hundert1 
louis  d'or. 

Le  9.  M'est  venu  voir  M.  le  chevalier  Gluck,  ce  fa- 
meux compositeur,  si  connu  par  toute  l'Europe,  où 
la  bonne  musique  est  estimée  ;  c'est  un  fort  brave 
homme  d'ailleurs,  il  a  resté  plusieurs  heures  avec  moi. 
Il  est  au  service  de  l'impératrice.  Il  étoit  accompagné  de 
M.  Goldelini,  poëte,  aussi  au  service  de  la  maison  d'Au- 
triche. 

Répondu  à  M.  Rosier,  à  Dresde;  je  lui  donne  avis  du 
départ  de  sa  caisse  le  10. 

Répondu  à  M.  Usteri  im  Thal-egg,  à  Zurich.  Je 
lui  dis  que  le  portrait  de  M.  Hedlinger  avec  les  deux 
desseins  des  médailles  du  roi  de  Prusse  sont  arrivés; 
que  M.  Chcvillet  demande  huit  cents  livres  du  por- 
trait, vingt-cinq  épreuves,  la  moitié  de  cette  somme  d'a- 
vance, et  qu'il  le  livreroit  gravé  vers  la  fin  de  cette  année. 

1  Trois  cents. 


250  JOURNAL 

Les  quatre  côtés  des  deux  médailles  sont  entre  les  mains 
de  M.  le  Mire,  avec  lequel  j'ay  fait  marché  pour  la  gra- 
vure quatre-vingt-seize  livres.  Je  lui  dis  aussi  que  je  suis 
en  marché  pour  une  ancienne  édition  du  Grozat. 

Le  12.  M.  de  Bachelbel,  envoyé  du  landgrave  de 
Hesse-Cassel  et  du  duc  de  Deux-Ponts,  mon  ancien  ami, 
mena  chez  moi  M.  le  baron  de  Epsdorf. 

M.  Faber,  de  Hambourg,  a  pris  congé  de  moi. 

J'ay  appris  une  nouvelle  qui  me  fit  bien  de  la  peine. 
C'étoit  la  mort  de  M.  Krause,  peintre,  qui  étoit  décédé  le 
lundy,  5  de  mars  1764,  et  le  jeudy  d'ensuite  il  fut  en- 
terré, parce  que  personne  ne  s'étoit  trouvé  pour  le  faire 
plus  tôt,  car  les  aumôniers  des  ambassadeurs  protestants 
n'avoient  pas  été  avertis.  Ce  peintre  pouvoit  avoir  environ 
trente  ans.  Il  étoit  natif  de  Dresde  (où  son  père  vit  en- 
core), et  vint  à  Paris  pour  fuir  les  horreurs  de  la  guerre, 
avec  M.  Casanova,  peintre  de  batailles,  il  y  a  environ 
six  ans;  il  resta  même  quelque  temps  avec  ce  peintre, 
qui  avoit  également  alors  chez  lui  deux  autres  jeunes 
Allemands,  MM.  Meyer  et  Loutherbourg.  Enfin  Krause, 
s'étant  un  peu  brouillé  avec  M.  Casanova,  le  quitta  et  fit 
de  petits  tableaux  de  cabinet  et  des  portraits,  et  se  tiroit 
bien  d'affaire;  mais  un  homme  de  finances,  pour  le- 
quel il  avoit  déjà  fait  beaucoup  de  petits  tableaux,  lui 
ordonna  son  portrait  et  celui  de  sa  femme,  demi-nature, 
mais  figure  entière  :  il  y  passa  bien  du  temps  pour  les 
bien  finir,  certain  d'être  largement  payé  ;  mais  un  cer- 
tain peintre,  pour  des  raisons  que  M.  Krause  ne  cachoit 
nullement,  ne  parla  pas  favorablement  de  ces  portraits, 
cela  l'empêcha  de  recevoir  son  payement  pour  lors  et 
le  mit  dans  l'embarras.  Il  vint  me  voir  et  me  conter  son 
désastre.  Je  lui  conseillai  de  faire  promptement  deux  pe- 


DE  JEAN-GEORGES  WILLE.  251 

lits  tableaux,  lesquels  finis,  je  les  vendis  sur-le-champ  à 
M.  le  chevalier  Damery.  Je  lui  ordonnai  encore  deux  ta- 
bleaux que  j'envoyai  à  M.  Winckler,  pour  lors  à  Ham- 
bourg", seulement  pour  lui  faire  de  l'argent,  et  successi- 
vement je  lui  en  ay  fait  faire  huit,  dont  je  possède  un 
seul  qu'il  avoit  fait  pour  se  faire  recevoir  à  l'Académie 
de  Saint-Luc,  et  qui  a  été  même  exposé  au  Salon  de  cette 
Académie,  en  1762  \  où  il  fut  estimé  du  public.  Tout 
cela  remonta  un  peu  ses  affaires.  Il  fit  encore  plusieurs  au- 
tres tableaux  de  cabinet,  entre  autres  un  d'environ  sept  ou 
huit  figures  pour  M.  de  Peters,  habile  peintre  en  minia- 
ture, qui  a  un  cabinet  de  tableaux.  Tous  ses  sujets  sont 
pris  dans  la  vie  privée.  Son  dessein  n'est  pas  toujours 
correct,  mais  il  mettoit  assez  d'expression,  et  sa  couleur 
étoit  agréable.  Il  auroit  été  plus  loin  s'il  avoit  été  plus 
studieux  et  plus  attaché  au  travail;  mais  il  aimoit  ses 
plaisirs,  principalement  avec  le  sexe.  Ses  tableaux  ont 
bien  du  bon,  et  il  étoit  né  peintre.  Depuis  plusieurs  mois 
il  travailloit  à  un  tableau  qu'il  vouloit  présenter  à  l'Aca- 
démie royale  pour  se  faire  agréer.  C'étoit  un  marché  où 
on  voyoit  une  multitude  de  figures,  e.t  sur  le  devant  des 
fruitières  et  poissardes  qui  se  battoient.  M.  Krause  éloit 
parfaitement  honnête  homme,  mais  il  pensoit  légère- 
ment. Il  étoit  gai  et  de  bonne  humeur  et  entendoit  par- 
faitement le  badinage. 

Le  20.  M'est  venu  voir  un  poëte  qui  m'étoit  parfaite- 
ment inconnu  et  qui  me  présenta  des  vers  qu'il  avoit 
composés  à  mon  honneur;  et,  comme  je  ne  sçavois  pas 
comment  et  par  quel  moyen  me  défaire  de  lui  et  de  son 
phœbus,  je  lui  baillai  quelques  estampes,  car,  pour  de 

1  Nous  n'avons  pu  trouver  l'indication  de  ce  tableau  dans  le  livret  de 
l'année  1762. 


252  JOURNAL 

l'argent,  ces  messieurs  n'en  ont  que  faire,  étant  nourris 
de  nectar  et  d'ambroisie.  Il  portoit  habit  noir  et  perruque 

jaune,  et  se  nommoit  M.  du  M  

Répondu  à  M.  Wirsing.  Je  lui  dis  que  le  ducat  carré 
fait  également  mon  affaire.  Je  lui  en  demande  uu  d'Àugs- 
bourg  et  d'Ulm. 


AVRIL  1764. 

J'allai  plusieurs  fois  à  la  vente  du  comte  de  Sainte- 
Maure  l,  mais  je  n'ay  rien  acheté;  dans  tous  ses  tableaux 
il  n'y  en  avoit  aucun  assez  croustillant  pour  moi. 

Le  g.  Répondu  à  M.  Winckler  par  rapport  à  M.  Pelée 
de  Saint-Maurice,  avocat  au  parlement,  de  l'Académie  des 
sciences  de  Montpellier  et  des  Sociétés  royales  d'agricul- 
ture de  Paris  et  de  Soissons,  à  Sens,  à  qui  j'avois  envoyé 
une  lettre  de  M.  le  baron  de  Hohenthal,  intendant  du 
cercle  électoral  et  gouverneur  du  comté  de  Rarbi,  à  qui 
M.  Pelée  a  répondu  et  dont  j'ay  remis  la  lettre  dans 
celle  de  M.  Winckler. 

Le  15.  Répondu  à  M.  Usteri.  Je  lui  envoyé  dans  la  let- 
tre les  deux  médailles  gravées  avec  les  desseins  du  roi 
de  Prusse  et  la  quittance  de  M.  le  Mire,  de  quatre-vingt- 
seize  livres,  pour  ce  travail  que  j'ay  payé. 

1  Catalogue  dos  tableaux  du  cabinet  de  feu  M.  le  comte  de  Saint-Maure, 
premier  écuyer  du  roi,  commandant  la  grande  écurie  de  Sa  Majesté,  et  ma- 
réchal de  ses  camps  et  armées.  Cette  vente  se  fera  le  lundi  2  avril  1764, 
trois  heures  de  relevée  et  jours  suivants,  dans  l'appartement  qu'oecupoit  ce 
seigneur  au  château  des  Tuileries,  dont  l'entrée  est  dans  la  cour  des  grandes 
écuries,  à  (été  du  passage  qui  conduit  au  jardin;  par  Legras  (peintre,  rue 
de  Richelieu).  1764.  In-12.  Soit  que,  comme  le  dit  Wille,  les  tableaux  ne 
fussent  pas  bons,  soit  que  les  amateurs  ne  se  soient  pas  rendus  à  cette  vente, 
le  lait  est  qu'aucun  tableau  ne  se  vendit  un  prix  fort  élevé. 


DE  JEAN-GEORGES  WILLE.  255 

M.  le  baron  de  Feldheim  m'est  venu  voir,  il  vient 
d'Angleterre. 

J'ay  acheté  plusieurs  tableaux  dans  la  vente  de 
M.  Remy  l. 

Le  18.  M.  le  baron  de  Schlaberndorf  et  M.  de  Kleber, 
son  ami,  ont  pris  congé  de  moi.  Je  suis  extrêmement 
satisfait  de  ces  gentilshommes  voyageurs.  Ils  vont  d'icy 
en  Italie,  et  je  les  charge  d'une  lettre  de  recommanda- 
tion pour  M.  Winckelmann,  comme  aussi  de  deux  es- 
tampes de  moi  pour  le  même. 

Le  19.  Répondu  à  M.  Winckelmann,  parla  lettre  que 
j'ay  donnée  à  M.  le  baron  de  Schlaberndorf  et  son  ami. 
Ce  baron  est  fils  du  conseiller  d'État  et  chef  de  la  ré- 
gence de  Silésie  pour  le  roi  de  Prusse.  J'ay  appris  depuis 
que  M.  de  Kleber  est  tombé  malade  au  moment  de  leur 
départ. 

Le  21 .  M'est  venu  voir  M.  Calbiôrnsen,  de  Copenhague, 
m'apportant  une  lettre  de  M.  Àls.  Il  m'a  beaucoup  parlé 
du  couronnement  du  roi  des  Romains,  qu'il  a  vu  à  Franc- 
fort. 

Le  22.  Répondu  à  M.  Wolckmann,  docteur  en  droit. 
La  leltre  est  adressée  à  M.  Winckler.  Je  lui  donne  avis 
du  départ  de  la  caisse,  aussi  à  l'adresse  de  M.  Winckler, 
contenant  les  livres  et  estampes  qu'il  m'avoit  demandés. 

Répondu  à  M.  Winckler,  en  lui  donnant  avis  du  dé- 
.  part  des  deux  caisses,  dont  la  plus  grande  est  pour  lui, 
l'autre  en  partie,  et  j'ay  compté  avec  lui. 

Répondu  à  M.  Dietrich.  Je  lui  dis  que  M.  Winckler 

1  II  est  probablement  question  ici  de  la  vente  de  J.-B,  de  Troy,  dont  le  ca- 
talogue est  rédigé  par  Remy,  Cette  vente,  qui  contenait  un  grand  nombre 
de  beaux  tableaux  hollandais  et  français,  produisit  57,570  livres  12  sols. 


254  JOURNAL 

doit  lui  envoyer  à  Dresde  les  estampes  que  je  lui  envoyé 
dans  sa  caisse.  Comme  je  lui  ay  envoyé  aussi  par  celte 
voye  l'eau-forle  faite  par  Delaunay,  avec  la  mesure,  gran- 
deur du  tableau,  qui  lui  sert  pour  la  gravure,  et  que  je 
possède  seul,  je  le  prie  de  me  faire  un  pendant,  que  je 
ferai  graver  aussi.  Je  lui  promets  des  estampes  de  MM.  Co- 
cliin  et  comte  de  Caylus  qu'il  a  désirées. 

Répondu  à  M.  K.  Franz  Willhelm  Kreuchauf,  à  Leip- 
zig. Je  lui  mande  que  ses  estampes  sont  dans  la  caisse  de 
M.  Winckler  et  que  j'ay  mis  le  montant  sur  le  compte  de 
M.  Winckler.  Je  lui  fais  présent  du  portrait  de  M.  Preis- 
ler  et  de  la  Motte-Houdancourt. 

Le  25.  J'allay  voir  M.  Lallemand,  peintre,  M.  Coindet, 
amateur,  de  même  que  M.  Blondel  d'Azincourt,  comme 
aussi  M.  Peters,  qui  est  malade.  L'après-midy,  comme 
c'étoit  la  seconde  fête  de  Pâques  et  qu'il  faisoit  extrême- 
ment beau,  j'allai  avec  toute  ma  famille  et  plusieurs 
ainis  au  delà  de  Montrouge,  où  nous  goûtâmes  avec  d'au- 
tres personnes  de  connoissance  qui  y  ét  oient  déjà. 

Le  24.  Répondu  à  M.  de  Hagedorn.  Je  lui  mande  que 
les  estampes  qu'il  m'a  demandées  sont  en  route  pour 
Leipzig,  comme  aussi  VAlmanach  iconolitijiqitc,  que  je  le 
prie  d'accepter,  de  même  que  trois  estampes  qui  sont 
dans  le  rouleau  de  M.  Dietrich.  M.  de  Hagedorn  m'avoit 
proposé  le  titre  de  professeur  honoraire,  ou  membre  ho- 
noraire de  l'Académie  électorale  de  Saxe,  mais  je  lui  ay 
dit  que  je  ne  pouvois  accepter  que  le  titre  de  membre  de 
cette  Académie  simplement.  J'ay  aussi  proposé,  sur  le 
même  pied,  M.  Zingg;  seulement,  j'ay  dit  que  le  titre 
d'honoraire  n'est  bon  que  pour  les  seigneurs  et  autres 
qui  ne  sont  pas  artistes.  Je  demande  aussi  si  je  dois  écrire 

S.  A.  E.,  par  rappoità  la  présentation  de  mon  ouvrage 


DE  JEAN-GEORGES  WILLE.  255 
à  ce  prince,  comme  j'ay  déjà  la  permission  de  le  lui  dé- 
dier, etc.. 

Le  28.  M'est  venu  voir  M.  le  comte  de  Briïhl,  qui  me 
paroît  bien  aimable.  Il  trouva  chez  moi  M.  le  chevalier 
Damery  et  M.  le  chevalier  de  la  Tour  d'Aiguë,  avec  les- 
quels il  fit  quelque  connoissance. 

M.  Trattncr,  imprimeur-libraire  de  la  cour  de  Vienne, 
m'est  venu  voir. 

MAY  1764. 

M.  le  baron  de  Thiel,  Hollandois,  m'est  venu  voir. 

Le  0.  Écrit  à  M.  Eberts,  à  Strasbourg.  Je  le  prie  d'en- 
voyer le  rouleau  d'estampes  que  je  lui  ai  adressé,  parti 
d'icy  avec  le  coche,  le  5,  tout  de  suite  à  M.  Strecker,  à 
Bouxwiller. 

Le  1 0.  Me  sont  venus  voir  trois  patriotes  gentilshommes. 
St  A.  S.  monseigneur  le  prince  d'Ànhalt-Dessau  m'a 
honoré  de  sa  visite  et  a  resté  une  heure  avec  moi. 

Le  1 1 .  Répondu  à  M.  Descamps,  mon  confrère,  à  Rouen. 
Je  lui  renvoyé  le  tableau  de  Verkolie,  qu'il  m'avoit  envoyé 
pour  le  graver;  mais  je  ne  le  trouve  pas  assez  beau  dans 
toutes  ses  parties. 

Après  la  maladie  de  mon  ami  M.  Peters,  nous  avons 
fait  plusieurs  courses  dans  Paris,  chez  les  brocanteurs, 
pour  nous  amuser. 

Le  13.  J'allai  avec  ma  famille  et  quelques  amis,  hors 
la  ville,  vers  Mon  trou  ge. 

Le  15.  Ma  femme  a  tenu  sur  les  fonts  de  baptême 
une  fille  dont  madame  Greuze  venoit  d'accoucher.  Je  me 


256  JOURNAL 

rendis  aussi  avec  mon  fils  Frédéric  à  l'église  Saint- 
Benoît.  L'enfant  fut  nommée  Louise-Gabrielle,  du  nom  de 
ma  femme  et  de  celui  de  madame  Greuze,  femme  du  cé- 
lèbre peintre  de  ce  nom. 

J'ay  donné  à  souper  à  M.  de  Traltner,  son  commis, 
M.  ZinggetM.  Schmuzzer. 

Le  20.  M.  le  chevalier  de  Trattner,  imprimeur-libraire 
de  la  cour  impériale,  nous  a  donné  une  fete  à  Madrid , 
dans  le  bois  de  Boulogne.  Nous  y  étions  tous,  de  même 
que  M.  et  madame  Hubcr,  M.  et  madame  Chevillet, 
M.  Zingg,  M.  Schmuzzer,  M.  Himburg,  commis  de  M.  de 
Trattner  et  son  neveu.  De  Madrid,  après  le  repas,  nous 
allâmes  à  Saint-Cloud,  et  de  là  nous  revînmes  à  Paris,  à 
dix  heures  du  soir,  en  nos  deux  remises.  La  journée  fut 
des  plus  belles. 

Le  21.  J'ay  donné  ma  planche  des  Musiciens  ambu- 
lants1, que  j'ay  nouvellement  gravée,  à  M.  Bcauvais,  pour 
commencer  l'impression,  étant  tout  à  fait  finie. 

Le  25.  Répondu  à  M.  Mertz,  à  Nuremberg.  Je  lui  dis 
que  j'ay  remis  le  rouleau  des  estampes  qu'il  m'avoit  de- 
mandées à  M.  Riderer,  pour  le  lui  faire  passer.  Je  lui 
donne  en  même  temps  divers  conseils  qu'il  m'avoit  de- 
mandés concernant  la  nouvelle  édition  de Sandrard. 

M.  de  Trattner  a  pris  congé  de  moi  et  est  parti  le  len- 
demain pourLondres;  delà  il  passera  par  la  Hollande  en 
Allemagne. 

J'allay  voir  le  fameux  cabinet  de  tableaux  de  M.  Blon- 
del  de  Gagny. 

Le  28.  J'allai  voir  les  travaux  que  la  ville  fait  faire 

1  Nu  52  du  Catalogue  de  M.  Charles  Leblanc. 


DE  JEAN-GEORGES  WILLE.  257 

derrière  l'hôpital,  où  elle  fait  creuser  un  bassin  ou  port 
pour  la  retraite  des  bateaux  pendant  les  déborde- 
ments des  rivières.  Il  y  a  plus  de  six  cents  hommes  em- 
ployés à  ce  travail. 

Le  30.  M.  Peters,  mon  compatriote,  peintre  du  prince 
Charles  de  Lorraine,  m'a  prêté  un  tableau  de  son  ca- 
binet que  je  vais  graver.  Ce  tableau  est  peint  par  Terburg. 
Un  militaire  qui  moralise  une  femme  qui  est  debout, 
tournant  le  corps  et  habillée  magnifiquement  de  satin 
blanc,  et  une  femme  assise,  habillée  en  noir,  buvant  un 
verre  de  vin,  y  sont  représentés. 

JUIN  1764. 

Le  c2.  M.  de  Piller  m'a  payé  la  pension  de  M.  Vange- 
îisti,  mon  élève. 

Le  4.  J'ay  commencé  le  dessein  du  tableau  de  Terburg 
que  je  vais  graver. 

Le  8.  J'ay  envoyé  au  coche  de  Strasbourg  une  caisse 
qui  contenoit  les  Musiciens  ambulants,  que  j'ay  dédiés  à 
l'Electeur  de  Saxe,  sous  une  glace,  dans  une  belle  bor- 
dure sculptée  à  la  grecque  et  dorée;  de  plus,  un  porte- 
feuille dans  lequel  il  y  a  douze  épreuves  de  la  même  es- 
tampe, pour  être  présentées  à  l'Électeur  avec  l'épreuve 
encadrée;  quatre  pour  M.  de  Hagedorn,  directeur  général 
des  académies  saxonnes,  qui  est  prié  de  présenter  mon 
estampe;  quatre  pour  M.  Dietrich,  peintre  de  la  cour  de 
Saxe  et  directeur  de  l'Académie  de  Meissen,  d'après  le- 
quel j'ay  gravé  mon  estampe  ;  une  à  M.  le  baron  de  Kessel, 
grand  maître  des  cuisines;  une  à  M.  Hutin,  directeur  de 
l'Académie  de  Dresde  ;  une  à  M.  Krubsasius,  architecte, 
professeur  de  la  même  académie.  Cette  caisse  doit  passer 
i.  17 


258  JOURNAL 

de  Strasbourg  à  l'adresse  de  M.  Winckler,  à  Leipzig,  de 
là  à  M.  de  Hagedorn,  à  Dresde,  le  tout  à  mes  dépens. 
Elle  est  partie  le  9  au  matin. 

Le  9.  J'ay  fait  passer  mon  dessein,  que  j'ay  fait  d'après 
le  tableau  de  Terburg,  sur  la  planche,  et  j'ay  commencé 
le  même  jour  à  tracer  les  contours.  Je  le  grave  à  rebours, 
à  cause  de  l'épée  de  l'officier  qui  y  est  représentée.  J'ay 
aussi  gravé,  de  cette  manière,  mes  Musiciens  ambulant 's. 
pour  faire  jouer  le  violonneur  avec  la  main  droite.  Je 
grave  toutes  les  pièces  qui  demandent,  pour  de  pareils 
raisons,  à  l'être  ainsi,  sans  me  jamais  servir  de  miroir, 
comme  font  tous  les  autres  graveurs.  C'est  un  équipage 
de  moins  autour  de  moi,  et  je  me  tire  aussi  bien  d'af- 
faire qu'eux. 

Le  11.  Répondu  à  M.  deHagedorn,  directeur  général 
des  académies  en  Saxe.  Je  lui  donne  avis  du  départ  de 
l'estampe  que  j'ay  dédiée  à  l'Electeur  de  Saxe. 

Écrit  à  M.  Dietrich  ;  je  lui  mande  que  M.  de  Hagedorn 
lui  remettra  quatre  épreuves  de  l'estampe  que  j'ay  gravée 
d'après  son  tableau,  et  lui  dis  que  son  portrait  est  com- 
mencé sous  ma  direction,  et  que  je  grave  actuellement 
un  Terburg,  à  cause  qu'il  y  a  moins  d'ouvrage  que  dans 
Le  tableau  que  je  possède  encore  de  lui. 

Le  12.  Écrit  à  M.  Winckler,  à  Leipzig,  pour  lui  dire 
quej'envoye  une  caisse  à  son  adresse,  contenant  quelque 
chose  pour  l'Électeur  de  Saxe,  et  je  le  prie  de  l'envoyer 
sur-le-champ  à  M.  deHagedorn;  que  j'ay  acheté  quelques 
tableaux  pour  lui,  et  que  je  prendrai  mon  argent  déboursé 
comme  à  l'ordinaire,  chez  MM.  Papelier  et  Eberts. 

Le  14.  J'ay  commencé  à  mettre  le  burin  sur  ma  nou- 
velle planche. 


DE  JEAN-GEORGES  WILLE.  251) 

Le  16.  Nous  avons  vendu  pour  la  première  fois  de  ma 
nouvelle  planche  :  Musiciens  ambulants,  que  j'ay  dédiée 
à  l'Électeur  de  Saxe. 

Écrit  à  M.  Eberts,  à  Strasbourg,  pour  lui  dire  que  je 
lui  ay  adressé  ma  caisse,  dont  il  est  parlé  plus  haut.  Je  le 
prie  de  l'envoyer  à  M.  Winckler,  à  Leipzig,  avec  l'avis 
qu'elle  est  pour  M.  de  Hagedorn. 

Le  17.  Répondu  à  M.  Wâchter,  secrétaire  du  prince 
de  Kaunitz-Ritîberg.  Je  lui  dis  que  j'accepte  l'offre  que 
me  fait  M.  de  Dorn  de  m'envoyer  un  tableau  d'Ostade, 
pour  que  je  le  fasse  graver  pour  moi,  etc. 

Le  20.  Répondu  à  M.  Weitsch,  peintre  du  duc  deRrun- 
swick-Lunebourg,  qui  m'avoit  écrit  pour  avoir  de  mes 
estampes,  pour  un  marchand  d'estampes  qui  s'est  établi 
dans  Rrunswick.  Je  lui  marque  le  prix  des  diverses  piè- 
ces, et  je  lui  dis  que  tout  doit  être  payé  sur-le-champ 
dans  Paris.  Je  lui  dis  aussi  que  die  Grafen  von  Saint-Flo- 
rentin sind  zu  sechs  und  dreyzig  hivers  welche  sich  sonsf 
bis  72  bezahlen\  mais  que  je  les  avais  eus  par  occasion. 
J'ay  adressé  ma  réponse  par  couvert  à  M.  Thilecke, 
secrétaire  des  postes  impériales,  à  Rrunswick.  Zu  3  Liv. 
und  2  Liv.  10  S.  gerechnet  \ 

M.  le  baron  de  Goldacker,  accompagné  de  son  gouver- 
neur, M.  Ebert,  m'est  venu  voir;  il  m'a  apporté  la  suite 
du  Journal  des  belles-lettres  et  beaux-arts  de  Leipzig,  et 
des  lettres  de  M.  Weiss. 

Le  25.  J'ay  donné  un  dessein,  paysage,  que  j'avois 
fait  d'après  nature  à  M.  de  Livry,  pour  son  bouquet  de 
Saint-Jean,  dont  il  porte  le  nom. 

1  Les  Comte  de  Saint-Florentin  sont  au  prix  de  trente-six  livres;  ils  se 
payent  souvent  jusqu'à  soixante- douze. 

2  Je  les  compte  trois  livres  et  deux  livres  dix  sols. 


200  JOURNAL 

Le  24.  J'ay  écrit  la  lettre  suivante  à  l'électeur  de  Saxe, 
par  rapport  à  la  dédicace  que  je  lui  ay  faite  des  Musi- 
ciens ambulants» 

«  Monseigneur, 

«  Qu'il  est  agréable  pour  un  artiste  qui,  pendant  le 
cours  de  sa  vie,  n'a  presque  senti  d'autre  ambition  que 
de  mettre  quelque  perfection  dans  ses  travaux,  lorsqu'il 
a  le  bonheur  d'obtenir  l'approbation  de  ses  contempo- 
rains !  mais  qu'il  est  honorable  pour  lui,  qu'il  se  sent 
touché,  lorsqu'un  prince  illustre  par  sa  naissance  et  res- 
pectable par  ses  vertus  consent  d'agréer  ses  productions  ! 
Votre  Altesse  Électorale  s'en  est  déclarée.  Je  sens  très-vi- 
vement mon  bonheur.  Elle  a  daigné  très-gracieusement 
m'accorder  la  permission  de  lui  dédier  un  ouvrage  que 
je  désirerois  plus  parfait  encore,  quoique  j'aye  fait  tout 
ce  qui  dépendoit  de  moi  pour  le  rendre  digne  de  lui 
être  présenté.  Que  ne  puis-je  avoir,  pour  l'effectuer,  la 
satisfaction  de  me  présenter  moi-même  devant  Votre  Al- 
tesse Électorale!  Mais,  monseigneur,  comme  le  sort 
me  retient  dans  une  conlrée  éloignée,  M.  de  Hagedorn, 
directeur  général  de  vos  académies  des  arts,  a  bien 
voulu  s'en  charger.  Heureux,  si  je  pouvois  apprendre 
que  Votre  Altesse  Électorale  auroit  gracieusement  ap- 
prouvé ma  façon  d'agir.  Je  suis  avec  le  plus  profond 
respect, 

«  Monseigneur, 
«  De  Votre  Altesse  Électorale, 

«  Le  très,  »  etc. 

J'ay  envoyé  la  lettre  de  l'autre  part  (accompagnée 
d'une  autre  pour  M.  de  Hagedorn,  qui  doit  la  présenter 
avec  mon  ouvrage,  selon  ses  promesses  à  l'électeur),  à 


DE  JEAN-GEORGES  WILLE.  261 

M.  Winckler,  à  Leipzig,  en  le  priant  de  la  faire  passer 
tout  de  suite  à  Dresde,  à  M.  de  Hagedorn,  conseiller  privé 
de  légation  et  directeur  général  des  académies  de  Saxe. 

Le  26.  J'ay  fait  présent  d'une  épreuve  de  ma  nouvelle 
estampe,  à  M.  Massé  1.  Ce  bon  et  vertueux  vieillard,  qui 
ne  l'avoit  pas  encore  vue,  en  fut  très-content  et  s'en  ré- 
jouit beaucoup. 

Le  27.  Me  sont  venus  voir  MM.  Murait  et  Fuessli.  Ils 
sont  de  Zurich,  et  voyagent  ensemble  pour  voir  le  monde. 

Le  30.  Répondu  à  M.  Strecker.  Je  lui  dis  que  j'ay 
donné  ses  tabatières  à  M.  Eberts,  qui  les  fera  partir  pour 
Strasbourg. 

JUILLET  1764. 

Le  1er.  Répondu  à  M.  Descamps,  à  Rouen.  Je  lui  dis 
entre  autres  que  j'ay  ajouté  les  quatre  estampes,  dont 
deux  avant  la  lettre,  au  rouleau  que  j'ay  envoyé  à  M.  Jac- 
ques, et  que  M.  Tabbé  de  Grimaldi  les  auroit  de  cette 
manière  sans  danger  et  sans  endommagement. 

M'est  venu  voir  M  ,  gouverneur  des  jeunes  comtes 

de  Kaunitz-Rittberg.  Il  vient  avec  eux  d'Espagne,  où 
l'aîné  étoit  allé  de  la  part  de  Leurs  Majestés  Impériales, 
porter  la  nouvelle  du  couronnement  du  roi  des  Romains. 
C'est  un  homme  de  la  plus  grande  politesse,  d'une  con- 
noissance  fort  étendue  dans  les  arts  et  les  sciences;  en  un 
mot,  il  me  paroît  un  fort  galant  homme.  Il  est  natif  de 
Halberstadt. 

Le  15.  Je  fus  réveillé  par  la  douleur  qu'une  crampe 

1  Jean-Baptiste  Massé,  né  à  Paris  le  29  décembre  4687,  mourut  dans  la 
même  ville  le  26  septembre  1767. 


2C2  JOURNAL 

me  causoit  dans  le  mollet  de  ma  jambe  gauche.  Il  étoil 
deux  heures  du  malin.  Je  me  jetai  promptement  hors  du 
lit  et  je  tins  le  mollet  entre  mes  mains  pour  faire  passer 
la  douleur;  dans  cette  attitude,  je  m'endormis  et  je  tom- 
bai en  arrière  sur  la  tête.  Je  fus  obligé  par  prudence  de 
me  faire  saigner  le  soir  du  même  jour,  comme  aussi  le 
lendemain  au  matin.  C'étoit  la  quatrième  fois  qu'on  me 
saignoit  pendant  toute  ma  vie. 

Le  17.  Me  sont  venus  voir  MM.  Humitsch  et  Elsaser, 
artistes  de  la  fabrique  de  porcelaine  de  Saxe. 

Le  19.  Remis  à  M.  Frémin  plusieurs  choses  pour 
qu'il  les  envoyé  à  M.  Usteri,  à  Zurich,  auquel  j'ay  écrit 
ce  jour.  Je  lui  dis  entre  autres  que  je  n'ay  pas  encore 
trouvé  l'ancienne  édition  de  Crozat. 

Le  20.  Me  sont  venus  voir  les  deux  frères,  comtes  de 
Kaunitz,  fils  du  prince  de  Kaunitz-Rittberg,  chancelier 
de  cour  et  d'Etat  de  l'impératrice-reine.  Us  sont  restés 
longtemps  chez  moi,  elc. 

Le  21.  M.  le  baron  de  Goldacker  et  M.  Ebert  ont  pris 
congé  de  moi.  Je  les  ay  chargés  d'une  épreuve  des  Musi- 
ciens ambulants  pour  mon  ami  M.  Weiss,  à  Leipzig. 

Le  22.  J'ay  donné  à  dîner  à  M.  Messager  et  à  MM.  Hu- 
mitsch et  Elsaser.  Ces  deux  derniers  sont  de  la  fabrique 
de  porcelaine  de  Meissen  en  Saxe. 

Le  25.  Nous  avons  dîné,  moi,  ma  femme  et  mon  fils 
aîné,  chez  madame  Huet  et  son  frère  M.  Messager. 
MM.  Humitsch  et  Elsaser,  de  même  que  M.  Huber,  y  étoicnt 
aussi.  Nous  nous  étions  donné  rendez-vous  au  jardin  du 
roi;  de  là,  nous  allâmes  dans  nos  voitures,  chez  M.  de  Ju- 
lienne, aux  Gobelins,  pour  faire  voir  son  cabinet  à  ceux 


DE  JEAN-GEORGES  WILLE.  205 

qui  ne  l'avoient  pas  vu;  mais  il  n'y  avoit  personne.  Alors 
nous  allâmes  trouver  le  logis  de  madame  Huet;  nous  dî- 
nâmes sous  le  berceau  dans  son  jardin.  Nous  nous  som- 
mes beaucoup  divertis. 

AOUST  1764. 

Le  5.  M'est  venu  voir  M.  le  baron  de  Dalberg,  de 
Mayence.  Il  vient  de  l'Italie,  où  il  a  voyagé.  Il  a  des  con- 
noissances  dans  les  arts.  Il  est  ecclésiastique,  jeune, 
grand  et  tout  à  fait  bel  homme,  d'un  caractère  qui  me 
paroît  estimable. 

Le  16.  Répondu  à  M.  Lempereur,  à  Marseille.  Je  lui 
a  y  envoyé  mademoiselle  Clairon. 

Répondu  à  M.  Weitsch,  à  Brunswick.  Je  lui  dis  qu'il 
doit  envoyer  son  argent  à  Hambourg,  pour  le  faire  pas- 
ser à  MM.  Eberts  et  Papelier,  pour  deux  desseins.  Je  lui 
promets  un  Comte  de  Saint-Florentin  et  les  Musiciens 
ambulants;  que,  pour  ses  tableaux,  je  n'en  désire  point 

Tous  ces  jours-cy,  j'allay  les  après-midy  aux  Grands- 
Augustins,  où  se  faisoit  une  vente  de  tableaux  et  d'es- 
tampes. J'ay  acheté  plusieurs  tableaux,  entre  autres  un 
petit  concert  peint  par  Marienhof,  et  deux  petits  tableaux 
admirables,  peints  par  Vander-Meulen;  ces  trois  pièces 
seront  pour  mon  cabinet. 

Le  w22.  M'est  venu  voir  un  homme  soi-disant  graveur 
de  Kônisberg  en  Prusse,  et  ayant,  à  ce  qu'il  disoit,  connu 
très-fort  M.  Schmidt,  à  Pétersbourg,  et  qu'à  son  arrivée 
à  Paris,  sa  femme  étoit  accouchée, —  bref,  ne  possédant 
pas  le  sou.  Je  voulus  voir  quelque  chose  de  son  ouvrage, 
car  mon  homme  me  parut  sujet  à  caution,  il  me  répondit 
que  tout  son  équipage  étoit  resté  à  Rouen,  où  il  avoit 


'264  JOURNAL 

débarqué,  par  conséquence  aussi  les  preuves  de  son  art. 
J'étois  prêt  à  sortir  et  le  temps  ne  me  permit  point  d'a- 
voir recours  à  ma  pierre  de  touche  ordinaire,  qui  m'a 
servi  en  plusieurs  et  pareilles  occasions,  c'est-à-dire  de 
lui  présenter  un  crayon  et  du  papier  pour  le  faire  dessi- 
ner; mais  je  lui  donnai  douze  francs  et  je  le  congédiai. 
Son  accoustrement  et  sa  contenance  ne  sentoient  aucune- 
ment l'artiste;  mais jel  attends  une  seconde  fois,  oùilaura 
moins  beau  jeu.  Il  parloit  un  fort  mauvais  allemand,  ce 
qui  me  fait  croire  qu'il  n'est  pas  de  cette  nation,  mais 
qu'il  n'est  qu'un  trompeur  qui  a  couru  toute  la  terre. 

Le  25.  M.  À.  Zingg,  qui  a  gravé  plusieurs  planches 
pour  moi,  pendant  les  cinq  années  de  son  séjour  h  Paris, 
prit  congé  de  nous,  après  les  onze  heures  du  soir,  ayant 
soupé  avec  nous,  et  est  parti  le  lendemain  avec  la  dili- 
gence de  Lyon,  pour  revoir  la  Suisse,  sa  patrie,  surtout 
Saint-Gall,  lieu  de  sa  naissance.  Il  nous  a  promis  d'être 
de  retour  icy  avant  l'hiver,  à  quoi  je  l'ay  beaucoup 
exhorté. 

Le  24.  MM.  Elsaser,  Saxon,  et  Acier,  sculpteur,  me 
sont  venus  prendre  pour  me  mener  à  l'hôtel  de  Monville 
pour  voir  des  ouvrages  qu'y  a  faits,  en  terre  cuite,  ce 
dernier.  Les  directeurs  de  la  fabrique  de  porcelaine  de 
Meissen  m'ayant  prié  pour  cela  au  nom  de  la  cour  de 
Saxe,  je  les  ai  examinés,  et  je  le  crois  en  état  de  remplir 
la  place  qu'il  doit  avoir  comme  sculpteur  modeleur  pour 
la  fabrique.  Je  dois  en  donner  mon  certificat  que  j'en- 
verrai à  M.  Dietrich,  directeur  de  l'Académie  de  Meis- 
sen. 

J'ay  reçu  de  chez  M.  l'ambassadeur  de  Saxe  une  lettre 
en  réponse  de  la  mienne,  de  l'électeur  de  Saxe,  écrite  de 
sa  propre  main. 


DE  JEAN-GEORGES  VVILLE.  28» 

Le  31.  J'ay  assisté  à  l'assemblée  de  l'Académie  royale 
pour  le  jugement  des  prix  des  jeunes  gens. 


SEPTEMBRE  1764. 

Le  2.  Nous  avons  été  tous  à  Saint-Bonet.  avec  plusieurs 
de  nos  amis,  manger  une  matelote  immense.  Nous 
nous  sommes  fort  bien  réjouis,  car  il  faisoit  le  plus  beau 
temps  du  monde. 

Le  10.  M.  Esperendieu,  étant  venu  de  Berlin,  m'a 
apporté,  de  la  part  de  M.  Schmidt,  deux  estampes  de  sa 
façon  :  l'une  est  le  portrait  d'un  médecin  dePétersbourg1, 
qui  est  bien,  l'autre  est  le  buste  d'une  vierge2  dédié  au 
comte  d'Esterhasy,  mais  qui  n'est  pas  bien  dans  toutes 
ses  parties,  selon  moi. 

Le  12.  Monseigneur  l'évêque  de  Callinique,  étant  de 
retour  de  Sens,  m'est  venu  voir  sur-le-champ,  comme 
un  ancien  ami. 

Le  16.  Répondu  à  Son  Excellence  M.  le  baron  de  Kessel, 

1  Ce  portrait  pourrait  bien  être  celui  que  décrit  Crayen  sous  le  n°  63  de 
son  Catalogue  :  «  Le  portrait  du  docteur  Burckhardt,  dans  une  bordure 
ovale.  11  est  vu  à  mi-corps,  tourné  vers  la  gauche  de  l'estampe,  et  tenant  de 
la  main  gauche  le  manteau  dont  il  est  couvert.  On  lit  en  bas  :  Joh.  Henri- 
cus  Burckhardt  medicinx  doctor.  Ser.  Ducum  Brunsv.  Lunebitrg.  ar- 
chiater  et  consiliarius  aulicus  natus  C131DCLXXVI.  d.  5  Aug.  ob. 
C131DCCXXXVIII  d.  ///  Mail  Muller  pinx.  G.  F.  Schmidt  scalps.  Bero- 
Uni.  La  h.  est  de  6  p.  1  1  1.,  et  la  1.  de  4  p.  8  1. 

2  C'est  le  n°  163  du  Catalogue  de  l'œuvre  de  Schmidt.  En  voici  la  dédi- 
cace :  Dédié  à  Son  Excellence  Nicolas  d'Esterhasy,  comte  du  saint-empire 
romain,  chevalier  de  la  Toison  d'or,  conseiller  actuel  intime,  général  de  ca- 
valerie, capitaine  delà  garde  noble  hongroise,  etc.,  au  service  de  LL.  MM. 
Impériales,  Royales  et  Apostoliques  d'Hongrie  et  de  Bohème,  par  son  très- 
humble  et  très-obéissant  serviteur  Schmidt.  Sasso  Ferrato  pinxit.  G. -F. 
Schmidt,  sculps.  Berolini,  1763.  D'après  un  tableau  du  comte  Esterliasy, 
commencé  à  Saint-Pétersbourg  et  terminé  à  Berlin. 


2G6  JOURNAL 

maréchal  et  grand  maître  des  cuisines  de  la  cour  électo- 
rale de  Saxe.  Je  le  remercie  des  deux  ducats  curieux 
qu'il  m'a  envoyés,  et  je  lui  promets  de  faire  partir  ses 
estampes  pour  Leipzig,  à  la  fin  de  l'automne. 

Répondu  à  M.  de  Hagedorn,  conseiller  privé  et  direc- 
teur général  des  arts  et  académies.  Je  lui  donne  avis  que 
je  lui  envoyé,  par  les  deux  personnes  de  Meissen,  les  sta- 
tuts et  règlements  des  Académies  royales  de  Paris  et  de 
Rouen,  dont  je  suis  membre.  J'ay  ajouté  aussi  la  liste 
imprimée  de  tous  les  membres  de  notre  académie  d'icy. 
Je  le  remercie  de  l'avis  qu'il  m'a  donné  de  ma  réception 
à  l'Académie  électorale  de  Dresde,  qui  m'a  aussi  été  an- 
noncée par  Télecteur  même,  dans  la  lettre  qu'il  m'a 
fait  l'honneur  de  m'écrire  de  sa  propre  main. 

Répondu  à  M.  Dietrich.  Je  lui  mande  qu'il  recevra  les 
estampes  qu'il  m'a  demandées,  par  les  mêmes  messieurs, 
mais  que  les  desseins  ne  sont  pas  encore  faits. 

J'ay  aussi  répondu  à  M.  Roetius,  graveur  à  Dresde.  Je 
lui  dis  que  l'huile  de  noix  qu'il  me  demande  n'est  pas 
plus  pure  icy  qu'en  Allemagne,  par  conséquent,  je  ne 
lui  en  envoyé  point,  et  qu'il  aura  l'estampe  que  je  lui  ay 
promise. 

Le  17.  J'ay  fait  réponse  à  M.  Wirsing,  à  Nuremberg. 
Je  lui  accuse  la  réception  des  billets  de  souscription,  et 
je  lui  dis  que  je  ne  crois  pas  qu'il  y  auroit  de  débit  icy. 

Ces  cinq  lettres  ont  été  emportées  par  MM.  Humitsch 
et  Elsaser,  qui  sont  partis  le  18  pour  Dresde. 

Monseigneur  l'évêque  de  Callinique  m'a  dit  adieu 
pour  retournera  Sens. 

Le  20.  M.  le  chevalier  de  Damery,  étant  de  retour  de 
sa  campagne,  m'est  venu  voir. 

Le  27.  M.  Lienau,  de  Hambourg,  mais  établi  négociant 


DE  JEAN-GEORGES  WILLE.  2G7 

à  Bordeaux,  qui  avoit  fait  connoissance  avec  moi,  l'année 
passée,  étant  de  retour  de  son  voyage  d'Allemagne,  m'est 
venu  voir  el  m'a  fait  présent  d'un  ducat,  au  coin  du 
dernier  électeur  de  Saxe,  qui  n'a  régné  que  six  mois. 
J'ay  déjà  cette  pièce,  qui  est  très-rare,  car  il  n'y  en  a  eu 
que  quatre  cents  de  frappées  lorsqu'il  mourut.  Il  me  fit 
présent  en  outre  d'une  pièce  d'or  frappée  sur  la  paix  de 
Hubertsbourg.  Ces  pièces  m'ont  fait  beaucoup  de  plai- 
sir, et  le  bon  souvenir  de  cet  ami,  encore  plus. 

OCTOBRE  1764. 

Le  4.  M'est  venu  voir  un  jeune  peintre,  nommé  M  

Il  est  de  Coblentz,  et  élève  de  M.  Zink. 

Le  6.  Ma  réponse  à  M.  Weitsch,  par  rapport  aux  es- 
tampes que  je  lui  ai  envoyées  par  Strasbourg,  est  dans 
l'enveloppe  à  M.  Thilecke,  secrétaire  des  postes  impéria- 
les, à  Brunswick. 

Le  11.  M.  Vincent  Lienau,  négociant  de  Bordeaux,  a 
pris  congé  de  moi.  Je  lui  ay  fait  présent  d'un  paysage 
que  j'avois  dessiné  dans  les  ruines  de  l'abbaye  de  Saint- 
Maur.  Le  pendant  de  ce  dessein,  que  j'ay  fait  au  même 
endroit,  il  me  l'a  acheté;  il  les  emporte  encadrés.  Je  lui 
ay  fait  présent  aussi  d'une  épreuve  des  Musiciens  am- 
bulants. 

Le  14.  J'allai  voir  M.  Lienau  chez  lui.  Il  me  montra 
toutes  sortes  de  curiosités  et  me  donna  un  double  ducat 
frappé  à  l'occasion  du  couronnement  du  roi  des  Romains, 
comme  aussi  une  pièce  d'or,  au  coin  de  la  Hollande, 
nommée  ritters. 

L  :  15.  M.  Barri,  commissaire  de  la  marine,  à  Toulon, 


268  JOURNAL 

m'est  venu  voir;  élant  amateur,  il  désire  tous  mes  ouvra- 
ges que  je  ferai  avant  la  lettre. 

Le  17.  J'ay  envoyé  une  caisse  remplie  de  curiosités  a 
M.  Winckler,  à  Leipzig. 

Écrit  le  même  jour  au  même,  comme  aussi  à  MM.  Krei- 
chauf,  Wolckmann  et  M.  le  baron  de  Kessel,  ce  dernier, 
à  Dresde. 

M.  de  Mechel,  mon  ancien  élève,  prit  congé  de  nous, 
après  avoir  été  huit  années  à  Paris,  dont  près  de  trois 
ans  chez  moi.  Il  va  clans  sa  patrie,  c'est-à-dire  à  Bâle; 
mais  il  compte  revenir  vers  le  printemps  qui  vient. 

Le  18.  Répondu  à  M.  le  comte  de  Werthern,  cham- 
bellan de  S.  À.  S.  l'électeur  de  Saxe.  Je  lui  envoyé  une 
liste  de  nombre  d'estampes  qu'il  désire  avoir. 

Est  revenu  d'Italie  M.  Weirotler,  après  une  absence 
d'une  année.  Il  soupa  avec  nous,  et  nous  conta  bien  des 
histoires. 

Le  20.  Écrit  à  M.  Eberts,  à  Strasbourg,  pour  lui  don- 
ner avis  du  départ  de  la  caisse,  pour  M.  Winckler,  à  son 
adresse. 

Répondu  à  M.  Wieland,  directeur  de  la  chancellerie 
de  la  ville  impériale  de  Biberach,  en  Souabe.  Je  lui 
mande  que  M.  Wieland,  joaillier  de  la  même  ville,  est 
encore  en  vie,  selon  mes  informations,  et  qu'il  demeure 
sur  la  place  Dauphine. 

Répondu  à  M.  Zingg,  qui  m'a  fait  une  description  de 
son  voyage,  depuis  Paris  jusqu'à  Schaffhouse,  où  il  a,  me 
dit-il,  dessiné  les  cataractes  du  Rhin.  Mais  j'ay  adressé 
ma  réponse  à  Saint-Gall,  lieu  de  sa  naissance,  où  il  doit 
être  arrivé  actuellement. 

Le  21,  qui  étoit  un  dimanche,  nous  sommes  partis 


DE  JEAN-GEORGES  WILLE.  269 

dans  une  calèche,  moi,  ma  femme,  mes  deux  fils,  ma- 
demoiselle Martinet,  MM.  Fessard  jeune,  graveur,  Krause 
et  Baader,  peintres,  etSchmuzer,  mon  élève,  de  Vienne, 
pour  Sceaux.  Après  notre  promenade  et  notre  dîner, 
nous  avons  été  à  Arcueil,  de  là,  nous  sommes  revenus  la 
nuit  à  Paris.  Nous  avons  eu  bien  du  plaisir,  le  temps 
étant  parfaitement  beau .  Tout  ce  monde  a  soupé chez  moi , 
et  nous  avons  encore  bien  ri. 

Le  22.  Répondu  à  M.  Usteri.  Je  lui  donne  avis  que 
les  estampes  qu'il  m'a  demandées  ont  été  remises  à 
M.  Frémi n. 

Le  25.  J'allai  à  Arcueil  avec  mon  fils  aîné,  MM.  Sehmu 
zer,  Krause,  de  Francfort,  et  Fessard  ;  ce  dernier  est 
élève  de  M.  de  Longueil,  mon  ancien  élève.  Nous  y  avons 
dessiné  le  paysage  ;  mais  il  faisoit  un  peu  froid,  quoique 
beau  temps. 

Répondu  à  M.  Winckelmann,  président  des  antiquités 
du  pape,  et  bibliothécaire  du  cardinal  A  .  Albani,  à  Rome. 
Je  le  remercie  d'abord  de  m'avoir  envoyé  son  Histoire  de 
l'art  de  l 'antiquité,  en  allemand,  et  en  deux  volumes  in-4°, 
et,  comme  il  avoit  appris  que  l'on  traduisoit  icy  sa  Lettre 
sur  les  découvertes  d'Herculanum  \  il  désiroit  envoyer 
des  changements  et  augmentations  ;  mais  je  lui  mande 
qu'il  est  trop  tard,  que  l'ouvrage  a  paru  et  a  été  bien 

1  A  propos  de  cette  lettre  sur  les  antiquités  d'Herculanum,  l'un  de  nous 
possède  l'exemplaire  même  de  Mariette,  qui  est  indiqué  ainsi  au  n°  1322  du 
Catalogue  de  la  rente  :  «  Lettre  de  l'abbé  Winckelmann  sur  les  découvertes 
d'Herculanum,  traduite  de  l'allemand  avec  l'original  dans  le  même  volume. 
Dresde,  1764;  in-4°.  Et  une  notice  manuscrite  de  M.  Mariette,  qui  avoit 
travaillé  à  cette  traduction.  Nous  renvoyons  ceux  de  nos  lecteurs  qui  dé- 
sireront prendre  connaissance  de  cette  note  à  YAbecedario  de  P.-J.  Ma- 
riette, que  publient  en  ce  moment  MM.  Ph.  de  Chennevières  et  Anat.  de 
Montaiglon;  ils  la  trouveront  transcrite  en  entier  à  la  page  342  du 
tome  Ier. 


270  JOURNAL 

reçu  du  public.  Je  ie  prie  aussi  que,  s'il  trouve  quelques 
desseins  d'Italie,  mais  pas  trop  chers,  bien  conditionnés 
et  originaux,  qu'il  m'obligeroit  de  les  acquérir  pour  moi. 
Ma  réponse  est  recommandée  icy  à  M.  l'abbé  Porte,  se- 
crétaire de  Son  Éminence  Monseigneur  le  nonce  du 
pape. 

Répondu  à  mon  frère  Jean  Wille,  sur  l'Ober  Biber- 
mùhle,  à  Kônisberg,  en  Hesse,  près  de  Tiessen.  Je  le 
prie  de  m'envoyer  une  vieille  monnaie  d'or. 

NOVEMBRE  1764. 

Le  3.  Répondu  à  M  de  Bissing,  à  Vienne.  Je  lui  mande 
que  les  estampes  qu'il  m'a  demandées  sont  parties  le 
2,  et  je  lui  ay  dit  de  remettre  l'argent  à  M.  Wâchter. 

Répondu  à  M.  Brandt.  Je  lui  dis  que  la  place  me 
manque  pour  les  deux  tableaux  qu'il  offre  de  me  faire; 
mais  je  désire  ses  desseins;  et  que  le  tableau  que  vou- 
loit  avoir  un  particulier  anglois  ne  peut  avoir  lieu,  qu'il 
est  parti  sans  ressource. 

Le  7.  Répondu  à  M.  Thibaut,  procureur  au  parlement 
de  Flandre,  rue  du  Yieil-Gouvernement.  Il  m'a  demandé 
les  Musiciens  ambulants,  première  épreuve,  qui  est  le 
double  du  prix  ordinaire,  avec  la  Dévideuse  et  la  Li- 
seuse, c'est  la  même  chose. 

Répondu  à  M.  Joubert1,  à  Lyon,  qui  rentre  dans  le 

1  Nous  ignorons  si  Joubert  eut  d'abord  un  établissement  à  Lyon;  mais 
nous  le  trouvons  à  Paris,  en  1797,  succédant  à  J.-F.  Chereau,  et  publiant 
un  catalogue  des  planches  dont  il  était  propriétaire.  En  voici  le  titre  :  «  Ca- 
talogue alphabétique  des  estampes  gravées  d'après  les  meilleurs  maitres 
anciens  et  modernes,  et  d'un  grand  nombre  d'autres  objets  gravés  relatif* 
à  l'instruction  et  à  l'étude  du  dessein  ;  à  l'usage  des  artistes  de  tous  les 
genres,  des  écoles  centrales,  des  maisons  d'éducation,  etc.,  etc.,  qui  se 
trouvent  chez  Joubert,  graveur,  marchand   d'estampes,  successeur  de 


DE  JEAN-GEORGES  WILLE.  "271 

commerce  avec  madame  la  veuve  Daudet,  à  la  place  de 
M.  Daudet  fils.  Je  lui  envoyé  le  compte  de  ce  qui  m'est 
dû  de  l'ancienne  association, 

Répondu  à  M.  Eberts,  à  Strasbourg.  Je  lui  dis  que  je 
lui  ay  adressé  un  rouleau  qui  est  parti  d'icy  le  2. 

Il  m'est  venu  voir  M.  le  baron  de  Dewitz,  qui  est  at- 
taché au  duc  régnant  de  Mecklenbourg-Strélitz,  frère  de 
la  reine  d'Angleterre.  11  me  proposa,  de  la  part  de  la 
cour  d'Angleterre,  de  graver  le  portrait  de  la  reine, 
et  il  voulut  savoir  le  prix  que  je  prendrois;  mais  je  me 
suis  excusé  honnêtement,  car  ma  vue  ne  me  permettroit 
plus  de  faire  le  portrait,  et  que  je  n'en  gravois  plus 
depuis  plusieurs  années. 

Le  10.  Répondu  sur  plusieurs  lettres  de  M.  Schmidt, 
graveur  du  roi  de  Prusse,  mon  ancien  ami.  Je  lui  dis  que 
ses  quatre  planches  de  cuivre  sont  actuellement  chez 
M.  Riderer,  pour  lui  être  expédiées.  Ces  cuivres  ont  coûté 
soixante-sept  livres  seize  sols;  mais  malgré  cela  je  dois 
encore  à  M.  Schmidt  soixante-seize  livres  quatre  sols.  Je 
lui  dis  aussi  que  M.  Esperendieu,  qui  doit  bientôt  re- 
tourner à  Berlin,  lui  porteroit  de  ma  part  les  Musiciens 
ambulants. 

Répondu  à  M.  Rode,  peintre  à  Berlin,  mon  ancien 
ami.  Je  lui  mande  que  M.  Schmidt  lui  remettra  de  ma 
part  les  Musiciens  ambulants.  Il  y  a  dans  sa  lettre, 
comme  celle-cy  est  dans  celle  de  M.  Schmidt,  une  lettre 
pour  M.  Nicolai,  libraire  à  Berlin. 

Le  11.  Écrit  à  M.  Nicolai,  libraire  et  auteur  à  Berlin. 
Je  le  remercie  des  deux  journaux  qu'il  m'a  constamment 

J.-F.  Chereau,  rue  de  Sorbonne,  dans  la  maison  neuve,  aux  Deux  Piliers 
d'or,  cy-devant  des  Mathurins,  à  Paris.  Imprimé  Fan  VI  de  la  République 
(année  1797,  vieux  style);  in-4°  de  quarante-neuf  pages.  » 


272  JOURNAL 

envoyés,  entre  autres  celui -cy  :  dos  Neueste  in  der  Litte- 
ratur,  qui  est  un  des  meilleurs  de  l'Allemagne.  Sa  ma- 
nière d'agir  en  cela  est  très-généreuse,  d'autant  plus 
qu'il  n'a  jamais  rien  exigé  de  moi  ;  mais  je  sçais  très- 
bien  qu'il  aime  les  estampes.  C'est  pourquoi  je  lui  mande 
que  M.  Rode  lui  remettra  de  ma  part  les  Musiciens 
ambulants,  qui  les  recevra  de  M.  Schmidt. 

J'ay  fait  présent  d'un  de  mes  desseins  paysages  à 
M.  de  Livry,  qui  étoit  de  passage,  revenant  de  Fontai- 
nebleau. 

Le  20.  Écrit  à  M.  Winckler.  Je  lui  dis  que  j'ay  pris 
de  l'argent  chez  MM.  Papelier  et  Eberts.  Je  le  prie  en 
outre  de  me  faire  faire  un  croquis  d'après  son  tableau,  de 
Vander-Neer,  à  trois  figures,  en  entier. 

Le  21.  Répondu  à  M.  Oets,  peintre  à  Amsterdam,  in 
die  Middelste  Liesveldse  Byhel.  Je  lui  donne  avis  d'avoir 
remis  le  Comte  de  Saint-Florentin  à  trente  livres,  ainsi 
que  M.  Quenay  à  six  livres,  chez  M.  Rasan,  comme  il  l'a- 
voit  désiré,  et  que  cet  argent  m'auroit  été  payé  par 
MM.  Paillieux  frères,  rue  du  Petit-Champ-Saint-Martin. 
Je  lui  promets  aussi  de  lui  garder,  comme  à  l'ordinaire, 
quatre  épreuves  avant  la  lettre,  et  huit  avec  la  lettre,  de 
la  nouvelle  planche  que  je  grave  actuellement,  et  dont  il 
m'a  prié  de  nouveau. 

DÉCEMBRE  1704. 

Écrit  à  M.  Ridinger,  directeur  de  l'Académie  de  pein- 
ture à  Augsbourg.  Je  lui  dis  que  j'ay  remis  dans  l'envoi 
d'estampes  que  M.  Surugue  fait  pour  M.  Schropp  de 
mes  Musiciens  ambulants  une  bonne  épreuve  pour  lui, 
que  je  le  prie  d'accepter  comme  à  l'ordinaire.  Je  le  prie 


DE  JEAN-GEORGES  WILLE  273 

aussi,  s'il  rencontre  quelques  bons  desseins,  soit  ita- 
liens, soit  flamands*  de  les  acheter  pour  moi. 

Le  2.  J'ay  mené  mon  lils  et  M.  Huber,  à  la  Comédie- 
Française,  voir  jouer  le  Malade  imaginaire. 

Le  4.  Répondu  à  M.  Gabriel  Feldmeyr,  à  Iéna,  que  je 
crois  marchand  d'estampes,  puisqu'il  m'en  demande.  Je 
lui  dis  qu'il  doit  envoyer  son  argent  icy  d'abord,  car  je 
ne  le  connois  pas,  et  il  sera  servi. 

Le  6.  Répondu  à  M.  Wàchter.  Je  me  plains  de  ce  qu'il 
ne  m'a  pas  répondu  sur  plusieurs  articles  de  ma  dernière 
du  17  juin.  Je  lui  renouvelle  l'idée  du  tableau  d'Ostade, 
de  M.  de  Dorn,  et  de  deux  ducats.  Je  lui  demande  ac- 
tuellement conseil  sur  la  dédicace  de  ma  nouvelle  pièce. 
Le  reste  est  en  faveur  de  M.  Schmuzer,  mon  élève. 

Mon  fils  aîné  a  livré  son  premier  dessein  de  sa  com- 
position, qu'il  a  fait  pour  un  louis  d'or,  et  pour  être 
gravé  par  M.  de  Longueil.  Il  doit  être  mis  à  la  tête  d'un 
livre  de  poésies  des  cinq  sens  pour  lequel  il  doit  faire 
le  reste  des  desseins.  Ce  premier  est  l'Ouïe,  et  il  est  de 
deux  figures  chantant  dans  un  livre  de  m  isique,  A  côté 
de  la  femme,  il  y  a  quelques  instruments.  Il  est  très-fini 
au  crayon  rouge. 

Le  7.  Répondu  à  M.  de  Trattner,  imprimeur  libraire 
de  la  cour  impériale,  à  Vienne.  Je  le  remercie  de  son 
bon  souvenir,  et  lui  promets  de  lui  envoyer  autant 
d'estampes  qu'il  voudra,  mais  que  préalablement  il  de- 
vroit  m' envoyer  de  l'argent  pour  cet  effet. 

Le  10  et  les  quatre  jours  suivants,  j'ay  assisté  à  la 
vente  des  tableaux  et  autres  curiosités  1  provenant  pour 

1  Voici  le  titre  de  ce  catalogue,  qui  contient  un  certain  nombre  de  pastels 
J.  18 


ni  JOURNAL 

la  plupart  de  la  vente  des  tableaux  de  feu  l'électeur  de 
Cologne,  qui  s'est  faite  Télé  passé,  à  Bonn,  et  où  nos  mar- 
chands de  Paris  les  avoient  achetés  ainsi  qu'à  Dorstein, 
au  delà  du  Rhin.  Elle  s'est  faite  icy  à  l'hôtel  d'Aligre,  rue 
Saint-Honoré.  J'ai  acheté  un  beau  tableau  peint  par 
G.  Poelembourg  \  sur  bois,  représentant  un  Repos  en 
Egypte.  11  y  a  nombre  d'enfants  qui  voltigent  dans  les 
nuées  au-dessus  de  la  Yierge  assise,  tenant  l'enfant  Jésus 
emre  ses  bras;  à  côté  d'elle  sont  saint  Joseph  et  l'âne 
debout.  H  y  a  une  belle  masure  sur  ce  tableau. 

Le  dernier  jour  de  cette  vente,  j'ay  acheté  un  petit  ta- 
bleau sur  bois  par  Adrien  vanOstade  \  qui  est  excellent. 
Il  représente  un  paysan  qui  mène  un  cochon  à  un  mar- 
ché de  village  que  l'on  voit  dans  le  lointain;  derrière  lui 
est  un  autre  paysan  qui  prend  Je  même  chemin,  ayant 
un  porc  sur  une  brouette;  il  y  a  encore  deux  figures  qui 
les  regardent  à  côté  d'une  maison  où  il  y  a  des  arbres.  Ce 
beau  petit  tableau  est  peint  en  1644,  et  il  est  de  la  plus 
grande  conservation  ;  il  m'a  été  fort  disputé  à  la  vente, 
car  chacun  vouloit  l'avoir,  cela  a  fait  que  je  l'ay  payé  six 
cents  livres;  mais  il  me  fait  plaisir. 

Le  15.  Répondu  à  M.  Thibaut,  procureur  au  parle- 
ment de  Flandre,  rue  du  Yiel-Gouvernement.  J'ay  remis 
ses  estampes  demandées  à  M.  Courlesvau,  procureur, 

de  la  Rosalba  :  Catalogue  de  tableaux,  pastels,  miniatures,  bustes,  mé- 
daillons et  compositions  en  marbre,  bronzes,  porcelaines  et  autres  curio- 
sités. La  plus  grande  partie  venant  de  la  vente  de  feu  S.  A.  l'Électeur  de 
Cologne,  qui  s'est  faite  à  Bonn,  sur  le  Rhin,  et  qui  seront  vendus  à  Paris  le 
10  décembre  1764,  à  l'hôtel  d'Aligre,  rue  Saint-Uonoré,  ci-devant  le  Grand- 
Conseil.  A  Paris,  chez  Boileau,  Colins  et  Joullain;  1704.  ln-12. 

1  N°  27  du  Catalogue.  Ce  tableau  porte  quatorze  pouces  et  demi  de  large 
sur  onze  pouces  et  demi  de  haut. 

2  N°  4  i  du  Catalogue.  Le  rédacteur  du  Catalogue  dit  que  ce  tableau  est  du 
bon  temps  du  maitre  et  a  deux  pouces  de  haut  sur.  huit  pouces  et  demi  de 
large. 


DE  JEAN-GEORGES  WILLE.  275- 

rue  du  Coq-Saint-IIonoré,  et  j'ay  louché  le  louis  par  la 
poste. 

J  'ay  mené,  pour  la  première  fois,  mon  fils  aîné  à  la 
comédie  italienne*.  Cela  lui  a  fait  un  plaisir  infini,  car 
il  ne  connoissoit  encore  ce  spectacle  que  par  la  lecture. 

Répondu  à  M.  Zingg,  à  Saint-Gall.  Je  lui  conseille  de 
ne  pas  se  mettre  en  chemin  pour  revenir  icy  que  vers 
le  printemps;  que  l'hiver  me  paroit  très-incommode,  sur- 
tout pour  lui,  qui  a  la  santé  délicate.  Je  badine  en  outre 
beaucoup  sur  M.  Sauter,  graveur  cy-devant,  mais  ac- 
tuellement corroyeur  et  mégissier  à  Arbonne.  J'ay  connu 
ce  M.  Sauter  icy,  à  Paris.  Jla  logé  dans  la  même  maison 
que  moi  et  M.  Preisler,  actuellement  graveur  du  roi  de 
Danemark.  Nous  mangions  tous  trois  ensemble  et  étions 
bons  amis.  Il  étoit  assez  petit-maître  et  toujours  extrême- 
ment propre  ;  cela  n'est  cependant  pas  trop  compatible 
avec  son  état  actuel.  Mais  on  dit  qu'il  est  riche,  cela  pourroit 
être  en  sa  qualité  de  peaussier;  car,  s'il  avoit  continué  la 
gravure,  il  ne  le  seroit  certainement  pas,  car  son  talent, 
dans  cet  état  difficile,  étoit  médiocre.  C'étoit  dans  la  rue 
de  l'Observance,  près  les  Cordeliers,  où  nous  demeurâ- 
mes ensemble  plus  d'une  année. 

M.  Vangelisti,  de  la  ville  de  Florence,  qui  m'avoit  été 
envoyé  par  Lempereur  pour  être  mon  élève,  est  resté  chez 
moi  près  de  quatre  ans,  en  qualité  de  pensionnaire; 
mais,  comme  je  suis  actuellement  trop  étroitement  logé, 
je  l'ay  prié  d'aller  demeurer  en  chambre  garnie  dans  no- 
tre voisinage;  cela  lui  parut  un  peu  dur,  mais  il  a  con- 
senti et  il  n'est  pas  moins  encore  mon  élève.  Je  lui  fais 
payer  actuellement,  à  lui,  les  douze  cents  livres  que 
Lempereur  me  faisoit  toucher  par  an  pour  sa  pen- 
sion. 

Tous  ces  jours-cy,  j'allay  à  la  vente  des  desseins  et  es- 


m  JOURNAL 

tampes  de  feu  M.  Le  Clerc1,  fils  du  fameux  graveur  de 
ce  nom.  Mais  jusqu'icy  j'ay  acheté  peu  de  chose.  Le 
plus  intéressant  sont  les  estampes  et  quelque  peu  de  des- 
seins deSéb.  Le  Clerc. 

Le  20.  Répondu  à  M.  le  baron  de  Rautenfeld,  à  Riga. 
Je  lui  dis  que  j'ay  remis  ses  estampes  demandées  à 
M.  Boucher,  comme  il  l'avoit  désiré  et  qui  m'avoit  aussi 
payé  de  sa  part. 

Le  25  Répondu  à  M.  de  Mechel,  à  Baie.  Il  m'avoit 
mandé  qu'il  s'étoit  marié  depuis  peu  avec  une  demoi- 
selle Haas  et  qu'il  avoitpris  possession  aussi  de  sa  charge 
de  conseiller.  Voilà  donc  un  de  mes  élèves  bien  établi. 
J'ay  badiné  beaucoup  dans  ma  réponse. 

Ces  jours-cy,  j'allai  dans  une  vente  le  soir,  chez 
M.  Basan  ;  mais  à  l'exception  de  quelques  estampes  de 
Rembrandt,  j'ai  acheté  peu  de  chose. 

Le  27.  Répondu  à  M.  de  Merz,  à  Nuremberg.  Je  lui 
donne  encore  quelques  conseils  par  rapport  à  la  nouvelle 
édition  de  Sandrard,  et  j'ajoute  une  lettre  à  son  beau-frère, 
M.  Mann  (en  réponse  à  la  sienne),  qui  est  le  libraire  qui 
va  entreprendre  l'édition;  et,  comme  M.  Krubsacius,  ar- 
chitecte de  la  cour  de  Dresde,  que  j'avois  recommandé 
pour  la  révision  et  les  changements  de  cet  ouvrage,  s'en 
est  excusé,  j'ay  aussi  ajouté  une  lettre  à  M.  Krubsacius 
pour  l'exhorter  à  l'entreprendre,  etc. 

Le  51.  Écrit  à  M.  de  Livry,  pour  lui  souhaiter  une 
bonne  année;  j'ay  ajouté  un  petit  dessein,  Rôtisseuse  de 
marrons,  que  j'ay  fait  pour  lui. 

1  Catalogue  do  desseins,  estampes,  bronzes  et  autres  curiosités  provenant 
de  la  succession  de  M.  Le  Clerc,  peintre  du  roi,  par  Joullain  fils.  —  Paris, 
17  décembre  i  764 ;  in-12.  La  vente  produisit  sept  mille  huit  cent  quarante- 
deux  livres  dix  neuf  sols. 


DE  JEAN-GEORGES  WILLE.  277 

J'allai  à  l'assemblée  générale  de  l'Académie,  où 
M.  Strange 1  fut  agréé,  sur  les  estampes  et  desseins  qu'il 
avoit  exposés  aux  yeux  de  l'assemblée. 

JANVIER  1765. 

Le  3.  Toute  notre  académie  alla  en  corps  cbez  M.  le 
marquis  de  Marigny,  directeur  général,  par  rapport  au 
renouvellement  de  Tannée.  Nous  fûmes  introduits  à  midy, 
et,  après  notre  audience,  l'académie  d'architecture  fut 
appelée  à  son  tour. 

Le  4.  Répondu  à  M.  Gottfried  Winckler,  à  Leipzig. 
Je  lui  marque  mon  contentement  de  ce  qu'il  a  trouvé  à 
sa  fantaisie  les  tableaux  que  je  lui  avois  envoyés  l'au- 
tomne passée.  Je  lui  donne  aussi  avis  de  quelques  autres 
que  je  lui  avois  achetés,  et  lui  promets  aussi  des  estam- 
pes anglaises. 

Le  5.  Il  nous  est  arrivé  un  pâté  d'Amiens  que  M.  Bour- 
geois nous  envoyé  en  considération  d'une  épreuve  des 
Musiciens  qu'il  a  eue  de  moi,  sans  que  j'aie  voulu  rece- 
voir de  l'argent. 

Le  7.  Nous  avons  été  au  mariage  et  à  la  noce,  moi,  ma 
femme  et  mes  deux  fils,  de  mademoiselle  Beauvais, 
fille  unique  de  M.  Beauvais,  mon  imprimeur.  Elle  a 
épousé  M.  Michelet,  marchand  mercier,  n'ayant  que 
dix-sept  ans  moins  deux  mois.  C'est  une  belle  et  bien 
digne  fille  que  j'ay  toujours  estimée.  Je  lui  souhaite  bien 
du  bonheur! 

Après  avoir  été  au  mariage  de  mademoiselle  Beauvais, 

1  M.  Leblanc  n'a  pas  connu  cette  date  et  n'en  fait  pas  mention  dans  la 
Vie  de  Strange,  qui  précède  le  catalogue  de  l'œuvre  gravé  de  cet  artiste. 


-278  JOURNAL 

je  me  suis  esquivé  et  j'ay  acheté  chez  M.  Lempereur, 
fameux  jouaillier  et  mon  ami,  une  paire  de  boucles  d'o- 
reilles de  diamants  brillants,  pour  en  faire  présent  à  ma 
femme  ;  elles  sont  magnifiques  et  m'ont  coûté  deux  mille 
sept  cents  livres.  Après  les  avoir  portées  chez  nous,  je  me 
suis  rendu  au  repas  de  la  noce,  que  je  quittai  vers  les 
cinq  heures,  pour  aller  à  la  vente,  chez  M.  Basan, 
mais  ma  femme  et  mes  enfants  restèrent  et  ne  revinrent 
au  logis  que  vers  les  huit  heures.  C'est  alors,  à  mon  re- 
tour, que  je  présentai  les  boucles  en  question  à  ma 
femme.  Cette  action  fut  bien  agréable  à  cette  bonne 
mère,  elle  m'en  sçut  beaucoup  de  gré,  et  moi  je  l'ay  fait 
de  grand  cœur. 

Tous  ces  jours-cy,  j'allai  à  une  vente  de  curiosités, 
chez  M.  Basan,  rue  du  Foin.  J'ay  acheté  quelque  peu  de 
chose. 

Le  15.  Répondu  à  mon  ancien  élève  Romanet,  qui  est 
chez  M.  de  Mechel,  aussi  mon  ancien  élève,  à  Bâle. 

Répondu  à  M.  Bourgeois,  commis  au  bureau  de  M.  Jac- 
quin,  directeur  des  domaines,  à  Amiens.  Je  le  remercie 
de  son  pâté  de  canards  d'Amiens,  qu'il  m'a  envoyé  pour 
le  jour  des  rois,  et  je  refuse  de  graver  un  portrait  pour  un 
libraire  de  ses  amis. 

Ecrit  une  lettre  de  remercîments  à  M.  de  Livry  pour 
m'avoir  envoyé  un  morceau  de  chevreuil. 

Ecrit  à  M.  Resler.  Je  le  prie  de  m'envoyer  six  fois  les 
estampes  gravées  par  M.  Dietrich,  et  que  je  n'ai  pas  pu 
faire  partir  vingt  mains  de  papier  gris  par  occasion. 

Le  18.  Répondu  à  M.  Zingg.  Je  l'exhorte  toujours  à 
attendre  le  beau  temps  pour  son  retour  à  Paris. 

Le  17.  Répondu  sur  deux  lettres  de  M.  Paderborn, 


DE  JEAN-GEORGES  WILLE.  S79 

peintre  actuellement  à  Francfort.  Je  lui  conseille  plutôt 
à  dessiner  qu'à  faire  des  vers  à  mon  honneur,  car  ils  ne 
valent  rien. 

Le  28.  J'allai  dans  la  vente  de  feu  M.  Slodtz  Vpeinlre, 
où  il  n'y  avoit  pas  grand'chose,  ne  valant  pas  la  peine 
d  aller  jusqu'aux  Porcherons. 

Le  29.  M.  de  Livry  nous  a  annoncé  que  mademoiselle 
sa  fille  devoit  se  marier  avec  un  commissaire  de  guerre, 
des  gardes  du  corps. 

Répondu  à  M.  Wolckmann,  à  Leipzig. 

Répondu  à  M.  Usteri,  à  Zurich.  Je  lui  dis  que  les  Yer- 
net  sont  au  jour,  etc. 

FÉVRIER  1765. 

Le  1er.  Répondu  à  S.  E.  Mons.  le  baron  de  Kessei, 
maréchal  et  grand  maître  des  cuisines  de  la  cour  de  Saxe. 
Je  le  prie  de  continuer  à  me  procurer  toujours  quelques 
beaux  ducats  bien  conservés. 

Répondu  à  M.  de  Hagedorn ,  conseiller  privé  de  légation 
et  directeur  général  de  l'Académie  électorale.  Je  lui  en- 
voyé, selon  sa  demande,  le  plan  de  l'assemblée  de  l'aca- 
démie, c'est-à-dire  la  manière  dont  sont  placés  les 
chaises  et  les  tabourets,  et  par  qui  ils  sont  occupés  selon 
Tordre  et  les  rangs.  Je  le  remercie  des  soins  qu'il  se 

1  Catalogue  des  tableaux,  desseins  et  estampes  qui  seront  vendus  après 
le  décès  de  M.  Michel-Ange  Slodtz,  sculpteur  du  roi  et  dessinateur  des  Menus- 
Plaisirs  de  Sa  Majesté,  par  Fr.  Basan,  graveur.  Paris,  1765.  On  remarque, 
dans  ce  catalogue,  «  plusieurs  planches  de  cuivre  gravées  à  Peau-forte,  dont 
une  par  M.  Pierre,  représentant  une  cavalcade  faite  à  Rome  par  les  pension- 
naires du  roi  à  l'Académie  de  peinture.  »  Ces  planches  furent  vendues 
quatre-vingt-trois  livres  quinze  sols. 


280  JOURNAL 

donne  pour  que  les  deux  volumes  de  la  galerie  de  Dresde 
soient  de  belles  épreuves. 

Répondu  à  M.  Dietrich.  Je  l'exhorte  toujours  à  peindre 
pour  moi,  à  m' envoyer  de  ses  desseins,  et  que  j'espérois 
avoir  pour  lui  l'œuvre  de  la  Fage  et  la  galerie  du  Luxem- 
bourg, qu'il  m'a  demandés. 

Répondu  à  Strahlborn,  négociant  à  Saint-Pétersbourg, 
que  j'ay  connu  à  Paris,  il  y  a  plus  d'un  an.  Je  lui  dis  que 
le  peu  d'estampes  que  je  devois  lui  envoyer  pour  sa  curio- 
sité ne  sont,  pour  la  plupart,  pas  encore  au  jour.  Je  le 
prie  de  me  mander  le  prix  des  quatre  petites  pièces  d'or 
qu'il  m'a  envoyées. 

Le  2.  Répondu  à  M.  Wâchter,  secrétaire  du  prince  de 
Kaunitz,  à  Vienne.  Je  lui  promets  de  mes  desseins  et  de 
ceux  de  mon  fils.  Je  l'exhorte  aussi  de  presser  M.  Rrandt 
pour  un  pareil  objet. 

Le  5.  J'ay  donné  un  grand  dîner  aux  gens  delà  noce, 
suite  du  mariage  de  la  fille  de  M.  Reauvais,  mon  impri- 
meur. Outre  les  nouveaux  mariés,  le  père  et  la  mère, 
M.  et  madame  Gaillard,  M.  et  madame  Chevillet  et  M.  de 
Longueil  y  étoient.  On  s'est  séparé  à  onze  heures  et  demie 

de  nuit. 

Le  5.  Répondu  à  notre  neveu  Gudin,  caporal  dans  la 
compagnie  d'Obsonville,  du  régiment  des  gardes  fran- 
çoises.  Je  l'exhorte  a  être  honnête  et  galant  homme, 
comme  il  a  été  jusqu'à  ce  jour,  et  qu'il  feroit  son  che- 
min, puisqu'il  a  choisi  l'état  militaire. 

Ecrit  à  M.  Hecquet  l?  graveur  à  Abbeville.  Je  lui  de- 

1  C'est  Robert  Hecquet  Fauteur  de  :  Catalogue  des  estampes  graver* 
d'après  Rubens,  auquel  on  a  joint  l'œuvre  de  Jordaens  et  celie  de  Wisscher, 
avec  un  secret  pour  blanchir  les  estampes  et  en  ôter  les  taches  d'huile,  par 
I».  ll  rquet,  graveur.  A  Paris,  chez  Briasson  et  Ch.-Ant.  Jombert,  1751, 


DE  JEAN-GEORGES  WiLLE.  281 

mande  s'il  veut  se  défaire  du  Couronnement  d'épines  et 
du  Christ  en  croix,  d'après  Van  Dyck,  gravés  par  Bols- 
wert,  qu'il  a  encadrés  chez  lui,  et  que  j'ay  vus  lorsqu'il 
demeuroit  encore  à  Paris. 

Le  8.  J'ai  eu  le  plaisir  de  recevoir  de  M.  le  baron  de 
Kessel  huit  ducats  en  or  et  un  double  ducat,  tous  dif- 
férents les  uns  des  autres.  C'est  une  vraie  curiosité  pour 
moi.  C'est  M.  le  baron  de  Forell,  capitaine  aux  gardes 
suisses  de  France,  qui  me  les  a  apportés,  en  ayant  été 
chargé  par  M.  de  Kessel,  à  Dresde. 

J'ai  répondu  à  M.  de  Kessel  le  9  de  ce  mois. 

Le  11.  Écrit  à  M.  l'abbé  de  Vallin,  chanoine  de  Saint- 
Pierre,  à  Mâcon.  Je  lui  donne  avis  que  les  Ports  de  mer 
sont  au  jour. 

Répondu  à  monseigneur  l'évêque  de  Callinique,  à 
Sens.  Je  lui  donne  aussi  avis  que  j'ay  remis  son  rouleau 
d'estampes  au  monsieur  qui  m'a  apporté  sa  lettre. 

Répondu  à  M.  Bourgeois,  commis  au  bureau  de  M.  Jac- 
quin,  directeur  des  domaines,  à  Amiens.  Comme,  à  mon 
refus,  il  m'a  demandé  que  je  lui  donne  le  nom  de  quel- 
ques graveurs,  pour  graver  un  petit  portrait,  je  lui  pro- 
pose MM.  Beauvarlet  et  Cathelin,  etc. 

Le  12.  J'allai,  invitation  faite,  dîner  chez  MM.  Pape- 
lier  et  Eberts,  où  il  y  avoit  MM.  Flipart  et  Choffard,  gra- 
veurs, et  MM.  Chardin,  Roslin  et  Vien,  peintres,  avec 

in-12 ,  et  de  :  Catalogue  de  V œuvre  de  F.  de  Poilly,  graveur  ordinaire  du 
roi,  avec  un  extrait  de  sa  vie,  où  Ton  a  joint  un  catalogue  des  estampes  gra- 
vées par  Jean  Wisscher  et  autres  graveurs,  d'après  les  tableaux  de  Wouver- 
mans,  avec  un  secret  pour  décoller  les  desseins  à  Y  encre  de  la  Chine  et  au 
bistre,  etc.,  le  tout  recueilli  par  R.  Hecquet,  graveur.  Paris,  Duchesne, 
1752;  in-12.  Ces  deux  volumes  sont  devenus  rares  aujourd'hui,  et  les  ren- 
seignements que  Ton  y  trouve  sont  très-exacts  et  très-précis. 


282  JOURNAL 

plusieurs  autres  personnes.  Nous  y  avons  forlbien  passé 
notre  temps. 

Le  15.  Me  sont  venus  voir  trois  jeunes  voyageurs  zu- 
richois, l'un  esl  cousin  germain  de  mon  ami,  M.  Usteri. 

Répondu  à  M.  Strecker,  à  Bouxwiller,  en  Alsace.  Je 
lui  dis  que  son  rouleau  d'estampes  doit  être  entre  ses 
mains  actuellement,  et  que  ses  deux  tabatières  sont, 
chez  M.  Eberts,  qui  s'est  chargé  de  les  lui  faire  par- 
venir. 

Écrit  à  M.  de  Wasserschleben,  conseiller  d'État  du  roi 
de  Danemark,  à  Copenhague.  Je  lui  mande  en  outre  que 
j'ay  retiré  ses  onze  souscriptions  et  que  j'ay  souscrit  pour 
onze  nouveaux  ports,  qui  ne  seront  cette  fois-cy  que  de 
deux  pièces. 

Tous  ces  jours-cy,  j'allai  à  la  vente  (faubourg  Saint- 
Honoré)  des  effets  délaissés  par  feu  M.  Slodtz,  sculpteur 
du  roi.  J'y  ai  achetés  plusieurs  desseins,  etc. 

Répondu  à  M.  Kilian,  graveur  à  Augsbourg.  Je  le  re- 
mercie de  l'histoire  et  de  la  vie  du  fameux  peintre  d'his- 
toire Holzer l,  et  de  la  vie  de  Ridinger,  qu'il  m'a  envoyées, 
composées  par  lui  et  de  son  propre  mouvement.  J'avois 
déjà  celle  de  ce  dernier,  de  M.  Ridinger  même. 

MARS  1765. 

Le  1er.  Répondu  à  M.  le  docteur  Wolckmann,  à 
Leipzig. 

M'est  venu  voir  M.  Schrôter,  de  Lubeck. 

Le  2.  Répondu  à  M.  Winckler,  à  Leipzig. 

Le  9.  Me  sont  venus  voir  MM.  le  baron  et  le  chevalier 


1  Jean  Évangeliste  Holzer,  né  en  1709  et  mort  en  1740. 


DE  JEAN-GEOKGES  WILLtë.  285 

de  Bremsen,  gentilshommes  du  Holstein.  De  même  que 
M.  le  baron  de  Liebenheim. 

Le  14.  M'est  venu  voir  M.  le  comte  Podewils,  iils  de 
feu  M.  le  comte  de  Podewils,  premier  ministre  du  roi  de 
Prusse. 

Le  12.  J'ay  mené  MM.  le  baron  de  Bremsen  et  le  che- 
valier son  frère,  après  avoir  déjeuné  avec  eux,  à  la  bi- 
bliothèque du  roi,  voir  le  cabinet  des  estampes  *. 

Répondu  à  M.  de  Mechel.  Je  le  remercie,  quoique  un 
peu  tard,  du  baril  de  sauerkraut  qu'il  m'avoit  en- 
voyé, etc. 

Le  13.  J'ay  mené  MM.  les  barons  de  Bremsen  frères, 
M.  le  comte  de  Podewils,  MM.  les  barons  de  Raben  frè- 
res, M.  le  baron  de  Liebenheim,  M.  de  Saldern,  M.  Schrô- 
ter  et  M.  Rumphe,  de  Hambourg,  à  notre  Académie 
royale.  Ils  furent  forts  satisfaits  de  tous  les  beaux  ouvra- 
ges produits  par  le  pinceau,  le  ciseau  et  le  burin,  répan- 
dus dans  les  différentes  salles  de  l'Académie.  Au  sortir  de 
là,  je  menai  les  deux  frères,  MM.  les  barons  de  Bremsen, 
au  Luxembourg,  voir  les  tableaux  du  roi  et  la  galerie  de 
Rubens,  les  autres  messieurs  nous  ayant  quittés  pour 
aller  au  jardin  du  roi  voir  le  cabinet  d'histoire  naturelle. 

Le  20.  M.  Meinhard,  gouverneur  de  M.  le  comte  de 
Moltke,  m'est  venu  voir. 

Le  25.  Répondu  à  M.  de  Hagedorn.  Je  lui  donne  avis 
que  les  estampes  de  mon  œuvre  qu'on  me  demande  pour 
être  placées  dans  le  cabinet  électoral  de  Dresde  sont  par- 
ties le  24  mars  avec  l'œuvre  de  M.  Vernet  et  celui  de 


1  En  1782,  le  Prince  publia  un  Essai  sur  la  bibliothèque  du  roi.  Le 
chapitre  relatif  au  cabinet  des  estampes  est  plein  de  curieux  détails. 


m  JOURNAL 

M.  de  Marcenay.  Au  mien  il  manque  sept  pièces  ;  il  fut 
impossible  de  les  découvrir  cette  fois-cy. 

Répondu  à  M.  Dietrich.  Je  lui  envoyé  l'adresse  dont  il 
doit  se  servir  pour  m'envoyer  le  petit  tableau. 

J'allai  pour  la  seconde  fois  voir  la  fameuse  tragédie  : 
le  Siège  de  Calais. 

Répondu  à  M.  Zingg,  à  Saint-Gall. 

Le  24.  Ecrit  à  M.  Resler,  à  Dresde.  Je  lui  dis  que  les 
estampes  de  M.  Dietrich  étoient  arrivées;  je  lui  en  de- 
mande encore. 

Répondu  à  M.  Eberts,  à  Strasbourg.  Je  lui  donne 
aussi  avis  du  départ  des  œuvres  d'estampes,  pour 
Dresde,  qui  sont  à  son  adresse. 

Répondu  à  M.  le  chevalier  de  Vallin.  Je  lui  donne  avis 
du  départ  des  quatre  derniers  ports  de  France  pour 
M.  son  frère,  et  le  prie  de  faire  se  charger  quelque  autre 
personne  pour  continuer  de  souscrire  pour  lui. 

Répondu  à  monseigneur  l'évêque  de  Gallinique,  ac- 
tuellement à  Sens. 

Tous  ces  jours-cy,  j'allai  à  la  vente  des  effets  de  l'art 
délaissés  par  M.  Deshayes  l,  professeur  de  l'Académie 
royale  ;  je  n'ay  cependant  acheté  que  quelques  articles 
de  desseins  délaissés  par  ce  peintre. 

Le  50.  J'allai  à  l'assemblée  de  l'Académie  royale. 
M.  Frago  ou  Fragonard 2  y  fut  agréé  avec  applaudisse- 

1  Catalogue  des  desseins,  tableaux  et  estampes,  après  le  décès  de  M.  Des- 
hayes, peintre  du  roy,  par  Pierre  Remy.  «  La  vente  se  fera  le  mardi,  26  mars 
1765,  et  jours  suivants,  trois  heures  de  relevée,  dans  l'appartement  du  dé- 
funt, rue  Neuve-des-Petits-Champs,  à  côté  de  la  porte  du  jardin  du  Palais- 
Royal.  Paris,  1765;  in-12.  »  Ce  catalogue  est  curieux,  en  ce  qu'il  contient 
un  grand  nombre  de  desseins  de  la  main  de  M.  Deshayes. 

2  Jean  Honoré  Fragonard,  né  à  Nice  en  1752,  mourut  à  Paris  en  1806.  Il 
était  peintre  et  graveur,  et  son  portrait  a  été  très-spirituellement  gravé  à 
Peau-forte  par  C.  Le  Carpentier. 


DE  JEAN-GEORGES  VVILLE.  '285 

ments.  Il  avoit  exposé  aux  yeux  de  la  compagnie  un 
très-grand  tableau  d'histoire,  qui  étoit  très-beau,  et  plu- 
sieurs paysages  bien  faits  et  bien  coloriés,  comme  aussi 
des  desseins  de  diverses  manières  qui  avoient  bien  du 
mérite.  Au  sortir  de  là,  j'allai  voir  mon  ami  M.  Greuze. 


AVRIL  1765. 

Le  1er.  Répondu  à  M.  Lienau,  à  Bordeaux,  et,  comme 
il  m'avoit  touché  fort  délicatement  quelque  chose  sur 
mes  ouvrages,  que  mes  amis  et  autres  désiroient  con- 
stamment voir  paroître,  je  lui  dis  aussi  en  termes  cou- 
verts que  je  pourrois  peut-être  punir  son  impatience 
par  une  dédicace  ou  réjouir  par  des  preuves  de  mon  ami- 
tié de  cette  manière,  etc. 

M.  le  chevalier  delà  Tour-d'Aigues,  étantde  retour  de 
la  Provence,  sa  patrie,  m'est  venu  voir  après  une  absence 
de  dix-huit  mois. 

Le  6.  Répondu  à  M.  Weitsch,  à  Brunswick.  Je  lui  dis 
mon  sentiment  sur  les  quatre  tableaux  de  sa  façon  qu'il 
m'a  envoyés,  dont  l'un  représente  le  fameux  Blocksberg, 
la  plus  haute  montagne  de  la  Basse-Saxe;  l'autre,  la  forte- 
resse de  Regenstein,  située  sur  une  roche  escarpée  et  qui 
a  été  prise  et  reprise  plusieurs  fois  dans  la  dernière 
guerre,  mais  qui  est  à  présent  très-ruinée. 

Le  8.  J'ay  donné  à  souper  à  M.  le  chevalier  de  Broemb- 
sen  et  à  son  gouverneur,  M.  Sch roter  (M.  le  baron  de 
Broembsen  ne  put  venir  à  cause  d'une  indisposition). 
M.  Huber  et  d'autres  étoient  du  repas. 

Le  10.  J'allai  dîner  chez  M.  le  chevalier  de  Damery, 
avec  M.  Chevillet.  M.  le  chevalier  de  la  Tour-d'Aigues  y 


28C  JOURNAL 

étoit  aussi.  Après  le  repas  nous  allâmes  tous,  avec  madame 
de  Damery,  au  Luxembourg.  Après  que  cette  dame  fut 
retournée  à  son  logis,  nous  allâmes,  nous  autres  hommes, 
chez  M.  Greuze,  de  là  chez  M.  Huquier,  marchand  d'es- 
tampes, qui  part  demain  pour  Bruxelles  assister  à  la 

vente  du  prince  de  R  nous  y  restâmes  voir  un 

portefeuille  de  desseins,  comme  j'ay  fait  souvent  chez  le 
même  marchand,  depuis  plus  de  vingt  ans,  car  il  a  de 
fort  beaux  desseins. 

Le  13.  Madame  Huet,  étant  revenue  de  Dresde,  où 
elle  étoit  allée  pour  son  commerce  de  porcelaine  de  Saxe, 
m'a  apporté  de  la  part  de  M.  Hutin,  directeur  de  l'Aca- 
démie de  Dresde,  toutes  les  estampes  qu'il  a  gravées  suc- 
cessivement à  l'eau-forte,  qui  sont  remplies  d'esprit. 
Elles  étoient  accompagnées  d'une  lettre  fort  polie  de  sa 
part. 

Le  14.  J'ay  écrit  de  nouveau  à  M.  Weitsch  (en  adres- 
sant ma  lettre  à  M.  Thilecke,  secrétaire  des  postes  impé- 
riales, à  Brunswick).  Je  lui  commande  encore  deux 
tableaux,  paysages  d'après  des  endroits  connus  et  remar- 
quables. Je  lui  donne  de  nouveau  quelques  remarques 
sur  ses  opérations  en  peintures,  lesquelles  il  prendra  en 
bien,  s'il  a  l'esprit  bien  fait. 

Le  16.  J'allai  voir  Madame  Huet,  la  remercier  des 
soins  qu'elle  avoit  eus  des  effets  qui  avoient  été  envoyés 
de  Saxe,  et  je  lui  fis  compliment  sur  son  heureuse  ar- 
rivée. 

1  C'est  la  vente  du  prince  de  Rubcmpré.  Les  tableaux  se  vendirent  le 
14  avril,  et  les  estampes  et  desseins  le  15  et  jours  suivants.  La  vente  des 
tableaux  produisit  quatre-vingt-neuf  mille  trois  cent  trente  livres  neuf  sols, 
et  celle  des  desseins  et  estampes,  vingt-cinq  mille  quatre  cent  cinquante- 
deux  livres  dix  sols. 


DE  JE  AN-GEO  H  G  ES  WILLE.  287 

Le  17.  M.  Ryland  graveur  du  roi  d'Angleterre,  étant 
venu  de  Londres  en  celte  ville,  me  vint  voir  et  me  fit  par 
là  grand  plaisir.  Je  l'avois  déjà  connu  lorsqu'il  étoit 
venu  à  Paris,  il  y  a  sept  ou  huit  ans. 

Le  18.  J'ay  donné  à  dîner  à  M.  Ryland.  C'est  un  brave 
homme,  qui  a  bien  du  talent  et  est  fort  à  son  aise.  Il  a 
cinq  mille  livres  de  pension  de  son  roi,  qui  lui  paye  non- 
seulement  généreusement  les  ouvrages  qu'il  lui  com- 
mande, mais  lui  fait,  aussi  présent  de  l'ouvrage  même, 
lorsqu'il  est  fini.  Chose  sans  exemple  ! 

Le  20.  M.  Grimm,  secrétaire  du  duc  d'Orléans,  m'é- 
crivît une  lettre  dans  laquelle  il  me  proposa,  au  nom 
d'une  société  d'honnêtes  gens,  qui  veut  faire  la  dépense 
de  graver  la  famille  infortunée  de  Calas,  en  six  figures, 
dessinées  par  M.  Carmontelle2,  mais  je  me  suis  excusé 
par  ma  réponse  que  j'ay  faite  sur-le-champ  à  mon  com- 
patriote, M.  Grimm. 

Répondu  à  M.  Kreuchauf,  Je  lui  dis  que  les  tableaux 
qu'il  prétend  envoyer  à  moi  pour  les  Faire  vendre  icy 
n'est,  point  selon  la  bonne  politique.  Je  lui  conseille  de 
les  envoyer,  comme  cy-devant,  à  M.  Eberts  ;  mais  point 
de  copies  ni  pièces  noires  ou  endommagées.  Que  per- 
sonne ne  cherchoit  des  tableaux  chez  moi,  n'étant  nulle- 

1  William  Vynne  Ryland,  né  à  Londres  en  1732,  fut  pendu  en  1785, 
pour  avoir  fabriqué  de  faux  billets  de  banque.  Ryland  gravait  au  pointillé, 
dans  le  goût  de  Bartolozzi.  Il  a  gravé  fort  habilement  à  Feau-forte  deux 
paysages  d'après  François  Boucher. 

2  Carmontelle  est  né  à  Paris  le  25  août  1717  ;  il  y  est  mort  le  26  décem- 
bre 1806  ;  c'était  un  artiste  plein  d'esprit  et  de  finesse.  Ses  quelques  eaux- 
fortes  sont  très-justement  recherchées  des  amateurs.  Le  dessein  dont  parle 
ici  Wille  a  été  gravé,  et  on  lit  au  bas  de  l'estampe  :  La  malheureuse  fa- 
mille Calas,  la  mère,  les  deux  filles,  avec  Jeanne  Viguière,  leur  bonne 
servante,  le  fils  et  son  ami,  le  jeune  Lavaysse.  L  -C.  de  Carmontelle 
delineavit  1765.  Delafosse  sculpsitl 


288  JOURNAL 

ment  connu  sur  le  pied  d'en  faire  commerce  ;  qu'il  pour- 
roit  cependant  envoyer  le  catalogue  à  M.  Eberts  avant 
tout. 

Le  26.  Jay  remis  à  M.  Schiïtz,  secrétaire  de  l'ambas- 
sade de  Danemark,  bien  des  choses  demandées  par  M.  le 
conseiller  d'Etat  de  Wasserscbleben,  à  Copenhague,  pour 
être  envoyées  à  cet  ancien  ami.  Et,  le  même  jour,  j'ay 
touché  mes  déboursés  chez  MM.  Papelier  et  Eberts. 

Le  27.  Répondu  à  M.  Wasserscbleben.  La  lettre  a  été 
remise  aussi  à  M.  Schutz. 

MAY  1765. 

Le  1er.  MM.  Wincke,  de  Brème,  et  Mùller,  de  Hano- 
vre, me  sont  venus  voir.  Ils  viennent  de  Bordeaux.  Le 
premier  m'a  apporté  une  planche  de  cuivre  brut,  de 
Hambourg,  et  une  médaille  d'argent.  Il  avoit  été  chargé 
de  ces  deux  objets,  par  mon  ami  M.  Lienau,  à  Bordeaux. 
La  médaille  a  été  frappée  en  Hollande,  sur  la  fameuse 
banqueroute  d'Amsterdam  et  de  Hambourg,  il  y  a  deux 
ans. 

Le  5.  Un  jeune  artiste  d'une  ville  de  la  forêt  Noire 
est  venu  chez  moi,  me  portant  une  lettre  de  recomman- 
dation de  M.  le  baron  de  Sickingen.  Il  se  nomme  M.  Hars- 
cher  et  parle  par  le  nez. 

Le  9.  M.  Ryland,  graveur  de  Londres,  a  pris  congé  de 
moi  pour  s'en  retourner  dans  sa  patrie.  Il  avoit  com- 
mission du  roi  d'Angleterre  d'acheter  de  moi  mes 
pièces  historiques,  mais  des  premières  et  magnifiques 
épreuves,  et  je  les  ay  fournies  comme  pour  un  roi. 


DE  JEAN-GEORGES  WILLE.  289 

Le  12.  Répondu  à  M.  Meil  \  dessinateur  et  graveur,  à 
Berlin.  Je  lui  dis  que  les  deux  estampes  qu'il  me  de- 
mande avec  instance,  mais  premières  épreuves,  sont  en 
présent  pour  lui,  et  que  M.  Cavalier  les  a  déjà  entre  les 
mains  pour  les  lui  envoyer. 

Répondu  à  M.  Rode,  peintre  d'histoire,  à  Berlin.  Je  le 
remercie  d'avance  des  trois  desseins  de  sa  façon,  qu'il  a 
fait  partir  à  mon  adresse.  Je  lui  dis  en  outre  que  les 
planches  des  mascarons  de  l'Arsenal  ne  pourront  pas 
être  placées,  que  de  telles  estampes  ne  pourront  qu'être 
confondues  dans  la  foule,  quoique  bien  faites. 

Le  20.  M.  l'abbé  de  Grimaldi,  de  la  maison  des  prin- 
ces de  Monaco,  amateur  qui  me  vient  voir  souvent,  me 
présenta  à  M.  le  prince  de  Monaco,  qui  me  reçut  fort 
bien  et  me  fît  voir  tous  les  tableaux  et  autres  curiosités 
de  la  maison,  me  disant  même  que  tous  ses  tableaux 
étoient  à  mon  service,  si  l'un  ou  l'autre  pouvoit  m'être 
utile  pour  la  gravure. 

Mon  fils  Frédéric  a  été  habillé  à  la  françoise,  ayant 
été  jusque-là  en  hussard. 

Le  22.  Un  jeune  homme  de  Deux-Ponts,  Zioey-Brùcken 
en  allemand,  nommé  M.  Hess,  me  vint  voir:  il  veut  être 
graveur  et  désire  que  je  lui  enseigne.  Je  le  ferai  avec 
plaisir,  ayant  connu  son  père,  il  y  a  vingt-neuf  ans.  Il 
a  dessiné  plusieurs  années  à  l'Académie  de  Manheim, 
et  paroît  fort  joli  garçon,  qui  se  présente  bien.  Son 
père  m'avoit  déjà  écrit  par  rapport  à  lui  et  je  lui  en  ai 
répondu. 

Tous  ces  jours-cy,  j'ay  acheté  plusieurs  tableaux  dans 
une  vente  qui  se  fait  chez  M.  le  Brun,  marchand. 

1  Jean  Guillaume  Meil,  peintre,  dessinateur  et  graveur,  né  à  Altcnburg 
en  1755,  mourut  à  Berlin  en  1805. 

i.  11) 


4290  JOURNAL 

Le  25.  Répondu  à  M.  Harpeter,  docteur  en  philoso- 
phie, à  Nuremberg.  Il  étoit  chargé  de  me  proposer  le 
portrait  d'un  sénateur  de  la  même  ville  de  la  part  de  sa 
veuve,  mais  que  j'ai  refusé.  Peu  de  jours  après,  M.  Wir- 
sing,  graveur,  aussi  de  Nuremberg,  m'écrivit  en  me 
priant  de  le  recommander  pour  le  faire,  c'est  ce  que 
j'ay  fait  avec  plaisir  le  26. 

Le  24.  M.  le  baron  de  Hammerstein,  Hanovrien,  me 
vint  voir.  Il  vient  d'Italie. 

Le  25.  M.  de  la  Haye,  mon  tailleur,  m'a  livré  un  ha- 
bit de  soie  jaspé  et  assez  richement  galonné  en  argent,  et 
un  autre  à  mon  fils  aîné,  de  bouracan  avec  boulons  d'ar- 
gent. Huit  jours  auparavant,  mon  fils  Frédéric  eut  un 
habit  de  soie  à  fleurs,  mais  uni,  avec  chapeau  et  épée, 
au  lieu  d'habit  de  hussard,  bonnet  et  sabre,  et  accoutre- 
ment analogue,  qu'il  avoit  porté  jusqu'à  ce  jour;  mais 
il  portera  encore,  les  jours  ouvrables,  le  même  habille- 
ment qui  est  vert  et  argent,  cet  été,  pour  l'user. 

Ces  jours  passés,  M.  Boehmer,  de  Dresde,  m'a  remis, 
de  la  part  de  mademoiselle  Dinglinger,  une  miniature 
qu'elle  a  faite  d'après  un  tableau  du  Tilien,  de  la  galerie 
de  Dresde,  et  qu'elle  veut  vendre  deux  cents  louis  d'or. 
Je  doute  de  la  réussite  de  cette  affaire.  La  pièce  est 
jolie. 

Le  27.  J'ay  répondu  à  M.  Yàchter,  Je  lui  dis  que, 
quoiqu'il  m'ait  obtenu,  à  mon  insçu  et  sans  que  je  Paye 
demandé,  la  permission  d'écrire  à  l'impératrice,  pour 
lui  dédier  une  de  mes  pièces,  je  ne  croyais  pas  que  la 
chose  soit  praticable  pour  le  présent  et  que  je  prévoyois 
plusieurs  difficultés.  Je  le  remercie  cependant  beaucoup 
de  son  intention  louable  à  mon  égard.  Je  lui  mande 


DE  JEAN-GEORGES  WILLE.  291 
aussi  que  M.  Schmuzer,  mon  élève,  a  fini  sous  ma  direc- 
tion, le  portrait  du  prince  de  Kaunitz  -,  et  j'ay  parlé  fort 
en  sa  faveur  pour  que  sa  pension  soit  augmentée. 

Le  28.  M.  le  chevalier  de  Brômbsen  et  M.  Schrôter,  son 
gouverneur,  sont  venus  prendre  congé  de  moi.  Ils  vont 
aller  voir  les  provinces  méridionales  de  la  France. 

Le  29.  M.  Schrôter  a  encore  soupé  chez  nous  quoiqu'il 
eût  déjà  pris  congé  le  jour  d'auparavant.  Je  lui  ay  fait 
présent  de  plusieurs  estampes,  car  c'est  un  fort  brave 
garçon,  joyeux  et  de  bonne  humeur. 

Le  50.  M'est  venu  voir  M.  Papelier,  chancelier  du 
prince  Frédéric  de  Deux-Ponts  et  frère  du  banquier  du 
même  nom  qui  est  mon  ancien  ami  et  duquel  il  étoit 
accompagné.  Il  me  paroît  un  bien  digne  homme,  par- 
lant l'allemand  et  le  françois  dans  une  rare  perfection 
et  ayant  un  esprit  très-solide. 

JUIN  1705. 

Le  1er.  Répondu  à  M.  Gagino,  à  Hildesheim.  Il  me  pa- 
roît marchand  et  veut  avoir  de  mes  estampes.  Je  lui  dis 
que  son  argent  doit  être  icy  avant  le  départ  des  estampes, 
dont  je  lui  ay  envoyé  le  catalogue. 

J'ay  mis  un  habit  neuf,  que  M,  de  la  Haye,  mon  tail- 

1  Le  prince  de  Kaunitz  est  debout,  à  mi-corps,  la  main  posée  sur  un  livre 
qui  est  sur  une  table.  On  lit  au  bas  rénumération  de  tous  les  titres  du  prince; 
les  voici  :  «  W.  A.  PR1NCEPS  A  KAVNÎTZ,  COMES  A  1UTTBERG.  Quondam 
Augg.  ad  Sardinix  Regem  ablegatus.  Belgii  Austr.  Proconsul  ad  paceni 
Aquisgrani  sanciendam  Plenipotent.  apud  Gallix  Regem  Orator.  JSunc 
vero,  Augg.  a  Sanctior.  Consiliis.  Cancellarius.  Administer  Germanix 
Belgii  et  Italix  Provinciarum  rébus  cum  exteris  gerendis  prxfectus,  etc. 
A.  CI0I3CCLXV.  »  On  reconnaît  en  plus  d'un  endroit,  dans  cette  planche, 
la  main  de  Wille  ;  l'habit  du  prince  a  surtout  dû  être  beaucoup  retouché 
par  le  maître  de  J.  Schmuzer. 


292  JOURNAL 

leur,  m'a  fait;  il  est  de  soie,  galonné  en  argent,  et  m'a 
coûté  quatre  cents  livres. 

Le  10.  Répondu  à  M.  Winckler.  Je  lui  envoyé  la  re- 
connoissance  de  la  somme  qu'il  m'a  fait  toucher,  de  la 
part  de  M.  de  Hagedorn,  pour  les  estampes  que  j'avois 
envoyées  à  celui-cy.  Je  lui  envoyé  aussi  la  liste  des  des- 
seins avec  les  prix,  mais  qui  resteront  encore  une  hui- 
taine de  jours  chez  moi  et  parliront  avec  les  autres  effets. 

Le  14.  M.  Usteri,  de  Zurich,  troisième  frère  de  ce  nom, 
étant  arrivé,  m'est  venu  voir  sur-le-champ. 

M.  Garttner,  ébéniste  de  Dresde,  m'a  apporté  des  let- 
tres de  M.  Dietrich  ou  Dietricy. 

Le  20.  Répondu  à  M.  de  Livry  fils.  Je  lui  mande  que, 
n'ayant  pu  joindre  M.  Vien,  je  lui  ay  fait  faire  deux 
paysages  vues  de  Rome,  coloriés,  que  je  les  ay  fait  re- 
mettre aujourd'hui  à  M.  Ripert,  selon  ses  désirs. 

M.  Griesbach,  jeune,  jurisconsulte,  ayant  pris  congé 
de  moi  pour  partir  pour  Londres,  je  lui  ay  fait  une  lettre 
de  recommandation  pour  M.  Fabian1,  peintre  allemand 
dans  cette  ville,  à  qui  j'ay  promis  par  la  même  lettre  un 
dessein  de  moi,  qu'il  me  demande  depuis  longtemps. 

Tous  ces  jours-cy,  j'allai  cà  la  vente  de  tableaux  de 
madame  de  la  Roissière,  où  j'en  ay  acheté  plusieurs, 
entre  autres  deux  Rartholomé  Rréemberg,  très-finis. 

J'allai  chez  le  notaire  signer  un  écrit  portant  mon  con- 
sentement que  la  veuve  Deforge  pût  être  tutrice  de  ses 
enfants;  son  mari,  frère  de  ma  femme,  étant  mort  depuis 
peu  laissant  deux  filles  en  bas  âge. 

Le  21.  Écrit  à  M.  Weiss,  à  Leipzig.  Je  lui  dis  que 

1  Nagler  no  mentionne  pas  le  nom  de  ce  peintre  dans  son  Dictionnaire 

des  artistes. 


DE  JEAN -  GEO  11 GES  VVILLE.  293 

M.  Winckler  lui  remettra  le  nouveau  livre  de  M.  Dan- 
dré-Bardon  1  de  ma  part,  comme  aussi  deux  estampes 
gravées  par  M.  Cheville!. 

Le  21.  Répondu  à  M.  Kreuchauf,  M.  Winckler  est 
aussi  prié  de  lui  remettre  ses  estampes.  Je  lui  dis  en  ou- 
tre que  je  ne  croyois  pas  que  le  petit  tableau  de  made- 
moiselle Dinglinger  pût  être  vendu. 

Le  22.  Répondu  à  M.  Wolckmann;  M.  Winckler  doit 
également  lui  remettre  ses  estampes  et  brochures.  Je  lui 
ay  aussi  fait  compliment  sur  son  mariage. 

Répondu  sur  plusieurs  lettres  de  M.  Winckler.  Je  lui 
donne  un  détail  de  tout  ce  que  je  lui  envoyé,  et  la  liste 
de  mes  monnoies  d'or;  comme  il  m'en  avoit  envoyé 
quatre  en  dernier  lieu,  je  l'en  remercie  et  lui  fait  pré- 
sent de  deux  paysages  que  j'avois  dessinés  l'année  passée. 
Il  a  aussi  ordre  de  remettre  un  de  mes  desseins,  à 
M.  Oeser,  directeur  de  l'Académie  de  dessein,  à  Leipzig, 
qui  avoit  désiré  en  avoir. 

Répondu  à  M.  de  Mechel,  à  Baie. 

Une  lettre  en  réponse  à  M.  Humitsch,  commis  de  la 
fabrique  deMeissen,  est  dans  la  lettre  à  M.  Dietrich. 

Le  25.  Il  m'est  arrivé  de  Meissen  une  petite  caisse 
que  M.  Dietrich  m'envoye.  Elle  contenoit  un  tableau 
paysage  sur  bois,  très-bien  fait  par  cet  habile  homme. 
Il  sera  gravé  par  M.  de  Launay,  pour  faire  pendant  à 
celui  qu'il  grave  actuellement.  De  plus,  il  y  avoit  deux 
tableaux  de  M.  Dietrich  en  grisaille,  mais  qui  ne  sont 
pas  si  bien.  De  plus,  un  rouleau  de  desseins  de  lui,  au 

1  Ce  dernier  ouvrage  de  Dandré-Bardon  avait  pour  titre  :  Traité  de  pein- 
ture, suivi  d'un  Ess.i  sur  la  sculpture,  pour  servir  d'introduction  à 
une  Histoire  universelle  relative  aux  beaux-arts.  Paris,  Dessaint,  1765, 
2  vol.  in-12.  Cet  ouvrage  est  aujourd'hui  fort  peu  recherché. 


29  i  JOURNAL 

nombre  de  plus  de  vingt  pièces,  tous  de  sa  main,  très- 
bien  faits  et  que  je  dois  remettre  à  M.  Mariette  de  sa 
part. 

Ce  même  jour,  j'ay  répondu  à  M.  Dietrich.  Je  l'exhorte 
constamment  à  me  faire  encore  des  paysages,  et  que  son 
portrait  est  très-avancé. 

J'allai  faire  ma  contre-visite  à  M.  le  chancelier  Pa- 
pelier. 

Le  27.  Nous  fûmes  réveillés,  à  quatre  heures  du  ma- 
tin, par  le  frère  de  M.  Zingg,  qui  étoit  venu  en  courrier 
de  Troyes,  en  Champagne,  où  leur  voiture,  qui  condui- 
soit  les  deux  frères  et  un  de  leurs  amis,  en  France, 
avoit  été  arrêtée  avec  les  quatre  chevaux  parles  commis, 
qui  les  accusèrent  que  le  tout  étoit  au  voiturier,  et  que 
cela  étoit  contre  les  ordres  et  règlements.  Après  avoir  fait 
prendre  le  café  au  jeune  M.  Zingg,  je  le  fis  mettre  au  lit, 
et  je  sortis  pour  trouver  quelques  moyens  pour  faire  relâ- 
cher cet  ami,  à  Troyes.  J'employai  toute  la  journée  à 
courir  de  part  et  d'autre,  sans  avoir  beaucoup  avancé 
cette  vilaine  affaire.  M.  Coindet  s'y  employa  aussi  avec 
ardeur. 

Le  28.  Je  poursuivi  l'affaire  de  M.  Zingg,  de  même 
que  M.  Huber. 

Le  29.  Je  dînai  chez  M.  Blondel  de  Gagny1,  qui 
m'avoit  fait  inviter.  Le  matin  et  l'après-midy  furent  en- 
core employés  pour  M.  Zingg.  Le  même  jour,  M.  Huber 
fit  dresser  une  requête  qui  fut  présentée  à  M.  l'intendant 
de  Champagne,  de  la  part  de  M.  Zingg,  par  M.  Huber. 
M.  Turgot,  intendant  de  Limoges,  prit  cette  affaire  à 


1  M.  Blondel  do  Gagny  mourut  en  1 7 7 C ,  et  la  vente  de  son  cabinet  se  lit 
le  10  décembre  de  cette  année. 


DE  JEAN-GEORGES  WILLE.  295 
cœur  et  alla  parler  lui-même  à  celui  de  Champagne,  en 
laveur  de  M.  Zingg.  Cecy  étoit  le  51. 

Le  50.  M.  Huber  alla,  quoique  malade,  sur  ma  re- 
présentation, chez  M.  Turgot  pour  avoir  des  nouvelles 
de  l'affaire. 

JUILLET  1765. 

Le  2.  M.  Turgot  écrivit  à  M.  Huber  que  M.  l'inten- 
dant de  Champagne  avoit  ordonné  qu'on  laissât  partir 
M.  Zingg  de  la  ville  de  Troyes,  mais  il  fut  obligé  de  faire 
sa  soumission  pour  douze  cents  livres,  sauf  le  jugement 
définitif  de  M.  l'intendant. 

Le  6.  Nous  reçûmes  un  tonneau  de  vin  que  M.  Lienau, 
mon  ami,  m'envoya  de  Bordeaux  en  présent.  C'est  un 
excellent  vin  blanc. 

Le  7.  Nous  allâmes  tous  au-devant  de  M.  Zingg,  jus- 
qu'à Charenton,  mais  inutilement  :  M.  Zingg  ne  vint 
point. 

Le  8.  Nous  reçûmes  une  lettre  de  M.  Zingg,  par  la- 
quelle il  nous  instruisit  qu'il  seroit  le  même  jour,  dans 
Taprès-midy,  à  Charenton.  Mon  fils,  M.  Zingg  le  jeune, 
qui  avoit  logé  tout  ce  temps  chez  nous,  MM.  Schmuzer 
et  Halm,  allèrent  jusqu'à  ce  village  au-devant  de  lui, 
el  il  arriva  chez  nous  vers  les  sept  heures  du  soir  en 
bonne  santé,  mais  rempli  de  chagrin  à  cause  de  son  af- 
faire. Nous  le  reçûmes  avec  toute  l'amilié  possible.  Il 
soupa  chez  nous  de  même  que  le  lendemain,  avec  M.  et 
madame  Huber,  etc.  Il  me  remit  une  médaille  d'argent 
représentant  le  célèbre  M.  de  Haller,  que  M.  Môri- 
kofer,  de  Berne,  m'envoye  en  présent,  comme  aussi  un 


290  JOURNAL 

double  ducat  de  Berne,  un  simple  et  un  double  de  Zu- 
rich, que  M.  Usteri,  de  Zurich,  m'envoye,  mais  que  je  lui 
ai  payés. 

M.  Millier,  de  Hanovre,  a  pris  congé  de  moi.  C'est  un 
bien  brave  voyageur.  Il  s'est  chargé  d'un  rouleau  d'es- 
tampes pour  M.  Boehm  et  mon  frère  à  Giessen,  il  est 
parti  le  14. 

Le  14.  Répondu  à  M.  Boehm,  professeur  de  mathéma- 
tique de  l'université  de  Giessen,  membre  de  l'Académie 
électorale  d'Erfurth  et  de  la  société  littéraire  de  Duis- 
bourg,  à  Giessen.  Ma  réponse  est  remplie  de  politesse 
et  de  choses  indifférentes,  qui  roulent  sur  les  arts.  Je 
lui  dis  en  outre  qu'il  doit  garder  un  exemplaire  des 
différentes  estampes  que  je  lui  ai  adressées  et  dont 
M.  Mûller,  de  Hanovre,  s'est  chargé.  Je  le  prie  de  re- 
mettre le  reste  à  mon  frère. 

Répondu  à  mon  frère.  Je  lui  mande  que  les  estampes 
que  je  lui  ai  promises  sont  parties  à  l'adresse  de  M.  le 
professeur  Boehm,  à  Giessen,  qui  les  lui  remettra. 

Répondu  au  curé  de  Kônisberg,  près  de  Giessen.  Je 
lui  parle  art  et  morale,  et  finis  par  lui  dire  que  mon 
frère  lui  remettra  deux  estampes  de  ma  part,  comme  il 
en  doit  remettre  à  d'autres  personnes  que  je  lui  nomme. 
Ces  deux  lettres  sont  dans  une  qui  est  à  l'adresse  de 
M.  le  professeur  Boehm. 

M.  le  baron  de  Steinberg,  de  Hanovre,  m'est  venu 
voir. 

Le  17.  J'allai  à  l'enterrement  de  M.  Carie  Vanloo1,  pre- 
mier peintre  du  roi,  écuier,  chevalier  de  l'ordre  de  Saint- 

1  On  connaît  un  certain  nombre  de  biographies  de  Carie  Vanloo,  et  la 
plus  curieuse,  selon  nous,  est  celle  que  Dandré-Bardon  publia  en  1705; 
in-12  de  soixante-huit  pages. 


DE  JEAN-GEORGES  WILLE.  297 

Michel,  directeur  de  l'Académie  royale  de  peinture  et 
sculpture,  directeur  des  élèves  protégés  par  le  roy.  Ce 
grand  homme  mourut  d'apoplexie,  le  15,  dans  la  mati- 
née. Il  a  été  enterré  à  Saint-Germain-l'Auxerrois.  Un 
monde  prodigieux  étoit  à  son  enterrement.  Il  y  avoit  en- 
viron vingt-quatre  ans  que  je  le  connoissois.  Il  étoit  âgé  de 
soixante-trois  ans. 

Le  28.  Nous  allâmes  tous  vers  les  nouveaux  boule- 
vards, où  nous  avons  goûté  bien  du  plaisir. 

Le  51.  M'est  venu  voir  M.  de  Ziegler,  jeune  gentil- 
homme aimable,  de  Schaffouse.  Il  m'apportoit  des  let- 
tres de  recommandation  de  M.  Lindiner,  actuellement 
établi  à  Strasbourg,  et  cy-devant  aide  de  camp  du  gé- 
néral de  Lochmann. 

AOUST  1765. 

Le  4.  Répondu  à  M.  Lienau,  ù  Bordeaux.  Je  lui  en- 
voyé dans  la  lettre  une  épreuve  d'une  lettre  de  change, 
quej'ay  fait  graver  pour  lui.  J'attends  si  elle  doit  être 
imprimée  icy. 

Répondu  à  M.  Lindiner,  cy-devant  officier  au  régi- 
ment de  Lochmann,  au  faubourg  de  Krautenau,  à 
Strasbourg,  quej'ay  connu  autrefois  icy.  C'est  un  aimable 
homme  qui  vit  actuellement  en  philosophe  heureux.  Je 
le  remercie  de  deux  bouteilles  de  kirschwasser,  qu'il 
m'avoit  envoyées.  Je  lui  ay  promis  une  estampe  en  re- 
vanche, les  Musiciens  ambulants. 

M.  Rode/  peintre  d'histoire,  de  Berlin,  m'a  envoyé 
trois  desseins  qui  sont  bien,  de  sa  façon,  par  M.  Sy- 
lingk. 

Le  8.  M.  Meyer,  de  Hambourg,  m'est  venu  voir  avec 
un  jeune  voyageur,  de  Heidelberg. 


-298  JOURNAL 

Me  fut  proposée  la  gravure  du  portrait  de  M.  de 
Steiger  \  le  premier  magistrat  de  Berne,  mais  je  l'ay  re- 
fusée à  mon  ordinaire.  J'ay  nommé  plusieurs  autres  gra- 
veurs à  choisir. 

M.  le  baron  de  Hammerstein,  m'est  venu  voir  aujour- 
d'hui. Il  est  Hanovrien  et  officier  dans  les  troupes  de  cet 
électorat. 

M'est  venu  voir,  avec  une  lettre  de  recommandation  de 
M.  Rode,  un  peintre  de  Berlin,  nommé  M.  Rosenberg. 

Le  18.  Répondu  à  M.  Strecker,  à  Bouxwiller.  Je  lui 
dis  que,  M.  Ravenel  étant  parti,  j'ay  trouvé  une  autre 
occasion  pour  faire  passer  ses  estampes  à  Strasbourg. 

Répondu  à  M.  Winckler.  Je  lui  mande  que  c'est  par 
oubli  que  la  note  des  tableaux  étoit  restée  icy  ;  que  j'ay 
de  nouveau  de  quoy  piquer  sa  curiosité. 

Le  19.  M.  Rigal,  de  Heidelberg,  a  pris  congé  de  nous 
pour  passer  en  Angleterre,  d'où  il  compte  revenir  au 
mois  de  m  a  y  de  l'année  qui  vient,  pour  s'en  retourner 
en  Allemagne.  C'est  un  bien  brave  garçon. 

M.  Hackert,  peintre  de  paysages,  de  Berlin,  avec  un 
autre  peintre,  de  Stralsund,  étant  arrivés  hier  à  Paris, 
sont  venus  aujourd'hui  m'apporter  une  lettre  de  recom- 
mandation de  M.  Sillem,  négociant  à  Hambourg.  Ils  pa- 
roissent  des  gens  qui  savent  fort  bien  vivre. 

Le  25.  Monseigneur  l'évêque  de  Callinique,  qui  étoit 
de  retour  de  son  abbaye  de  Sainte-Colombe,  à  Sens,  me 
vint  voir,  de  même  que  M.  de  Livry,  son  frère,  pour 
m'engager,  le  matin,  de  les  mener  au  salon  voir  les  ta- 
bleaux, etc.,  de  l'exposition,  qui  n'éloit  pas  encore  pu- 

1  Ce  portrait  a  été  grave  par  Claude  Drcvet,  d'après  Joh.  Hudolff.  Huber, 
peut-être  sur  la  reeonunandation  de  Wille.  C'est  un  portrait  in-folio  au  bas 
duquel  on  lit:  Cln'islopJiorus  Steigerus  consul  lieipublicâs  Bernefiïis. 


DE  JEAN-GEORGES  WÏLLE.  299 

blique.  Après  avoir  passé  là  avec  eux  jusqu'  à  une  heure, 
M.  Huet,  qui  m'avoit  rencontré,  m'entraîna  chez  lui  pour 
y  dîner;  et,  vers  les  quatre  heures,  je  me  rendis  à  l'assem- 
blée de  l'Académie,  où  les  prix  des  jeunes  gens  éloient 
exposés  aux  yeux  de  l'assemblée.  On  fit  un  directeur,  un 
recteur,  un  adjoint  à  recteur  et  un  professeur.  M.  Le- 
prince  l,  peintre,  qui  a  été  en  Russie,  mon  ancien  ami,  y 
fut  reçu  académicien  avec  applaudissements.  Son  tableau 
représentant  un  baptême  russe,  et  qui  doit  rester  à  l'A- 
cadémie, est  un  fort  bon  tableau. 

Le  24.  M.  Hartmann,  jouaillierde  Munich,  prit  congé 
de  moi  pour  s'en  retourner  dans  sa  patrie.  Je  l'ai  chargé 
d'un  grand  rouleau  d'estampes  qu'il  doit  remettre  à 
M.  Eberts,  à  Strasbourg,  pour  être  envoyé  par  celui-cy 
à  M.  Strecker,  à  Bouxwiller.  Je  lui  ay  fait  présent  aussi 
de  trois  estampes  de  moi  et  lui  ay  donné  un  petit  rouleau 
de  quatre  estampes  pour  qu'il  les  remette  à  M.  Scheke, 
habile  graveur  de  médailles,  à  Munich,  avec  une  lettre 
à  celui-cy,  dans  laquelle  je  lui  demande  la  médaille  de 
M.  Desmarets  2,  peintre,  qu'il  a  gravée  depuis  peu,  comme 
aussi  trois  autres  pièces  que  je  désirerois  avoir  en  argent. 

Le  26.  M.  Yan  den  Velden  a  pris  congé  de  moi  et  est 
parti  pour  la  Hollande. 

Le  28.  M.  Meyer,  de  Hambourg,  a  pris  congé  de  moi. 
Il  s'est  chargé  de  deux  petits  rouleaux  pour  M.  V.  Lienau, 
à  Bordeaux,  où  il  va  en  droiture.  Je  lui  ay  fait  un  petit 
dessein  colorié  dans  son  livre,  qu'on  nomme  en  allemand 
Stammbuch,  livre  de  généalogie. 

1  Jean  Baptiste  Leprince  naquit  à  Metz  en  1755  et  mourut  le  50  septem- 
bre 1781.  Il  était  élève  de  Boucher. 

2  Desmarets,  peintre  d'histoire,  né  en  France,  mourut  en  Toscane  en  1805. 
Son  meilleur  tableau  est,  dit  Nagler,  Pindare  mourant  entre  les  bras  de 
Theoxéne. 


300  JOURNAL 

Le  51.  J'allai  à  l'assemblée  de  l'Académie  royale  pour 
y  donner  ma  voix  pour  les  prix  des  jeunes  artistes.  Après, 
je  me  suis  arrêté  longtemps  au  salon  où  tous  les  ouvra- 
ges des  académiciens  sont  exposés.  Mon  portrait,  peint 
supérieurement  par  M.  Greuze1,  y  est  aussi;  mais  je  n'y 
ai  exposé  que  mes  Musiciens  ambulants.  Le  concours 
du  public  pour  voir  le  salon  est  extraordinaire. 

SEPTEMBRE  17G5. 

Le  8.  Je  partis  pour  dessiner  le  paysage  d'après  nature. 
Mon  fils,  MM.  Schmuzer,  mon  élève,  Weirotter,  Kraus, 
Hackert  de  Berlin  et  M.  Becker  m'accompagnèrent  pour 
le  même  objet.  Nous  allâmes  le  même  jour  à  Longjumeau, 
où  nous  dessinâmes;  le  lendemain  et  les  jours  suivants  à 
Sceaux-lès-Chartreux,  où  il  y  a  d'excellentes  choses. 
M.  Hackert  devint  malade  le  second  jour,  et  le  troisième 
il  repartit  en  chaise  de  poste  pour  Paris.  Le  mercredy, 
ma  femme,  sa  sœur  et  mon  lils  Frédéric  vinrent  en  car- 
rosse, accompagnés  de  M.  Usleri,  nous  trouver  à  Longju- 
meau; ils  y  passèrent  la  nuit  et  repartirent  le  jeudy  au 
soir  très-contents  de  leurs  excursions.  Nous  dessinâmes 
jusqu'au  samedy  à  midy,  et  retournâmes  à  Paris,  où  nous 
arrivâmes  à  huit  heures  du  soir,  fort  contents  de  notre 
voyage  et  des  objets  que  nous  avions  rencontrés. 

M.  Lienau,  mon  ami,  à  Bordeaux,  m'a  envoyé  une 
médaille  d'argent  qui  a  été  nouvellement  frappée  à  Ham- 
bourg. Celte  médaille  est  très-mal  faite. 

Le  25.  Répondu  sur  deux  lettres  de  monseigneur  Vér 

1  Mathonde  la  Cour,  dans  Lettres  à  monsieur"'  sur  les  peintures,. les 
sculptures  et  les  gravures  exposées  dans  le  salon  du  Louvre  en  1765, 
dit,  page  57  :  «  Les  portraits  de  M.  Wille  et  de  M.  Caflîcri  sont  traités  avec 
feu  et  comme  on  devroit  toujours  peindre  les  artistes.  » 


DE  JEAN-GEORGES  WILLE.  501 

vêque  de  Callinique.  Je  lui  dis  que  mon  fils  compte  faire 
son  portrait  au  crayon  rouge  incessamment,  et  que  je 
lui  ferai  emplette  des  estampes. 

Le  24.  J'ay  rendu,  par  ordre  de  mademoiselle  Dinglin- 
ger,  le  petit  tableau  en  miniature  qu'elle  a  fait  d'après 
le  Titien,  à  M.  Riederer,  banquier,  qui  doit  le  faire  passer 
à  Londres,  car  il  ne  m'a  pas  été  possible  de  le  faire  pla- 
cer icy  pour  la  somme  de  cent  louis  d'or  qu'on  vouloit 
avoir  pour  cette  pièce. 

M.  Chevillet,  graveur,  est  déménagé  de  notre  maison 

après  y  avoir  demeuré  Il  est  allé  demeurer  avec  sa 

femme,  dans  la  rue  Saint-Victor,  où  il  est  fort  bien 
logé. 

OCTOBRE  1765. 

Le  5.  Écrit  à  M.  Winckler.  Je  lui  dis  que  j'ay  touché 
de  l'argent  le  4,  chez  MM.  Papelier  et  Eberts. 

Je  ne  me  suis  pas  bien  porté  tous  ces  jours  passés, 
jusqu'au  12  de  ce  mois,  sans  être  cependant  malade. 

Deux  gentilshommes  courlandois  me  sont  venus  voir 
avec  leur  gouverneur. 

Le  10.  M.  le  général  de  Fontenay,  envoyé  de  l'électeur 
de  Saxe,  m'a  envoyé  à  la  maison  une  magnifique  taba- 
tière que  S.  A.  S.  électorale  m'a  envoyée  en  présent. 

Le  14.  Répondu  à  M.  V.  Lienau,  à  Bordeaux.  Je  lui 
donne  avis  du  départ  de  ses  lettres  de  change  que  j'ay 
fait  imprimer,  et  le  remercie  de  la  médaille  d'argent  que 
la  ville  de  Hambourg  a  fait  si  mal  exécuter;  mais  enfin 
ce  n'est  pas  la  faute  de  M.  Lienau. 

Le  16.  Répondu  à  M.  Usteri.  Je  lui  dis  que  j'ay  acheté, 


50<2  JOURNAL 

selon  ses  désirs,  l'œuvre  de  Crozat,  l'ancienne  édition, 
que  M.  son  frère,  qui  est  allé  en  Hollande,  et  avec  qui 
j'ay  manqué  de  partir,  lui  doit  apporter  lorsqu'il  sera  de 
retour  icy. 

Le  20.  Répondu  à  M.  Strecker,  qui  a  été  plusieurs 
années  peintre  du  prince  héréditaire  de  Hesse,  à  Boux- 
willer,  mais  qui  a  été  appelé  par  le  landgrave  de  Hesse- 
Darmstadt  pour  être  son  peintre,  depuis  la  mort  de 
M.  Fiedler,  dont  il  aura  la  pension  et  de  qui  il  est  élève. 
Je  lui  mande  que  je  désirerois  un  petit  tableau  de  Breu- 
ghel  de  Velours  que  M.  Fiedler  possédoit,  et  je  donne 
commission  à  M.  Strecker  de  me  l'acheter  dans  la  vente 
du  défunt  peintre,  s'il  est  véritable. 

Le  27.  M.  le  baron  d'Àderkas,  m'est  venu  voir. 

Le  28.  M.  Meyer,  jeune  peintre  qui  m'est  connu  de- 
puis longtemps,  est  de  retour  de  chez  M.  le  duc  de  Deux- 
Ponts,  où  il  a  été  plusieurs  années.  Il  a  quitté  ce  prince 
et  m'est  venu  voir  avec  M.  son  frère,  qui  est  joueur  de 
harpe  très-habile. 

Répondu  à  M.  l'évêque  de  Callinique,  à  Sens.  Je  lui 
dis  que  j'ay  fait  sa  commission  chez  le  sieur  Tremblin, 
et  que  mon  fils  a  déjà  dessiné  un  de  ses  portraits. 

Le  29.  Répondu  à  M.  Weitsch,  à  Brunswick.  Je  lui  dis 
que  j'ay  souscrit,  selon  ses  désirs,  pour  dix  exemplaires 
de  l'estampe  de  Calas;  que  j'attends  ses  tableaux  avec 
deux  desseins. 

Répondu  à  M.  de  Mechel,  mon  ancien  élève,  à  Baie. 
Je  lui  fais  une  description  comique  de  notre  dernier 
voyage  de  Longjumeau,  et  lui  demande  pour  de  l'argent 
un  ducat  de  Baie. 


DE  JEAN-GEORGES  WILLE.  303- 

Me  sont  venus  voir  deux  voyageurs  de  Hambourg, 
MM.  Schmidt  et  Kôîiigj  gens  d'esprit. 

Tous  ces  jours-cy,  j'ay  retouché  les  estampes  dont 
M.  Zingg  me  grave  les  planches  d'après  Metay.  De  même 
j'ay  retouché  une  épreuve  du  portrait  de  M.  Dietrich, 
que  M.  Schmuzer,  mon  élève,  grave  l. 

Le  51.  Répondu  à  M.  F.-J.  Van  den  Velden,  à  Leyde. 
Sa  lettre  étoit  une  lettre  de  politesse  et  ma  réponse  aussi; 
son  adresse  est  :  Aftegeeven  in  't  Waapcn  van  Gelderlarid 
op  de  lange  Brurjge  te  Leyden  \ 

NOVEMBRE  1765. 

Le  1er.  M'est  venu  voir  M.  le  comte  Reuss.  Ce  jeune 
seigneur  voyage  et  cherche  à  voir  tout  ce  qui  est  digne  de 
remarque.  La  famille  des  comtes  de  Reuss  est  des  plus 
illustres  de  l'Allemagne.  M.  le  baron  d'Aderkas  est  son 
gouverneur. 

M.  Usteri,  notre  ami,  qui  étoit  parti  pour  la  Hollande, 
étant  de  retour  au  bout  d'un  mois,  nous  est  venu  voir. 

MM.  Schmidt  et  Kônig  ont  passé  la  matinée  avec  moû 
Ils  sont  très-instruits,  quoique  négociants,  surtout 
M.  Schmidt,  qui  étoit  même  poêle  et  a  traduit  Zelmire 
en  allemand,  pour  le  théâtre  de  Hambourg,  où  elle  a  été 
représentée  avec  beaucoup  d'applaudissements.. T'ay  donné 
à  celui-cy  cinq  ducats  que  j'avois  doubles,  en  le  priant 

1  On  lit  au  bas  de  ce  portrait  :  «  Christian-Guillaume-Ernest  Dietrich, 
peintre  d'Auguste  II  et  d'Auguste  III,  rois  de  Pologne  et  électeurs  de  Saxe,, 
membre  des  Académies  de  Dresde,  d'Augsbourg  et  de  Bologne,  né  à  Wei- 
mar  le  50  octobre  1712,  peint  par  lui-même,  et  gravé  à  Paris,  en  1765, 
par  Jacques  Schmuzer,  élève  de  M.  Willc,  graveur  du  roy.  » 

2  Remettre  à  la  voiture  du  pays  de  Gueldres,  près  du  long  pont  de 
Leyde. 


504  JOURNAL 

de  me  les  échanger  contre  d'autres  de  coins  différents. 
Je  lui  ay  remis  une  boîte  avec  des  pinceaux  pour 
M.  Dietrich,  à  Meissen. 

Le  11.  Répondu  à  M.  Dietrich.  Je  lui  dis  qu'il  rece- 
vra, par  Hambourg,  une  petite  boîte  dans  laquelle  sont 
douze  douzaines  de  pinceaux  en  tuyaux  de  plumes  et 
quatre  douzaines  de  brosses  de  Lyon  aussi  en  tuyaux.  Je 
lui  en  fais  présent.  Je  le  prie  de  songer  à  moi  pour  des- 
seins ou  tableaux  de  sa  main. 

Le  12.  M.  Usteri,  de  Zurich,  a  pris  congé  de  nous, 
après  qu'il  eut  dîné  au  logis.  Il  a  fait  présent  d'une  épée 
d'argent  ciselé  et  doré  alternativement  dans  les  orne- 
ments, à  mon  fils  aîné,  qui  lui  avoit  un  peu  enseigné  à 
dessiner.  Mon  fils  lui  donna  le  même  jour  un  joli  dessein 
de  sa  composition,  représentant  le  Roi  et  son  Fermier,  de 
la  comédie  italienne. 

Le  12.  J'ay  acheté  pour  ma  femme  une  tabatière  d'or 
très-belle.  Elle  m'a  coûté  quatre  cent  soixante-seize  livres; 
ainsi  elle  a  également  une  tabatière  du  même  métal  que 
la  mienne,  mais  qui  est  de  la  valeur  de  huit  cent  soixante 
livres. 

Le  15.  J'allai  chez  M.  Marcel,  trésorier  du  corps  d'ar- 
tillerie, pour  faire  viser  un  billet  de  recette  de  deux 
mille  cent  cinquante  livres,  signé  de  Valcourt,  au  profit 
de  M.  le  chevalier  de  Damery,  qui  me  l'a  envoyé  pour 
recevoir  pour  lui  cette  somme. 

M.  Moreau  m'a  gravé  à  l'eau-forte  une  planche  d'a- 
près M.  Greuze. 

Le  16.  M.  Fournereau  m'a  remis  pour  M.  Wàchter 
dix-sept  cent  cinquante-six  livres.  Le  même  jour  j'ay 


DE  JEAN-GEORGES  WILLE.  505 

xîonne  avis  audit  M.  Wàchter,  à  Vienne,  pour  savoir  la 
destinée  de  cette  somme. 

Écritsous  l'enveloppe  de  M.  dellagedorn,  à  M.  Wagner, 
jeune  peintre  en  Saxe,  et  dontj'ay  vu  hier  des  petites 
pièces  qui  m'ont  beaucoup  plu.  Je  lui  en  demande  six 
en  couleur,  deux  desseins  au  bistre  et  deux  tableaux  à 
l'huile.  Je  lui  dis  que  je  lui  ferois  toucher  l'argent  à 
Dresde  ou  à  Leipzig,  et  qu'il  doit  tout  envoyer  à  M.  Eberts, 
à  Strasbourg. 

Au  soir,  a  soupe  avec  nous  mon  ancien  élève,  M.  de 
Mechel,  qui  se  trouve  depuis  peu  de  jours  en  cette  ville. 
Je  l'ay  revu  avec  plaisir. 

Le  17.  Répondu  à  M.  Ellermann,  négociant,  à  Ham- 
bourg. 

Ecrit  à  M.  Eberts.  Je  lui  dis  qu'il  doit  recevoir  deux 
caisses,  l'une  pour  Hambourg,  l'autre  pour  Zurich. 

Répondu  à  M.  Usteri,  à  Zurich.  Je  lui  parle  aussi  du 
départ  de  la  caisse  de  M.  son  frère. 

Le  18.  J'ay  achevé  la  lettre  commencée  le  26  octobre, 
en  réponse  à  celle  de  M.  de  Hagedorn,  dans  laquelle  est 
une  à  M.  Wagner. 

Tous  ces  jours-cy  j'allai,  soir  et  matin,  assister  à  la 
vente  des  effets  de  feu  M.  le  comte  de  Caylus1,  de  l'A- 
cadémie des  inscriptions  et  belles-lettres  et  de  l'Acadé- 
mie royale  de  peinture.  Il  y  avoit  là  un  volume  contenant 
les  soixante  desseins  que  M.  Bouchardon  avoit  dessinés 
d'après  nature  (représentant  les  cris  de  Paris)  pour 

1  Anne-Claude- Philippe  de  Thubières  de  Grimoard  de  Pestels  de  Levi, 
comte  de  Caylus,  naquit  le  51  octobre  1092.  Il  fut  en  relation  avec  tous  les 
artistes  célèbres  de  son  temps,  et  sut  leur  rendre  tous  les  services  que  lui 
permirent  sa  haute  position  et  sa  parenté  avec  madame  de  Maintenon. 
P.-J.  Mariette,  l'ami  intime  de  Caylus,  nous  apprend  qu'il  mourut  «  à 
la  suite  d'une  longue  maladie,  qui  avait  fait  de  son  corps  un  vrai  squelette, 
le  jeudi  5  septembre  1705,  à  sept  heures  du  matin.  » 

i.  20 


506  JOURNAL 

M.  le  comte  de  Caylus,  que  celui-cy  grava  il  y  a  plus  de 
vingt  ans.  Ces  desseins  me  plurent  tant,  que  je  les  pous- 
sai à  douze  cents  livres;  mais  ils  furent  adjugés  à 
douze  cent  trente-cinq  livres  à  un  abbé  Grimau,  mais 
ils  étoient  pour  M.  de  la  Reinière,  à  ce  qu'on  assuroit. 
Je  n'ay  eu  de  cette  vente  que  quelques  portraits  en  émail; 
cependant  je  n'ay  gardé  pour  moi  et  ma  curiosité  qu'un 
seul  portrait,  par  Petitot  %  qui  est  très-beau,  représen- 
tant le  fameux  duc  d'Epernon.  Quoique  cette  vente  m'a- 
musoit  beaucoup,  il  faisoit  cependant  bien  froid  en  reve- 
nant à  neuf  heures  du  soir  par  les  Tlmileries  jusques  sur 
le  quay  des  Augustins;  cela  me  fit  acheter  un  peu  cher 
le  plaisir  que  j'avois  dans  la  vente  même.  J'ay  acheté 
aussi  une  petite  pierre  gravée,  ouvrage  étrusque  monté 
en  bague,  qui  est  gentil,  et  une  autre  bague  en  lapis-la- 
zuli,  dont  la  gravure  est  un  ouvrage  chinois,  mais  qui 
ne  vaut  rien. 

Un  de  ces  jours,  revenant  de  la  venle  de  M.  le  comte 
de  Caylus,  avec  MM.  Basan  et  Àumont,  je  les  priai  à 
dîner,  ce  qu'ils  acceptèrent,  et,  lorsque  nous  étions  à 
table,  mon  domestique  vint  me  dire  qu'il  y  avoit  dans 
l'antichambre  un  monsieur  qui  désiroit  me  parler.  J'al- 
lai, et  je  vis  un  homme  fort  bien  mis  avec  un  très  gros 
manchon,  selon  la  mode  des  gens  comme  il  faut.  Mes 
domestiques  le  gênoient,  il  auroit  voulu  parler  francois, 
mais  il  eut  recours  à  son  très-mauvais  allemand,  se  disant 
libraire  de  Genève,  qui  avoit  eu  bien  des  malheurs,  etc. 
Mais,  comme  j'avois  reconnu  mon  coquin  qui  m'a- 
voit  escroqué  douze  francs,  dix-huit  mois  auparavant, 
se  disant  alors  infortuné  graveur  de  Kœnisberg,  je  le 

1  Ce  portrait  m'a  été  adjugé  pour  deux  cent  soixante  livres. 

(Note  de  Willc.) 


DE  JEAN-GEORGES  WILLE.  507 

traitai  cette  fois-cy  selon  son  mérite,  et  comme  l'on  doit 
traiter  les  filous. 

DÉCEMBRE  1765. 

Le  1er.  J'ay  fait  recevoir  deux  mille  deux  cent  cin- 
quante livres,  pour  M.  le  chevalier  de  Damery,  sur  un 
billet  qu'il  m'avoit  envoyé,  ayant  beaucoup  de  confiance 
en  moi  et  dont  il  a  raison.  Je  lui  rendrai  aussi  un  compte 
fidèle  lorsqu'il  sera  de  retour  de  sa  terre. 

M.  le  chevalier  de  Damery  a  touché  cet  argent  chez 
moi. 

Le  5.  Répondu  à  M.  Winckler.  Je  lui  donne  avis  du 
départ  de  sa  caisse. 

Répondu  à  M.  Wolckmann.  Je  lui  mande  que  ses  es- 
tampes et  livres  sont  dans  la  caisse  de  M.  Winckler. 

Le  6.  Répondu  à  M.  Kreuchauf.  Je  lui  promets  qu'aus- 
sitôt que  M.  Eberts  me  demandera  dix-huit  livres  de  sa 
part,  que  je  les  lui  avancerai  avec  plaisir. 

Le  7.  Écrit  à  M.  Eberts,  à  Strasbourg,  pour  lui  parler 
du  départ  de  la  caisse  de  M.  Winckler. 

Répondu  à  M.  de  Rissing,  à  Vienne,  et  je  le  prie  aussi 
de  parler  pour  moi  à  M.  Rrandt,  par  rapport  aux  des- 
seins qu'il  m'a  promis  depuis  longtemps. 

Le  soi-disant  libraire  malheureux  a  escroqué  de  l'ar- 
gent à  M.  Peters,  quoiqu'il  en  eût  déjà  eu  de  lui,  lors- 
qu'il se  disoit  pauvre  peintre  de  Kœnisberg.  Car  il  faut 
remarquer  que  cet  homme  rare  est  de  tous  les  talents. 
Mon  ancien  élève,  M.  de  Mechel,  qui  est  actuellement  à 
Paris,  a  aussi  été  attrapé  par  ce  fripon. 

Tous  ces  jours-cy,  j'allai  à  la  vente  de  M.  Rasan,  où 
j'ay  acheté  quelques  desseins  et  estampes. 


Ô08  JOURNAL 

Le  25.  M.  Zingg  m'a  annoncé  qu'il  avoit  accepté  la 
pension  de  deux  mille  livres  par  an  de  la  cour  de  Dresde, 
et  il  doit  s'y  rendre  le  printemps  prochain. 

Le  26.  Ma  femme  a  acheté  de  l'étoffe  pour  faire  faire 
deux  habits  noirs  pour  moi  et  mon  fils  aîné,  pour  nous 
mettre  en  deuil,  comme  font  tous  les  honnêtes  gens,  de 
la  mort  de  monseigneur  le  Dauphin. 

M.  de  Mechel,  mon  ancien  élève,  a  dîné  au  logis  en 
prenant  congé  de  nous,  et  demain  il  va  partir  pour  re- 
tourner à  Bâle. 

Le  28.  Remis  à  M.  Cochin  un  nouveau  portrait  que 
M.  Schmidt,  de  Berlin,  nous  avoit  envoyé  et  qui  est  bien 
gravé  par  lui. 

Le  29.  Répondu  à  M.  Schmidt,  à  Berlin.  Je  lui  de- 
mande dix  exemplaires  de  son  petit  œuvre. 

Répondu  à  M.  Rode,  à  Berlin.  Je  le  remercie  de  trois 
desseins  de  sa  façon  qu'il  m'a  envoyés  et  qui  sont  bien. 

Bépondu  à  M.  Strecker,  premier  peintre  du  landgrave 
de  Hesse-Darmstadt,  en  lui  proposant  de  voir  s'il  y  a 
moyen  que  l'on  envoyé  le  petit  tableau  de  Breughel  de 
Velours,  pour  que  je  puisse  voir  s'il  est  original.  Je 
l'exhorle  aussi  de  presser  M.  Seckalz,  pour  mes  deux  ta- 
bleaux que  celui-ey  me  doit  faire,  comme  aussi  deux 
desseins.  Je  le  remercie  en  même  temps  de  la  bonne  ré- 
ception qu'il  a  faite  à  mon  frère,  lorsqu'il  alla  à  la  cour 
pour  être  présenté  au  souverain. 

Le  30.  Nous  avons  reçu  de  la  Champagne  un  petit  ba- 
ril de  vin,  sans  aucune  lettre  d'avis.  Cependant  je  soup- 
çonne que  c'est  un  présent  de  M.  le  chevalier  de  Damery. 
Au  reste,  j'espère  que  nous  le  boirons  à  la  santé  du  bail- 
leur. 


DE  JEAN- GEORGES  WILLE.  m 

Le  51 .  J'ay  écrit  une  lettre  de  politesse  à  M.  de  Livry, 
dans  laquelle  j'ay  mis  deux  desseins  que  j'avois  faits  pour 
ses  élrennes. 

J'allai  à  l'assemblée  de  l'Académie  royale.  M.  Jol- 
lain,  peintre,  y  fut  agréé  sur  deux  tableaux  qu'il  avoit 
exposés. 

M.  Miger1,  mon  élève,  mais  particulièrement  de  M.  Co- 
chin,  nous  a  envoyé  six  bouteilles  de  liqueurs. 

JANVIER  176G. 

Le  1er.  Répondu  à  M.  Joseph  Roose,  peintre  et  profes- 
seur de  l'Académie  électorale  de  Dresde.  Il  m'a  promis 

1  Al.  E.  B.  do  la  Chavignerie  n'a  pas  su  que  Miger  fût  élève  de  Wille, 
car  il  n'en  parle  pas  dans  la  curieuse  monographie  qu'il  vient  de  publier 
sousce  titre  :  Biographie  et  Catalogue  de  V œuvre  du  graveur  Miger,  par 
M.  Emile  Bellier  de  la  Chavignerie.  Paris,  Dumoulin,  1856;  in-8°.  L'au- 
teur de  ce  travail  nous  communique  quelques  renseignements  qu'il  a  trouvés 
depuis  la  publication  de  son  livre,  et  nous  transcrivons  fidèlement  ses  addi- 
tions : 

«  Miger  obtint,  le  13  février  1815,  une  audience  du  roi  Louis  XVIII  ;  il 
remit  au  roi  les  portraits  de  Marie-Antoinette  et  des  deux  tantes  du  roi,  ainsi 
qu'un  manuscrit  contenant  quelques-unes  de  ses  poésies.  Ce  manuscrit  a  été 
conservé  à  la  bibliothèque  du  Louvre,  et  porte  pour  titre  :  Oblectamenta 
senectutis  mex,  dum  fluerent  setatis  mex  anni  77,  78,  79,  80.  —  Il  est 
entièrement  tracé  de  la  main  de  Miger,  et  porte  en  tète  cette  dédicace  : 

«  A  SA  MAJESTÉ  LOUIS  XVIII. 

«  Sire, 

«  Avant  que  de  m'acquitter  de  ma  dette  envers  la  nature,  ma  fidélité  et 
vos  bienfaits  me  font  prendre  la  liberté,  en  vous  présentant  les  portraits  gra- 
vés de  vos  augustes  tantes,  d'offrir  en  même  temps  à  Votre  Majesté  quel- 
ques-uns de  mes  derniers  travaux  littéraires.  Puisse  ce  recueil,  en  attestant 
votre  amour,  votre  goût  et  votre  protection  pour  les  arts  et  les  lettres,  être 
agréé  de  Votre  Majesté  comme  un  témoignage  de  ma  sensible  reconnais- 
sance. 

«  Je  suis  avec  respect,  de  Votre  Majesté,  le  fidèle  serviteur  et  le  très-obligé 
pensionnaire. 

«  Miger, 

«  Ancien  académicien,  âgé  de  quatre-vingt-un  ans.  » 


510  JOUKNAL 

dans  sa  lettre  deux  tableaux,  et  je  les  accepte,  et  lui  de- 
mande aussi  quelques  desseins  de  sa  main.  . 

Le  5.  Toute  l'Académie  royale  alla  souhaiter  la  bonne 
année  à  M.  le  marquis  de  Marigny,  notre  directeur  gé- 
néral, de  la  manière  accoutumée.  Au  sortir  de  là,  je 
menai  M.  Leprince  dîner  au  logis. 

Mon  fils  aîné  m'a  présenté,  le  jour  de  l'an,  un  dessein 
fort  joli  de  beaucoup  de  figures,  et  Frédéric  un  dessein 
selon  son  âge. 

M.  le  chevalier  de  Damery,  étant  de  retour  de  sa  cam- 
pagne (d'où  il  m'avoit  envoyé  un  tonneau  de  cent  bou- 
teilles de  vin  de  Champagne),  nous  vint  voir  sur-le- 
champ.  Je  l'ay  remercié  de  son  bon  présent. 

Le  5,  qui  étoit  le  dimanche  avant  les  Rois,  dix-neuf 
artistes,  tous  académiciens,  et  dont  j'étois  du  nombre, 
dînèrent  ensemble  dans  une  maison  sur  le  quay  de  l'É- 
cole. Nous  étions  tous  de  la  meilleure  humeur  du  monde 
et  ne  nous  séparâmes  qu'après  neuf  heures  du  soir. 

Le  8.  Répondu  à  M.  Wagner,  à  Dresde.  Je  le  prie  d'a- 
jouter encore  deux  desseins  aux  douze  que  je  lui  ai  de- 
mandés, et  qu'il  m'a  promis  de  faire,  comme  aussi  deux 
tableaux  à  l'huile.  Je  lui  parle  aussi  des  deux  tableaux 
que  j'aurois  désirés  de  madame  sa  mère. 

Le  9.  Répondu  à  M.  Hutin1,  directeur  de  l'Académie 
électorale  de  Dresde.  Je  le  remercie  de  son  œuvre  a 
l'eau-forle  qu'il  m'a  envoyée. 

Répondu  à  M.  Dietrich.  Je  lui  mande  que  j'aurai  soin 
des  estampes  qu'il  désire,  comme  aussi  du  portrait  de 

1  Charles  Hutin,  né  à  Taris  le  4  juillet  1715,  mourut  à  Dresde  le  29 
juillet  1770. 


DE  JEAN-GEORGES  W1LLE.  511 

M.  Boucher.  Je  lui  dis  aussi  qu'il  n'y  a  aucun  pinceau  de 
Lyon  dans  Paris,  elc. 

Répondu  sur  deux  lettres  de  M.  de  Hagedorn.  Je  le  re- 
mercie d'abord  d'une  petite  eau-forte  de  sa  main.  Je  lui 
parle  du  départ  de  M.  Zingg,  ou  plutôt  de  ses  préparatifs 
pour  son  voyage  de  Dresde,  comme  aussi  de  mon  grand 
désir  de  posséder  les  deux  tableaux  que  M.  J.  Roose  m'a 
promis  de  sa  main,  etc.  Que  l'œuvre  de  Gravelot  seroà 
difficile  à  former,  que,  etc.  Ces  quatre  lettres  ont  été  em- 
portées par  M.  Rivière,  secrétaire  d'ambassade  de  Saxe, 
qui  part  le  11  pour  Dresde. 

J'ay  envoyé  douze  bouteilles  de  vin  de  Grave,  très-excel- 
lent, à  M.  Vien,  professeur  de  l'Académie  royale,  comme 
une  espèce  de  petite  reconnoissance  de  ce  que  mon  fils 
aîné  étudie  dans  son  école. 

J'ay  rendu  à  M.  de  Damery  la  somme  que  j'avois  tou- 
chée pour  lui. 

Le  25.  Répondu  et  écrit  à  M.  Winckler,  à  Leipzig.  Je 
lui  dis  que  les  estampes  que  M.  de  Hagedorn  m'a  envoyées 
par  ses  soins  me  sont  parvenues;  que  je  lui  ferai  faire 
encore  deux  bras  de  cheminées;  que  j'ay  touché  de  l'ar- 
gent chez  MM.  Papelier  et  Eberls,  que  j'aurai  soin  de 
tout,,  etc. 

M.  le  comte  de  Moltke,  fils  du  premier  ministre  du  roi 
de  Danemark,  m'est  venu  voir. 

FÉVRIER  1766: 

Le  1er.  Répondu  à  M.  Wirsing,  graveur  à  Nuremberg. 
Je  lui  dis  que  son  grand  papier  est  parti  pour  Strasbourg, 
à  l'adresse  de  M.  Eberts,  le  31  janvier;  que  l'argent  qu'il 
me  doit,  il  pourroit  l'offrir  à  mademoiselle  Ditsch,  si 
elle  en  veut,  pour  les  pièces  que  je  lui  ay  commandées. 


512  JOURNAL 

Écrit  à  M.  Bilsch.  Je  me  plains  du  retard  de  l'ou- 
vrage de  mademoiselle  sa  sœur,  et  le  prie  d'ajouter  en- 
core quelques  oiseaux  aux  pièces  déjà  commandées:  que 
M.  Wirsing,  qui  me  doit,  a  ordre  de  payer  le  tout. 

J'allai  avec  notre  Académie  royale,  en  corps,  aux  R.  P. 
de  l'Oratoire,  rue  Saint-Honoré,  où  elle  a  fait  célébrer 
un  service  pour  feu  monseigneur  le  Dauphin. 

Le  7.  Répondu  sur  deux  lettres  de  M.  Lienau.  Je  lui 
fais  un  détail  comment  doivent  être  les  anciennes  estam- 
pes, et  lui  demande  un  catalogue  raisonné  des  quatre- 
vingts  tableaux.  Ich  spreche  ihm  mtch  von  der  Zueignung 
der  neuen  Platte  \ 

Le  15.  M'est  venu  un  pe.tit  tableau  peint  sur  cuivre 
par  Rreughel  de  Velours.  Je  l'ay  fait  venir  d'Allemagne. 
11  est  des  plus  fins,  des  plus  clairs  et  intéressants  de  ce 
maître.  Il  y  a  des  gens  sur  le  devant  qui  dansent  au  son 
d'un  violon.  Un  homme  mène  une  charrette  auprès  d'une 
eau  remplie  d'oiseaux  aquatiques.  Ce  tableau  me  fait 
grand  plaisir. 

M.  Falbe  m'est  venu  voir,  m'apportant  de  la  part  de 
M.  Schroeter,  gouverneur  du  chevalier  de  Rroemsen, 
actuellement  à  Strasbourg,  une  monnoie  d'or  de  Tos- 
cane, un  Ridder  hollandois,  et  me  fit  présent  d'un  ducat 
turc;  ce  dernier  m'a  fait  plaisir. 

Le  18.  M.  le  baron  de  Rautenfeld,  de  Riga,  m'ap- 
porta des  lettres  de  M.  Schroeter,  de  Strasbourg.  J'avois 
déjà  connu  le  frère  aîné  de  ce  baron  il  y  a  une  couple 
d'années. 

Répondu  à  M.  G.  Winckler.  Je  lui  dis  que  sa  caisse 
est  partie. 


1  Je  lui  parle  aussi  de  la  dédicace  de  ma  nouvelle  planche. 


DE  JEAN -GEORGES  VVILLE.  515 

Le  20.  J'ay  acheté  un  tableau  de  Wouwermans.  11 
n'y  a  qu'un  cheval  et  un  cavalier  qui  relève  sa  botte  au- 
près d'une  chaumière.  Ce  tableau  est  bien  touché. 

Le  21.  M.  Greuze  m'a  dédié  un  petit  cahier  de  six  tê- 
tes qu'il  m'a  fait  graver  d'après  ses  desseins.  11  me  les 
a  dédiées  en  qualité  d'ancien  ami  \ 

Le  24.  J'ay  retiré  de  chez  M.  Greuze  un  dessein  de 
trois  figures  qu'il  m'a  fait  pour  être  gravées.  Je  l'ai  payé 
cent  vingt  livres.  Le  lendemain,  je  l'ai  remis  à  M.  Mo- 
reau,  qui  en  doit  faire  l'eau-forte. 

Me  sont  venus  voir  MM.  Falbe  et  de  Hemert. 

Tous  ces  jours-cy  j'ay  assisté  à  la  vente  de  desseins  et 
estampes  que  M.  Basan  a  fait  et  dont  j'ay  acheté  plu- 
sieurs choses. 

Le  29.  M'est  venu  voir  M.  Lautz,  conseiller  intime 
du  prince  de  Nassau-Saarbruck;  mais  je  n'étois  pas  au 
logis. 

MARS  1760. 

Le  2.  Après  avoir  visité  M.  Massé,  ancien  et  respec- 
table ami,  je  me  rendis  au  repas  que  font  ordinaire- 
ment les  académiciens  entre  eux  le  premier  dimanche 
du  mois. 

Le  5.  Me  vint  voir  le  fils  de  l'architecte  du  prince  de 
Nassau-Saarbruck,  m'apportant  des  lettres  de  recom- 

1  Ce  cahier  est  dédié  à  Wille  en  ces  terme?  :  «  Têtes  de  différents  carac- 
tères dédiées  à  M.  J.-G.  Wille,  graveur  ordinaire  du  roy,  par  son  amy 
J.-B.  Greuze,  peintre  ordinaire  du  roy,  et  se  vendent  à  Taris,  chez  J.-B. 
Greuze,  rue  de  Sorbonne,  la  première  porte  cochère  à  gauche  en  entrant 
par  la  rue  des  Mathurins.  1766.  »  C'est  P.-C.  Ingouf  qui  a  gravé  cette 
suite  de  six  têtes. 


314  JOURNAL 

mandation  de  la  part  de  M.  de  Samhammer,  peinlre  du 
même  prince,  et  que  j'ay  connu  autrefois. 

Le  4.  Le  prince  Nassau-Saarbruck  m'a  fait  l'honneur 
de  me  venir  voir,  mais  j'étois  absent,  dont  j'en  suis  bien 
fâché;  je  me  propose  de  l'aller  voir. 

M.  de  Cronstern,  gentilhomme  danois,  m'est  venu 
voir,  m' apportant  force  compliments  de  beaucoup  de 
personnes  de  ma  conuoissance,  qu'il  a  rencontrées  dans 
ses  voyages  d'Allemagne  et  d'Italie. 

Nous  reçûmes  le  billet  d'enterrement  de  M.  Àved  l, 
peinlre  et  conseiller  de  l'Académie  royale. 

Depuis  peu  de  jours,  M.  le  général  de  Fonlenay 
m'ayant  remis  les  deux  volumes  de  la  galerie  de  Dresde, 
reliés  de  la  manière  la  plus  superbe,  et  dont  S.  A.  E.  l'é- 
lecteur de  Saxe  me  fait  présent,  comme  il  m'avoit  déjà 
remis  de  la  part  de  ce  prince,  l'automne  passé,  une  ma- 
gnifique tabatière  en  or,  il  étoit  de  mon  devoir  d'écrire 
une  lettre  de  remercîments  à  l'électeur,  tant  en  réponse 
à  la  lettre  qu'il  m'a  fait  la  grâce  de  m'écrire  de  sa  pro- 
pre main  que  de  ses  présents  considérables. 

Lettre  que  j'ay  écrite  à  ce  prince,  en  date  du  4  mars 
1766: 

«  Monseigneur, 

«  Un  des  événements  les  plus  heureux  de  ma  vie  étoit 
lia  réception  de  la  réponse  que  Votre  Altesse  Électorale 
a  daigné  faire  à  la  lettre  que  j'avois  pris  la  permis- 
sion de  lui  adresser.  Qu'il  est  flatteur  pour  Lame  sensi- 
ble d'un  artiste,  lorsque  ses  faibles  travaux  ont  le  bon- 
heur d'être  approuvés  par  un  prince  qui  trouve  sa 

1  Jacques-André-Joseph  Aved,  peintre  du  roi,  était  né  à  Douai  le  12  jan- 
vier 1702.  Son  portrait  a  été  gravé  d'après  lui-même  en  1762,  par  G.  Be- 

.noist. 


JËÀN-GEORGES  WILLE.  315 

véritable  gloire  dans  le  plaisir  d'accorder  sa  protection 
aux  arts  en  général;  qui  en  établit  une  académie  dans  sa 
capitale;  qui  veut  être  seul  son  chef,  son  protecteur;  qui 
désire  que  la  nation  qui  a  le  bonheur  d'être  gouvernée 
par  lui  soit  encore  plus  illustre  par  les  sciences  et  les 
arts,  et  dont  plusieurs  productions  attirent  déjà  les  re- 
gards de  l'Europe!  Que  Votre  Altesse  Électorale  est  vérita- 
blement grande  à  mes  yeux  !  Sa  lettre  seule  étoit  pour  moi 
une  faveur,  une  grâce  distinguée,  mais  elle  ajoute  des 
présents  considérables.  Us  m'ont  été  remis  depuis  peu  de 
jours  par  M.  le  général  de  Fontenay.  Rien  de  plus  su- 
perbe que  ces  monuments  constants  de  la  générosité  et 
munificence  de  Votre  Altesse  Électorale  envers  un  ar- 
tiste qui  en  conservera  la  mémoire  aussi  longtemps  que 
sa  vie  avec  autant  de  sensibilité  que  de  gratitude  ! 

«  Je  suis  avec  le  plus  profond  respect,  Monseigneur, 
de  Votre  Altesse  Électorale,  le  très-humble  et  très-obéis- 
sant serviteur, 

«  Wille.  » 

Le  7.  Répondu  à  monseigneur  l'évêque  de  Callinique, 
sur  plusieurs  de  ses  lettres.  Je  lui  prêche  la  patience,  par 
rapport  aux  tableaux  que  Tremblin  1  lui  fait. 

Le  8.  J'ay  envoyé  la  lettre  à  l'électeur  de  Saxe  chez 
son  envoyé  extraordinaire,  M.  le  général  de  Fontenay, 
avec  une  lettre  que  j'écrivis  à  celui-cy  pour  lui  recom- 
mander ma  lettre  à  l'électeur,  et  pour  le  remercier  des 
peines  qu'il  a  eues  de  me  remettre  les  présents  de  la  part 
de  son  maître.  J'aurois  voulu  y  aller  moi-même,  mais 
j'étois  un  peu  incommodé  depuis  quelques  jours. 

Répondu  à  M.  Strecker,  premier  peintre  du  landgrave 


*  INagler  dit  que  ce  Jean  Tremblin  travaillait  à  Paris  en  1745. 


316  JOURNAL 

de  Hesse,  à  Darmstadt.  Je  lui  dis  que  le  petit  tableau  me 
plaît;  que  l'argent  en  est  prêt,  que  je  voudrois  sçavoir  le 
prix  de  ceux  de  M.  Seckatz,  pour  l'envoyer  ensemble. 

Le  12.  J'allai  à  la  vente  de  tableaux  de  madame  la 
comtesse  de  Farvaques.  Je  n'en  ay  pas  acheté  un  seul, 
car  je  n'aime  pas  les  croûtes. 

Le  14.  Nous  avons  donné  à  dîner  à  mon  imprimeur, 
M.  Beauvais  l'aîné  et  à  sa  femme,  pour  consoler  un  peu 
ces  bonnes  gens  et  faire  diversion  au  chagrin  que  leur 
cause  la  mort  de  leur  fille  unique,  qu'ils  avoient  donnée 
en  mariage  à  un  marchand  il  y  a  quatorze  mois. 

J'ay  reçu  une  lettre  extrêmement  honnête  de  monsei- 
gneur le  prince  de  Kaunitz-Rittberg,  chancelier  de  cour 
et  d'État  de  LL.  MM.  Impériales,  dans  laquelle  ce  prince 
me  conseilloit,  et  le  clésiroit  même,  que  je  fisse  la  dédi- 
cace de  ma  nouvelle  planche  à  l'impératrice  douairière. 
Je  fus  très-flatté  du  contenu  de  cette  lettre. 

Le  15.  Je  me  rendis,  par  rapport  au  contenu  de  la  sus- 
dite lettre,  chez  S.  A.  monseigneur  le  prince  de  Slarem- 
berg,  ambassadeur  de  S.  M.  Impériale  à  la  cour  de  France, 
qui  me  reçut  le  plus  honnêtement  du  monde  et  me  lit 
des  offres  bien  flatteuses.  Je  lui  demande  en  même  temps 
sa  protection  pour  mon  élève,  Schmuzer,  qui  est  rap- 
pelé à  Yienne. 

Le  29.  Répondu  à  M.  le  baron  de  Kessel,  grand  maître 
des  cuisines  de  l'électeur  de  Saxe.  Je  le  remercie  des 
soins  qu'il  s'est  donnés  de  me  ramasser  quelques  ducats 
rares,  qu'il  m'a  envoyés  par  M.  Ferber,  nouveau  secré- 
taire d'ambassade  de  Saxe.  En  même  temps  je  lui  recom- 
mande M.  Zingg. 

Répondu  à  M.  de  Hagedorn.  Je  cherche  à  excuser  au- 


DE  JEAN  -GEORGES  WILLE.  517 

près  de  lui  le  retard  du  départ  de  M.  Zingg.  Je  lui  expose 
la  cause  et  en  dis  la  raison.  Je  le  remercie  des  jolies  es- 
tampes paysages  qu'il  m'a  envoyées  par  M.  Ferber,  et 
qui  sont  gravées  par  lui-même  avec  beaucoup  d'esprit. 
Je  lui  dis  aussi  mon  sentiment  sur  la  manière  dont  on 
devroit  conduire  les  élèves  à  Dresde. 

Je  dis  à  M.  de  Hagedorn  que  j'ay  chargé  M.  Huber 
d'obtenir  de  M.  Wattelet 1  son  œuvre  pour  le  cabinet 
électoral. 

Le  50.  Nous  avons  donné  à  souper  à  beaucoup  de 
monde,  principalement  par  rapport  à  M.  Schmuzer,  mon 
élève,  qui  doit  partir  cette  semaine  pour  Vienne,  l'im- 
pératrice l'ayant  xappelé,  comme  aussi  par  rapport  à 
M.  Zingg,  qui  partira  incessamment  pour  Dresde.  J'ai 
fait  pour  celui-cy  un  petit  dessein  dans  son  Stammbuch, 
dont  il  fut  enchanté. 

M.  Lautz;  conseiller  de  M.  le  prince  de  Nassau-Saar- 
bruck,  m'est  venu  voir.  Nous  avons  beaucoup  raisonné 
ensemble. 

AVRIL  1700. 

Le  1er.  Répondu  à  S.  E.  M.  le  comte  Rodolphe  de  Gho- 
teck,  chevalier  de  la  Toison  d'Or,  conseiller  d'Etat  intime 
actuel,  grand  chancelier  de  Bohême  et  d'Autriche  et  pré- 
sident du  conseil  aulique  de  commerce,  pour  S.  M.  L  et 
R.,  à  Vienne.  Ce  seigneur  m'avoit  écrit  la  lettre  la  plus 
obligeante  en  me  remerciant  des  soins  que  je  me  suis 

1  L'auteur  du  Poëme  sur  la  peinture.  L'un  de  nous  possède  le  manuscrit 
du  Poème  sur  la  peinture  que  Wattelet  fit  faire  pour  la  marquise  de 
Pompadour  avant  de  faire  imprimer  son  ouvrage.  C'est  un  in-i°  relié  en 
maroquin  rouge  et  portant  à  l'intérieur  une  note  dé  Wattelet  lui-même,  qui 
indique  sa  destination. 


318  JOURNAL 

donnes  pour  former  le  sieur  Schmuzer  dans  son  talent. 
Il  désire  m'envoyer  un  autre  élève,  et  je  n'ay  pas  pu  re- 
fuser un  seigneur  aussi  aimable  qu'il  me  le  paroît  par 
sa  lettre. 

Le  2.  J'allai,  avec  MM.  Zingg  et  Iluber,  voir  M.  Ferber, 
nouveau  secrétaire  d'ambassade  de  Saxe,  et  qui  étoit 
venu  quatre  fois  cbez  moi  pour  me  voir  sans  me  trou- 
ver. Il  est  aimable. 

M'est  venu  voir  M.  le  comte  de  Dohna,  seigneur  prus- 
sien. 

M'est  venu  voir  M.  le  comte  de  Waldener,  chevalier  de 
l'ordre  Teutonique  et  colonel  du  régiment  allemand  de 
Bouillon. 

J'ay  remis  à  mon  élève,  M.  Schmuzer,  deux  desseins 
paysages  faits  par  moi,  qu'il  doit  remettre  à  mon  ami, 
M.  Wâchter,  à  Vienne,  comme  aussi  deux  académies  de 
mon  fils  pour  la  même  fin.  M.  Schmuzer  m'avoit  donné 
quelques-uns  de  ses  desseins,  et,  pour  celte  honnêteté, 
je  lui  ay  fait  présent  d'un  dessein  de  moi,  comme  aussi 
de  plusieurs  de  mes  estampes.  Ma  femme  lui  a  remis  une 
pièce  de  taffetas  qu'il  doit  remettre  à  mademoiselle 
Wâchter,  pour  lui  faire  un  corps  de  robe,  étant  sa  fil- 
leule; et,  comme  M.  Schmuzer  m'a  gravé  le  portrait  de 
M.  Dietrich  ou  Dietricy,  je  lui  ay  fait  présent  de  vingt- 
cinq  épreuves,  et  environ  trente-huit  louis  qu'il  a  eus  de 
mon  argent  pour  ladite  gravure,  que  j'ay  fait  faire  à  mes 
dépens  pour  faire  plaisir  à  mon  ami  Ifietrich. 

Le  5.  M.  Schmuzer,  mon  élève,  a  pris  congé  de  nous 
pour  s'en  retourner  le  lendemain,  par  Strasbourg,  à 
Vienne.  Il  m'a  donné  plusieurs  desseins  de  sa  façon  pour 
me  souvenir  de, lui.  Il  m'avoit  gravé  le  portrait  de 
M.  Dietrich,  fameux  peintre  saxon,  que  j'ay  fait  faire  à 


DE  JEAN-GEORGES  WILLE.  5]0 

mes  dépens  et  dont  je  lui  ay  donné  trente-huit  louis  d'or, 
quoiqu'il  l'eût  fait  sous  ma  direction.  Il  est  bien,  et  je  l'ay 
mis  au  jour  le  10. 

Le  15.  J'allai  à  la  vente  de  M.  d'Argenville1,  où  j'ay 
acheté  un  seul  petit  tableau,  qui  est  de  Corneille  Poelem- 
bourg,  et  représente  un  jeune  homme  demi-figure,  très- 
gentil2,  que  j'ay  résolu  de  graver  pour  faire  le  pendant 
du  Petit  Physicien. 

Le  16.  M.  le  comte  de  Yaldener,  commandeur  de  l'or- 
dre Teutonique,  m'est  venu  voir,  en  prenant  congé  pour 
aller  joindre  le  régiment  de  Bouillon,  dont  il  est  colo- 
nel. 11  est  toujours  poli  et  aimable. 

M.  Fischer,  de  Berne,  m'est  venu  voir. 

S.  À.  Monseigneur  le  prince  de  Staremberg,  m'ac- 
corda une  seconde  audience,  où  je  fus  reçu  le  plus  gra- 
cieusement du  monde. 

Du  22  au  24.  Écrit  à  M.  Bidinger,  à  Augsbourg. 

Écrit  à  M.  Kilian,  dans  la  même  ville. 

Répondu  à  M.  Wirsing,  à  Nuremberg. 

A  M.  deHagedorn,  à  Dresde. 

A  M.  Boose,  aussi  à  Dresde. 

A  M.  Dietrich,  dans  la  même  ville. 

A  M.  Wagner,  aussi  dans  la  même  ville. 

1  Voici  le  titre  de  ce  catalogue  :  «  Catalogue  raisonné  des  tableaux,  es- 
tampes, coquilles  et  autres  curiosités,  après  le  décès  de  feu  M.  Dezalier 
d'Argenville,  mnitredes  comptes  et  membre  des  Sociétés  royales  des  sciences 
de  Londres  et  de  Montpellier,  par  Pierre  Remy.  Paris,  chez  Didot  rainé, 
1776.  »  Il  est  précédé  d'une  fort  curieuse  notice  sur  d'Argenville. 

2  C'est  le  n°  54  du  Catalogue.  Voilà  la  description  qu'en  donne  Remy  : 
t  Un  jeune  homme  à  tète  nue,  mains  gantées,  et  portant  un  manteau  ; 
figure  à  mi-corps,  peinte  sur  bois  :  il  porte  quatre  pouces  de  haut  sur  trois 
de  large.  » 


520  JOURNAL 

Toules  ces  letlres  sont  autant  de  recommandations 
pour  M.  Zingg,  qu'il  remettra  dans  sa  route. 

Le  25.  Répondu  à  M.  Dietsch,  à  Nuremberg,  et  je  lui 
dis  que  je  désirerois  qu'il  m'envoyât  les  anciens  desseins 
sur-le-champ. 

J'ay  mis  les  deux  planches  au  jour  que  M.  Zingg  m'a 
gravées,  d'après  Metay. 

Le  27.  J'ay  répondu  à  Son  Altesse  Monseigneur  le 
prince  de  Kaunitz-Rittberg,  chancelier  de  cour  et  d'Etat 
de  Leurs  Majestés  Impérialés.  11  m'avoit  exhorté,  dans  sa 
lettre,  de  dédier  mon  dernier  ouvrage  à  l'impératrice 
douairière,  en  s'offrant  le  plus  gracieusement  du  monde 
de  s'intéresser  vivement  dans  cette  affaire  auprès  de 
l'impératrice.  Je  l'ay  donc  fait,  en  conséquence  de  cette 
invitation.  Mon  estampe  a  pour  titre  :  Instruction  pater- 
nelle. J'ay  mis  une  belle  épreuve  dans  une  bordure  or- 
née et  dorée  de  plusieurs  ors,  l'estampe  est  sous  glace; 
celle-cy  est  pour  l'impératrice.  Une  seconde  bordure, 
mais  moins  riche,  avec  la  même  estampe,  est  destinée 
pour  S.  A.  Un  portefeuille  vert  et  doré  contient  vingt- 
quatre  épreuves  pour  l'impératrice  et  six  pour  le  prince, 
avec  quelques  autres  pour  diverses  personnes.  Le  tout 
a  élé  mis  en  caisse,  qui  est  partie  le  26  de  ce  mois 
au  matin,  par  le  coche  de  Strasbourg,  à  l'adresse  de 
M.  Eberts,  qui  doit  l'envoyer  à  Vienne,  au  prince  de 
Kaunitz  directement.  Ma  réponse  au  prince  contient, 
non-seulement  les  expressions  de  mon  cœur,  mais  aussi 
ce  qui  concerne  cette  affaire. 

Répondu  à  M.  Wàchter,  secrétaire  de  Son  Altesse  le 
prince  de  Kaunitz.  Je  le  prie  d'avoir  soin  de  la  susdite 
caisse  en  ami,  et  je  le  charge  de  plusieurs  détails  de  mon 
affaire  qui  ne  pouvoient  être  honnêtement  écrits  au 


DE  JEAN-GEORGES  WIL LE.  321 

prince  môme.  Deux  épreuves  de  mon  estampe  lui  sont 
destinées. 


MAY  176G. 

Je  fus  plusieurs  jours  un  peu  indisposé. 
MM.  les  barons  dcRautenfeld  frères  et  de  Riga  vinrent 
prendre  congé  de  moi. 

Le  14.  Répondu  à  MM.  Winckler,  Richter,  Weiss, 
Kreuchauf,  Wolckmann  et  Oeser,  lous  à  Leipzig. 
Aussi  répondu  à  MM.  Lienau  et  Meyer,  à  Bordeaux. 

Le  15.  Répondu  à  M.  Romanet,  mon  ancien  élève,  qui 
est  à  Baie. 

Répondu  à  M.  J.-D.  Ellermann,  à  Hambourg.  Je  lui 
dis  que  si  sa  caisse  n'est  pas  arrivée  à  la  réception  de 
ma  lettre,  de  me  le  mander  sur-le-champ,  et  que  je  suis 
bien  flatté  de  sa  façon  de  penser,  etc. 

Le  16.  Répondu  à  MM.  Jean-Frédéric  Scbmidt  et  Sôhle, 
négociants  à  Hambourg.  Je  lui  renvoyé  une  lettre  qu'il 
avoit  envoyée  dans  la  mienne,  à  M.  Ruef;  mais,  cclui-cy 
étant  mort,  je  la  lui  renvoyé. 

Le  17.  Répondu  à  M.  Eberts,  à  Strasbourg. 

JUIN  17GG. 

Le  9.  M.  Scbuldheis,  jeune  voyageur  de  Zurich,  m'est 
venu  voir,  m'apportant  des  lettres  de  recommandation. 

Le  11.  M.  le  baron  de  Fletscber,  directeur  de  la  ma- 
nufacture de  porcelaines  de  Saxe,  m'a  rendu  visite.  Il 
m'a  apporté  deux  tableaux  que  madame  Wagner  a  faits 
a  Meissen.  Ce  sont  de  très-jolis  paysages,  peints  à  l'huile 
i.  21 


522  JOURNAL 

sur  toile,  et  il  m'a  fait  présent  de  deux  très-petits  paysa- 
ges, peints  par  la  même  dame,  également  à  l'huile,  mais 
sur  porcelaine. 

Le  12.  M'est  venu  voir  un  graveur,  arrivé  d'hier  de 
Leipzig,  sa  patrie,  nommé  M.  Crusius  \  Qui  connoît  ses 
talents  ? 

M.  le  comte  Moltke,  fils  du  grand  maréchal  de  la  cour 
de  Danemark,  et  M.  Hellfried  me  sont  venus  voir,  m'ap- 
portant  plusieurs  lettres  de  différents  amis  en  Allemagne. 
Ils  sont  fort  aimables.  Us  éloient  déjà  venus  trois  fois  sans 
me  trouver,  dont  je  fus  bien  fâché. 

Le  13.  Deux  jeunes  peintres  saxons  sont  arrivés  et  ve- 
nus chez  moi.  L'un,  M.  Grosmann,  et  l'autre,  M.  Wiedner. 

Le  14.  J'ay  mené  M.  le  comte  de  Moltke  et  M.  Hell- 
fried, chez  M.  Greuze,  de  qui  j'ay  acheté  deux  testes  su- 
perbes, représentant  deux  filles.  Je  les  ay  payées  quarante 
louis  d'or  pour  M.  le  comte  de  Moltke.  J'avois  carte  blan- 
che pour  cela. 

Le  19.  Répondu  à  M.  de  Bissing.  Je  lui  dis  que  j'ay 
donné  les  trois  estampes  de  ma  nouvelle  planche,  roulées, 
à  M.  Weber  pour  les  lui  remettre.  Je  le  prie  de  ne  pas  les 
laisser  voir  jusqu'à  ce  que  l'impératrice  eût  reçu  les 
siennes. 

Le  20.  Répondu  à  M.  Hummitsch,  à  Meissen.  Je  le 
prie  de  poursuivre  l'achat  des  desseins.  Il  y  a  dans  la 
même  lettre  une  à  M.  Wagner  père  et  une  à  madame 
Wagner,  femme  digne  de  remarque,  par  rapport  à  son 
talent  pour  la  peinture. 

1  Gottlieb  Lebreclit  Crusius,  dessinateur  et  graveur,  né  en  1750,  mourut 
à  Leipzig  en  1804.  Il  grava  un  assez  grand  nombre  de  portraits  et  de  vi- 
gnettes. 


DE  JEAN-GEORGES  WILLE.  523 
Mon  tailleur  m'a  fait  un  habit  de  soye  noir. 

Le  26.  Je  menai  M.  le  comte  de  Moltke  et  M.  Hellfried 
voir  la  galerie  de  Rubens,  au  Luxembourg,  et  le  reste 
des  tableaux  du  roi.  Ils  ont  de  la  connoissance  et  du 
goût. 

Le  29.  J'ay  assisté  à  l'assemblée  de  l'Académie  royale. 

Répondu  à  M.  Weitscb.  Je  lui  dis  que  la  lettre  de 
change  est  acceptée.  Je  le  prie  de  continuer  à  me  ramas- 
ser de  bons  desseins;  que  je  suis  fâché  que  cette  fameuse 
collection  de  desseins  ait  passé  de  Hanovre  à  Pétersbourg, 
pour  la  petite  somme  de  huit  mille  livres. 

Le  50.  Répondu  à  M.  Dietrich  ou  Dietricy.  Je  lui  dis 
que  j'ay  donné  quatre  cents  livres  à  M.  Gartner,  selon 
ses  ordres,  et  que  je  pensois  qu'il  seroit  inutile  de  me 
les  renvoyer  de  Dresde,  supposé  qu'il  lui  plût  de  me 
faire  pour  ladite  somme  deux  petits  tableaux;  en  ce  cas 
il  pourroit  garder  cet  argent,  que  j'ay  avancé  de  ma 
bourse.  J'ay  mis  la  quittance  du  sieur  Gartner  dans  la 
lettre. 

Les  lettres  du  20  à  M.  Hummitsch,  M.  et  madame  Wa- 
gner, à  Meissen,  ont  été  remises  à  M.  Ferber,  sous  en- 
veloppe, à  M.  de  Hagedorn. 

M.  Ferber,  secrétaire  de  légation  de  l'électeur  de  Saxe, 
a  soupé  chez  nous. 

JUILLET  1766. 

Le  6.  J'allai  avec  notre  société  académique,  au  nom- 
bre de  quatorze,  à  Saint-Ronet  de  la  Râpée.  C'est  là 
que  nous  dînâmes  avec  joye  et  plaisir  sous  les  ormes, 
au  bord  de  la  rivière.  Nous  ne  revînmes  qu'avec  la  nuit, 
très-contents  de  notre  excursion  hors  de  la  ville.  Nous 


524  JOURNAL 

avons  résolu  unanimement  de  retourner  au  même  en- 
droit le  premier  dimanche  du  mois  d'août,  car  nous  y 
avons  été  traités  au  mieux,  pour  notre  argent;  surtout  la 
matelote  étoit  un  précieux  manger. 

Répondu  à  M.  Lienau,  à  Bordeaux. 

Répondu  à  M.  Volekmann,  à  Hambourg. 

Le  7.  Nous  avons  donné  à  dîner  à  M.  le  comte  de 
Moltke,  les  barons  de  Fletscher  et  de  Kronstern,  MM.  Fer- 
ber  et  Messager,  et  M.  et  madame  Huber  et  M.  Hellfried. 

Le  9.  J'ay  dîné  chez  M.  le  comte  de  Moltke,  en  grande 
compagnie. 

Le  40.  J'ay  dîné  chez  M.  Messager,  où  étoit  aussi  M.  le 
général  de  Fontenay,  envoyé  extraordinaire  de  Saxe,  etc. 

Le  16.  M.  le  baron  de  Fletscher  a  pris  congé  de  nous 
après  que  je  l'eusse  encore  mené  à  l'Académie  royale  : 
c'est  le  plus  excellent  homme  de  la  terre.  Je  l'ay  chargé 
d'une  pièce  d'étoffe  de  soye  pour  un  habit  dont  je  fais 
présent  à  madame  Wagner,  à  Meissen,  femme  de  bien 
de  talents. 

Le  17.  M'est  venu  voir  M.  Goll,  fameux  négociant  et 
curieux  de  desseins,  à  Amsterdam.  11  est  Allemand  de 
nation,  et  de  Francfort-su r-le-Mein.  J'ay  conçu  de  l'es- 
time pour  lui.  Il  m'a  demandé  plusieurs  desseins,  que  je 
lui  ay  promis  pour  l'automne  qui  vient. 

M.  Schuldheis,  jeune  \oyageur  de  Zurich,  a  pris  congé 
de  moi.  Je  lui  ay  cédé  trois  desseins  de  moi,  et  Tay 
chargé  d'un  rouleau  d'estampes  pour  M.  Usteri. 

J'ay  dîné  chez  M.  le  baron  de  Kronstern,  en  bonne 
compagnie.  M.  le  comle  de  Moltke  y  étoit,  comme  aussi 
notre  ami,  M.  lluber,  etc. 


DE  JEAN-GEORGES  WILLE.  325 

Le  21 .  JPay  dîné  chez  M.  le  comte  de  Moltke,  avec  plu- 
sieurs autres  personnes,  entre  autres  un  abbé  italien  de 
quatre-vingts  ans,  qui  prétend  aller  le  printemps  pro- 
chain en  Egypte,  par  amour  pour  les  antiquités  de  ce 
fameux  pays,  et  pour  mesurer  les  pyramides,  dont  grand 
bien  lui  en  fasse. 

Le  27.  M.  Barré,  secrétaire  d'ambassade  de  Leurs 
Majestés  Impériales,  me  remet  un  paquet  cacheté  aux  ar- 
mes de  S.  A.  le  prince  de  Kaunitz-Rittberg,  chancelier 
de  cour  et  d'État.  Ce  paquet  contenoit  une  bague  de  dia- 
mants brillants  superbes  et  une  lettre  remplie  d'expres- 
sions bien  flatteuses  pour  un  artiste.  Elle  m'instruisoit 
que  Sa  Majesté  l'impératrice  douairière  m'envoyoit  cette 
bague  comme  une  marque  de  son  souvenir,  et  dont  je  ne 
pouvois  être  que  pénétré  de  reconnoissance.  C'est  par 
rapport  à  la  dédicace  de  l'Instruction  paternelle  à  Sa 
Majesté  Impériale  qu'elle  m'a  honoré  de  ce  beau  pré- 
sent. 

Le  29.  M.  Moreau  m'a  rendu  une  planche  qu'il  a 
gravée  à  l'eau-forte,  d'après  M.  Greuze.  C'est  la  seconde. 

Répondu  à  M.  l'évêque  de  Callinique,  à  Sens.  Je  lui  dis 
que  les  deux  tableaux  de  M.  Merelle  l,  que  mon  fils  a 
été  voir,  doivent  coûter  deux  cent  quarante-quatre  li- 
vres pièce,  et  un  troisième,  quinze  louis  d'or. 

Le  50.  J'allay  avec  M.  Huber  chez  le  banquier,  pour 
assurer  et  faire  payer  l'argent  pour  son  voyage  de  Leipzig. 

1  Peut-être  Wille.  veut-il  parler  de  P.  Merelle,  peintre  de  portraits  qui, 
nous  apprend  Nagler,  travaillait  à  Paris,  de  1660  à  1710?  Nous  ne  voyons 
pas  d'autre  artiste  du  même  nom  pouvant  s'accorder  avec  l'époque  où  écrit 
Wille. 


JOUR S AL 


AOUST  1766. 

Le  1er.  Répondu  à  M.  Zimmermann,  marchand  d'es- 
tampes, à  Hanovre. 

Ecrit  à  madame  de  Mechel,  à  Bâle.  Je  lui  dis  que  j'ay 
reçu  des  lettres  de  son  mari,  de  Rome,  et  que  les  estam- 
pes partiront  demain. 

Répondu  à  M.  Hess,  à  Deux-Ponts,  qui  n'est  pas  con- 
tent de  son  fils,  qui  est  icy,  à  Paris,  parce  qu'il  lui  mange 
trop  d'argent,  etc.  Je  lui  propose  de  le  mettre  chez 
M.  Chevillet  pendant  deux  ans  ;  que  cela  seroit  avanta- 
geux pour  le  père  et  le  fils,  etc. 

Le  2.  J'ay  remis  à  M.  Ingouf 1  la  planche  que  M.  Mo- 
reau  m'a  gravée  à  F  eau-forte,  d'après  un  dessein  de 
M.  Greuze,  et  qu'il  doit  finir  au  hurin,  d'après  une  re- 
touche de  M.  Greuze:  car  le  dessein  même  n'est  plus 
à  Paris,  mais  à  Zurich. 

Le  o.  J'ay  dîné  chez  M.  le  comte  de  Moltke,  en  bonne 
compagnie. 

Le  8.  J'ay  dîné  chez  M.  le  chevalier  de  Damery.  De  là 
nous  allâmes  au  cabinet  de  feu  M.  de  Julienne. 

Répondu  à  madame  Pinard2,  qui  étoit  autrefois  mon 
élève.  Elle  est  la  femme  du  médecin  de  ce  nom,  à  Rouen, 
et  professeur  de  botanique  de  la  même  ville.  Elle  m'a- 
voit  envoyé  quelques  plantes  qu'elle  a  dessinées  et  joli- 
ment gravées  pour  savoir  mon  sentiment. 

*  François-Robert  Ingouf  naquit  à  Paris  en  1747  ;  il  était  éK've  3c  J. -Jac- 
ques Flipart,  et  vivait  avec  son  maître  clans  une  grande  intimité;  il  mourut 
à  Paris  le  18  juin  1812. 

*  Cette  artiste  n'est  pas  mentionnée  clans  le  Dictionnaire  des  artistes  do 
Ragler. 


DE  JEAN-GEORGES  WILLE.  3'27 

J'allai  dans  la  matinée  avec  M.  Yangelisti,  qui  a  été 
plusieurs  années  mon  élève,  chez  M.  Barré,  secrétaire 
d'ambassade  de  la  cour  impériale,  pour  lui  faire  toucher 
l'argent  pour  son  voyage,  et  après-demain  il  doit  par- 
tir pour  Florence,  sa  patrie. 

Le  9.  J'ay  écrit  une  lettre  à  Son  Excellence  monsei- 
gneur le  marquis  de  Botta,  feld-maréchal  et  ministre 
plénipotentaire  de  l'impératrice,  reine  en  Italie,  etc., 
en  faveur  de  mon  élève,  M.  Vangelisti,  qui  a  gravé  le 
portrait  de  ce  seigneur,  en  dernier  lieu.  Il  doit  présenter 
le  portrait  et  la  lettre  en  même  temps. 

Après  avoir  soupé  avec  nous,  M.  Vangelisti  a  pris 
congé  de  toute  notre  maison,  les  larmes  aux  yeux. 
Il  est  parti  le  lendemain  de  grand  matin.  J'avois  envoyé 
mon  domestique  pour  lui  aider.  M.  Yangelisti,  que 
le  défunt  empereur  m'avoit  envoyé  en  sa  qualité  de 
grand  duc  de  Toscane,  est  de  Florence,  d'une  très- 
honnête  famille.  11  a  été  mon  élève  plus  de  cinq  ans. 
11  étoit  grand  et  bien  fait  de  sa  figure,  vif  et  prompt, 
concevant  aisément,  mais  d'un  cœur  excellent.  Son  burin 
est  ferme  et  aisé,  et  il  peut  devenir  très-habile  s'il  con- 
tinue sévèrement,  comme  il  se  le  propose  d'après  mes 
exhortations.  Il  voyage  en  compagnie  d'un  avocat  de 
Borne. 

J'ay  répondu  à  Son  Altesse  monseigneur  le  prince  de 
Kaunitz-Bittberg,  chancelier  de  cour  et  d'État  de  Leurs 
Majestés  Impériales  et  Boyales.  Ma  lettre  est  remplie 
d'expressions  sincères,  comme  mon  cœur  est  rempli 
de  gratitude  envers  Sa  Majeslé  l'impératrice  reine  douai- 
rière, par  rapport  à  la  bague  de  brillants  superbes  dont 
elle  a  bien  voulu  m'honorer.  De  plus,  des  remercîments 
pour  Son  Altesse,  qui  a  agi  très-dignement  et  très-noble- 


olS  JOURNAL 

ment,  en  conduisant  l'affaire  de  ma  dédicace  à  mon 
ample  satisfaction  et  qui  a  eu  un  succès  si  parfait  sous  sa 
protection. 

Le  10.  Ma  femme  et  moi,  avons  dîné  chez  M.  Massé. 
Cet  habile  homme  et  digne  vieillard  avoit  rassemblé 
pour  le  même  objet  plusieurs  artistes  avec  leurs  femmes, 
et  autres  qui  sont  garçons. 

M.  Creuze,  intendant  deM.  le  prince  d'Aversberg,  étant 
à  Paris,  m'est  venu  voir. 

Ecrit  à  M.  Hess,  arquebusier  du  duc  de  Deux-Ponts,  à 
Deux-Ponls.  L'objet  êtoit  de  raccommoder  le  père  et  le 
fils,  qui  est  à  Paris  pour  étudier  la  gravure.  Cette  lettre 
a  opéré  si  bien,  que  le  jeune  Hess  est  entré  pour  deux 
ans  chez  M.  Chevillet,  mon  beau-frère.  C'est  le  18  août 
que  commence  ce  temps. 

Le  21.  Répondu  sur  plusieurs  lettres  démon  ancien 
élève,  M.  Schmuzer,  actuellement  graveur  de  Leurs  Ma- 
jestés Impériales,  à  Vienne,  et  directeur  d'une  Académie 
de  gravure  érigée  en  cette  ville.  Je  le  félicite  sur  son 
avancement  et  sa  pension,  et  lui  renvoyé  le  plan  d'un  ca- 
binet d'estampes  qu'il  m' avoit  envoyé  dont  je  lui  fais 
plusieurs  questions.  Je  l'exhorte  en  outre  de  se  rendre 
constamment  digne  des  faveurs  de  l'impératrice  reine 
et  du  prince  de  Kaunilz-Rittberg. 

Le  25.  Répondu  à  la  lettre  de  S.  À.  S.  madame  la  mar- 
grave de  Rade-Durlach.  J'envoye  en  même  temps  à  cette 
princesse  le  résultat  de  mes  observations  qu'elle  m'avoit 
demandées  sur  une  collection  de  tableaux. 

Répondu  à  M.  Fleischmann,  conseiller  de  la  régence 
de  S.  À.  monseigneur  le  prince  héréditaire  de  Hesse, 
à  Strasbourg.  La  lettre  à  madame  la  margrave  est  dans  la 
sienne. 


DE  JEAN-GEORGES  WILLE.  329 

Répondu  à  M.  Hess,  arquebusier  du  duc  de  Deux-Ponts. 
Je  lui  dis  que  M.  Chevillet,  chez  qui  j'ay  mis  son  fils,  est 
très-content  de  lui,  et  qu'il  ne  veut  absolument  pas  m'en- 
voyer  ses  créanciers  pour  les  payer,  quoique  M.  son  père 
m'en  eût  prié. 

Répondu  à  M.  Bissing,  à  Vienne.  Je  lui  dis  qu'il  est 
impossible  d'avoir  des  épreuves  du  portrait  de  M.  de  Lalli, 
décapité  en  dernier  lieu;  la  police  les  a  confisquées  et  la 
planche  est  saisie. 

Ecrit  à  M.  Oesser,  directeur  de  l'Académie  de  peinture, 
à  Leipzig.  Je  lui  dis  que  l'écorché  de  Bouchardon  que  je 
lui  envoyé  en  présent  lui  sera  remis  par  M.  le  baron  de 
Fletscher,  etc. 

Le  26.  Répondu  à  M.  Jean-Frédéric  Bause  l,  jeune 
graveur,  à  Halle,  en  Saxe,  qui  m'avoit  demandé,  avec  une 
politesse  infinie,  quelques  instructions,  que  je  lui  ay 
données  avec  plaisir. 

Le  27.  Répondu  à  M.  le  docteur  Wolckmann,  à  Ham- 
bourg. Je  lui  dis  qu'il  m'a  fait  payer  neuf  livres  de 
trop. 

Le  28.  Répondu  à  M.  Weitsch,  peintre  du  duc  de 
Brunswick,  à  Brunswick. 

Le  50.  J'assistai  à  l'assemblée  générale  de  notre  Aca- 
démie royale  pour  le  jugement  des  prix  de  peinture  et 
de  sculpture  des  jeunes  gens.  Le  sieur  Menageot 2  a  rem- 

1  Né  en  1738,  J.-F.  Bause  mourut  à  Weimar  en  1814;  il  grava  un  grand 
nombre  de  portraits,  et  entre  autres  celui  de  J.-G.  Wille,  d'après  Hahn. 

-  François-Guillaume  Menageot,  peintre  d'histoire,  né  à  Londres  en  1744, 
mort  à  Paris  en  181  G.  Macret  a  gravé,  d'après  cet  artiste,  la  Mort  de  Léo- 
nard de  Vinci. 


550  JOURNAL 

porté  celui  de  peinture,  et  le  sieur  Sénéchal1,  celui  de 
sculpture. 

Le  31.  Je  partis  de  Paris,  accompagné  de  mon  fils 
aîné,  de  M.  Pariseau,  mon  élève,  de  MM.  Baadcr;  Freti- 
deberg  et  Dunker,  peintres.  Nous  étions  dans  une  calè- 
che et  arrivâmes  à  Longjumeau  pour  y  dîner.  Je  n'ai  fait 
le  même  jour  que  deux  desseins  dans  cet  endroit.  Le 
lendemain  et  le  surlendemain  nous  dessinâmes  toute  la 
journée  à  Sceaux-les-Chartreux.  Le  mercredy,  nous  prî- 
mes un  guide  de  grand  matin  pour  nous  conduire  à  Mar- 
coucy,  pour  y  dessiner  l'ancien  château  de  ce  nom.  Nous 
y  restâmes  la  nuit  dans  la  plus  misérable  auberge  qui  existe 
peut  être  en  France;  les  poux  qu'il  y  avoit  nous  in- 
spirèrent d'en  partir  vers  l'après-midy.  Le  jeudi,  nous 
étions  à  dessiner  de  nouveau  à  Sceaux-les-Chartreux 
et  à  Villers,  comme  aussi  le  vendredy.  Les  habitants  de 
ces  endroits  nous  aiment  beaucoup.  Le  samedy,  nous  par- 
tîmes de  Longjumeau,  notre  demeure  ordinaire,  pour 
nous  en  retourner  à  Paris.  J'ay  fait  en  passant  un  des- 
sein à  Chamblanc,  et  un  autre  à  Antony,  et  vers  la  nuit 
nous  arrivâmes  chez  nous,  où  tout  le  monde  se  portoil 
bien;  cependant  ma  femme  avoit  été  mordue  par  le  chat 
à  un  doigt,  dont  elle  souffre  encore.  Elle  avoit  été  au-de- 
vant de  nous  jusqu'à  Montrouge  et  s'en  étoit  retournée 
sans  nous  attendre,  à  cause  de  l'approche  de  la  nuit. 

J'ay  prié  M.  Van  den  Yeklen,  à  Leyde,  de  me  faire  ac- 
quisition de  quelques  tableaux  que  je  lui  indique  de  la 
vente  qui  a  commencé  le  8  septembre. 

1  Sénéchal  était  élève  de  G.  Fulconet  et  de  J.-B.  Lemoine;  il  travaillait  ;*i 
Paris  en  1770,  selon  Nagler. 


DE  JEAN-GEORGES  WILLE. 


531 


SEPTEMBRE  1760. 

Le  6.  Nous  sommes  revenus  de  noire  voyage  de  Long- 
jumeau,  etc. 

Le  7.  M'est  venue  voir  madame  Therbusch l,  de  Berlin, 
peintre  du  roi  de  Prusse. 

Le  8.  M.  le  baron  de  Scbulembourg  m'est  venu  voir. 
Il  vient  d'Italie  et  retourne  en  Saxe,  sa  patrie,  où  il  est 
chambellan  de  la  cour  électorale. 

Le  14.  J'allai  rendre  ma  visite  à  madame  Therbuscli. 
J'ayvu  chez  elle  plusieurs  portraits  de  sa  façon. 

Après  avoir  soupe  chez  nous,  M.  et  madame  Huber 
ont  pris  congé  de  nous  tous  pour  partir,  le  lendemain 
de  grand  matin,  pour  Strasbourg,  et  de  là  pour  Leipzig, 
où  il  est  appelé  pour  enseigner  la  langue  françoise,  Sa 
pension  est  de  douze  cents  livres.  Cette  séparation  nous 
a  fait  grande  peine.  Ils  étoient  de  nos  vrais  et  anciens 
amis.  M.  Huber  a  eu  de  moi  un  paysage  qui  est  à  la 
plume  et  au  bistre.  Mon  fils  a  dessiné  son  portrait  en 
profil,  qui  ressemble  très-bien,  à  M.  Huber;  M.  Halm,  mon 
ancien  élève,  a  dessiné  pour  lui  mon  portrait  d'après 
le  tableau  de  M.  Greuze,  dont  il  fut  fort  flatté.  Notre  fils 
Frédéric  s'est  aussi  mis  sur  les  rangs,  en  composant  un 
paysage  au  crayon  rouge,  qui  nous  a  plus  réjoui  que  lous 
les  autres;  mais  il  n'a  pas  moins  fait  plaisir  à  M.  Huber, 
de  même  que  le  compliment  que  le  petit  dessinateur 
lui  fit  en  le  lui  présentant. 

1  Anne-Dorothée  Liscewska  naquit  à  Berlin  vers  1 7 2 '2  ;  elle  peignait  l'his- 
toire et  le  portrait.  Elle  épousa  un  homme  nommé  Therbusch,  et  c'est  de 
là  qu'elle  a  gardé  ce  nom,  mais  elle  est  beaucoup  plus  connue  sous  celui  de 
A.-L).  Liscewska. 


552  JOUKNAL 

Le  15.  Ma  femme  est  partie  avec  notre  fils  Frédéric, 
èl  ses  deux  sœurs  (sœurs  de  ma  femme),  pour  aller  pas- 
ser quelques  jours  à  Palaiseau,  avant  le  mauvais  temps. 

Le  18.  Répondu  à  M.  F. -G.  Yan  den  Velden,  à  Leyde, 
qui  a  acheté  pour  moi  quelques  tableaux.  Je  lui  envoyé 
une  lettre  de  change  sur  MM.  Anthony  Grill  et  (ils,  à 
Amsterdam,  de  la  somme  de  quatorze  cent  cinquante- 
quatre  rixdalers,  de  Hollande,  ou  trois  mille  cent 
soixante-douze  livres  sept  sols  trois  deniers. 

Le  19.  J'ay  expédié  une  caisse  dans  laquelle  il  y  a  des 
curiosités  à  M.  le  comte  de  Moltke. 

M.  le  comte  de  Moltke  a  pris  congé  de  nous.  Il  a  été 
constamment  honnête  et  aimable;  il  retourne  à  Copen- 
hague, étant  chambellan  de  la  nouvelle  reine. 

M.  Hellfried  a  aussi  pris  congé  de  nous.  Il  est  toujours 
vif  et  spirituel.  Il  compte  quitter  M.  le  comte  de  Moltke 
à  Hanovre,  pour  aller  recommencer  ses  études  à  Leipzig. 

Ma  femme  est  revenue  ce  samedy,  en  bonne  santé, 
comme  aussi  notre  (ils  Frédéric  et  les  autres. 

Le  20.  Répondu  à  M.  J.-T.  Richter,  à  Leipzig.  Je  lui 
dis  entre  autres  que  j'ai  chargé  M.  Huber  de  sa  planche 
que  j'ay  fait  imprimer  pour  lui,  etc. 

Le  21.  M.  le  baron  de  Saldern  me  montra  et  me  pro- 
posa un  grand  portrait,  à  graver;  mais,  comme  je  ne  me 
mêle  plus  d'en  faire,  je  lui  proposai  d'autres  graveurs. 

Un  jeune  peintre  de  Dulmen,  en  Westphalie,  nommé 
Mâurer,  est  venu  pour  prendre  congé  de  moi;  mais  je 
n'étois  pas  au  logis.  Il  retourne  dans  sa  patrie.  Il  ne  laisse 
pas  d'avoir  la  tete  un  peu  dure.  Je  lui  ay  donné  maintes 
instructions  sans  que  je  me  sois  aperçu  qu'aucune  eût 
grandement  fructifié. 


DE  JEAN-GEORGES  WILLE.  555 

J'ay  renvoyé  à  M.  Giraud  le  dernier  des  quatre  tableaux 
de  Metay,  qu'il  m'avoit  prêtés  il  y  a  environ  cinq  ans, 
avec  douze  épreuves  des  deux  dernières  planches,  par 
M.  de  Longueil. 

Le  25.  Écrit  et  répondu  (ce  que  je  pouvois  avoir  omis 
dans  la  grande  lettre  à  M.  Wasserschleben,  dont  M.  le 
comte  de  Mollke  s'est  chargé).  Je  lui  donne  avis  que  je 
tire  une  lettre  de  change  sur  lui,  mais  à  Hambourg. 

Les  24  et  25.  M.  de  Livry,  de  Versailles,  étant  de  retour 
du  voyage  de  la  cour,  à  Compiègne,  m'est  venu  voir  ces 
deux  jours  avec  plaisir,  avant  de  retourner  à  Versailles. 
Il  m'aime  constamment  et  je  l'aime  de  même. 

OCTOBRE  1700. 

Le  5.  Ecrit  à  M.  Wagner,  à  Dresde.  Je  le  fais  souvenir 
des  promesses  qu'il  m'a  faites  de  travailler  pour  moi. 
Cette  lettre  est  dans  celle  que  j'ay  écrite  à  M.  Resler. 

Le  9.  Répondu  à  M.  Schmuzer.  Son  rouleau  d'estam- 
pes est  parti  le  H. 

Le  11.  Répondu  à  M.  Wachter.  Je  lui  dis  qu'il  recevra 
deux  estampes  gravées  par  M.  de  Longueil,  qu'il  nous  a 
dédiées.  Les  mêmes  pour  M.  Schmuzer. 

Le  12.  Répondu  à  mon  frère.  Je  lui  dis  que  j'ay  adressé 
un  rouleau  d'estampes  à  M.  le  professeur  de  mathémati- 
ques Roehm,  à  Giessen,  pour  le  lui  remettre. 

Répondu  à  M.  Roehm,  professeur  de  mathématiques, 
membre  de  l'Académie  électorale  d'Erfurlh  et  de  la  so- 
ciété littéraire  de  Duisbourg.  Je  lui  dis  que  je  lui  ay 
adressé,  à  lui,  un  rouleau  d'estampes,  dont  il  gardera 
l' Instruction  paternelle;  le  reste  est  pour  mon  frère. 


554  JOURNAL 

Le  10.  M.  Daudet,  de  Lyon,  est,  entré  chez  moi  en 
ijiialité  d'élève.  Son  père  éloit  marchand  d'estampes  à 
Lyon. 

Le  17.  Répondu  à  M.  Zimmermann,  à  Hanovre.  Je  lui 
dis  qu'il  recevroit  les  catalogues,  mais  francs  de  port, 
jusqu'à  Francfort. 

Répondu  à  M.  Schmidt,  à  Hambourg. 

Le  18.  M.  Krauss,  peintre  de  Francfort-sur-le-Mein.  a 
pris  congé  après  avoir  soupé  avec  nous.  C'est  un  bien 
honnête  garçon,  aimable  et  serviable,  qui  a  du  talent.  Je 
l'ai  chargé  d'un  rouleau  d'estampes  pour  Giessen,  d'un 
pour  M.  Wirsing,  à  Nuremberg;  et  d'un  petit  paquet 
pour  M.  Zimmermann,  à  Hanovre,  avec  une  lettre  pour 
M.  le  professeur  Roehm.  J'ay  fait  présent  de  deux  estam- 
pes de  moi  à  M.  Krauss,  pour  se  souvenir  de  moi. 

Le  20.  Je  fus  surpris  d'un  grand  mal  de  gorge  et  obligé 
de  me  faire  saigner  deux  fois  dans  la  journée  du  22,  car 
les  saignées  blanches  avoient  été  infructueuses.  Ce  cruel 
mal  m'a  retenu  plus  de  quinze  jours  au  lit,  et  presque 
sans  aucun  repos  ni  jour  ni  nuit.  Heureusement  je  n'ai 
pas  eu  la  moindre  fièvre;  mais  un  gros  rhume  s'est  dé- 
claré et  qui  ne  sera  rien,  quoique  je  tousse  encore  au- 
jourd'hui, 21  octobre. 

Mon  fils  est  aussi  fort  incommodé  de  la  coqueluche,  qui 
le  tourmente  extrêmement,  si  bien  que  ma  femme  et  nos 
domestiques  n'ont  point  de  repos,  étant  constamment 
obligés  à  nous  veiller,  ce  qui  ne  les  met  pas  trop  à  leur 
aise.  Mais  aujourd'hui,  21  novembre,  celte  coqueluche  a 
beaucoup  diminué;  elle  l'avoil  pris  avant  que  j'eusse 
mal  à  la  gorge. 


DE  JEAN-GEORGES  WILLE. 


NOVEMBRE  1700. 

Pendant  ma  maladie,  M.  le  comte  et  la  comtesse  de 
Ilarach,  seigneurs  autrichiens,  se  sont  présentés;  mais  il 
me  fut  impossible  de  les  recevoir,  ce  dont  je  fus  fort 
fâché. 

Répondu  à  M.  Dilsch,  à  Nuremberg!  Je  lui  dis  que  je 
lui  renvoyé  les  desseins,  excepté  pour  dix  florins,  et 
que  je  lui  envoyé  trois  estampes  à  la  place,  selon  ses  dé- 
sirs. Dans  sa  lettre  est  une  à  M.  Wirsing. 

Le  9,  Écrit  à  madame  la  veuve  Masset  et  fils,  à  Saint- 
Valéry,  pour  savoir  si  une  petite  caisse  contenant  des  ta- 
bleaux que  M.  Yan  den  Yelden  m'envoye  par  mer,  du 
port  de  Rotterdam,  leur  est  parvenue. 

Le  14.  Un  jeune  architecte,  nommé  M.  Gunkel,  qui 
esta  deux  lieues  de  chez  moi,  m'est  venu  voir;  mais  je 
n'a  y  pas  pu  lui  parler  à  cause  de  mon  indisposition. 

J'ay  quitté  la  coiffure  d'un  malade,  me  suis  fait  friser 
les  cheveux,  et  cela  seul  me  donne  l'air  d'un  homme  en 
bonne  santé. 

Le  16.  M.  Le  Hardy  de  Famars,  amateur  de  Yalen- 
ciennes,  m'est  venu  voir.  Il  demeure  dans  ladite  ville, 
rue  de  Cambray.  Si  je  fais,  comme  je  compte,  le  voyage 
de  la  Hollande,  j'irai  le  voir,  et  il  m'en  a  beaucoup 
invité. 

Le  17.  Répondu  à  mon  ami,  M.  Dietricy  (première 
lettre  que  j'ay  écrite  depuis  ma  maladie).  Je  lui  marque 
mon  contentement  sur  le  plaisir  que  lui  a  fait  son  por- 
trait que  j'ay  fait  graver  par  mon  élève,  M.  Schmuzer. 
Je  le  fais  aussi  souvenir  des  promesses  qu'il  m'a  faites  de 
me  faire  quelques  tableaux. 


536  JOURNAL 

Il  m'est  venu  voir  un  jeune  architecte,  nommé 
M.  Gunkel,  qui  est  à  deux  lieues  de  chez  moi;  mais  je 
n'étois  pas  encore  visible. 

Le  18.  J'allay  pour  la  première  fois,  depuis  ma  ma- 
ladie, à  la  Comédie-Françoise.  J'y  menai  MM.  Pariseau 
et  Daudet,  mes  élèves. 

Le  19.  J'ay  rendu  une  partie  des  visites  que  je  devois 
aux  personnes  qui  m'étoient  venues  voir  pendant  ma  ma- 
ladie ou  qui  y  avoient  pris  part,  en  envoyant  journelle- 
ment savoir  de  mes  nouvelles. 

Le  20.  Je  continuai  à  rendre  des  visites,  et  vers  le  soir 
je  menai  ma  femme  et  mon  fils  aîné  à  la  Comédie-Ita- 
lienne, voir  Tom-Jones. 

Le  21.  Répondu  à  M.  V.  Lienau,  à  Bordeaux,  an  den 

ich  meinen  neuen  Kupferstich  dediciren  will  \ 

Le  22.  Répondu  à  M.  J.-V.  Meyer,  à  Bordeaux.  Je  lui 
envoyé  une  épreuve  de  ses  armes,  qu'il  m'avoit  prié  de 
lui  faire  graver.  C'est  mon  fils  qui  en  a  fait  le  dessein, 
qui  représente  une  figure  nue  avec  une  faux  sur  l'épaule, 
et  Halm  l'a  gravé. 

Le  28.  Répondu  à  M.  Schmuzer,  mon  ancien  élève. 
Je  lui  fais  mes  compliments  sur  la  dignité  de  directeur  de  la 
nouvelle  Académie  impériale  de  gravure,  que  l'impéra- 
trice a  fondée  à  Vienne.  M.  Schmuzer  demeure  in  der 
Stadt,  in  der  Annagasse,  im  Diebelhofe  2. 

Ecrit  aussi  à  M.  Wàchter.  Je  lui  fais  mes  compliments 
sur  ce  que  l'impératrice  l'a  fait  conseiller.  Je  lui  parle 
aussi  d'un  malentendu  par  rapport  à  une  lettre  de  re- 

1  A  qui  je  veux  dédier  ma  nouvelle  plauche. 
-  En  ville,  vue  Suiute-Anne,  ;i  l'hôtel  Diebel. 


DE  JE AN-GEOKGES  WILLE.  537 

mercîment  que  je  lui  devois.  Celte  lettre  est  dans  celle  de 
M.  Sehmuzer. 

Le  29.  Répondu  à  M.  Krauss  (il  demeure  au  Serpent 
blanc),  jeune  peintre  et  fort  joli  garçon,  que  nous  avons 
connu  icy  pendant  plusieurs  années.  Il  m'avoit  donné 
avis  de  son  heureuse  arrivée  à  Francfort-sur-le-Mein,  sa 
patrie. 

Répondu  à  M.  Huber,  ce  célèbre  traducteur  de  la 
Mort  d'Abel  et  autres  ouvrages  d'esprit.  Je  lui  fais  de  sin- 
cères compliments  sur  son  arrivée  à  Leipzig,  où  il  doit 
être  professeur  de  la  langue  françoise,  à  ce  bon  ami, 
comme  aussi  sur  la  bonne  réception  que  lui  a  faite  la 
cour  de  Saxe,  lorsqu'il  fut  présenté  à  l'électeur,  au 
prince  administrateur,  etc.  Ma  femme  a  ajouté  une  lettre 
en  réponse  à  celle  que  madame  Huber  lui  avoit  écrite, 
et  madame  Chevillet,  sœur  de  ma  femme,  a  écrit  une 
lettre  à  madame  Huber,  qui  y  étoil  jointe  aussi.  M.  Hu- 
ber demeure  à  Leipzig,  in  der  Petengasse  im  Weins- 
tocke l. 

DÉCEMBRE  1766. 

Le  4.  Répondu  à  M.  le  baron  de  Kessel,  grand  maître 
des  cuisines  de  l'électeur  de  Saxe.  Je  lui  dis  qu'il  recevra 
son  rouleau  par  Leipzig,  et  je  le  prie  de  donner  l'argent 
à  M.  Wagner  fils. 

Répondu  à  M.  Winckler  sur  trois  lettres.  Il  y  a  une 
lettre  à  M.  Kreusauf  dans  la  sienne. 

Répondu  à  M.  Richter,  à  Leipzig.  Je  lui  dis  que  ses  es- 
tampes sont  avec  celles  de  M.  Winckler. 

Le  7.  Répondu  à  M.  Halbusch,  à  Londres,  qui  avoit  eu 


1  Dans  la  rue  Saint-Pierre,  à  la  Vigne, 
i. 


22 


538  JOUKNAL 

la  bonté  de  me  proposer  neuf  planches  à  graver  d'une 
grandeur  énorme.  Je  l'ai  remercié  de  son  intention  hon- 
nête, en  lui  marquant  que  le  plus  intrépide  graveur 
pourroit  être  effrayé  d'un  tel  ouvrage,  et  que,  pour  moi, 
je  ne  travaillois  plus  pour  personne,  excepté  pour  moi 
et  à  ce  qui  pouvoit  m'être  agréable. 

Le  9.  Répondu  sur  plusieurs  lettres  à  monseigneur 
Tévêque  de  Callinique,  à  Sens.  Je  lui  dis  que  ma  mala- 
die m'avoit  empêché  de  lui  faire  plutôt  sa  commission, 
et  que  sa  caisse  avec  les  deux  bordures  étoit  partie  au- 
jourd'hui. 

J'ay  reçu  de  Hambourg  un  petit  portefeuille  avec 
d'anciens  desseins;  mais  il  n'y  a  guère  que  deux  ou  trois 
qui  puissent  me  convenir.  C'est  M.  Ellermann,  qui  me 
les  a  envoyés. 

M'est  venu  voir  M.  Medicus,  cy-devant  médecin  de  la 
garnison  électorale,  àMannheim,  mais  aujourd'hui  con- 
seiller de  l'électeur  palatin  et  premier  médecin  du  duc 
de  Deux-Ponts.  Il  compte  rester  pendant  l'hiver  à  Paris. 
11  paroît  fort  joli  homme. 

Le  11.  J'ay  reçu  de  Leyde,  par  Saint-Valery,  ma  petite 
caisse  si  longtemps  attendue  avec  les  quatre  petits  ta- 
bleaux que  j'ay  fait  acheter  par  M.  Van  den  Velden,  dont 
un  par  Metzu,  deux  par  François  Mieris,  et  un  par 
J.  Steen;  celui-cy  est  le  moindre.  Ces  quatre  tableaux, 
quoique  petits,  me  reviennent  à  plus  de  trois  mille  trois 
cents  livres,  mais  ils  sont  payés. 

Le  12.  Écrit  et  répondu  à  M.  Van  den  Velden,  pour  lui 
dire  que  mes  tableaux  sont  arrivés  et  que  j'en  suis 
content. 

Le  17.  Répondu  à  M.  Wagner,  à  Meissen.  Je  lui  dis 


DE  JEAN-GEORGES  WILLE.  339 

que  je  garde  un  des  zioey  Bande  Zeichnungen  die  er 
mir  gesandt  hat1,  et  je  lui  envoyé  un  ordre  sur  M.  Res- 
ler,  à  Dresde,  pour  y  recevoir  cent  quatre-vingt-treize 
réichsthalers  ;  sur  cette  somme  sont  compris  vingt-trois 
reichsthalers  pour  les  douze  pièces  que  je  désire  du  se- 
cond volume. 

J'ay  aussi  répondu  à  la  lettre  obligeante  que  madame 
Wagner,  habile  dans  la  peinture,  m'avoit  écrite.  Elle  doit 
me  faire  encore  deux  petits  paysages. 

Répondu  à  M.  Hummitsch,  à  Meissen.  Je  le  remercie 
de  m'avoir  négocié  les  desseins,  etc. 

Le  19.  Ecrit  à  M.  P.  Resler,  à  Dresde,  pour  lui  dire 
qu'il  doit  payer  la  susdite  somme  sur  mon  compte,  à 
M.  J. -Jacob  Wagner. 

M'est  venu  voir  M.  Fouillet,  secrétaire  de  M.  le  maré- 
chal de  Broglie,  pour  me  proposer  la  gravure  d'une 
comédienne  de  Bruxelles,  mais  j'ay  recommandé  M.  Ghe- 
villet. 

Le  20.  Répondu  à  M.  de  Livry.  Les  deux  petits  tableaux 
que  j'ay  achetés  pour  lui  sont  de  G.  de  Heusch.  Je  lui 
mande  que  je  les  ay  fait  remettre,  selon  ses  désirs,  à 
M.  l'abbé  Aubert,  qui  part  demain  pour  Versailles. 

J'ay  remis  une  lettre  (en  réponse  à  celle  du  directeur 
de  l'Académie  de  gravure,  M.  Schmuzer,  à  Vienne)  à 
M.  Weirotter,  pour  lequel  je  l'avois  faite  en  allemand.  Il 
fut  si  enchanté  de  la  manière  dont  elle  étoit  pensée  et 
écrite,  qu'il  me  força  d'accepter  deux  paysages  coloriés 
qu'il  avoit  faits.  Je  ne  devois  pas  le  fâcher  en  les  refu- 
sant, d'autant  plus  qu'ils  sont  très-jolis,  et  une  curiosité 
ne  se  refuse  pas.  Un  conseiller  de  Vienne  lui  avoit  aussi 


1  Deux  volumes  de  dessins  qu'il  m'a  envoyés. 


540  JOURNAL 

composé  une  réponse,  mais  la  mienne  plut  beaucoup 
mieux  à  M.  Weirotter,  et  c'est  elle  qui  est  partie  sur-le- 
champ.  Sa  fortune  en  dépend  en  quelque  sorte.  Il  faut 
être  utile  quand  on  le  peut.. 

Le  21.  Répondu  à  M.  de  Mechel,  mon  ancien  élève.  Je 
lui  dis  que  je  suis  ravi  de  son  retour  d'Italie  et  fâché 
de  sa  maladie,  et  que  j'avois  été  malade  aussi;  que  j'ay 
reçu  son  argent,  etc. 

Le  30.  J'ay  écrit  une  lettre  de  compliments  du  jour  de 
Tan  à  M.  de  Livry,  à  Versailles.  Elle  étoit  comme  à 
l'ordinaire  accompagnée  d'un  petit  dessein  que  j'avois 
fait  pour  lui. 

Le  dernier  jour  de  cette  année,  je  fus  à  l'assemblée  de 
notre  Académie. 

A  la  fin  de  ce  mois,  j'allay  plusieurs  fois  à  une  vente 
de  tableaux  qu'un  comédien  de  province  en  a  voit  apportés. 
Il  y  avoit  entres  autres  six  tableaux  de  M.  Vernet,  dont 
les  Baigneuses  et  la  Tempête,  gravés  par  Baléchou.  Ce 
comédien,  nommé  Gourville,  n'eut  pas  lieu  d'être  content 
avec  nos  amateurs;  il  jura  et  fit  cesser  la  vente,  etc. 

JANVIER  1767. 

Pâtés  d'Amiens  et  de  Versailles,  fromages  de  Lyon  et 
de  Rouen,  nous  sont  venus  pour  étrennes  du  jour  de  Tan. 

Le  1er.  Mon  fils  aîné  m'a  donné  un  dessein  représen- 
tant un  mort-aux-rats  avec  sa  femme,  qui  est  derrière 
lui.  Ce  dessein  au  crayon  rouge  est  très-joliment  fait. 

Le  4.  J'ai  dîné  en  notre  société  académique. 
MM.  Hackcrt  et  Grimm  m'ont  présenté  chacun  deux 
desseins  coloriés.  Cela  m'a  fait  plaisir. 


DE  JEAN-GEORGES  WILLE.  541 

Le  7.  J'ay  commencé,  vers  le  soir,  à  assister  à  la  vente 
que  fait  M.  Basan  de  desseins  et  estampes,  à  l'hôtel 
d'Espagne,  rue  Dauphine, 

Le  12.  J'ay  remercié,  par  lettre,  M.  de  Livry,  du  pâté 
de  six  faisans  qu'il  m'avoit  envoyé. 

J'ay  remercié  M.  Jacques,  à  Rouen,  des  fromages  de 
Normandie. 

J'ay  reçu  de  M.  Wagner  fils  quatre  petits  tableaux  à 
la  gouache  et  cinq  petits  desseins,  les  uns  et  les  autres 
Irès-jolis  et  bien  spirituellement  faits.  Je  lui  dis,  par  ma 
lettre  d'aujourd'hui,  qu'il  doit  toucher  le  payement  chez 
M.  le  baron  de  Kessel,  qui  en  est  prévenu  de  ma  part. 
M.  Wagner,  peintre,  engagé  à  l'Académie  électorale 
des  arts,  im  Schàfermeyerischen  Hause,  auf  der  grossen 
Fmherstrasse  \ 

Le  18.  Répondu  à  M.  Marbach,  à  Strasbourg,  place 
Saint-Thomas.  Je  lui  donne  avis,  comme  il  l'avoit  désiré, 
de  la  réception  des  journaux  allemands  qu'il  avoit  en- 
voyés pour  moi  à  madame  Suttermeister. 

J'ay  répondu  et  demandé  au  juste  les  armes  de  M.  Lie- 
nau,  à  Bordeaux,  qui  doivent  être  mises  au  bas  de  ma 
nouvelle  planche. 

Répondu  à  M.  Meyer,  à  Bordeaux.  L'estampe  de  ses 
armes,  que  je  lui  ay  fait  graver,  est  dans  la  lettre,  et  celle- 
cy  dans  la  lettre  de  M.  Lienau. 

Le  19.  Reçu  un  baril  de  sauerkraut,  que  M.  Eberts, 
directeur  des  chariots  de  poste  de  l'empire,  à  Strasbourg, 
m'envoye  en  présent. 

Avant-hier  j'ay  acheté  un  tableau  de  Rottenhammer. 
C'est  un  Bain  de  Diane.  Il  est  beau  et  peint  sur  cuivre. 


1  Dans  la  maison  de  M.  Schœfermeyer,  dans  la  grande  rue  des  Pêcheurs. 


342  JOURNAL 

Le  20.  A  été  enterré  M.  Pierre-Charles-Alexandre 
Helle1,  écuyer,  ancien  ingénieur  du  roi.  Il  fit  avec  moi 
et  M.  Schmidt,  graveur  du  roi  de  Prusse,  le  voyage  de 
Strasbourg  à  Paris,  en  1736,  et  depuis  ce  temps  il  a 
toujours  été  mon  ami,  comme  tous  les  artistes  qu'il  ai- 
moit.  Il  etoit  bon  connoisseur  et  il  arrangeoit  ordinaire- 
ment les  cabinets  d'estampes  et  les  desseins  des  curieux. 
Je  le  regrette  beaucoup,  l'ayant  connu  de  plus  de 
trente  années.  Il  a  laissé  son  bien  à  M.  Paignon,  secré- 
taire du  roi,  qui  est  très-riche. 

Le  23.  Répondu  à  S.  A.  S.  madame  la  margrave  de 
Bade-Durlach.  Je  lui  rends  compte  des  observations  que 
j'ay  faites  pour  elle,  par  rapport  aux  tableaux  du  cabinet 
de  M.  de  Julienne.  Je  lui  en  envoyé  le  catalogue  imprimé 
et  que  j'ay  fait  relier  en  maroquin  fort  propre  pour  lui 
en  faire  présent.  J'ay  mis  ma  lettre  dans  une  que  j'ay 
écrite  à  M.  Fleischmann,  conseiller  de  la  régence  de  Son 
Altesse  monseigneur  le  prince  héréditaire  de  Hesse,  à 
Strasbourg,  en  le  priant  de  faire  parvenir  promptement 
et  ma  lettre  et  le  catalogue  à  cette  princesse. 

Répondu  à  M.  Gottfried  Winckler,  à  Leipzig. 

Écrit  à  M.  J.  Goll.  Je  lui  demande  par  quelle  voye  je 
lui  dois  envoyer  les  desseins  qu'il  veut  avoir  de  moi,  et 
que  j'ay  à  présent  bien  des  Dietrich. 

M.  Rigal,  voyageur  de  Heidelberg,  étant  revenu  de 
l'Angleterre,  après  un  séjour  de  dix-huit  mois  dans  ce 
pays,  a  déjà  soupé  plusieurs  fois  avec  nous  en  nous  con- 
tant mille  choses. 

Le  28.  Répondu  à  M.  Winckler  en  l'assurant  que  je 
n'achèterai  plus  de  curiosités  pour  lui,  jusqu'à  nouvel 

1  Nous  avons  publié  sur  cet  homme,  dans  ce  volume,  page  51,  une  notice 
faite  évidemment  par  quelqu'un  qui  le  connaissait  particulièrement. 


DE  JEAN-GEORGES  WILLE  34." 

ordre;  car  il  craint  de  nouveau  du  tapage  dans  son  pays, 
chose  qui  ne  me  paroît  pas  bien  fondée  et  que  le  temps 
cependant  nous  apprendra. 

Le  30.  M'est,  venu  voir  M.  le  comte  de  Schnlenbourg, 
nouvellement  arrivé  à  Paris.  Il  défendit  ou  du  moins  ce 
fut  son  grand  oncle  qui  défendit  si  courageusement, 
pour  les  Vénitiens  contre  les  Turcs,  la  ville  de  Corfou.  Il 
est  amateur. 

Le  51.  Répondu  à  M.  de  Mechel,  à  Bâle.  Je  lui  dis 
qu'il  ne  peut  pas  mieux  faire  que  de  faire  de  très-bon 
noir  pour  les  imprimeurs;  que  j'ay  reçu  son  ducat;  que  . 
je  lui  garderai  les  estampes  nouvelles  pour  son  porte- 
feuille; que  M.  Remond  n'est  pas  encore  venu;  que 
M.  Weirotter  part  pour  Vienne;  que  M.  Hackert  est  stu- 
dieux et  honnête,  que,  que,  etc. 

FÉVRIER  1767. 

Le  6.  M.  Rigal,  de  Heidelberg,  a  pris  congé  de  nous; 
il  s'en  retourne  droit  à  Mannheim. 

Le  8.  M'est  venu  voir  M.  le  comte  de  Zinzendorf.  Il 
étoit  déjà  venu  deux  jours  auparavant  sans  me  trouver. 
Je  le  soupçonne  fils  du  célèbre  comte  de  Zinzendorf,  chef 
et  instituteur  de  la  secte  des  Herrenhutter  ou  frères  Mo- 
raves,  qui  sont  fort  nombreux  en  Allemagne. 

Le  9.  M'a  visité  M.  Matsen,  de  Hambourg,  qui  paroît 
aimable  et  curieux.  Il  voyage. 

Sur  les  deux  heures  de  l'après-mîdy,  une  maison  de 
cinq  étages  tomba  dans  la  rue  de  la  Huchette,  presque 
vis-à-vis  la  rue  Zacharie.  Cet  accident  terrible  a  causé  la 
mort  à  nombre  de  personnes  et  en  a  estropié  d'autres, 


MA  JOURNAL 

toutes  habitantes  de  la  maison,  qui  étoit  un  cabaret. 
Cette  maison,  quoique  vieille,  pouvoit  cependant  avoir 
été  ébranlée  de  ce  qu'on  en  avoit  abattu  une  à  côté  de- 
puis peu,  pour  la  rebâtir. 

Le  11.  Répondu  à  M.  l'évêque  de  Gallinique,  à  Sens. 
Je  lui  mande  que  j'ay  vu  les  divers  ouvrages  dont  il  m'a- 
voit  parlé,  chez  M.  Prault,  libraire,  et  je  lui  dis  mon  sen- 
timent sur  chaque,  comme  il  l'avoit  désiré. 

Le  12.  Répondu  à  M.  J.-J.  Wagner,  peintre,  à  Meissen. 
J'approuve  de  ce  qu'il  a  touché  chez  Resler,  à  Dresde,  l'ar- 
gent que  je  lui  devois.  Je  lui  dis  en  outre  que  j'accepte 
l'échange  d'une  pièce  contre  de  mes  estampes,  et  que 
c'est  M.  Feber  qui  les  lui  remettra.  M.  Rrecheisen  trou- 
vera un  portrait  de  M.  Dietrich  avec.  Je  lui  donne  com- 
mission pour  M.  son  fils,  à  Dresde,  etc. 

Le  15.  Me  sont  venus  voir  M.  le  comte  et  madame  la 
comtesse  de  Harrach,  seigneurs  autrichiens.  Ils  se  con- 
noissent  fort  bien,  sont  aimables  au  possible.  Madame  la 
comtesse  dessine  fort  joliment. 

Répondu  à  M.  Zingg,  à  Dresde. 

A  M.  Weiss,  à  Leipzig. 

A  M.  Huber,  à  Leipzig. 

A  M.  Dietrich.  Cette  lettre  étoit  déjà  écrite  depuis 
quelques  jours,  mais  M.  Feber  les  emportera  toutes  en- 
semble. 

Le  15.  Répondu  à  M.  J.  Goll,  négociant  et  fameux 
curieux  de  desseins,  à  Amsterdam.  Je  lui  dis  que  les 
desseins  qu'il  me  propose  pour  les  quatre  que  j'ay  faits 
pour  lui  me  seront  agréables,  et  que  j'attends  avec  im- 
patience M.  P.  Fouquet,  puisque  c'est  lui  qui  doit  me 
les  apporter. 


DE  JEAN-GEORGES  WILLE.  545 

Le  17.  Répondu  à  M.  Richter,  à  Leipzig.  Je  lui  dis 
qu'il  feroit  mieux  d'envoyer  ses  estampes  doubles  en 
Hollande.  Je  lui  demande  les  Ostade. 

Répondu  à  i\f.  de  Mechel,  à  Bâle.  Je  lui  mande  que 
j'ay  remis  les  estampes  chez  M.  Levier. 

Le  18.  Répondu  à  M.  Winckler,  et  je  lui  dis  que  je  gar- 
derai icy  les  estampes  et  desseins  pour  environ  près  de 
cent  pistoles;  que  son  portrait  s'imprime  actuellement, 
et  que  M.  Bause  fait  trop  de  trous  en  ces  planches. 

Répondu  à  M.  Kreuchauf,  dont  la  lettre  est  clans  celle 
de  M.  Winckler.  . 

M.  Muller,  voyageur  danois,  m'est  venu  voir;  il  vient 
d'Italie. 

Le  25.  J'allai  chez  M.  Clairval,  comédien  du  roi,  pour 
m'entretenir  avec  lui,  en  lui  remettant  une  lettre  des  di- 
recteurs de  la  Comédie-Allemande,  à  Hambourg,  qui  lui 
demandent  un  opéra-comique. 

J'ai  mené  ma  femme  et  mes  deux  fils  à  la  Comédie- 
Italienne,  que  Frédéric  voyoit  pour  la  première  fois.  On 
joua  la  Fée  Urgèle  et  la  Nouvelle  Troupe.  Cela  le  réjouit 
beaucoup. 

Le  26.  M.  Clairval  m'a  envoyé  ses  idées  par  écrit,  que 
je  fais  partir  pour  Hambourg,  en  répondant  moi-même 
à  M.  Schmidt,  conseiller  des  commissions  de  la  cour  de 
Saxe-Weimar. 

Le  27.  J'ay  envoyé  une  lettre  de  M.  Grimm,  peintre, 
dans  laquelle  il  ya  un  dessein  d'une  médaille  avec  ma  ré- 
ponse, à  M.  de  Mechel,  qui  m'avoit  prié  de  lui  découvrir 
un  dessinateur  utile  pour  son  entreprise  de  la  gravure  de 
tontes  les  médailles  du  fameux  Hedlinger,  qu'il  veut 


346  JOURNAL 

mettre  au  jour  avec  la  vie  de  M.  Hedlinger,  un  discours 
et  la  description  de  chaque  pièce. 

J'avois  gagné  un  grand  mal  à  un  œil  en  revenant  le 
25  avec  ma  famille  de  la  Comédie-Italienne. 

MARS  17G7. 

Le  1er.  J'ay  renvoyé  une  lettre  de  change  à  M.  Resler, 
parce  qu'il  avoit  oublié  de  la  signer. 

M.  le  baron  de  Cronstern,  étant  revenu  d'Angleterre, 
m'est  venu  voir  tout  de  suite.  J'ai  revu  avec  grand  plai- 
sir cet  ancien  ami* 

Le  13.  J'ay  mené  M.  le  comte  de  Schulenbourg  voir 
le  cabinet  de  M.  de  Julienne.  Nous  y  trouvâmes  M.  le 
comte  de  Nesselrode  et  M.  de  Gronstern. 

Le  même  jour  mourut  à  Versailles  madame  la  Dau- 
phine,  princesse  de  Saxe,  et  digne  de  vivre  plus  long- 
temps. 

Le  15.  Répondu  à  madame  la  margave  de  Bade-Dur- 
lach.  Je  l'ay  fait  souvenir  qu'elle  a  oublié  de  m'indiquer 
le  banquier  avec  ordre  de  sa  part  de  me  faire  toucher 
l'argent  pour  les  acquisitions  qu'elle  désire  que  je  lui 
fasse. 

Le  16.  Répondu  à  M.  Joseph  Mentele,  marchand  à 
Brunswick,  qui  désire  avoir  correspondance  avec  moi. 

Le  18.  Répondu  à  M.  de  Livry,  à  Versailles. 

Le  26.  On  me  proposa  de  graver  le  portrait  d'un  grand 
seigneur;  mais  serviteur  au  grand  seigneur. 

AVRIL  4767. 

Le  2,  M.  François-Edmund  Weirotter  vint  me  trouver 


DE  JEAN-GEORGES  WILLE.  347 

dans  la  vente  de  M.  de  Julienne  pour  prendre  congé,  en 
me  demandant  le  Bon  Apôtre  et  la  Bénédiction  paternelle; 
il  partit  la  même  nuit  pour  Vienne  en  Autriche,  où  il 
sera  professeur  de  l'Académie  impériale  de  gravure. 

J'ay  acheté,  à  la  vente  du  fameux  cabinet  de  feu  M.  de 
Julienne l,  un  superbe  tableau  composé  de  cinq  figures, 

1  L'exemplaire  du  catalogue  Julienne  que  possède  la  bibliothèque  Sainte- 
Geneviève  est  très-curieux  :  outre  les  prix  et  les  noms  des  acquéreurs,  il 
contient  une  petite  notice  sur  Julienne  que  nous  croyons  bon  de  reproduire  : 

«  Jean  de  Julienne  naquit  à  Paris  le  29  novembre  1685;  il  eut  de  fort 
bonne  heure  un  goût  décidé  pour  la  peinture  et  la  sculpture  ;  il  fut  amy  de 
Watteau,  dont  il  fit  graver  l'œuvre  en  1759  "et  de  Le  Moine,  peintre;  ses  bé- 
néfices sur  la  teinture  des  Gobelins  le  mirent  en  état  de  rassembler  la  pro- 
digieuse collection  qui  fait  l'objet  de  ce  catalogue. 

«  En  1759,  l'Académie  de  peinture  le  nomma  conseiller  honoraire  et  ama- 
teur; il  fonda  pour  les  assemblées  de  cette  Académie  un  certain  nombre  de 
jetons  sur  lesquels  on  voit  d'un  côté  le  buste  du  roy,  et,  de  l'autre,  la  Pein- 
ture et  la  Sculpture  se  tenant  par  la  main  avec  cette;  inscription  : 

Amicx  quamvis  semulse. 
Amies  quoique  rivales. 

Son  cabinet  étoit  accessible  à  tout  le  monde,  comme  son  âme  l'étoit  aux 
pauvres;  une  vie  continuelle,  active,  mais  uniforme,  lui  avoit  formé  un  tem- 
pérament décidé,  qui  le  conduisit  sans  aucune  espèce  de  maladie  jusqu'à  l'âge 
de  quatre-vingts  ans,  se  levant  à  cinq  heures  du  matin  même  en  hyver  et 
restant  jusqu'à  midy  sans  feu,  animé  du  zèle  de  veiller  à  des  affaires  qui  de- 
mandoient  sa  présence  dans  de  vastes  ateliers. 

«  Récréé  seulement  par  la  vue  de  son  cabinet,  où  son  goût  le  ramenoit 
sans  cesse,  il  acquit  de  nombreux  tableaux  médiocres,  qu'il  cachoit  dans  des 
armoires,  par  commisération  pour  de  pauvres  artistes. 

«  Il  mourut  le  20  mars  1 766,  regretté  des  honnêtes  gens;  il  n'a  laissé  de 
son  nom  qu'une  femme  d'une  piété  rare,  et  une  belle  fille,  dont  (suivant  les 
termes  de  son  testament)  l'esprit  et  les  sentimens  n'ont  pas  peu  contribué 
au  bonheur  de  sa  vie.  » 

On  voit  ensuite  dans  cet  exemplaire  une  clause  ainsi  conçue  du  testament 
de  M.  de  Julienne  : 

«  Je  supplie  le  roy  de  vouloir  bien  accepter  le  don  et  le  legs  que  je  prends 
la  liberté  de  lui  faire,  de  l'esquisse  du  plafond  de  M.  Le  Moine;  cette  esquisse 
est  l'original  même  de  ce  précieux  ouvrage  et  peut  servir  à  la  restaura- 
tion d'une  des  belles  choses  que  possède  le  roy.  » 

On  apprend  encore  que  ce  fut  M.  de  Montulé  qui  fut  l'exécuteur  testa- 


348  JOURNAL 

dont  quatre  hommes  et  une  jeune  femme  qui  font  de  la 
musique.  Ce  tableau  est  peint  par  Godefroi  Schalcken, 
et  il  est  des  plus  beaux  et  des  plus  considérables  de  ce 
maître,  quoiqu'il  n'ait  que  vingt  et  un  pouces  de  haut 
sur  dix-sept  pouces  six  lignes  de  large.  Je  compte  graver 
ce  bon  tableau,  qui  m'a  coûté  deux  mille  cinq  cents  li- 
vres trois  sols,  n°  197  du  catalogue  imprimé. 

Le  o.  J'ay  acheté  dans  la  même  vente,  qui  se  fait  au  sa- 
lon du  Louvre,  un  des  plus  beaux  tableaux  peints  par 
Adrien  Brauwer;  on  y  compte  treize  figures,  quoique 
dans  le  catalogue  de  M.  Remi  on  ne  lui  donne  que  neuf, 
au  n°  142.  Ce  tableau  fait  le  plus  grand  plaisir,  tant  par 
la  science  que  l'on  y  remarque  que  par  les  buveurs 
joyeux  qui  y  sont  représentés.  Il  m'a  coulé  également 
deux  mille  cinq  cents  livres,  un  sol;  donc  deux  sols 
meilleur  marché  que  celui  de  Schalcken.  Je  compte 
aussi  graver  cet  excellent  tableau.  11  a  douze  pouces 
trois  lignes  de  haut,  sur  dix-huit  pouces  de  large. 

M.  Fouquet,  marchand  d'estampes  et  de.  tableaux, 
d'Amsterdam,  m'a  apporté  plusieurs  desseins  que  M.  Goll, 
fameux  curieux  de  la  même  ville,  m'envoye;  mais  ce 
n'est  pas  grand  chose,  quoique  par  de  bons  maîtres. 

Le  G.  Répondu  à  M.  de  Mechel,  à  Baie. 

Répondu  à  M.  Lienau,  à  Bordeaux. 

Répondu  à  M.  Schmuzer,  directeur  de  la  nouvelle 
Académie  impériale  de  gravure,  et  mon  ancien  élève.  Je 
le  remercie,  comme  aussi  l'Académie,  de  ma  réception,  et 

mentaire  de  M.  de  Julienne.  Le  catalogue  de  cette  vente  avait  pour  titre  : 
«  Catalogue  raisonné  des  tableaux,  desseins  et  estampes,  et  autres  effets 
curieux,  après  le  décès  de  M.  de  Julienne,  écuyer,  chevalier  de  Saint-Mi- 
chel et  honoraire  de  l'Académie  royale  de  peinture  et  de  sculpture,  par 
Pierre  Remy.  Paris,  1767.  Le  produit  total  do  cette  vente  s'éleva  à  cinq 
cent  vingt-sept  mille  quatre-vingt-quatorze  livres  trois  sols. 


DE  .)EAN-GEOIiGES  WILLE.  349 

je  lui  dis  que  M.  Weirotter,  qui  est  parti  la  nuit  du  c2, 
est  chargé  des  Musiciens  ambulants  et  de  l'Instruction 
paternelle,  qui  doivent  être  exposés  dans  cette  Académie  de 
ma  part.  Je  lui  mande  également  combien  je* me  réjouis 
de  la  réception  des  deux  archiduchesses  comme  mem- 
bres de  la  même  Académie  (l'archiduchesse  Marie-Anne 
et  l'archiduchesse  Charlotte).  La  première  m'a  envoyé 
plusieurs  estampes  joliment  gravées  par  elle-même  pour 
savoir  mon  sentiment,  comme  aussi  l'archiduc  Ferdi- 
nand. 

Le  11.  J'allai  chez  S.  A.  S.  le  duc  de  Deux-Ponts  pour 
lui  recommander  le  jeune  Hess,  et  pour  le  remettre  dans 
les  bonnes  grâces  de  ce  prince;  en  quoi  j'ay  très-bien 
réussi,  quoique  d'autres  avant  moi  y  avoient  échoué. 
S.  A.  S.  me* reçut  le  plus  gracieusement  du  monde,  et 
je  restai  plus  d'une  heure  chez  ce  prince  à  discourir 
sur  mille  objets.  A  mon  retour  au  logis,  M.  de  Pachelbel, 
envoyé  de  ce  prince,  m'y  attendoit,  curieux  de  savoir  la 
réussite  de  mes  démarches,  et  il  fut  enchanté  lorsque  je 
lui  appris  que  le  tout  avoit  réussi. 

Répondu  à  M.  Jean  Goll,  fameux  négociant,  à  Ams- 
terdam, et  mon  compatriote.  Je  lui  dis  que  M.  Fouquet 
m'a  remis  les  desseins  qu'il  m'envoye  et  que  le  même  se 
charge  de  lui  remettre  de  ma  part  les  quatre  paysages 
que  j'ay  dessinés  pour  lui,  comme  aussi  vingt  et  un  des- 
seins de  M.  Dietricy,  ces  derniers  pour  la  somme  de 
cent  soixante-deux  livres.  Je  fais  aussi  des  compliments 
à  M.  Goll  sur  ce  que  l'impératrice-reine  l'a  élevé  à  l'état 
de  noblesse,  sous  le  nom  de  Franckenstein,  lui  et  ses 
descendants,  à  cause  des  services  qu'il  a  rendus  à  cette 
princesse. 

Le  16.  J'ay  vendu  à  M.  le  baron  de  Cronstern  trois 


550  JOURNAL 

paysages  que  j'avois  dessinés,  l'un  au  crayon  rouge,  les 
deux  autres  coloriés;  les  trois  pour  six  louis  d'or. 

Mon  ancien  élève,  M.Romanet1,  est  de  retour  de  Bâle, 
où  il  a  travaillé  une  couple  d'années  chez  M.  de  Mechel, 
aussi  mon  ancien  élève. 

Le  18.  M.  deHemmerts,  de  Copenhague,  et  voyageur, 
vint  me  voir,  étant  arrivé  de  Bordeaux  en  cette  ville,  et 
m'apporta  de  la  part  de  M.  Lienau,  négociant  à  Bordeaux, 
trois  médailles  d'argent  :  l'une  est  frappée  sur  la  paix  de 
Hubertsbourg;  l'autre  sur  le  second  mariage  de  l'empe- 
reur Joseph  II;  la  troisième  représentant  trois  petils  por- 
traits :  celui  du  jeune  électeur  de  Saxe,  celui  de  l'électrice 
sa  mère,  le  troisième  celui  du  prince  administrateur. 
Ces  portraits  sont  soutenus  par  les  trois  Grâces,  qui  ce- 
pendant ne  sont  guère  gracieuses. 

M.  Wieland,  président  de  la  chancellerie  de  la  ville 
impériale  de  Biberach  et  un  des  meilleurs  poètes  alle- 
mands, m'a  envoyé  son  nouveau  roman  Agathon,  avec 
une  lettre  extrêmement  polie. 

Le  25.  Répondu  à  M.  le  président  Wieland.  Je  lui  en- 
voyé mes  Musiciens  ambulants  et  \  Instruction  paterne/ le 
en  revanche,  et  que  M.  Wieland,  son  parent,  s'est  chargé 
d'emporter. 

J'ay  remercié  M.  de  Livry  du  bon  jambon  de  Mayence 
qu'il  nous  avoit  envoyé,  et  je  lui  envoyé  un  petit  dessein 
de  moi  dans  ma  lettre. 

Le  26.  Répondu  à  M.  J.  Goll  de  Franckenstein,  à 
Amsterdam.  Je  lui  dis  que  je  ne  garde  que  quatre  des- 
seins et  que  je  lui  renvoyé  le  reste,  comme  il  a  désiré, 

1  Antoine-Louis  Romanct,  graveur,  né  à  Paris  vers  1748,  était  en  effet 
«'lève  de  Wille,  et  fit  plusieurs  planches  pour  cet  artiste;  il  grava  aussi, 
d'après  J.-G.  Wille,  les  Joueurs* 


DE  JEAN-GEORGES  WILLE.  351 

parce  que  je  ne  les  aime  pas.  Il  m'en  a  promis  d'autres. 
Je  les  ai  mis  dans  le  paquet  qui  contient  les  desseins  de 
Dietrieh  et  les  miens,  et  qui  a  été  remis  à  M.  Fouquet, 
qui  s'est  chargé  de  l'emporter,  comme  aussi  ma  réponse. 

Le  20.  Répondu  à  M.  Ridinger,  à  Augsbourg,  fils  du 
célèbre  Ridinger,  peintre  et  graveur  d'animaux.  Il  m'a- 
voit  donné  avis  de  la  mort  de  son  père,  arrivée,  le  10  de 
ce  mois,  par  une  apoplexie  terrible.  Cet  événement  m'a 
causé  beaucoup  de  chagrin;  car,  non-seulement  M.  Ri- 
dinger étoitun  très-habile  homme,  mais  aussi  un  homme 
aimable  et  vertueux.  Il  étoit  né  dans  la  ville  impériale 
d'Ulm.  Sa  vie  a  paru  dans  la  Bibliotek  der  schônen  Wis- 
senschaften  und  freyen  Kùmte,  dans  un  des  volumes  de 
l'année  dernière.  J'étois  dans  une  correspondance  de 
lettres  purement  amicales  avec  ce  brave  homme  depuis 
plus  de  vingt  années,  et  sa  mort  m'afflige  réellement. 

M.  le  comte  de  Schulenbourg  a  pris  congé  de  moi. 

J'ay  acheté  une  curiosité  marine  dont  j'ay  l'ait  présenta 
mon  fils  aîné, comme  j'avois  déjà  acheté,  ces  jours  derniers, 
un  caillou  d'Egypte  et  une  mine  de  plomb  pour  sa  collec- 
tion, dont  il  fut  fort  enchanté. 

MAY  1767. 

Le  1er.  Répondu  à  M.  Huber,  à  Leipzig.  Je  lui  dis  que 
M.  Schwarz  m'avoit  remis  dix-huit  louis  à  compte,  et 
j'ay  ajouté  une  lettre  à  M.  Winckler  pour  le  prier  de 
compter  cette  somme  à  M.  Huber,  et  dont  je  lui  tiendrai 
compte. 

Répondu  à  mon  ami  M.  Strecker  \  premier  peintre  du 
landgrave  deHesse,  àDarmstadt. 

1  II  s'appelait  Jean-Louis  Strecker,  et  travailla,  nous  dit  Nagler,  dans  la  se- 
conde moitié  du  dix-huitième  siècle.  J.-C.  Kruger  grava  un  Christ  d'après  lui* 


552  JUUKNAL 

M'est  venu  voir,  après  son  retour  de  Bordeaux, 
M.  Mathsen,  de  Hambourg.  Il  nous  a  apporté  un  gran- 
dissime morceau  de  bœuf  fumé  de  Hambourg,  que 
M.  Meyer,  actuellement  à  Bordeaux,  nous  envoyé.  Ce 
bœuf  est  un  manger  délicieux. 

Le  10.  M'est  venu  voir  (avec  des  lettres  de  recom- 
mandation de  M.  Usteri  le  jeune)  M.  Stirzel  de  Visbourg, 
de  Zurich. 

Le  14.  J'ay  acheté  dans  la  vente  de  M.  de  Julienne  un 
des  plus  beaux  desseins  coloriés  de  J.  Jordaens.  Il  repré- 
sente une  Adoration  des  Mages;  cent  vingt  livres  l. 

Le  15.  Me  sont  venus  voir,  avec  lettres  de  recomman- 
dation, MM.  les  barons  de  Beusle,  deux  frères,  et  Mang- 
gold.  Us  sont  Saxons  et  me  paroissent  aimables. 

Le  16.  M'est  venu  voir  M.  le  comte  Creutz,  envoyé 
extraordinaire  du  roi  de  Suède.  Il  paroît  connoisseur. 

J'ay  fait  remettre  une  caisse  contenant  le  portrait  de 
feu  M.  Splitgerber  2,  fameux  négociant,  à  Berlin,  que 
M.  Schmidt  avoit  gravé  et  que  j'ay  fait  imprimer  icy.  J'ay 
remis  la  caisse  à  MM.  Theluson  et  Necker.  Elle  con- 
tient, outre  la  planche  gravée,  trois  autres  cuivres  polis, 
que  M.  Schmidt  m'avoit  demandés;  déplus,  trois  épreuves 
de  mon  Instruction  paternelle  et  trois  de  mon  Observa- 
teur distrait,  destinées  pour  M.  Schmidt,  M.  Bode  et  M.  Ni- 
colai,  libraire,  à  portion  égale.  Le  même  jour,  écrit  et 
répondu  à  M.  Schmidt. 

Le  18.  Lundy,  j'ay  commencé  ma  nouvelle  planche 

1  N°  522  du  Catalogue,  où  il  est  ainsi  décrit  :  «  Une  Adoration  des  Mages; 
dessein  colorié  de  dix-huit  pouces  trois  lignes  de  haut,  sur  treize  pouces  de 
large.  C'est  un  des  beaux  de  ce  maître.  » 

2  N°  87  du  Catalogue  de  l'œuvre  de  G.- F.  Schmidt. 


DE  JEAN-GEORGES  WILLE.  555 

d'après  le  tableau  de  G.  Schalcken,  que  je  me  suis  acheté 
dans  la  vente  de  feu  M.  de  Julienne.  Mon  tils  m'avoit  fait 
le  trait,  et  M.  Daudet,  un  de  mes  élèves,  Ta  calqué  sur 
ma  planche  (deux  opérations  que  j'ay  faites  jusqu'icy 
moi-même),  cela  m'a  beaucoup  soulagé  et  m'a  fait  plaisir. 

MM.  de  Ridder,  de  Breuvern,  Rham  et  Schwarz  me 
sont  venus  voir. 

Le  21.  J'ay  donné  à  mon  fils  Pierre-Alexandre  de  l'ar- 
gent pour  s'acheter  une  montre  d'or.  C'est  ce  qu'il  fit 
dans  la  journée.  Cette  montre  est  fort  jolie  et  paroît 
bonne.  Elle  doit  l'être  puisqu'un  chartreux,  nommé 
dom  Michel,  habile  dans  l'horlogerie,  lui  a  conseillé  de 
la  prendre. 

Le  23.  J'ay  mis  au  jour  la  nouvelle  petite  planche  que 
j'ay  gravée  d'après  Mieris  sous  le  tilrc  :  Y  Observateur 
distrait  '. 

JUIN  1767. 

J'ay  reçu  de  Vienne  un  petit  tableau  par  G.  Dow,  de 
son  premier  temps.  C'est  M.  Wâchter  qui  me  l'envoyé 
pour  le  vendre;  mais.... 

Le  5.  J'ay  rendu  à  MM.  Kormann  les  quatre  mille  li- 
vres. Je  les  avois  touchées  à  compte  sur  les  sept  mille  que 
madame  la  margrave  deBade-Durlach  avoit  assignées  pour 
l'achat  de  plusieurs  tableaux,  et  qui  ont  excédé  les  prix 
qu'elle  avoit  fixés. 

Le  6.  Répondu  sur  deux  lettres  de  M.  Lienau,  à  Bor- 
deaux. J'ay  fait  parlir,  selon  ses  désirs,  encore  vingt-cinq 

1  N°  65  du  Ca'alogue  de  l'œuvre  de  Wille,  p  ir  M.  Ch.  Leblanc 
,  25 


354  JOURNAL 

épreuves,  qui  sont  parties  le  6,  de  la  planche  que  je  lui 
avois  dédiée. 

Le  7.  Répondu  à  madame  la  margrave  de  Bade-Dur- 
lach.  J'apprends  à  celte  princesse  la  mauvaise  réussite  de 
la  commission  dont  elle  m'avoit  chargée  pour  l'achat 
de  plusieurs  tableaux  de  la  vente  de  M.  de  Julienne. 

M.  le  comte  de  Munich,  petit-fils  du  fameux  feld-ma- 
réchal  comte  de  Munich,  au  service  de  Russie,  m'est 
venu  voir. 

M.  de  Wasserschleben,  conseiller  d'État  du  roi  de  Da- 
nemark, et  mon  ancien  ami,  m'a  envoyé  quatre  grandes 
médailles  d'argent  dont.il  me  fait  présent. 

JUILLET  17G7. 

Le  5.  J'ai  reçu  trois  tableaux  par  M.  Dietrich;  Y  Ado- 
ration des  bergers,  Y  Enfant  prodigne  et  les  Travailleurs 
dans  la  vigne l. 

Je  ne  me  suis  pas  trop  bien  porté  au  commencement 
de  ce  mois,  mais  je  me  suis  purgé  deux  fois.  Une  bles- 
sure à  la  jambe  m'a  aussi  retenu  plusieurs  jours  au 
logis. 

Le  9.  Répondu  à  M.  Krcuchauf.  Je  lui  dis  que  j'ay 
perdu  sa  dernière  lettre  et  que  je  lui  enverrai  les  Ports 

1  V Adoration  des  bergers  a  été  gravée  deux  fois  d'nne  façon  différente 
par  Dietrich,  et  P.-J.  Mariette  donne  sur  ces  deux  compositions  les  détails 
suivants  dans  une  note  manuscrite  conservée  au  cabinet  des  estampes  : 
«  Deux  tableaux  peints  par  Corneille  Boys,  dont  on  a  des  estampes  qu  a  gra- 
vées Moilte,  étoient  dans  1<;  cabinet  du  comte  de  Bruhl;  et  c'est  en  imitant 
<  es  compositions  et  ne  s'en  écartant  que  dans  certains  détails,  que  Dietrich 
a  gravé  en  1745  ces  deux  morceaux.  11  les  a  beaucoup  améliorés,  mais  pour 
le  fond  c'est  à  peu  près  la  même  chose.  Les  compositions  lui  ont  plu,  et  ii 
n'a  pas  fait  difficulté,  comme  on  voit,  de  se  les  approprier.  » 

V Enfant  prodigue  a  été  grave  par  II.  Guttemberg.  Ce  tableau  était  à 
Leipzig,  dans  la  collection  de  M.  Ernest-Pierre  Otto. 


DE  JEAN-GEORGES  WILLE.  Ô53 

qui  vont  paroîfre,  les  Comédiennes,  etc.,  etc.,  par 
M.  Richter. 

Écrit  en  même  temps  à  M.  Winckler.  Je  le  préviens 
que  je  lui  enverrai  le  reste  de  ses  desseins  par  l'occasion 
de  M.  Richter. 

Répondu  à  M.  Àndreae,  apothicaire,  à  Hanovre.  Je 
m'excuse  de  ce  que  je  ne  peux  pas  faire  faire  sous  ma 
direction  les  planches  qu'il  me  propose. 

Le  11.  Répondu  à  M.  Goll,  à  Amsterdam.  Je  le  prie  de 
me  renvoyer  les  desseins  de  M.  Dietrich  qui  ne  lui  con- 
viendront pas,  et  que  je  suis  charmé  que  mes  desseins 
lui  aient  tant  plus,  et  que  je  m'impatiente  beaucoup  de 
recevoir  ce  qu'il  me  destine. 

Le  12.  Écrit  à  M.  le  comte  de  Vallin,  à  son  château  de 
Challe,  pour  Challe  à  Mâcon  sur  Saône.  Je  lui  explique 
que  Ton  n'a  souscrit,  pour  les  Ports  de  France,  que  sur 
quatre  livraisons  seulement  et  que  je  n'ai  pas  pris  de 
souscription  pour  les  deux  dernières.  J'ay  envoyé  ma 
lettre  à  M.  le  comte  de  Vireville,  maistre  de  camp  de  ca- 
valerie, rue  Coquereau,  près  la  grand'poste. 

Le  19,  le  21  et  le  25.  Ces  trois  jours,  j'ay  passé  toutes 
les  matinées  chez  M.  Massé  en  y  dînant.  H  m'avoit  prié  de 
lui  arranger  un  peu  ses  estampes  qui  éloient  pas  mal  en 
désordre  et  je  l'ay  fait  avec  plaisir,  pour  obliger  ce  bon 
vieillard  et  ancien  ami. 

Le  25.  MM.  les  barons  de  Reust,  frères,  et  Mangold, 
saxons,  ont  pris  congé  de  moi;  ce  dernier  m'a  fait  pré- 
sent d'une  topaze  de  Saxe  brute. 

Le  26.  Répondu  à  M.  Fleischmann.  Je  lui  dis  que  je  ne 
prends  rien  ni  pour  le  catalogue,  ni  mes  ports  de  Jet- 
tees,  ni  mes  vacations. 


550  JOURNAL 

Répondu  à  S.  A.  S.  madame  la  margrave  de  Bade- 
Durlach.  Je  m'excuse,  comme  à  M.  Fleischmann,  avec 
d'autres  termes.  Ma  lettre  à  celte  princesse  est  dans  celle 
du  conseiller  Fleischmann. 

AOUST  1767. 

M.  le  baron  de  Scbimmelmann  m'est  venu  voir.  Il 
est  fils  du  fameux  et  riche  baron  de  Scbimmelmann, 
à  Hambourg.  Son  gouverneur,  M.  Zagel,  me  paroît 
galant  homme.  Je  leur  ay  rendu  la  visite  ces  jours-cy. 

M.  Desfriches,  négociant  à  Orléans,  notre  ancien  ami. 
étant  à  Paris,  a  soupé  plusieurs  fois  avec  nous. 

Le  18.  M.  Lienau,  frère  de  mon  ami,  à  Bordeaux,  à 
qui  j'ay  dédié  mon  Observateur  distrait,  m'est  venu  voir. 
Je  l'ây  reçu  avec  plaisir.  Je  lui  ay  fait  voir  le  prétendu 
Péter  Necfs  que  son  frère  m'avoit  envoyé...  Il  m'a  envoyé 
douze  bouteilles  de  vin  rouge  de  Bordeaux,  le  même  jour 
dans  la  maison,  pour  le  goûter. 

Le  22.  M.Quadal l,  jeune  peintre,  de  Olmutz  en  Mora- 
vie, m'a  apporté  de  ses  ouvrages  pour  savoir  mon  senti- 
ment, dans  lesquels  il  y  a  surtout  un  fort  beau  pinceau. 

Le  25.  Répondu  à  M.  Lienau,  à  Bordeaux.  Je  lui  dis,  se- 
lon qu'il  avoit  exigé,  mon  sentiment  sur  un  petit  tableau 
d'architecture  gothique  qui  n'est  pas  grand'chose. 

Répondu  à  M.  Schmuzer,  à  Vienne.  Je  le  prie  de  m'en- 
voyer  la  médaille  qui  a  é(é  jetée  au  peuple  dans  la  ville, 
après  la  convalescence  de  ^impératrice,  lors  de  son  en- 
trée dans  la  ville. 

1  Martin-Ferdinand  Quadal  naquit  vers  1757.  Nagler  lui  consacre  une 
assez  longue  notice  dans  son  Dictionnaire  des  Artistes  et  lui  reconnait  un 
certain  talent. 


DE  JEAN-GEORGES  WILLE.  357 
Le  28.  Mon  fils  aîné  est  parti  pour  Orléans,  accompa- 
gné de  notre  ami,  M.  Desfriches,  négociant  de  la  même 
ville,  où  ils  ont  résolu  de  dessiner  grandement. 

Le  29.  J'ay  assisté  à  l'assemblée  générale  de  l'Acadé- 
mie royale  pour  le  jugement  des  grands  prix  des  jeunes 
gens.  M.  Barthélemi 1  a  remporté  le  premier  pour  la  pein- 
ture, et  M.  Pillon2  celui  de  la  sculpture.  Mais  M.  Jardi- 
nier3, graveur,  s' étant  présenté  pour  être  agréé,  a  été 
refusé. 

Répondu  à  M.  Schmidt,  à  Hambourg.  Je  lui  donne 
avis  qu'il  recevra  par  la  poste  Hirza,  tragédie.  Il  lui 
en  cuira. 

1  Jean-Simon  Barthélemi,  né  à  Laon  en  174*2,  mort  à  Paris  en  1811, 
fut  élève  de  Halle. 

2  Ce  sculpteur  ne  paraît  pas  être  connu  de  Nagler.  Cet  historien  n'en 
l'ait  pas  mention  dans  son  Dictionnaire  des  Artistes. 

5  Claude-Donat  Jardinier,  élève  de  Ph.  Lcbas,  de  N.  Dupuis  et  de  Laurent 
Cars,  naquit  à  Paris  en  17'26,  et  y  mourut  en  1774.  Nous  lisons  sur  cet 
artiste  dans  un  livre  devenu  rare,  —  Le  Philotechne  français  ou  recueil 
il 'éloges,  de  critiques  et  d'anecdotes  remarquables  sur  les  artistes  qui  se 
sont  distingués  dans  le  siècle,  par  M.  B'***  Y.  La  Haye,  (Paris)  1766.— 
le  passage  suivant  relatif  à  Jardinier  :  «  La  cour  donna  à  mademoiselle 
Clairon  le  tableau  de  Méde'e  de  Vanloo,  avec  une  somme  proportionnée  aux 
dépenses  qu'il  falloit  faire  pour  faire  graver  le  chef-d'œuvre  avec  les  avanta- 
ges que  la  vente  de  l'estampe  produirait.  Jardinier  la  grava.  Pour  la  tête, 
Jardinier  l'avoit  faite,  lorsque  mademoiselle  Clairon,  guidée  par  un  petit  talon 
rouge  qui  lui  avoit  dit  qu'il  manquoit  un  certain  enjouement  (un  je  ne  sais 
quoi),  dit  à  M.  Jardinier  qu'ayant  tant  entendu  parler  de  son  mérite,  de 
ses  talents  et  de  son  goût  pou:  le  beau  sexe,  elle  étoit  étonnée  qu'il  ait  eu 
le  malheur  de  la  rater.  A  quoi  repartit  vivement  M.  Jardinier  :  —  Madame, 
vous  êtes  en  vérité  la  première,  et  je  ne  me  souviens  pas  d'une  pareille  ca- 
tastrophe. C'est  ce  qui  fit  que  la  Clairon  l'abandonna  à  Beauvai  let. 

«  Je  ne  blâmerai  pas  la  curiosité  de  nos  demi-connaisseurs,  qui  croiraient 
n'être  pas  du  bon  ton,  ni  mériter  le  titre  d'amateurs,  s'ils  n'avoient  pas  dans 
leurs  portefeuilles  le  petit  chien  de  Visscher  à  la  queue  blanche  et  à  la  queue 
noire,  ou  même  sans  queue,  car  j'avoue  mon  ignorance  à  ce  sujet. 

«  Jardinier,  graveur,  peintre  en  miniature  et  au  pastel,  bon  musicien,  joue 
de  plusieurs  instruments,  chante  avec  autant  de  goût  qu'il  danse. 

«  Son  nom  n'est  pas  même  au  bas  de  l'estampe.  » 


558  JOURNAL  - 

Le  50.  Répondu  à  mon  frère  qui  m'avoit  donné  avis 
du  mariage  de  sa  fille  aînée.  Cela  m'a  fait  beaucoup  de 
plaisir.  Je  l'en  félicite  de  bon  cœur. 

Notre  exposition  du  salon  a  commencé  au  Louvre.  On 
n'y  voit  de  moi  que  deux  pièces  qui  sont  :  l'Instruction 
paternelle  et  ['Observateur  distrait. 

SEPTEMBRE  1767. 

Le  1er.  Répondu  et  écrit  à  M.  Wachter,  officiai  du  dé- 
partement des  Pays-Ras,  à  Vienne.  Je  lui  donne  avis  que 
je  lui  renvoyé  son  tableau  de  G.  Dow,  par  M.  Hayd, 
graveur,  venant  de  Londres  et  allant  à  Vienne.  M.  Hayd 
est  chargé  de  ce  petit  tableau  comme  de  ma  lettre. 

Répondu  sur  plusieurs  lettres  de  M.  de  Hagedorn. 

Répondu  à  M.  Dietrich.  Je  lui  accuse  la  réception  des 
trois  tableaux. 

Le  2.  J'ay  dîné  chez  M.  le  baron  de  Schimmelmann. 
M.  le  comte  de  Bond  et  autres  s'y  trouvèrent. 

Le  5.  Je  suis  parti  de  grand  matin  en  chaise  de  poste, 
accompagné  de  mon  ancien  élève,  M.  Romanet,  et  de 
M.  Meycr,  peintre,  pour  dessiner  le  paysage  du  côté  d'Ar- 
pajon,  où  j'ay  dessiné  l'ancien  château  de  la  Rretonnière, 
où  la  reine  Blanche,  mère  de  saint  Louis,  a  habité.  Le 
maî(re  de  poste  d'Arpajon,  sur  la  recommandation  de 
mon  élève,  M.  Parizeau,  m'a  fait  beaucoup  d'honneur 
et  de  plaisir,  nous  faisant  conduire,  accompagné  de  son 
fils,  à  Etampcs  dans  sa  propre  chaise.  Là,  j'ay  dessiné 
entre  autres  l'ancienne  citadelle,  nommée  le  château  de 
Guinetle  et  autres  masures.  Mais  rien  de  plus  curieux 
que  le  lit  d'un  sabotier  dans  sa  hutte  de  paille  et  de  ro- 
seaux. C'est  de  cette  ville  d'Étampes  que  j'écrivis  à  mon 


DE  J  H  AN-GEORGES  WILLE.  ô;>9 

fils,  qui  étoit  à  Orléans,  de  me  venir  joindre.  Il  y  vint  ef- 
fectivement le  troisième  jour  au  matin  en  chaise  de  poste, 
ayant  passé  la  nuit  dans  la  forêt  d'Orléans  avec  M.  Ro- 
land, caissier  de  M.  Watelet,  qui  avoit  été  voir  son 
épouse  avec  laquelle  mon  fils  étoit  parti  de  Paris,  mais 
qui  est  encore  resté  dans  la  maison  de  M.  Desfriches,  à 
Orléans.  Mon  fils  avoit  été  par  curiosité  jusqu'à  Blois. 
Notre  voyage  a  été  heureux;  mais  le  temps  n'étoit  pas 
constant;  cela  n'empêcha  pas  que  je  n'aie  rapporté  dix- 
neuf  desseins  de  toute  espèce.  Le  second  jour  que  je  fus 
à  Etampes,  j'eus  mal  à  un  genou,  apparemment  causé 
par  l'humidité,  ayant  souvent  été  assis  sur  la  terre  pour 
dessiner;  je  me  plaignis  beaucoup  vers  le  soir;  une  fille 
de  l'auberge  m'en  a  guéri  presque  sur-le-champ.  Elle 
chauffa  tant  soit  peu  de  l'eau -de-vie  et  autant  d'huile 
d'olive  dans  une  terrine;  je  me  frottai  le  genou  avec  le 
baume  et  je  mis  une  compresse  pendant  la  nuit.  En  me 
levant,  le  lendemain,  à  cinq  heures,  selon  ma  coutume, 
je  ne  sentis  plus  rien  du  tout.  J'en  fus  si  ravi,  que  je  donnai 
pour  boire  en  particulier  à  cette  bonne  fille  que  je  nom- 
mai ma  médecine. 

Nous  sommes  revenus,  le  H  au  soir,  en  bonne  santé 
à  Paris,  où  ma  femme,  Frédéric  et  les  miens  ne  m'at- 
tendoient  pas  encore,  et  j'ay  trouvé  tout  en  ordre, 
charmé  de  les  revoir,  comme  ils  l'étoient  de  mon  re- 
tour. M.  Meyer  nous  avoit  quittés  à  Elrechy,  parce  qu'il 
avoit  reçu  une  lettre  de  son  frère,  fameux  joueur  de 
harpe,  qui  lui  annonçoit  qu'il  étoit  très-malade;  mais 
j'espère  que  cela  ne  sera  rien. 

Le  13.  J'ay  écrit  une  lettre  de  remercîments  à  M.  Choi- 
seau,  maître  de  poste  à  Arpajon,  de  toutes  les  politesses 
qu'il  m'a  faites. 


7,00  JOUR  N  A  L 

Répondu  à  M.  Huber,  à  Leipzig,  qui  doit  faire  un 
voyage  en  Bavière.  Je  le  prie,  lorsqu'il  sera  à  Munich,  d'a- 
cheter pour  moi  quelques  médailles  en  argent,  de  la 
façon  de  M.  Scheka,  et  de  s'informer  ce  que  sont  deve- 
nues les  estampes  que  j'ay  confiées  à  M.  Hartmann. 

Le  16.  MM.  les  barons  de  Rumohr  et  Saldern  me  sont 
venus  voir. 

Le  18.  Répondu  à  M.  Schmuzer,  in  der  Annagasse,  à 
Yienne.  Je  lui  dis  que  son  rouleau  est  parti,  et  j'ay  ajouté 
pour  S.  M.  l'impératrice  reine  six  Observateur  distrait, 
que  la  médaille  n'est  pas  encore  arrivée.  . 

Répondu  à  M.  Wâchter,  officiai  du  déparlement  des 
Pays-Bas.  (Cette  réponse  est  dans  celle  à  M.  Schmuzer). 
Je  lui  dis  en  peu  de  mois  que  M.  Hayd  a  une  lettre  et  son 
tableau  à  lui  remettre. 

Le  20.  Je  partis  de  nouveau  pour  la  campagne,  ac- 
compagné de  MM.  Meyer,  Schenau  et  Grimm,  peintres. 
Nous  arrivâmes  à  midy,  dans  un  carrosse  de  remise,  à 
Monllhëri,  et  c'est  là  que  nous  avons  dessiné  les  ruines 
de  l'ancienne  forteresse,  dont  la  principale  tour  subsiste 
encore  sur  la  montagne,  de  même  que  quelques  portes 
ruinées  de  cette  ville,  etc.  Le  mercredy  nous  retournâ- 
mes, par  la  même  voiture,  à  Longjumeau,  où  nous  avons 
fait  quelques  desseins,  comme  aussi  à  Sceaux-les-Char- 
treux  et  à  Yillebon.  Le  vendredy,  M.  Schenau  nous 
quitta  pour  s'en  retourner  à  Paris,  et  nous  autres  nous 
nous  mîmes  en  chemin  le  samedy  à  pied  jusqu'à  Antony. 
Ce  fut  là  que  nous  trouvâmes  ma  femme,  qui  étoit  venue 
au-devant  de  nous  avec  une  voilure,  accompagnée  de  sa 
sœur  Chevillet  et  de  notre  fils  Frédéric,  et  lorsque  nous 
arrivâmes  au  Bourg-la-Reine,  nous  trouvâmes  aussi  mon 


DE  JEAN-GEORGES  WILLE.  561 

fils  aîné  qui  étoit  venu  également  au-devant  de  moi  ac- 
compagné de  MM.  Baudet  et  Halm,  mes  élèves.  Wille  1 
monta  avec  nous  dans  notre  voilure,  et  MM.  Meyer  et 
Grimm,  dans  celle  dont  mes  élèves  étoient  en  posses- 
sion. Tous  m'ont  reçu  avec  joie,  et  je  fis  souper  mes 
compagnons  de  voyage  avec  moi.  Je  devois  me  trouver 
ce  jour  à  l'assemblée  générale  de  notre  Académie,  à  la- 
quelle les  graveurs  de  Paris,  qui  n'en  sont  pas,  dévoient 
présenter  une  requête  pour  demander  son  intercession 
par  rapport  au  dernier  arrêt  de  la  cour  qui  veut  en  faire 
une  maîtrise;  mais  j'arrivai  trois  heures  trop  tard  à 
Paris. 

Le  26.  Mourut  Jean-Baptiste  Massé,  peintre,  conseil- 
ler de  l'Académie  de  peinture  et  sculpture  et  garde  des 
tableaux  de  la  surintendance  du  roi,  que  M.  Jeaurat 2 
exerça  pour  lui.  Il  avoil  environ  quatre-vingt-deux  ans, 
et  il  y  avoit  vingt-cinq  ans  que  je  le  connoissois. 

OCTOBRE  1767. 

Le  2.  Me  vint  voir  M.  Dufour,  négociant  à  Leipzig. 

Le  4.  J'assislay  aux  convoy  et  enterrement  de  madame 
Cochin,  née  Horlhemels,  mère  de  M.  Cochin,  chevalier 
de  l'ordre  de  Saint-Michel,  graveur  du  roi,  secrétaire 
de  l'Académie  royale  de  peinture  et  sculpture,  et  garde 
des  desseins  du  cabinet  du  roi.  Elle  demeuroit  avec 
M.  son  fils,  aux  galeries  du  Louvre,  et  fut  enterrée  à 
Saint-Germain-l'Auxcrrois,  sa  paroisse.  Un  monde  infini, 
outre  l'Académie,  accompagnoit  le  corps  de  la  défunte. 

1  C'est  ainsi  que  J.-G.  Wille  désigna  quelquefois  son  fils  aîné. 

2  Etienne  Jeaurat,  dessinateur  et  peintre,  né  à  Paris  vers  1697,  mourut 
à  Versailles  en  1789. 


563  JOURNAL 

Elle  éloit  d'une  grande  douceur  et  avoit  beaucoup  et 
fort  bien  travaillé  dans  la  gravure.  Elle  avoit  quatre-vingt- 
sept  ans,  et  il  y  avoit  bien  vingt-sept  ans  que  je  la  con- 
noissois  et  estimois  infiniment. 

M.  Choiseau,  fils  du  maître  des  postes  d'Ârpajon,  avec 
lequel  j'avois  fait  connoissance  en  allant  à  Étampes  et 
qui  m'accompagna  même  jusque-là,  nous  vintYoir. 

Le  9.  Écrit  à  monseigneur  l'évêque  de  Callinique,  à 
Sens.  Je  lui  dis  qu'il  doit  recevoir  le  petit  rouleau  d'es- 
tampes par  M.  de  Saint-Maurice. 

M.  Dufour,  négociant  de  Leipzig,  a  pris  congé  de 
moi. 

Le  10.  Répondu  à  M.  Zingg,  à  Dresde.  Je  lui  apprends 
un  remède  pour  les  maux  des  yeux,  et  un  excellent  lors- 
qu'on a  gagné  des  douleurs  de  nerfs  occasionnées  par 
quelques  fraîcheurs.  Ces  remèdes  m'ont  été  utiles  à  moi- 
même.  Je  les  rapporte  icy  de  crainte  de  les  oublier.  Le 
printemps  passé,  en  sortant  de  la  Comédie-Italienne  par 
un  temps  de  pluie  et  de  vent  horrible,  je  fus  frappé  ap- 
paremment à  l'œil  gauche,  puisque  le  lendemain  j'y 
avois  très-mal.  Ce  mal  augmenta,  et  je  souffris  beaucoup. 
On  m'enseigna  de  prendre  une  herbe,  nommée  hysope, 
d'en  mettre  une  poignée  dans  une  pinte  d'eau  et  de  la 
faire  ainsi  bouillir  jusqu'à  ce  qu'elle  jette  beaucoup  de 
fumée.  Alors  on  posa  promptement  celte  terrine  sur  une 
table,  et  je  fus  obligé  de  tenir  l'œil  ouvert,  la  têle  sur 
celle  vapeur,  et  même  on  me  mit  une  serviette  par-dessus 
la  tête  pour  ne  point  laisser  échapper  cette  fumée.  Je  fis 
cette  opération  deux  fois  par  jour,  soir  et  matin,  et  le 
second  jour  je  fus  guéri.  Nous  avons  déjà  enseigné  ce 
remède  à  plusieurs  personnes,  entre  autres  à  M.  Flipart, 
et  toutes  ont  été  guéries.  L'autre,  concernant  les  maux 


DE  JEAN-GEORGES  WILLE.  565 

de  nerfs  causés  par  l'humidité,  se  trouve  écrit  dans 
ce  journal,  dans  l'endroit  où  je  fais  mention  de  mon 
voyage  d'Etampes  au  mois  de  septembre  dernier. 

Le  H.  J'allai  voir  M.  Zagell,  gouverneur  de  M.  le  ba- 
ron de  Schimmelmann,  qui  m'enseigna  un  remède  bien 
simple,  mais  qu'il  me  disoit  infaillible,  lorsque  quelqu'un 
auroit  mangé  des  champignons  vénéneux.  Il  m'assuroit 
bien  positivement  qu'en  buvant  deux  verres  de  vinaigre 
ordinaire,  comme  deux  verres  de  vin,  lorsqu'on  se  sen- 
tait mal  après  avoir  mangé  de  ces  mauvais  champignons, 
leur  venin  ne  pouvoit  faire  aucun  effet  dangereux  et 
qu'il  n'y  avoit  point  de  meilleur  contre-poison  dans  le 
monde.  Il  ajoutoit  que,  si  on  pouvoit  vomir  les  champi- 
gnons, avant  que  de  prendre  le  vinaigre,  cela  ne  seroit 
que  mieux;  mais,  d'une  manière  ou  de  l'autre,  il  falloit 
le  prendre  promptement.  11  disoit  que,  si  les  six  personnes 
qui  ont  péri  dernièrement  pour  en  avoir  mangé,  avoient 
su  et  s'étoient  servies  chacune  de  deux  verres  de  vinaigre, 
il  n'en  seroit  pas  mort  une  seule. 

Le  18.  J'ay  menai  M.  Chevillet  à  la  Comédie-Italienne. 
M.  Neugebauer,  voyageur  de  Breslau,  m'est  venu 
voir. 

M.  Weisbrod,  jeune  peintre  de  la  Weslphalie,  m'a  é(é 
adressé.  C'est  madame  la  comtesse  de  Bentink,  qui  le 
fait  voyager.  Il  paroît  joli  garçon. 

Le  20.  Répondu  à  madame  la  baronne  deRôssing,  née 
baronne  de  Kotzen.  Elle  m'avoit  écrit  pour  réengager 
au  découvrement  de  la  succession  du  feu  général  de 
Dieskau,  mort  dernièrement  à  Suresne,  près  de  Paris, 
et  dont  elle  me  disoit  être  la  nièce  et  seule  héritière; 
mais  je  me  suis  excusé  et  je  lui  ai  conseillé  d'écrire  pour 


304  JOURNAL 

celte  affaire  à  M.  Baer,  aumônier  de  l'ambassade  de 
Suède,  qui  doit  être  au  fait  de  pareilles  affaires.  Celte 
dame  demeure  à  Berssell,  dans  la  principauté  de  Hal- 
berstadl,  par  Wesel  et  Oslerwick. 

M.  Frisch,  jeune  peintre  de  Berlin,  a  pris  congé  de 
moi  pour  s'en  retourner  dans  sa  pairie,  ayant  déjà  été 
en  Italie.' 

Le  22.  M.  le  baron  de  Schimmelmann  est  venu  pren- 
dre congé  de  nous,  et  a  soupé  avec  nous  le  soir.  Il  étoit 
aimable,  avoit  de  l'esprit  infiniment  et  nous  airnoit  jus- 
qu'à verser  des  larmes  en  nous  quittant. 

Le  25.  Mon  fils  aîné  a  été  saigné  par  rapport  à  un 
mal  qui  lui  étoit  venu  à  un  œil. 

J'allai  avec  mon  fils  Frédéric  et  M.  Baudet,  mon 
élève,  sur  le  Montmartre,  faire  un  dessein  et  prendre 
l'air,  car  j'avois  mal  à  la  tête. 

Le  24.  Écrit  à  M.  Wirsing,  graveur  à  Nuremberg, 
pour  le  prier  de  m'envoyer  l'argent  qu'il  me  doit  et  que 
j'avois  laissé  entre  ses  mains,  pour  servir  à  payer  les  pe- 
tits lableaux  que  mademoiselle  Dietsch  me  devoit  faire. 

M.  Neugebauer,  de  Breslau,  a  pris  congé  de  moi.  Je 
lui  ai  dessiné  quelque  chose  dans  son  stammbuch. 

Le  51.  J'allai  à  l'assemblée  de  l'Académie  royale. 
M.  Boslin1  fut  élu  à  la  place  de  conseiller  qu'avoit  feu 
M.  Massé.  M.  Pomier,  conseiller  au  parlement  el  M.  Blon- 
del  d'Àzincourt,  chevalier  de  Snint-Louis,  eurent  les  pla- 
ces vacantes  d'amateurs  honoraires. 

M.  deLivry,  de  Versailles,  m'est  venu  voir. 

1  On  j;e:it  voir  sur  Roslin  une  curieuse  mlice  de  M.  Ph.  de  Chenr.evières 
dans  la  Revue  universelle  des  Arts,  n0' d'août  et  de  septembre  1856. 


DE  JEAN-GEORGES  WILLK.  565 
Madame  Therbusch,  de  Berlin,  reçue  comme  peintre 
du  roi  à  l'Académie  royale,  Télé  passé,  a  soupé  chez 
nous  avec  plusieurs  de  nos  amis. 

NOVEMBRE  1767. 
Le  2.  Répondu  à  M.  de  Livry. 

Le  5.  Répondu  à  M.  de  Livry,  sur  sa  réponse  que  le 
petit  tableau  qu'il  désire  de  M.  Dietrich  doit  être  en 
largeur. 

Ecrit  à  M.  Dietrich,  à  Dresde,  pour  lui  commander  un 
petit  tableau  paysage,  que  désire  le  digne  M.  de  Livry.  Je 
lui  envoyé  la  mesure  que  M.  de  Livry  m'avoit  envoyée.  Je 
recommande  cette  affaire  le  plus  fortement  possible  à 
M.  Dietrich.  J'envoye  celte  lettre  à  Versailles;  M.  de  Livry 
la  fera  partir  sans  frais. 

M.  Kruthoffer,  secrétaire  du  prince  de  Hesse-Rhinfels, 
m'a  apporté  des  lettres  de  recommandation  de  la  part  de 
de  M.  Rigal,  à  Heidelberg. 

Le  22.  J'ay  écrit  huit  pages  en  faveur  de  la  gravure  et 
principalement  sur  l'avantage  que  peut  retirer  un  Etat 
du  commerce  d'estampes  où  elle  est  protégée;  car  on 
veut  actuellement  former  une  communauté  de  tous  les 
graveurs  qui  ne  sont  pas  de  l'Académie  royale.  Cet  écrit 
est  adressé  à  M.  de  Livry,  premier  commis  de  M.  le  comte 
de  Saint-Florentin,  aussi  honnête  que  digne  et  galant 

homme. 

J'allai  successivement  et  plusieurs  jours  à  la  Comédie- 
Italienne. 

Répondu  à  M.  Zingg,  graveur  de  l'Académie  électorale 
de  Saxe,  à  Dresde. 

M.  Webber,  cy-devant  a  Haché  à  M.  le  prince  de  Sta- 


560  JOURNAL 

remberg,  étant  revenu  de  Vienne,  m'a  remis  une  mé- 
daille d'argent  représentant  l'impératrice  reine,  et  qui 
îi  été  frappée  sur  sa  convalescence.  Elle  est  représentée 
en  veuve  avec  un  voile  sur  la  tète  ;  comme  aussi  une 
petite  pièce  d'argent  de  la  même  princesse,  qui  a  été 
jetée  au  peuple  lorsqu'elle  alla  la  première  fois  à  l'é- 
glise. 

Il  m'a  apporté  aussi  un  petit  tonneau  de  vin  de  Hon- 
grie, contenant  six  bouteilles,  et  six  paysages  dessinés  par 
M.  Scbmuzer;  le  tout  m'a  été  envoyé  par  ce  même 
M.  Schmuzer,  mon  ancien  élève. 

DÉCEMBRE  1767. 

Le  o.  J'allai  dans  une  vente  de  tableaux;  j'y  ay  acheté 
un  D.  T.  \ 

Le  5.  J'ay  entendu  dire  aujourd'hui  que  M.  Hillner, 
banquier  natif  de  Nuremberg,  et  que  je  connois  depuis 
vingt-six  ans,  étoit  mort  le  jour  d'auparavant,  âgé  de 
soixante-douze  ans.  C'étoit  un  très-honnête  homme,  que 
j'aimois. 

Le  6.  Répondu  à  M.  de  Livry.  Je  lui  donne  avis  que 
j'ay  acheté  pour  lui  un  petit  Téniers.  Je  lui  envoyé  aussi 
le  compte  de  ce  que  j'ay  reçu  et  dépensé  pour  lui,  etc. 
Je  recommande  toujours  l'affaire  des  graveurs. 

J'ai  fait  partir  l'histoire  de  la  vie  de  feu  M.Heilmann  que 
j'ay  composée.  Il  y  a  douze  pages  d'écriture.  M.  Fuessli, 
peintre  a  Zurich,  et  auteur  de  l'histoiredes  Peintressuisses, 
me  l'avoit  demandée.  Je  l'ai  fait  avec  d'autant  plus  de 
plaisir,  que  Heilmann,  aussi  bon  peintre  que  très-hon- 
nête homme,  a  été  mon  ami  un  grand  nombre  d'années, 

1  Signature  habituelle  de  DàvM  Téniers. 


DE  JEAN-GEORGES  WILLE.  367 

el  personne  ne  pouvoit  savoir  mieux  que  moi  les  circon- 
stances de  sa  vie.  M.  Fuessli  prétend  insérer  cette  histoire 
dans  son  troisième  volume,  auquel  il  travaille. 

Le  8.  Répondu  à  M.  de  Livry,  qui  prend  l'affaire  des 
graveurs  fort  à  cœur  sur  mes  instances  et  les  éclaircisse- 
ments que  je  ne  cesse  de  lui  donner,  et  aussi  par  amour 
pour  les  arts. 

Le  15.  Répondu  à  M.  Prcisler,  en  le  remerciant  de 
m 'avoir  dédié  une  estampe  de  sa  façon. 

Le  19.  Répondu  à  M.  Wirsing.  Je  lui  dis  qu'il  doit 
garder  l'argent  pour  payer  les  ouvrages  que  mademoi- 
selle Dietsch  me  doit  faire. 

Le  21 .  Répondu  à  M.  de  Livry.  Je  lui  dis  que  j'ay 
bon  augure  de  la  lettre  de  M.  de  Sartine  qu'il  a  bien 
voulu  me  communiquer,  par  rapport  aux  privilèges  des 
graveurs. 

Répondu  à  M.  Dietsch  1  et  écrit  à  mademoiselle  Dietscb, 
pour  prier  le  premier  de  me  faire  six  ou  huit  paysages 
des  mieux  finis,  et  à  celle-cy  de  me  faire  le  plaisir  d'expé- 
dier les  ouvrages  commandés  et  promis  depuis  du  temps; 
que  M.  Wirsing  les  payera. 

Tous  ces  jours  passés,  j'allai  dans  les  ventes  des  cabi- 
nets de  M.  Davila,  de  feu  MM.  Gougenot  et  de  Roccage, 
mais  sans  avoir  presque  rien  acheté. 

Mon  fils  Frédéric  se  trouve,  Dieu  mercy!  entièrement 
guéri  des  clous  et  mille  autres  boutons  qui  lui  cou- 
vroient  le  corps.  11  a  supporté  tout  ce  mal  d'une  ma- 
nière presque  héroïque  et  sans  gémir. 

1  Jean-Christophe  Dietsch  naquit  à  Nuremberg  vers  1710,  et  mourut  en 
1769.  Il  était  peintre  de  paysages,  dessinateur  et  graveur  à  Teau-forte;  il 
eut  trois  fils,  qui  furent  aussi  artistes,  et  deux  filles  qui  peignaient  des  fleurs 
et  des  oiseaux. 


508  JOURNAL 

Répondu  à  M.  de  Wassersehleben,  conseiller  d'Etat  du 
roi  de  Danemark  et  mon  ancien  ami.  Je  le  remercie  des 
médailles  d'argent  qu'il  m'a  envoyées  chez  M.  l'ambassa- 
deur und  sage  ihm  etwas  icegen  einer  neuen  Arbeit  wel- 
che  ich  ietz  verfertige  l.  La  lettre  de  M.  Prcisler  est  dans 
celle-cy. 

Le  24.  Répondu  à  M.  Lienau.  Je  le  remercie,  d'abord, 
de  son  excellent  tonneau  de  vin  blanc  de  Grave  qu'il  m'a 
envoyé  en  présent,  et  qui  contient  deux  cent  quarante 
bouteilles.  Je  lui  dis  en  outre  que  M.  Besnard  Duplessy 
n'a  pas  payé  les  huit  cents  livres  contre  son  billet,  et  que 
j'aurai  soin  de  ses  petites  commissions. 

Le  27.  M.  Meyer,  fils  d'un  négociant  de  Hambourg, 
m'est  venu  voir.  Je  l'avois  déjà  connu  il  y  a  deux  ans 
et  demi. 

Le  50.  Écrit  une  lettre  de  politesse,  par  rapport  au 
renouvellement  de  l'année,  à  M.  de  Livry.  11  y  a  dans 
cette  lettre  un  petit  dessein  de  moi  pour  ses  étrennes. 

Le  51 .  J'ay  assisté  à  l'assemblée  de  l'Académie  royale. 

M.  Schulz,  de  Berlin,  et  neveu  démon  ami  M.Schmidt, 
m'est  venu  voir;  il  voyage  en  seigneur,  car  son  père  est 
un  des  plus  riches  banquiers  de  Berlin.  M.  Schùtz  vient 
d'Italie  et  va  d'icy  en  Angleterre. 

JANVIER  1768. 

Le  7.  Répondu  à  M.  de  Livry,  en  le  remerciant  d'un 
pâté  immense  et  excellent  qu'il  nous  a  voit  envoyé. 

Ma  femme,  ayant  beaucoup  souffert  d'un  mal  d'aven- 


1  Et  je  lui  dis  quelque  chose  au  sujet  (Tun  nouveau  travail  que  je  ter- 
mine en  ce  moment. 


DE  JEAN-GEORGES  WILLE.  369 

ture  qui  lui  étoi t  venu  à  un  doigt  do  la  main  gauche,  est 
en  fièrement  guérie. 

Le  12.  Répondu  à  M.  Usteri,  à  Zurich.  Je  lui  dis  que 
M.  Fremin  m'a  payé  de  sa  part. 

Le  froid  qu'il  a  fait  à  Paris,  depuis  le  21  décembre 
1767  jusqu'au  9  janvier  1768,  a  été  constamment 
excessif.  Plusieurs  personnes  ont  été  trouvées  mortes  de  ce 
froid;  le  thermomètre  a  été  dans  le  plus  grand  à  quatorze 
degrés  et  demi.,  c'est-à-dire  un  seul  degré  demoins  qu'en 
1709.  Il  y  avoit  de  la  neige  considérablement.  La  rivière 
de  la  Seine  étoit  restée  ouverte  dans  plusieurs  petites 
parties  devant  notre  maison,  quay  des  Auguslins,  au 
commencement  de  ce  froid,  et  plusieurs  oyes  sauvages, 
ne  trouvant  point  d'eau  dans  les  campagnes,  s'y  jetèrent; 
mais  elles  y  furent  tuées  par  les  gens  de  la  rivière,  à 
coups  de  bâtons,  n'ayant  pas  la  force  de  s'envoler.  Nous 
vîmes  tout  cela  de  nos  fenêtres,  et  c'est  la  première  fois 
que  je  l'ay  vu  depuis  vingt-quatre  ans  que  je  demeure 
dans  la  maison.  On  en  a  tué  aussi  plusieurs  du  côté  de  la 
Samaritaine,  où  il  y  avoit  aussi  quelque  peu  d'eau  encore 
visible,  au  commencement  de  ce  grand  froid. 

Selon  les  expériences  faites  sur  les  thermomètres  à 
Saint-Germain-en-Laye,  la  liqueur  est  descendue  au  dix- 
septième  degré,  c'est  à  un  degré  et  demi  de  plus  qu'en 
1709.  La  situation  élevée  de  cet  endroit  doit  avoir  pro- 
duit cotte  différence  entre  lui  et  Paris,  qui  est  dans  un 
fond,  et  dont  la  grande  quantité  de  fumée  des  chemi- 
nées doit  avoir  tempéré  l'air  par  une  atmosphère  qu'elle 
devoit  naturellement  former  sur  cette  grande  ville. 

Le  13.  La  rivière  de  la  Seine  commença  tout  d'un  coup 
à  charrier  les  glaçons,  vers  les  onze  heures  du  matin, 
mais  cela  ne  dura  qu'environ  une  heure,  où  toutes  les 
i.  n 


57)  JOURNAL 

glaces  s'arrêtèrent  contre  les  ponts,  excepté  le  pont 
Saint-Michel  et  le  Petit-Pont.  Mais  on  voyoil  déjà  des  rava- 
ges terribles  de  toutes  parts:  les  quatre  moulinsqui  sont  en- 
tre le  pont  Neuf  et  le  pont  au  Change  ayant  été  jetés  contre 
les  arches  du  pont  Neuf,  dont  deux  brisés  et  coulés  bas; 
les  bateaux  des  blanchisseuses,  dans  plusieurs  endroits 
de  la  rivière,  comme  aussi  beaucoup  de  bateaux  à  mar- 
chandises, emportés  et  la  plupart  brisés  et  déchirés. 
Les  glaces  restèrent  plusieurs  jours  ainsi  accumulées  et 
presque  debout  sur  toute  la  rivière.  La  crainte  d'une 
nouvelle  débâcle  éloit  universelle.  On  fit  par  ordonnance 
déménager  tous  ceux  qui  demeuroient  sur  les  ponts. 
J'allai  voir  tout  cela,  avec  mon  fils  Frédéric  et  M.  Daudet, 
un  de  mes  élèves,  vers  l'île  Saint-Louis,  le  marché  aux 
veaux  et  le  cjuay  de  la  Ferraille.  Enfin,  la  rivière  étant 
extrêmement  haute,  le  tout  s'ébranla  vers  les  dix  heures 
de  la  nuit,  avec  beaucoup  de  bruit  et  de  fracas.  La  nuit 
étoit  fort  obscure;  les  flambeaux  que  les  gens  de  la  ri- 
vière allumèrent  pourvoir  comment  ils  défendroient leur 
pauvre  bien  qui  éloit  encore  sans  dommage,  leurs  cris,  le 
choc  des  bateaux  contre  les  ponts  où  ils  furent  brisés,  ren- 
dirent cette  nuit  horrible.  Nous  en  vîmes,  de  nos  fenêlres, 
flotter  et  se  briser  successivement  plusieurs,  car  la  ri- 
vière étoit  éclairée  par  les  gens  intéressés  pour  leur  bien 
et  par  des  curieux  de  l'événement.  Ma  femme,  fort  peu- 
reuse, ne  voulut  point  se  coucher,  et  nous  restâmes  ef- 
fectivement fort  tard  sur  pied.  Le  dimanche  d'ensuite, 
j'allai  de  nouveau  vers  le  haut  de  la  rivière  et  fus  af- 
fligé des  nouveaux  dégâts  que  j'y  voyois.  M.  Baader  éloit 
avec  moi.  Les  glaçons  que  la  rivière  eh  se  retirant  avoil 
laissés  sur  ces  bords  éloient,  en  divers  endroits,  à  dix  pieds 
de  hauteur,  accumulés  les  uns  sur  les  autres,  entremê- 
lés de  bateaux  rompus,  de  planches,  de  poutres,  etc. 


DE  JEAN-GEOKGES  WILLE.  371 

Le  20.  Répondu  à  M.  Schmuzer.  Je  le  remercie  du 
vin  de  Hongrie  qu'il  m'a  envoyé,  et  je  lui  envoyé  un  du- 
cat d'or  de  Saxe,  pour  la  médaille  en  argent  qui  repré- 
sente l'impératrice. 

Le  50.  Répondu  à  M.  Dietscli.  Je  le  prie  qu'aussitôt 
que  les  petits  tableaux  seront  finis,  de  prendre  l'argent 
chez  M.  Wirsing,  et  de  les  envoyer  pour  moi  à  M.  Eberls, 
à  Strasbourg. 

Le  51.  Répondu  à  M.  Zimmermann.  Je  lui  dis  avoir 
touché  r argent  qu'il  me  devoit. 

Répondu  à  M.  de  Livry,  à  qui  j'envoye  la  lettre,  aussi 
du  3t,  qu'il  m'avoit  demandée  pour  M.  Dielrich,  pour 
que  je  le  prie  de  faire  un  pendant  au  tableau  déjà  com- 
mandé pour  lui. 

M.  Rasan,  depuis  sa  séparation  d'avec  sa  femme,  a 
soupé  la  première  fois  chez  nous.  Il  me  fait  bien  de  la 
peine,  car  il  ne  mérite  pas  ce  qui  lui  est  arrivé. 

FÉVKlEa  17  OS. 

Le  4.  Répondu  à  M.  le  conseiller  des  commissions  de 
Saxe-Weimar,  à  Hambourg.  Je  lui  dis  que  j'ay  pris  sa 
souscription  du  Journal  encyclopédique  pour  M.  Rerne- 
gau,  et  je  lui  nomme  plusieurs  espèces  de  ducats  de  la 
Rasse-Àllemagne  qui  me  manquent,  et  que  j'aurai  soin 
de  lui  acheter  les  estampes  et  livres. 

Le  5.  Répondu  à  M.  Tielz  l,  peintre  du  duc  de  Saxe- 
Gotha.  Il  étoit  mon  ami  à  Paris,  il  y  a  vingt-cinq  ans.  11 
passa  d'icy  en  Angleterre,  où  il  resta  six  ans,  et,  depuis 


1  II  s'appelait  Jean-Louis  Tietz,  et  fit  se<  études  à  l'Académie  de  Ber- 
lin. Il  mourut' à  Gotha  en  1798. 


572  JOURNAL 

dix-neuf  ans,  il  est  à  Gotha  au  service  de  la  cour.  Je  le 
badine  sur  sa  promptitude  et  son  empressement  de  me 

donner  de  ses  nouvelles  depuis  ces  vingt-cinq  années  

Cependant  ce  M.  Tietz  est  bon  garçon. 

Le  7.  M'est  venu  voir  M.  le  baron  de  Santhier. 

Le  10.  M.  le  prince  d'isembourg  m'a  fait  l'honneur 
de  me  venir  voir  et  de  me  faire  bien  des  politesses.  Ce 
prince  a  beaucoup  voyagé,  ayant  été  dans  tous  les  États 
de  l'Europe,  excepté  le  Portugal,  ne  voulant  pas  y  aller 
non  plus. 

Le  13.  J'ay  mené  le  prince  d'isembourg  voir  des  ta- 
bleaux dans  divers  endroits. 

Le  14.  J'ay  dîné  avec  le  prince  d'isembourg,  dans 
l'hôtel  de  Provence,  où  il  loge. 

Le  17.  J'ay  fait  remettre  une  caisse  appartenant  à 
M.  Meyer  entre  les  mains  de  MM.  Mâfck  et  Eberts,  ban- 
quiers, pour  être  envoyée  par  eux  à  Hambourg,  et  j'ay 
écrit  le  même  jour  à  M.  Meyer,  à  Londres,  pour  lui  en 
donner  avis,  comme  aussi  que  j'ay  touché  de  sa  part  mes 
déboursés  desdits  messieurs. 

Le  20.  Monseigneur  le  prince  d'isembourg  me  fit 
l'honneur  de  venir  prendre  congé  de  moi,  et  partit  le 
lendemain  pour  l'Allemagne.  Jch  habe  ihm  zwey  Gemàlde 
anvertrauct i. 

Le  25.  M.  Grimm,  peintre  et  poëte  suisse,  après  avoir 
passé  plusieurs  années  à  Paris,  a  pris  congé  de  nous  et 
partit  le  lendemain  pour  l'Angleterre.  C'étoil  un  bien 
honnête  garçon  que  nous  cslimions  beaucoup. 


1  Je  lui  ai  confié  deux  tableaux. 


DE  JEAN-GEORGES  WILLE.  575 
Le  26.  M.  Sehiïtz,  de  Berlin,  neveu  de  mon  ancien 
ami  M.  Schmidt,  a  pris  congé  de  nous  et  est  parti  pour 
Londres. 

MARS  1768. 

Le  2.  Répondu  à  M.  le  baron  de  Schlaberndorf,  à 
Berlin. 

Le  10.  M.  d'Olthof,  conseiller  de  la  régence  de  Po- 
méranie,  m'est  venu  voir. 

Le  11.  Répondu  à  mon  frère,  qui  m'avoit  demandé 
quelques  conseils  sur  le  mariage  de  sa  fille  aînée. 

Le  12.  Répondu  à  M.  Strecker,  à  Darmstadt.  Je  lui  dis 
que  ce  Dietrich  qui  a  paru  chez  les  artistes  de  sa  ville,  se 
réclamant  de  moi,  doit  être  un  coquin,  un  fourbe  et  cou- 
reur de  pays. 

Le  20.  Répondu  à  M.  le  conseiller  de  conférence  de 
Wasserschleben.  Ich  bedanke  mich  dass  ermir  die  Einvil- 
ligung  desKôniges  zuwege  gebrachthat,  undsage  ihm  dass 
ich  allai  Fleiss  an  meine  Arbeit  ivenden  werde,  damit  sie 
des  Kôniges  Anblick  wùrdig  iverde  l. 

AVRIL  1768. 

Le  5.  Répondu  à  M.  Goll,  de  Frankenstein,  négociant 
à  Amsterdam  et  fameux  curieux  de  desseins.  Je  lui  dis 
que  les  desseins  qu'il  m'envoye  me  sont  parvenus;  qu'un 
de  P.  Molyn  est  fort  beau,  mais  le  Bergliem  et  l  Ostade 

1  Je  me  félicite  de  ce  quil  m'a  obtenu  l'agrément  du  roi,  et  lui  dis  que  je 
mettrai  tous  mes  soins  à  mon  travail,  afin  qu'il  soit  digne  d'être  mis  sous 
les  yeux  du  roi. 


57  i  JOURNAL 

ne  sont  pas  grand' chose.  Les  Luicken  et  Everdingen, 
ne  sont  que  gentils. 

Le  10.  Répondu  à  M.  Bause,  à  Leipzig.  Je  lui  dis  que 
les  volumes  qu'il  m'a  adressés  me  paraissent  perdus. 

Le  12.  Répondu  à  M.  G.-F.  Kunth,  à  Leipzig.  Je  lui 
mande  que  je  lui  enverrai  avec  plaisir  des  anciennes  es- 
tampes, s'il  compte  y  mettre  le  prix,  etc. 

Le  20.  Répondu  à  M.  Schmidt,  à  Berlin.  Je  de- 
mande vingt-quatre  bonnes  épreuves  ou  dix-huit,  telles 
quelles,  de  sa  dernière  planche.  Je  lui  dois  vingt-quatre 
livres. 

Le  25.  Répondu,  à  M.  Dietrich,  à  Dresde,  par  rapport 
à  deux  tableaux  pour  M.  de  Livry,  qu'il  a  promis  de 
faire  cet  été.  Ma  lettre  est  dans  celle  que  j'écris  à  M.  de 
Livry,  qui  la  fera  partir. 

M.  de  Livry  m'a  envoyé  douze  bouteilles  de  vin  blanc 
et  rouge  de  Bourgogne  de  la  meilleure  sorte  possible. 
C'est  un  bien  galant  homme. 

MAY  1708. 

Le  1er.  Répondu  à  M.  Schmuzer;  je  le  remercie  du  dis- 
cours imprimé  prononcé  par  M.  de  Sonnenfels  à  la  pre- 
mière distribution  des  prix  du  dessein  à  l'Académie  im- 
périale de  gravure,  comme  aussi  de  la  tragédie  en  alle- 
mand, Hmnann  ou  Arminius,  qui  me  paroît  très-bien 
faite.  Je  le  prie  de  recevoir  pour  moi,  chez  M.  de  Bissing, 
cent  quarante-sept  livres  seize  sols,  d'en  payer  les  des- 
seins à  M.  Brandt.  etc.  Il  y  a  une  lettre  dans  la  sienne  à 
M.  de  Bissino  . 


DE  JEAN-GEORGES  WILLE.  375 

Le  2.  Répondu  à  M.  Marlin-EJias  Ridinger,  à  Àugs- 
bourg.  Je  le  remercie  de  ses  estampes,  etc. 

Répondu  à  M.  Georges-Chrisfofe  Kilian,  dans  la  même 
ville.  Je  le  remercie  de  Y  Histoire  de  la  ville  d'Avgsbourg 
par  M.  de  Stetlen.  Mais  je  dis  furieusement  mon  senti- 
ment sur  les  mauvaises  estampes  qui  sont  dans  ce  livre, 
qui  est  d'ailleurs  bien  écrit.  C'est  M.  Crusius  \  graveur 
de  Leipzig,  qui  doit  emporter  ces  deux  lettres. 

Ma  femme  a  été  à  la  noce,  avec  mon  fils  Frédéric,  de 
M.  de  Launay2,  jeune  graveur.  Un  mal  de  genou  m'a  em- 
pêché d'y  aller  aussi. 

Le  4.  J'ay  reçu  de  M.  Wagner,  de  Meissen,  une  cruche 
de  porcelaine  peinte  en  pourpre,  d'une  manière  bien 
excellente,  par  M.  Dietrich.  J'ay  répondu  à  M.  Wagner. 

Le  5.  Répondu  à  M.  Ridinger  et  à  M.  Kilian,  à  Augs- 
bourg.  Je  leur  envoyé  à  chacun  un  Observateur  distrait. 

J'en  envoyé  aussi  quatre  à  M.  Eberts,  à  Strasbourg, 
avec  une  lettre;  de  tout  cela,  M.  Crusius  a  bien  voulu 
se  charger,  comme  aussi  d'une  lettre  en  réponse  que 
ma  femme  écrit  à  madame  Huber,  à  Leipzig. 

J'aurois  encore  chargé  M.  Crusius  de  plusieurs  lettres, 
mais  une  indisposition  m'en  a  empêché.  Je  n'ay  pas  pu 
même  le  voir,  par  cette  raison,  le  dimanche  8  de  ce 
mois,  lorsqu'il  vint  prendre  congé  de  nous. 

1  ils  étaient  deux  frères  du  nom  de  Crusius  :  Charles  Lebrecht  et  Gottlieb 
Lebrecht;  ils  ont  beaucoup  travaillé  pour  les  libraires,  et  surtout  pour  leur 
frère,  le  libraire  J.-L.  Crusius;  Nous  voyons  dans  le  catalogue  Winckler, 
tome  Ier,  page  162,  «  que  les  deux  frères  ont  gravé  ensemble  32  feuilles  de 
frontispices  et  de  vignettes  d'après  Cocliin  et  Gravelot,  pour  les  Contes 
moraux  de  Marmontel,  avec  le  portrait  de  Fauteur,  tant  pour  l'édition  que 
pour  la  traduction  allemande  que  leur  frère  a  publiées  à  Leipzig  en  1766. 

2  Nicolas  Delaunay,  l'aîné,  était  né  à  Paris  en  1739.  Il  fut  agréé  de  l'A- 
cadémie en  1777.  Il  est  auteur  des  Vierges  folles  et  des  Vierges  sages, 
d'après  Schalken,  la  Marehe  de  Silène,  d'après  Rubens,  etc. 


576  JOURNAL 
Il  est  parti  le  9  au  matin. 

Le  mal  que  j'avois  au  genou  depuis  quatre  semaines 
s'est  dissipé. 

Je  me  suis  trouve  des  plus  mal  d'une  indisgestion; 
cela  m'a  reculé  plus  de  huit  jours  de  mon  travail. 

Répondu  à  M.  Lienau,  à  Bordeaux.  Je  lui  dis  qu'il 
peut  m'envoyer  les  médailles  antiques. 

Répondu  à  monseigneur  Févêque  de  Callinique. 

Le  16.  Répondu  à  M.  Zingg,  à  Dresde. 

Le  17.  Répondu  à  notre  ami,  M.  Desfriches,  négo- 
ciant à  Orléans.  11  nous  avoit  invités  à  passer  les  fêtes  de 
la  Pentecôte  chez  lai,  à  Orléans;  mais  je  lui  dis  les  rai- 
sons qui  m'en  empêchent. 

M.  Frege,  voyageur  de  Leipzig,  m'est  venu  voir,  de 
même  que  M.  le  baron  de  Revitzki,  qui  a  beaucoup  voyagé 
en  Asie  et  qui  a  séjourné  pendant  deux  ans  et  demi  à 
Conslantinople. 

JUIN  1708. 

Le  1er.  Répondu  à  M.  de  Mechel,  à  Baie.  Je  lui  dis  que 
les  estampes  qu'il  a  dessinées,  de  même  que  le  manus- 
crit, ont  été  remises  chez  M.  Leviez. 

Répondu  à  M.  Fuessli,  à  Zurich.  Je  lui  marque  mon 
contentement  sur  ce  que  la  vie  de  M.  Heilmann,  que  j'ay 
composée,  lui  peut  être  utile  pour  son  Histoire  des  yein- 
tres  suisses.  Je  lui  dis  en  outre  qu'il  peut  m'envoyer  les 
trois  planches  dont  il  m'a  parlé. 

Répondu  à  M.  de  Lippert,  conseiller  actuel  des  révi- 
sions et  du  commerce  de  S.  A.  S.  E.  de  Bavière,  secré- 
taire de  l'Académie  électorale  des  sciences  de  Munich,  à 
Munich.  11  m'avoit  offert  de  la  manière  la  plus  amicale 


DE  JEAN-GEORGES  WILLE.  577 

d'obtenir  el  de  m'envoyer  des  médailles  d'argent,  de  la 
main  du  célèbre  M.  Schega  l;  je  lui  en  demande  deux, 
celle  de  l'électeur  et  celle  de  l'électrice,  etc.  Il  fallut 
mettre  sur  ma  réponse  sur  l'enveloppe  :  Causa  Academix; 
de  cette  manière  elle  est  franche  dans  l'empire. 

M.  de  Bromer  m'est  venu  voir  plusieurs  fois,  de  même 
que  M.  le  baron  de  Revilzki,  gentilhomme  hongrois. 

M.  Micalef,  orfèvre,  nous  a  livré  un  superbe  sucrier 
d'argent  fait  d'après  le  dessein  de  mon  fils,  qui  a  été  fort 
approuvé;  il  a  coûté  cent  vingt  livres  de  façon.  Le  même 
orfèvre  nous  a  fourni  quelques  autres  pièces. 

Le  22.  Répondu  à  M.  Meyer,  actuellement  à  Londres, 
qu'il  doit  quitter  au  premier  joui*.  J'ay  adressé  ma  lettre 
à  Amsterdam,  selon  sa  volonté. 

Madame  la  princesse  Lubomirska  est  venue  chez  moi. 

JUILLET  1708. 

La  nuit  du  2  au  5,  on  a  transporté  le  corps  de  feu  la 
reine,  de  Versailles  à  Saint-Denis.  Mon  fils  aîné  a  été 
voir  le  convoy  dans  la  plaine  du  Sablon. 

Il  y  a  peu  de  jours  que  je  fus  instruit  de  tous  les  hon- 
neurs que  le  célèbre  antiquaire,  président  des  antiquités 
de  Rome,  bibliothécaire  du  cardinal  Alexandre  Albani, 
Winckelmann,  avoit  reçus  à  Vienne  de  l'impératrice  et 
des  princes  et  seigneurs  autrichiens;  qu'il  devoit  retour- 
ner à  Rome  arranger  ses  affaires,  et  revenir  à  Vienne 
pour  s'y  fixer,  avec  une  pension  considérable  que  l'im- 
pératrice lui  avoit  offerte.  Elle  lui  avoit  fait  payer  même 
cent  ducats  pour  hâter  son  voyage;  mais  à  présent  les 
lettres  de  Vienne  sont  bien  affligeantes  pour  moi  et  pour 

*  François-André  Sehega,  né  en  1711,  mourut  en  1787.  Cet  artiste  grava 
un  grand  nombre  de  médailles  fort  justement  estimées. 


578  JOURNAL 

tous  ceux  qui  estiment  le  mérite.  Winckelmann,  étant 
arrivé  à  Triesle  en  Istrie,  parla  imprudemment  des  pré- 
sents qu'il  avoit  reçus,  entre  autres  de  grandes  médailles 
d'or  de  l'impératrice  même;  cela  étoit  dit  à  table  dans 
l'auberge.  Il  y  fut  assassiné  de  cinq  coups  de  stylet  dans 
sa  cbambre.  11  écrivit  encore  une  lettre  remplie  de  gra- 
titude au  prince  de  Kaunitz,  fil  le  cardinal  À.  Àlbani  son. 
héritier  et  mourut  ainsi  misérablement.  Il  étoit  Prussien 
de  naissance,  et  mon  ami,  je  fus  plus  de  douze  ans  en 
correspondance  avec  lui.  Quelle  affligeante  nouvelle  ! 

Le  5.  Répondu  à  M.  Weiss,  à  Brunswick. 

Répondu  à  M.  de  Merlz,  à  Nuremberg.  Je  lui  envoyé 
l'annonce  de  la  nouvelle  édition  des  œuvres  de  Sandrart, 
qu'il  m'avoit  prié  de  faire  insérer  dans  les  papiers  pu- 
blics; celle-cy  est  dans  Y  Avant-Coureur;  le  Mercure  en 
parlera  aussi. 

M.  Steinhauer,  de  Leipzig,  m'a  apporté  des  lettres  et 
livres  nouveaux  de  mes  amis  de  ce  pays. 

M.  Martel,  jeune  François  de  Cognac,  et  qui  a  été  quel- 
que temps  à  Francfort  pour  apprendre  l'allemand,  qu'il 
ne  parle  pas  mal,  m'a  apporté  des  lettres  de  M.  Krauss, 
peintre  de  ladite  ville. 

Le  14.  Habeich  demHrn.  Wagner  geantwortet.  Ich  sage 
ihm  dass  ermir  das  angebotene  PorccUan  schickenmbchte. 
Dessivegcn  habe  ich  einem  Zettcl  oder  eine  Anweimng 
zur  Bezahlung  durch  lïrn.  Rosier  in  meimn  Brief  gr- 
thun.  ÏJbrigens  schreibe  ich  ihm  dm  Wèg  vor  den  gedachie 
Waare  zu  gehen  hat  sammt  ein  Paar  icasserfarbcn-G<  - 
màlden  welche  von  der  Madam  Wagner  sclbcr  sind  *. 

1  J'ai  répondu  à  M.  Wagner.  Je  lui  dis  de  m'envoyer  la  porcelaine  pro- 
posée. C/est  pourquoi  j'ai  mis  dans  ma  lettre  un  billet  ou  un  avis  pour  le 
(aire  payer  par  M.  Rester.  Du  reste,  je  lui  écris  le  chemin  cpie  devront 


DE  JEAN-GEORGES  WILLE.  570 

Le  15.  Habe  ich  Hrn.  Schmidt  geschrieben  um  54  Ab- 
drncke  sèmer  neuen  Platte  nach  Rembrandt,  und  3  Maie 
seinkleines  Werk,  so  trie  auch  um  das  Portrait  des  Prin- 
zen  Heinrich  l. 

Le  19.  M'est  venu  voir  M.  Mourier,  de  Copenhague, 
et  lieutenant  dans  les  troupes  danoises.  Il  m'a  apporté 
des  lettres  de  M.  de  Helfried,  qui  étoit  le  compagnon  de 
voyage  de  M.  le  comte  de  Moltke. 

Nous  avons  mis  au  jour  deux  eslampes  et  les  premières 
que  j'ay  fait  graver  d'après  les  desseins  de  mon  fils.  L'une 
est  intitulée  la  Mire  contente,  et  l'autre  la  Mère  mécon- 
tente*. C'est  M.  Ingouf  l'aîné  qui  les  a  gravées. 

Le  21.  M.  Grand-Jean,  oculiste  du  roi,  a  fait  une  opé- 
ration à  la  paupière  supérieure  de  mon  fils  aîné. 

AOUST  1768. 

M.  Van  den  Yelden,  que  j'ay  connu  autrefois,  m'est 
venu  voir.  11  a  de  nouveau  voyagé  en  Allemagne  et  en 
Italie. 

Le  5.  M.  Foubert,  qui  demeure  au-dessous  de  moi,  est 
revenu  de  Londres.  Je  Pavois  chargé  de  me  faire  faire 
un  cuivre  en  Angleterre,  qui  lui  a  été  saisi  à  Calais.  J'ay 

suivre  lesdites  marchandises,  ainsi  que  deux  tableaux  peints  à  l'aquarelle  par 
madame  Wagner  elle-même. 

1  J'ai  écrit  à  M.  Schmidt  pour  cinquante-quatre  épreuves  de  sa  nouvelle 
planche  d'après  Rembrandt,  et  trois  fois  sa  petite  œuvre,  ainsi  que  pour  le 
portrait  du  prince  Henri. 

2  Ces  deux  planches,  gravées  en  effet  par  P. -G.  Ingoul',  ne  reproduisent  pas 
deux  compositions  bien  heureuses.  Wille  fils  avait  trop  longtemps  été  à  l'a- 
telier de  Greuze  pour  ne  pas  s'être  inspire  de  ce  maître,  et  toutes  ses  compo- 
sitions, surtout  les  premières,  comme  celles-ci,  ont  tous  les  défauts  d'exagé- 
ration de  Greuze  sans  en  avoir  les  qualités  essentielles  de  sentiment. 


380  JOURNAL 

donc  écrit  à  M.  de  Livry,  pour  me  procurer  mainlevée 
par  quelque  fermier  général.  M.  Haumont  m'a  aussi 
promis  de  faire  lâcher  prise. 

Le  9.  Répondu  à  M.  le  comte  deLehndorf,  chambellan 
de  la  reine  de  Prusse,  qui  m'est  venu  voir  plusieurs  fois. 
Ce  seigneur  est  des  plus  aimables  et  rempli  d'esprit  et 
de  politesse. 

Écrit  au  duc  de  Saxe-Teschen,  gendre  de  l'impéra- 
trice reine,  à  Vienne. 

Le  10.  Répondu  à  M.  Winckler,  à  Leipzig. 

Le  12.  Répondu  à  M.  T.  Richter,  de  la  même  ville. 

Le  13.  J'allai  à  la  Comédie-Françoise,  avec  mon  fils 
Frédéric. 

Le  14.  Répondu  «à  M.  Schmuzer,  à  Vienne.  Je  déplore 
•  la  fin  tragique  de  M.  Winckelmann,  assassiné  à  Trieste,  et 
je  dis  que  l'impératrice  devroit  lui  faire  ériger  un  tom- 
beau; que,  sans  cela,  on  pourroit  bien  ignorer  en  peu 
d'années  où  reposent  ses  cendres.  Je  lui  mande  aussi 
que  j'ay  envoyé  les  estampes  au  duc  de  Saxe-Teschen, 
avec  une  lettre  à  ce  prince. 

Répondu  à  M.  Lienau,  à  Bordeaux.  Je  lui  dis  que  les 
connoisseurs  trouvent  ses  monnoies  antiques  mauvaises; 
je  lui  demande  une  occasion  pour  les  lui  renvoyer. 

Répondu  à  M.  le  baron  de  Kessel,  à  qui  j'ay  envoyé  un 
rouleau  d'estampes  par  la  caisse  à  M.  Richter. 

Le  16.  Répondu  à  M.  de  Hagedorn.  Ces  deux  lettres 
sont  ensemble. 

Le  25.  Répondu  à  M.  Bause.  Je  le  remercie  des  estam- 
pes de  sa  façon  qu'il  m'a  envoyées  par  M.  Steinauer. 


DE  JEAN-GEORGES  WIL LE.  381 

Répondu  sur  plusieurs  lettres  de  M.  Weiss.  Je  le  re- 
mercie de  m'avoir  envoyé  les  opéras-comiques,  et  je  lui 
dis  mon  sentiment.  M.  Weiss  est  le  premier  qui  ait  fait 
des  opéras-comiques  pour  le  théâtre  allemand,  et  qui 
ont  eu  le  plus  grand  succès  sur  celui  de  Leipzig.  Je  lui 
fais  la  note  des  livres  et  eslampes  que  j'ay  envoyés  pour 
lui  à  M.  T.  Richter. 

Le  27.  Nous  avons  jugé,  à  l'Académie  royale,  les  grands 
prix  des  jeunes  gens.  11  y  eut  du  mécontentement  de  leur 
part,  sur  la  place,  devant  l'Académie. 

J'allai  voir,  à  la  Comédie-Italienne,  Arlequin  baron 
suisse,  qui  m'a  beaucoup  réjoui.  J'avois  pris  M.  Chevil- 
let,  mon  beau-frère,  avec  moi. 

SEPTEMBRE  17G8. 

Le  4.  J'ay  reçu  une  caisse  conlenant  six  tasses  et  leurs 
soucoupes  et  une  cuve  à  laver  en  porcelaine  de  Saxe, 
peinles  par  M.  Dietrich.  A  présent  je  possède  tout  ce  que 
ce  grand  maître  a  fait  en  ce  genre  et  pour  son  plaisir. 

Répondu  à  M.  Wagner,  à  Meissen.  Je  lui  dis  qu'il  a 
bien  fait  de  toucher  les  vingt-six  reichsthalers,  chez 
M.  Resler,  de  ma  part.  Comme  il  m'avoit  fait  parvenir 
deux  pctiles  peintures  à  gouache  de  madame  Wagner, 
je  lui  en  demande  encore  dix  à  douze  paires.  ' 

Le  14.  Répondu  à  M.  Meyer,  de  Hambourg.  Ma  lettre 
de  politesse  et  de  recommandation  pour  des  amis  à 
Vienne  lui  sera  rendue  à  Francfort;  elle  partira  avec 
celle  de  M.  Schulz,  neveu  de  M.  Schmidt,  à  Rerlin,  qui 
est  de  retour  de  l'Angleterre  et  de  la  Hollande,  mais 
pour  peu  de  jours. 


382 


JOL  \\  N A L 


Le  15.  J'ay  reçu  plusieurs  fleurs,  oiseaux,  paysages 
peints  à  gouache  par  M.  et  mademoiselle  Dietseh. 

Le  16.  Répondu  à  M.  Huber,  professeur  de  langue  al- 
lemande, à  Leipzig,  in  der  Petentrasse,  im  hquckischen 
Hause  l. 

M.  le  duc  de  la  Vallière  m'est  venu  voir. 

M.  Van  den  Velden  a  pris  congé  de  moi. 

M.  le  comte  de  Salm,  grand  chambellan  de  l'impéra- 
trice reine,  avec  M.  son  fils,  me  sont  venus  voir,  de  même 
que  M.  Georgio,  conseiller  de  commerce,  que  j'ay  connu 
il  y  a  deux  ans  lorsqu'il  étoit  à  Paris. 

M.  Schenau  m'a  livré  un  tableau  sur  cuivre,  très-joli, 
que  je  lui  ay  fait  faire.  C'est  une  femme  habillée  en  sa- 
tin blanc,  mantelet  jaune,  assise  auprès  d'une  table  sur 
laquelle  il  y  a  une  écuelle  d'argent  et  un  tapis  de  Tur- 
quie, etc.;  elle  a  donné  des  vêtements  à  une  petite  fille 
du  commun,  qui  la  remercie  du  geste. 

OCTOBRE  1768. 

Le  2.  Répondu  à  M.  C.-G.  de  BuireUe  d'Ohlefeldt, 
conseiller  privé  de  S.  A.  S.  monseigneur  le  margrave  de 
Brandebourg-Culmbach,  à  Eilang.  Il  m'avoit  demandé 
un  catalogue  de  tous  les  portraits  de  savants  et  artistes 
gravés  possible.  Un  lel  catalogue  ne  subsiste  pas. 

Écrit  à  M.  G.-C.  Kilian,  à  Augsbourg.  Je  lui  demande 
des  portraits  gravés  par  d'anciens  graveurs  allemands, 
principalement  par  Bartliolomé  Kilian,  etc. 

Le  5.  Écrit  à  M.  de  Hagcdorn.  Je  parle  avantageuse- 


1  Rue  Saint-Pierre,  chez  M.  Hauck 


1>E  JEAM  -GEORGES  WIL LE.  383 

ment  de  M.  Sclienau,  qui  a  été  appelé  par  la  cour  de 
Dresde  avec  une  pension  annuelle  de  seize  cents  li- 
vres. Je  lui  dis  que  l'œuvre  de  M.  de  Saint-Non  est  en- 
tre les  mains  de  son  valet  de  chambre,  qui  veut  de  l'argent; 
l'œuvre  de  M.  Neuf  forge1  a  bien  du  mérite;  que  je  ramas- 

1  Ce  Nfiùfforîge  proposa  dans  le  temps  un  plan  pour  la  Bibliothèque,  et 
son  projet  était  conçu  dans  les  termes  suivants  :  «  Bibliothèque  royale  sous  la 
forme  d'un  temple  ou  rotonde  projettée  et  gravée  par  Jean-François  de  Neuf- 
forse,  auteur  d'un  corps  d'architecture  sacrée  et  civile,  composé  de  plus  de 
neuf  cents  planches  in-folio;  ouvrage  commencé  en  1755,  avec  approbation 
de  l'Académie  royale  d'architecture,  et  terminé  en  1782. 

«  M.  de  Ncufforge  est  un  des  descendants  des  seigneurs  liégeois  de  ce  nom 
dont  parle  le  père  Alard  le  Boy,  jésuite,  dans  i'épitre  dédicatoire  d'un  livre 
intitulé  la  Pénitence  délayée  souvent  instructive,  au  moins  douteuse, 
et  qu'il  dédie  à  noble  Jean-Albert  de  Neufforge,  seigneur  de  Warge,  la 
Monsce,  Pleneveaux,  etc.  Imprimé  à  Liège,  chez  Baudri  Bronekart,  1641, 
in-12.  Les  armes  de  cette  maison  précèdent  le  titre  de  ce  livre. 

«  M.  de  Neufforge,  architecte  théoricien,  place  le  morceau  de  la  Biblio- 
thèque royale  dans  ce  vaste  terrain  autrefois  si  bien  aperçu  par  le  fameux 
Perrault,  auteur  et  architecte  de  la  sublime  colonnade  du  Louvre,  espace  qui 
cache  et  sépare  ce  magnifique  palais  d'avec  celui  des  Tuileries.  Ce  trésor 
littéraire  serait  isolé  et  garanti  de  tout  incendie,  et  concourrait  en  même 
temps  à  réunir  les  deux  plus  beaux  édilices  connus  en  France  ;  il  débarras- 
serait ce  terrain  de  ces  lieux  fangeux  et  malsains  connus  sous  le  nom  de  rues 
Froidmanteau.  Saint-Thomas-du -Louvre  et  Saint-Nieaise. 

«  11  donne  la  forme  circulaire  à  la  Bibliothèque  royale,  parce  qu'elle  est 
l'image  du  globe,  et  que  les  hommes  célèbres  dans  l'antiquité  comme  dans 
le  dernier  âge  ont  toujours  employé  cet!e  forme  lorsqu'ils  ont  élevé  des 
temples  à  la  Divinité. 

«  Malgré  que  nos  rois  eussent  consacré  une  portion  de  leurs  palais  pour 
avoir  sons  les  yeux  leur  Bibliothèque,  il  a  fallu  qu'ils  en  lissent  un  lieu  par- 
ticulier destiné  uniquement  à  cet  objet,  et  -ans  doute  celui  que  la  Biblio- 
thèque royale  occupe  aujourd'hui  est  le  heu  le  plus  vasle  qu'elle  ait  jamais 
possédé;  mais  il  n'a  point  été  créé  à  son  usage  :  c'étoit  la  demeure  du  car- 
dinal Mazarin,  qui  av<it  joint  à  son  palais  un  autre  emplacement  mitoyen  pour 
sa  famille,  appelé  l'hôtel  de  Ncvers,  dont  le  tout  est  partagé  aujourd'huy 
entre  la  compagnie  des  Indes  et  la  Bibliothèque  du  roy;  niais  elle  a  deux 
inconvénients,  Fun  d'être  trop  resserrée,  et  l'autre  de  courir  les  risques  d'être 
incendiée  par  tous  ses  circonvoisins;  déplus,  elle  n'est  point  voûtée. 

«  La  Bibliothèque,  qui,  sous  Charles  V,  étoit  composée  de  neuf  cents  vo- 
lumes, atteint  aujourd'huy  s'il  ne  surpasse  le  nombre  de  six  cent  mille, 


384 


JOURNAL 


serai  pendant  cet  hiver  mon  œuvre,  s'il  est  possible, 
pour  M.  le  baron  de  Schomberg;  celui  que  j'ay  ramassé 
l'été  passé  pour  M.  le  comte  d'Osten  a  tout  dégarni. 

Le  9.  J'allay  à  la  Comédie-ïtalienne,  accompagné  par 
M.  Zingg,  frère  du  graveur  de  ce  nom. 

Le  10.  Répondu  à  M.  Lippert,  à  Munich.  Comme  il 
m'avoit  envoyé  en  présent  trois  médailles  d'argent  cl,  que 
M.  de  Peglioni,  colonel  de  cavalerie,  me  remit,  je  lui 
envoyé  huit  estampes,  dont  six  par  moi  et  deux  d'après 
mon  tlJ s.  J'ay  fait  remettre  le  rouleau  au  même  M.  de 
Peglioni,  pour  être  mis  dans  une  caisse  avec  des  livres, 
de  même  que  ma  réponse;  cclle-cy  doit  partir  avec  les 
lettres  de  la  cour.  Dans  cette  caisse  il  y  a  quatre  ducats 

tant  manuscrits  qu'imprimés,  non  compris  les  cabinets  de  médailles  et  an- 
tiques, ainsi  que  celui  des  estampes  et  des  généalogies. 

«  Les  découvertes  de  la  typographie  et  de  la  chalcographie  ont  tellement 
développé  et  propagé  l'esprit  humain,  qu'il  est  temps  de  remédier  au  chaos 
dans  lequel  Tunique  lumière  que  la  Providence  semble  nous  avoir  donnée 
pour  marcher  dans  la  connoissanee  des  siècles  passés,  et  pour  nous  conduire 
à  l'avenir,  est  si  nécessaire.  Tout  nous  indique  à  consacrer  un  lieu  qui  puisse 
contenir  le  passé,  le  présent  et  l'avenir. 

«  Puisqu'une  Bibliothèque  royale  est  !c  dépôt  des  archives  de  l'univers, 
pourquoi  ne  lui  donnerions-nous  pas  la  forme  des  objets  qu'elle  renferme? 
En  effet,  sous  la  forme  circulaire  ou  de  globe,  pourquoi  n'emprunterions- 
nous  pas  l'idée  du  dôme  intérieur  des  Invalides?  Là  dans  le  centre  ou  salon 
partiroient  des  rayons  ou  galeries  qui  seroient  meublés  de  nos  livres  sacrés, 
de  ceux  de  jurisprudence,  belles-lettres,  des  sciences,  des  arts,  de  toutes  les 
branches  de  l'histoire  générale  et  particulière.  Les  gardes  de  chaque  dépôt 
auroient  leurs  galeries  séparées  les  unes  des  autres  par  des  portes  ou  pleines 
ou  grillées. 

«  Quel  noble  et  majestueux  spectacle  pour  le  roy  de  se  voir  dans  le  point 
central ,  au  milieu  des  riehe>ses  qu'il  a  rassemblées  à  grands  frais  pour 
l'utilité  et  l'honneur  de  sa  nation  !  »  11  est  impossible  d'être  plus  diffus  et 
plus  extraordinaire  dans  ses  explications  ;  mais  c'est  un  des  nombreux  projets 
de  transfert  pour  la  Bibliothèque  du  roi  qui  ne  doit  pas  être  fort  connu,  et 
c'est  par  cette  seule  raison  que  nous  avons  publié  cet  écrit,  bien  peu  digne 
d'être  tiré  de  l'oubli. 


DE  JEAN- GEORGES  VVILLE.  385 

en  or  que  j' envoyé  à  M.  de  Lipperl  pour  me  les  échanger 
contre  quatre  ducats  que  l'électeur  fait  frapper  du  sable 
d'or  qui  se  trouve  dans  quatre  rivières  de  Bavière» 

Le  ï%.  Répondu  à  M.  Lienau.  Je  lui  dis  que  j'aurai 
soin  de  ses  bordures.  Je  lui  donne  ^avis  que  mon  ancien 
élève,  M.  de  Mechel,  grave  le  portrait  du  célèbre  et  mal- 
heureux Winckelmann  l;  aussi  que  j'ay  renvoyé  ses  mé- 
dailles par  M.  Scbelah. 

M.  Ritter,  architecte  de  la  ville  de  Berlin,  m'est  venu 
voir. 

M.  Sturz,  secrétaire  des  affaires  étrangères  du  roy  de 
Danemark  et  de  même  que  son  premier  médecin  (c'est 
M.  de  Struensée,  qui  fut  fait  comte  par  le  roy  de  Dane- 
mark, et  exécuté  à  mort  à  Copenhague,  quelque  temps 
après)  me  sont  venus  voir.  Le  premier  a  beaucoup  de 
connoissance  dans  les  arts.  Il  est  de  la  haute  Hesse,  par 
conséquent  mon  vrai  compatriote. 

NOVEMBRE  1768. 

Le  1er.  M.  Stùrz,  secrétaire  des  affaires  étrangères  de 
Sa  Majesté  le  roy  de  Danemark,  a  dîné  chez  nous. 

J'ay  répondu  à  la  lettre  que  Son  vitesse  Royale  monsei- 
gneur le  prince  Albert,  duc  de  Saxe-Teschen,  m'avoit 
écrite.  J'ay  envoyé  ma  réponse  à  M.  Georgio,  de  chez 
M.  le  comte  de  Salm,  qui  s'est  chargé  de  la  remettre  au 
courrier  impérial  qui  est  icy.  M.  le  conseiller  Georgio 

1  II  est  très-probablement  question  ici  du  portrait  sans  nom  de  graveur  où 
Winckelmann  est  représenté  à  mi-corps,  de  trois  quarts,  dirigé  vers  la  gauche, 
tenant  un  livre  dans  la  main  droite,  et  on  lit  au  bas:  Gravé  d'après  le  dessin 
de  Salèsa,  fait  sur  le  tableau  d'Antoine- Raphaël  Mengs,  qui  est  dans  le 
cabinet  de  M.  le  chevalier  d'Axara,  ministre  plénipotentiaire  du  rot 
d'Espagne  à  Rome. 

i.  25 


T.86  JOURNAL 

soupa  avant-hier  chez  nous,  de  même  que  M.  de  Marcc- 
nay,  M.  Messager  et  M.  Baader. 

Le  2.  Répondu  à  M.  Fuessli,  peintre  à  Zurich.  Je  lui 
mande  que  M.  Ritter,  architecte  de  Berne,  est  chargé 
d'un  rouleau  d'estampes  pour  payement  des  trois  plan- 
ches qu'il  m'a  envoyées;  qu'il  doit  partir  dans  deux 
jours,  et  que  le  rouleau  passera  sans  délai  de  Berne  à 
Zurich. 

M.  Ritter  !?  habile  architecte  et  galant  homme  de 
Berne,  a  soupé  chez  nous  avec  plusieurs  autres  amis. 

Le  4.  L'Académie  royale  des  sciences,  belles-lettres  et 
arts  de  Rouen,  dont  j'ay  l'honneur  d'être  membre,  me 
fit  remettre  l'éloge  de  Pierre  Corneille,  dont  M.  Gaillard 
a  voit  remporté  le  prix;  de  même  que  l'éloge  du  même 
poëte  célèbre  qui  avoit  eu  l'accessit.  J'ai  lu  l'un  et  l'au- 
tre avec  plaisir. 

J'ay  fait  présent  d'un  dessein  de  ma  façon  à  M.  Ritter. 

Le  6.  M.  Stiïrz,  secrétaire  des  affaires  étrangères  du 
roy  de  Danemark,  soupa  chez  nous,  de  même  que  MM.  de 
Marcenay  et  Baader. 

Un  jeune  homme  de  Turin,  M.  Purperal,  m'est  venu 
voir;  il  voudroit  bien  entrer  chez  moi  en  qualité  d'élève; 
mais  je  n'ay  point  de  place.  Il  m'a  apporté  des  lettres  de 
M.  Lavy  2,  graveur  des  médailles  du  roy  de  Sardaigne, 
qui  étoit  à  Paris  et  de  ma  connoissance  il  y  a  une  ving- 
taine d'années.  C'est  le  roy  de  Sardaigne  qui  a  envoyé  le 

1  C'est  Érasme  Ritter,  architecte  de  Berne,  qui  naquit  vers  1726.  Cet 
artiste  publia,  en  1788,  un  volume  grand  in-4  intitulé:  Mémoire  abrège 
et  lie  ïicil  de  quelques  antiquités  de  la  Suisse,  avec  les  dessins  levés  sur 
les  lieux  depuis  1785. 

-  A.  Lavy  grava  une  médaille,  nous  apprend  Nagler,  sur  laquelle  était  le 
portrait  du  prince  Charles-Louis  de  Lucques  et  de  Marie-Thérèse  de  Savoye. 


DE  J  E AN-GEORGES  WIL LE.  587 
jeune  homme  en  question  dans  ee  pays-cy  pour  le  for- 
mer. Il  était,  comme  il  m'a  dit,  ey-devant  ingénieur.  11 
dessine  proprement  à  la  plume,  mais  il  faut  bien  des 
choses  de  plus  que  cela. 

Tous  les  membres  de  l'Académie  royale  furent  invités 
par  lettres  de  la  part  de  M.  le  directeur  général  à  s'y 
trouver  le  8,  parce  que  Sa  Majesté  le  roy  de  Danemark  fe- 
roit  l'honneur  à  l'Académie  de  s'y  rendre. 

Le  8.  Je  me  rendis  à  l'Académie  royale  vers  les  onze 
heures  du  mntin.  L'assemblée  étoit  des  plus  nombreuses 
que  j'ay  jamais  vues.  M.  le  marquis  de  Marigny,  directeur 
général,  arriva  quelque  temps  après.  Nous  attendîmes 
le  roy  de  Danemark  dans  la  galerie  d'Apollon  jusqu'à 
une  heure,  que  ce  prince  arriva  avec  une  parlie  de  sa 
cour.  M.  le  marquis  de  Marigny,  accompagné  d'une  do- 
putation,  fut  au-devant  de  lui.  Il  entra  par  le  salon  dans 
la  galerie  où  nous  étions  tous  rangés  en  file;  il  étoit  pré- 
cédé de  quatre  suisses  du  roy  avec  leurs  hallebardes  sur 
l'épaule.  11  nous  salua  le  plus  gracieusement  du  monde, 
cl  passa  de  suite  dans  les  diverses  salles  pour  considérer 
les  chefs-d'a3uvre  qui  y  sont  contenus;  parlant  (et  sur- 
lout  saluant  tout  le  monde)  de  la  manière  la  plus  affuble. 
Il  fut  reconduit  de  la  manière  qu'il  étoit  venu;  alors  on 
ouvrit  les  portes  de  la  galerie  d'Apollon,  et  tout  le  monde 
qui  n'étoit  pas  de  l'Académie  cnlra  pêle-mêle,  et  je  re- 
tournai au  logis.  L'après-midy  je  rendis  visile  à  M.  Hitler, 
habile  architecte  de  Berne,  qui  est  sur  son  déparl. 

Le  9.  Répondu  à  monseigneur  l'évê  jue  de  Callinique, 
à  Sens.  Je  lui  dis  que  la  pelile  collection  est  faite,  et  lui 
fais  une  descriplion  de  la  venue  de  Sa  Majesté  le  roy  de 
Danemark  dans  noire  assemblée  de  l'Académie  rovalc. 

M.  Priée,  voyageur  anglois,  m'est  venu  voir.  11  est 


588  JOUR  N  A  L 

fort  curieux  surtout  de  desseins  de  grands  maîtres  an- 
ciens, dont  il  a  apporté  bon  nombre  d'Italie,  comme  il 
m'a  dit.  Quelques  jours  après,  j'allai  voir  ce  curieux 
chez  lui. 

Le  15.  Répondu  à  M.  Schmidt,  graveur  du  roy  de  Prusse, 
mon  ancien  camarade  et  ami.  Je  lui  envoyé  une  quittance 
de  son  argent,  que  j'ay  remis,  selon  ses  désirs,  à  M.  Ri- 
derer,  banquier.  Je  le  remercie  aussi  de  plusieurs  nou- 
velles estampes  qu'il  m'avoit  envoyées,  et  je  l'exhorte  à 
faire,  pour  pendant  de  sa  Fille  de  Jaïre  d'après  Rem- 
brandt, la  Présentation  au  Temple  d'après  Dietrich, 
comme  il  en  avoit  envie  lui-même. 

Répondu  à  M.  Ditsch,  peintre,  à  Nuremberg.  Je  lui 
envoyé  une  lettre  de  change  sur  M.  deScheidlin,  dans  la 
même  ville,  et  que  M.  Ridcrer  m'avoit  donnée.  Je  lui 
dis,  en  outre,  de  ne  pas  m' envoyer  des  paysages  jusqu'à 
nouvel  ordre  de  ma  part. 

Le  16.  J'ay  mené  M.  Stûrz,  secrétaire  des  affaires 
étrangères  du  roy  de  Danemark,  à  la  galerie  du  Luxem- 
bourg; de  là,  chez  M.  Basan.  Le  même  jour,  il  dîna  chez 
nous,  et  la  soiréej  je  la  passai  chez  lui,  à  l'hôtel. 

Le  17.  M.  Priée,  Anglois,  me  vint  voir.  Il  troqua  de 
moi  un  dessein  de  Raphaël  contre  un  des  plus  beaux 
desseins  de  P.  Roos;  mais  il  étoit  obligé  de  me  donner 
de  l'argent  de  retour. 

Le  18.  J'allai  dans  la  matinée  à  l'hôtel  d'York,  séjour 
du  roy  de  Danemark.  L'après-midy,  j'allai  avec  mon  fils 
aîné  à  l'Opéra,  où  l'on  jouoit  Silvie. 

Le  19.  Me  vient  voir  M.  Wiedewelt l,  sculpteur  du  roy 

1  Jean  Wiedewelt,  né  à  Copenhague  vers  1751,  était  fils  de  J ust  Wie- 
dewelt, sculpteur  aussi,  né  à  Copenhague  en  1 07 7  et  mort  en  1 757. 


DE  JEAN-GEORGES  WILLE.  58!> 

de  Danemark,  qui  est  arrivé  depuis  peu  de  jours  de  Co- 
penhague pour  voir  à  Paris  ses  anciens  amis.  Il  m'a  ap- 
porté des  lettres  de  M.  Àls,  peintre  du  roy  de  Danemark 
et  mon  ami.  M.  Wiedewelt  étoit  à  Paris  il  y  a  environ 
seize  ans,  et  je  l'ai  connu  alors. 

Répondu  à  M.  Zingg,  graveur  de  l'électeur  de  Saxe,  â 
Dresde. 

Le  20.  M.  Stùrz,  secrétaire  des  affaires  étrangères 
du  roy  de  Danemark,  M.  Georgio,  conseiller  de  commerce 
de  l'impératrice-reine,  M.  de  Marcenay,  M.  Baader,  ont 
soupé  chez  nous. 

Le  24.  Répondu  à  M.  J.-T.  Richter,  négociant  à  Leip- 
zig- je  lui  dis  que  ses  curiosités  arriveront  constamment 
deux  fois  par  an  chez  lui,  c'est-à-dire  avant  Pasques  et 
avant  la  Saint-Michel. 

Le  25.  J'allai  à  l'hôtel  d'York  voir  M.  Stùrz;  j'avois 
même  mené  M.  Basan  pour  y  vendre  des  estampes,  dont 
plusieurs  des  messieurs  de  la  suite  du  roy  de  Danemark 
sont  curieux.  Le  soir  du  même  jour,  M.  Stùrz  vint  souper 
chez  nous,  et  nous  amena  aussi  M.  Texié,  trésorier  du 
roy  de  Danemark.  Ils  restèrent  fort  tard  chez  nous. 

Le  26.  Répondu  à  M.  Lienau,  mon  ami,  négociant  à 
Bordeaux. 

Le  27.  J'ai  mené  ma  femme,  mon  fils  Frédéric  et 
M.  Daudet,  mon  élève,  à  la  Comédie-Françoise;  mais  la 
foule  étoit  si  épouvantahle,  parce  que  le  roi  de  Danemark 
y  étoit,  que  nous  prîmes  la  résolution  de  parlir  pour  la 
Comédie-Italienne,  où  nous  eûmes  du  plaisir.  Le  soir  du 
même  jour,  M.  Stùrz,  secrétaire  des  affaires  étrangères 
du  roy  de  Danemark,  et  M,  Texié,  trésorier,  comme 


390  JOURNAL 

aussi  M.  do  Marccnay  et  M.  Raader,  soupèrent  au  logis. 

Le  28.  Je  menai  M.  Slurz  cl  M.  Texié  voir  les  ta- 
bleaux du  Palais-Royal,  de  même  que  le  cabinet  de  l'eu 
M.  Gaignat     et  l'église  Sainl-Rocli. 

DÉCEMBRE  4768. 

Le  1er.  Je  menai  M.  Slurz  et  un  jeune  aumônier  du 
roy  de  Danemark  à  notre  Académie  royale  de  peinture. 

Le  4.  J'allai  à  la  Comédie-Italienne,  menant  avec 
moi  M.  Zingg,  jeune  banquier,  frère  du  graveur  de  l'é- 
lecteur de  Saxe.  Le  soir  du  même  jour,  M.  Georgio,  con- 
seiller de  commerce  de  l'impératrice-reine,  M.  de  Mar- 
cenay,  M.  Kruthofer,  secrétaire  de  l'ambassadeur  de 
l'empereur,  et  M.  Baader,  soupèrent  chez  nous. 

Répondu  à  M.  Wasserschlebon,  conseiller  des  confé- 
rences de  Sa  Majesté  le  roy  de  Danemark,  mon  ancien 
et  loyal  ami.  J'ai  donné  ma  lettre  à  M.  Texié,  en  le 
priant  de  la  faire  partir  avec  les  lettres  de  la  cour. 

Le  5.  M.  Stûrz  vint  souper  chez  nous. 

Le  6.  M.  Stûrz  dîna  chez  nous.  Mon  fils  aîné  avoit 
dessiné  au  crayon  rouge  son  portrait 2,  et  très  bien,  avant 
que  nous  nous  mîmes  à  table. 

J'ai  fait  présent  à  M.  Texié  (et  non  Tessier)  de  huit 
estampes  de  moi  en  très-bonnes  épreuves.  Cela  étoit  juste, 
car  il  m'avoit  déjà  forcé  à  accepter  trois  monnoies  d'or, 
l'une  de  Hanovre,  la  seconde  de  Danemark,  la  troisième 
de  Suède. 

1  Le  Catalogue  de  Gaignat  parut  vers  cetîe  époque;  il  est  fait  par  Pierre 
Uemy,  et  le  privilège  est  du  9  septembre  1708. 

-  Ce  portrait  n'a  probablement  pas  été  gravé,  car  nous  n'avons  pu  le  ren- 
contrer, et  nous  n'en  avons  trouvé  mention  nulle  part. 


DE  JEAN-GEORGES  WJLLE.  391 

Le  8.  Répondu  sur  plusieurs  lettres  de  M.  Kraus, 
peinlre  à  Francforl-sur-le-Mein,  et  qui  a  fréquente  notre 
maison  pendant  une  couple  d'années. 

Répondu  à  M.  Weitsch,  peintre  du  duc  de  Rruns- 
wick, à  Rrunswick.  Je  lui  dis  que  j'ay  reçu  son  argent, 
et  que  je  compte  que  M.  Stûrz  lui  remettra  ma  lettre.  Je 
lui  recommande  cet  ami  singulièrement.  Je  compte  que 
M.  Slûrz  se  chargera  aussi  de  celle  pour  M.  Kraus. 

Vint  M.  Stûrz  souper  chez  nous.  Nous  parlâmes 
encore  de  mille  choses,  avec  empressement  surtout  de 
noire  patrie  et  de  nos  familles  et  anciens  amis,  étant  du 
même  endroit.  Après  le  souper,  il  prit  congé  de  nous,  car 
il  devoit  partir  le  lendemain  avec  le  roy  de  Danemark,  qui 
va  par  Metz,  Strasbourg,  Mannheim,  Francfort,  Ha- 
nau,  Giesson,  Cassel,  Rrunswick,  Hanovre,  Hambourg, 
pour  s'en  retourner  à  Copenhague.  J'ay  fait  présent  à 
mon  cher  compatriote  de  douze  épreuves  parfaites,  et 
des  premières  de  mon  œuvre  particulier,  contre  une  ba- 
gue dont  la  pierre  est  de  lapis-lazuli  et  gravée  à  la  chine. 
Mon  fils  Pierre-Alexandre  a  dessiné  son  portrait  au  crayon 
rouge  etlui  a  fait  présent  d'une  tête  dessinée  de  même,  re- 
présentant une  Vierge;  Tune  et  l'autre  très-bienfaits.  Tout 
cela  lui  a  fait  un  plaisir  singulier;  aussi  notre  séparation 
m'a  paru  lui  faire  de  la  peine.  Mes  amis  de  chez  le  roy 
de  Danemark  voulurent  absolument  me  présenter  à  ce 
monarque.  J'en  fus  très-flatlé;  mais,  ayant  observé  que 
la  foule  y  étoit  constamment  très-grande  de  toutes  sor- 
tes de  poètes,  lettrés,  artistes,  gens  de  métier  de  toute 
espèce,  qui  présentaient  de  leurs  ouvrages  en  vers  et  en 
prose,  ou  dédiant  tout  ce  qui  pouvoit  porter  dédicace,  ou 
offrant  pour  de  l'argent  ce  qu'ils  avoient  de  bon  ou  de 
mauvais,  je  changeai  de  sentiment,  d'autant  plus  que, 
parmi  la  foule,  je  ne  voyois  que  peu  de  personnes  d'un 


m  JOURNAL 

mérite  reconnu.  Mes  amis  n'étoient  pas  contents  d'abord 
de  ma  résolution;  mais,  lorsque  je  leur  dis  que  je  ne  dé- 
sirois  nullement  avoir  Pair,  aux  yeux  des  autres,  comme 
étant  là  aussi  pour  tendre  la  main  dans  l'occasion,  ils  ap- 
prouvèrent ma  délicatesse. 

Le  11.  M.  Kobell1,  peintre  de  l'électeur  palatin,  m'est 
venu  voir.  11  m'a  fait  présent  de  plusieurs  desseins  de 
paysages  de  sa  façon,  faits  avec  feu  et  grande  facilité. 

M.  Texié,  trésorier  du  roy  de  Danemark,  le  dernier 
de  la  suite,  de  Sa  Majesté  Danoise  qui  fût  resté  icy,  est 
Venu  prendre  congé  de  nous. 

J'allai  a  la  Comédie-Italienne  avec  mon  fils  Frédéric 
et  M.  Daudet. 

M.  le  lieutenant  Mourier  a  pris  congé  et  est  parti 
pour  Londres. 

Le  12.  Répondu  à  M.  Lippert,  conseiller  actuel  des 
révisions  et  de  commerce  de  S.  À.  S.  E.  de  Bavière,  se- 
crétaire de  l'Académie  des  sciences  électorales  de  Munich, 
à  Munich.  Au  bas  de  la  lettre  j'ay  écrit,  comme  à  l'ordi- 
naire :  Gtmsa  Academise.  Cela  fait  que  la  lettre  est  franche 
en  Allemagne. 

Je  le  remercie  des  soins  qu'il  a  bien  voulu  se  donner 
en  m'échangeant  quatre  ducats  d'or  contre  autant  d'au- 
tres de  différents  coins.  Je  le  prie  d'assurer  mes  respects 
à  S.E.M.  le  comte  de  Heimhaussen,  qui  en  a  bien  voulu 
céder  en  ma  faveur  trois,  qui  ont  été  frappés  avec  le  sa- 
ble d'or  des  trois  rivières  de  Bavière. 

Reçu  un  paquet  de  livres  que  mon  ami  M.  Weiss,  re- 

1  Ferdinand  Kobell  est  un  habile  graveur  de  paysages  :  sa  pointe  est  fine, 
son  dessin  correct  et  sa  lumière  bien  distribuée;  les  petites  compositions 
familières  qu'il  a  dessinées  et  gravées  rappellent  les  charmants  maîtres  fla- 
mands du  dix-septième  siècle,  et  ne  leur  cèdent  ni  par  l'esprit  ni  parla  cou- 
leur. 


DE  JEAN-GEORGES  WILLE.  Wê 

ceveur  de  la  Uewf  du  cercle  de  Leipzig  et  célèbre  poëte 
allemand,  m'envoye  et  qui  ont  été  perdus  pendant  plus 
de  dix-huit  mois.  Mon  propre  portrait  se  trouve  à  la  tête 
de  la  première  partie  du  quatrième  volume  der  neuen 
Bibliotheh  der  scJiônen  Wmenschaften  und  der  freyen 
Kiïnstc,  journal  des  mieux  faits  et  des  plus  instructifs. 

J'ay  prêté  deux  tableaux,  l'un  d'Oslade,  l'autre  de 
Wouwermans,  à  M.  de  Livry,  pour  bouclier  les  trous 
qu'ont  laissés  les  deux  Die!  ri  eh,  que  M.  Daudet  me  grave 
actuellement. 

Le  18.  Répondu  à  M.  Schmuzer,  mon  ancien  élève, 
directeur  de  l'Académie  impériale  de  gravure  à  Vienne, 
in  der  Annagàsse.  Je  lui  dis  que  l'œuvre  en  question 
n'est  pas  de  la  qualité  d'un  autre  que  j'ay  en  vue  et  qui 
est  de  quatre  cents  livres.  Je  demande  prompte  réponse. 
C'est  M.  Georgio  qui  s'est  chargé  de  lui  remettre  cetle 
lettre. 

MM.  de  Marcenay,  Baader,  Messager  et  Georgio  ont 
soupé  chez  nous.  Ce  dernier,  qui  est  conseiller  de 
commerce  de  l'impératricc-reine,  a  en  même  temps  pris 
congé  de  nous  et  part  demain  pour  Vienne.  C'est  un 
homme  d'esprit  et  de  beaucoup  de  connoissances,  et  par- 
dessus cela  fort  bel  homme. 

Le  19.  M'est  venu  voir  monseigneur  l'évêque  de  Calli- 
nique,  qui  habite  à  Sens. 

M'est  venu  voir  M.  le  comte  de  ïiosenhausen  avec 

M   son  gouverneur,  lequel  j'ay  revu  avec  plaisir, 

l'ayant  déjà  connu  il  y  a  deux  ans  et  lorsqu'il  étoit  icy 
avec  le  jeune  comte  de  Munich. 

Le  25.  Monseigneur  le  prince  de  Czartoriski  m'a  fait 
l'honneur  de  me  venir  voir.  Il  paroît  vif  et  aimable. 


504  JOURNAL 

Le  25.  Fête  de  Noël,  un  jeune  peintre  en  miniature, 
demeurant  quay  des  Morfondus,  nommé  M.  Schlegel,  AI-  ' 
lemand  de  nation,  reçut,  à  neuf  heures  du  matin,  étant 
chez  lui,  un  coup  de  pistolet  à  la  tête  par  un  jeune  maître 
en  œuvre  de  son  voisinage,  qui  ©toit  chez  lui  je  ne  sais 
sous  quel  prétexte;  et,  comme  l'assassin  vit  que  le  pein- 
tre n'étoit  pas  mort  il  lui  porta  encor,  comme  j'ay  en- 
tendu dire,  quelques  coups  de  couteau.  Je  passois  parla 
lorsque  la  garde  et  le  peuple  y  éloient  encor  à  quatre  heu- 
res de  l'après-midy,  et  je  voyois  mettre  en  ce  moment 
l'assassin  dans  une  voilure  pour  être  mené  à  la  Concier- 
gerie. Il  avoit  été  arrêté  sur  le  fait  parles  gens  de  la 
maison.  M.  Schlegel  n'en  est  pas  mort,  mais  on  dit  que 
les  blessures  sont  dangereuses.  J'ay  connu  ce  peintre. 
Il  est  venu  m'accompagner  quelquefois  dans  ma  jeunesse 
lorsque  j'allois  dessiner  le  paysage;  mais  depuis  plus  de 
vingt  ans  je  l'avois  perdu  de  vue.  Quel  accident  et  quel 
attentat  effroyable  ! 

Le  29  (jeudi).  L'assassin  de  M.  Schlegel  fut  rompu 
vif  sur  la  place  Dauphine.  11  n'avoit  que  dix-neuf  ans, 
et  se  nommoit  Menard. 

Le  50.  Répondu  à  M.  Fuessli,  peintre  à  Zurich,  et  au- 
teur d'une  Vie  des  peintres  suisses.  Je  lui  fais  mes  com- 
pliments sur  récriloire  d'argent  et  les  deux  médailles 
d'or  qu'il  a  reçues  en  présent  du  cardinal  de  Roth. 
M.  Fuessli  m'a  demandé  quelques  circonstances  de 
la  vie  de  Grimoux  *,  peintre  suisse  qui  a  toujours  vécu 
à  Paris,  où  il  est  mort.  Je  lui  marque  le  peu  que  je  sça- 
voisdece  peintre  habile,  mais  crapuleux.  Je  lui  dis  aussi 
que  M.  Chevillet  fera  le  portrait  de  M.  Fuessli  en  petit 

1  Oimoux  est  mort  à  Paris  on  1740.  Son  portrait  a  été  gravé  par 
A.-L.  Hoinanct,  à  Bàlc,  en  1705. 


DE  .)  EAN-GEOKGES  WILLE.  395 
pour  quinze  louis,  si  cela  lui  plaît.  Je  le  prie  de  me 
trouver  quelques   desseins  d'un  peintre  de  paysage, 
nommé  Hackaert,  qui  a  autrefois  travaillé  en  Suisse. 
Le  51.  J'allai  à  l'assemblée  de  l'Académie  royale- 

JANVIER  17G9. 

Le  1er.  Écrit  une  lettre  de  polilessc  à  M.  de  Livry,  à 
Versailles. 

11  y  eut  chez  nous  un  grand  concours  de  personnes 
qui  vinrent  pour  nous  souhaiter  la  bonne  année. 

Répondu  à  M.  Strecker,  premier  peinlre  de  S.  A.  S. 
le  landgrave  de  Hesse,  à  Darmstadt.  11  m'avoit  mandé 
que  M.  Seckalz,  bon  peintre  de  cette  ville,  était  mort;  je 
le  presse  d'éerire  sa  vie  et  lui  donne  l'adresse  de  M.  Weiss? 
à  Leipzig,  pour  qu'il  la  fasse  imprimer  dans  son  journal. 
Je  lui  demande  quelques  desseins  du  défunt. 

M.  Basan,  M.  de  Marcenay  et  M.  Baader  ont  soupé 
chez  nous. 

Le  2.  Ecrit  à  M.  Dietrich,  peintre  de  l'électeur  de 
Saxe;  je  le  fais  souvenir  de  ses  promesses,  tant  pour 
M.  de  Livry  que  pour  moi.  Je  lui  dis  qu'il  peut  prendre 
de  l'argent  et  ce  qu'il  lui  faudra  chez  M.  Rester,  qui  en 
est  prévenu.  Je  lui  dis  en  outre  que  nos  deux  paysages 
sont  finis,  et  que  j'ay  pris  la  liberté  de  les  lui  dédier.  Je 
lui  demande  encore  quelques-uns  de  cette  sorte  avec 
instance. 

Le  4.  Répondu  à  M.  Weitsch,  peintre  du  duc  de 
Brunswick;  je  lui  dis  que  tout  ce  qu'il  m'a  demandé  est 
parti. 

Nous  avons  reçu  du  cher  M.  de  Livry  un  pâté  d'A- 
miens, de  six  canards,  excellent. 


mê  JOURNAL 

Le  6.  Répondu  à  M.  Winckler,  à  Leipzig.  Je  lui  dis 
que  sa  lettre  contenant  une  liste  du  mois  d'octobre  et 
dont  il  fait  mention  ne  m'est  pas  parvenue.  Je  lui  de- 
mande s'il  désire  le  livre  de  M.  l'abbé  Chappe. 

Le  7.  Répondu  à  M.  Kreuehauf,  à  Leipzig.  Je  lui  donne 
des  éloges  mérités  par  rapport  au  catalogue  du  cabinet 
de  M.  Winckler,  qu'il  a  supérieurement  écrit  en  lan- 
gue allemande,  et  dont  l'impression  même  est  un  chef- 
d'œuvre. 

Le  8.  Nous  avons  reçu  de  Versailles  un  supplément 
d'étrennes,  comme  le  nomme  M.  de  Livry  dans  sa  lettre, 
car  il  nous  a  envoyé  deux  chapons  gros  et  gras. 

Au  matin  je  fis  bien  des  visites  que  je  devois,  et  l'a- 
près-midy  j'allai,  avec  mon  fils  aîné,  à  la  Comédie-Ita- 
lienne. Au  retour  de  là,  nous  fîmes  les  rois  avec  plusieurs 
amis  qui  s'éloient  rendus  au  logis.  Tout  cela  m'avoit 
procuré  un  rhume  si  furieux,  que  le  lendemain  je  fus 
obligé  de  faire  chercher  M.  Coutouli,  notre  chirurgien. 
11  me  mit  plusieurs  jours  au  lit  sans  manger;  mais  en 
revanche  il  me  fit  boire  tant  et  plus. 

Le  11.  Je  reçus  de  M.  de  Lippert,  secrétaire  de  l'A- 
cadémie des  sciences  de  Ravière,  trois  ducats  d'or  frap- 
pés l'un  avec  du  sable  d'or  du  Danube,  l'autre  du  sable 
de  l'Iser,  le  troisième  du  sable  d'or  de  l'Inn,  trois  riviè- 
res de  Ravière.  Le  fleuve,  ou  dieu  de  chaque  rivière,  ap- 
puyé sur  son  urne,  est  sur  chaque  ducat,  et  le  portrait 
de  l'électeur  régnant  sur  chacun.  Il  m'a  envoyé  aussi 
une  médaille  d'argent  représentant  le  portrait  de  M.  de 
Demarces,  peintre  de  la  cour  de  Ravière.  Tout  cela  m'a 
fait  beaucoup  de  plaisir. 

Le  15,  Comme  j'étois  en  partie  délivré  de  mon  rhume? 


DE  JEAN-GEORGES  Wl E LE.  ôi>7 

je  répondis  à  M.  de  Lippcrt,  le  remerciant  de  son  joli 
présent  des  quatre  monnoies. 

J'écrivis  à  M.  de  Dufresne,  conseiller  de  commerce  de 
l'électeur  de  Bavière.  Je  lui  parlai  de  quelques  tableauy 
dont  M.  deLippert,  son  ami,  m'avoit  donné  avis. 

Le  20,  Nous  avons  reçu  de  M.  Bourgeois,  à  Amiens, 
un  pâté  de  canards  de  ce  pays. 

Le  25.  Nous  avons  tous  soupé  chez  M.  Basan. 

Le  24.  M'est  venu  voir  un  peintre  de  Vienne,  nommé 
M.  Grenzinger,  m'apportant  des  lettres  de  recommanda- 
lion  de  M.  de  Sonnenfels  et  de  M.  Schmuzer.  Celui-cy 
m'a  envoyé  un  ducat  nouveau,  au  coin  de  l'empereur,  et 
M.  de  Sonnenfels  son  discours  (imprimé)  à  sa  réception 
comme  amateur  à  l'Académie  impériale  de  dessein  et  de 
la  gravure.  Il  est  intitulé  :  Von  dem  Verdinsle  des  Por- 
tràtmalers,  c'est-à-dire  :  Du  mérite  du  peintre  de  por- 
traits. 

Le  27.  Bépondu  à  M.  Guill.  Steinauer,  le  jeune,  négo- 
ciant à  Leipzig.  Je  lui  dis  que  j'ay  fait  remettre  les  es- 
tampes qu'il  m'avoit  demandées  à  M.  Vauberet;  négociant, 
rue  de  la  Grandc-Truanderie* 

Bépondu  à  M.  Bause,  graveur  à  Leipzig.  Je  lui 
mande  que  la  rame  de  papier  qu'il  a  dessinée  a  aussi 
été  remise  à  M.  Vauberet.  Ma  lettre  est  dans  celle  à 
M.  Steinauer. 

FÉVRIER  170!». 

Le  4.  Ecrit  à  M.  Schmidt,  à  Berlin.  Je  lui  demande 
encore  de  sa  Fille  de  Jaïre  et  de  son  Philosophe,  de 
môme  qu'un  dessein  de  sa  main,  pour  ma  collection. 


308  JOURNAL 

Le  5.  Répondu  à  M.  S.  Gessner,  au  leur  célèbre  cl 
libraire  à  Zurich.  Il  m'avoit  envoyé  une  lettre  à  M.  Ma- 
riette de  son  ami  M.  Fuessli,  auteur  d'un  grand  Diction- 
nuire  des  artistes,  écrit  en  allemand;  et,  comme  il  va 
donner  une  traduction  en  François,  il  a  consulté  M.  Ma- 
riette. J'ai  été  moi-même  voir  M.  Mariette,  ce  célèbre 
connoisscur,  pour  lui  porter  cette  lettre  et  m'enfretenir 
avec  lui;  hier  au  soir,  il  m'apporta  la  réponse,  remplie 
d'excellents  conseils,  que  j'ay  mise  dans  ma  réponse  à 
M.  Gessner. 

Le  6.  Répondu  à  M.  J.-P.  Ilackert,  acluellemenl  à 
Rome,  où  il  est  allé  accompagné  de  son  frère,  peintre 
comme  lui,  pour  y  faire  encore  des  études  d'après  les 
monuments  antiques,  par  rapport  à  son  art.  Je  lui  écris 
en  père,  car  il  a  constamment  écouté  mes  conseils,  et 
je  suis  aussi  le  premier  artiste  de  sa  connoissance  à 
Paris,  étant  à  son  arrivée  débarqué  chez  moi. 

De  grand  matin  je  pris  avec  moi  mon  fils  aîné  et 
M.  Daudet,  pour  nous  rendre  à  Saint-Louis  dans  ride, 
comme  nous  avions  été  invités  pour  assister  à  la  béné- 
diction nuptiale  de  M.  Chereau,  fils  de  madame  Che- 
reau,  marchande  d'estampes,  avec  mademoiselle  Foix 
de  Yallois.  Presque  tous  les  graveurs  de  Paris  s'y  Irou- 
vèrent. 

Le  17.  J'ay  acheté  dans  la  fameuse  vente  des  tableaux 
de  feu  M.  Gaignat,  secrétaire  du  roy  cl  receveur  des 
consignations,  deux  superbes  tableaux  faisant  pendant, 
de  N.  Berghcm  Ils  sont  de  la  plus  grande  conserva- 
lion  et  ont  chacun  treize  pouces  six  lignes  de  haut  sur 

1  N°  42  du  Catalogue  raionné  des  labïeaux,  groupes  et  figures  de  bronze 
qui  composent  le  cabinet  de  l'eu  M.  Gaignat,  ancien  secrétaire  du  roy  et  re- 
ceveur de >  consignations,  par  Pierre  Rnny.  Paris,  17(38;  in-12. 


DE  JEAN- GEORGES  W1LLE.  599 

dix-huit  pouces  de  large.  Dans  l'un,  on  voit  cinq  figures 
et  treize  animaux,  dont  une  femme  qui  trait  une  chèvre; 
une  autre  est  debout  à  côté  d'une  vache,  une  troisième 
lave  du  linge  dans  le  bassin  d'une  fontaine  à  la  romaine. 
Dans  l'autre  tableau,  il  y  a  trois  figures  et  neuf  animaux, 
dont  trois  vaches  entrant  dans  une  rivière,  qu'une  femme 
y  mène  qui  est  sur  le  bord,  et  un  chien  sautant  devant 
elle;  derrière  elle  on  voit  une  belle  vache  et  un  homme  sur 
un  âne,  etc.  Ces  deux  tableaux  m'ontcoûtéquatre  mille  cent 
une  livres;  ils  mériten  t  ce  prix,  car  ils  son  t  des  plus  beaux  et 
des  plus  finis  du  célèbre  Berghem.  Ils  ont  appartenu  autre- 
fois à  M.  de  Voyer  d'Argenson,  et  occupoient  une  place 
dislinguée  dans  son  beau  cabinet,  comme  aussi  dans  ce- 
lui de  M.  Gaignat.  M.  le  chevalier  de  Damcri,  M.  Ma- 
riette et  plusieurs  autres  connoisseurs  et  amateurs  de 
mes  amis,  sont  venus  depuis  pour  les  examiner  de  près, 
élant  placés  chez  moi.  J'ay  assisté  constamment  à 
celte  vente,  sans  avoir  eu  autre  chose.  Ce  n'éloil  pas 
faute  d'envie,  car,  le  jour  avant  l'acquisition,  j'ay  poussé 
un  tableau  de  F.  Mieris  à  trois  mille  cent  une  livres. 
C'étoit  une  demi-ligure  qui  présentoit  une  gimblelte 
à  un  perroquet.  Et,  après  mon  acquisition,  je  poussai 
un  tableau  de  G.  Dow,  représentant  une  jeune  femme 
à  demi-corps,  tenant  d'une  main  un  poisson,  et  étant 
appuyée  avec  l'autre  sur  un  baquet.  Derrière  elle  est  un 
garçon  portant  un  lièvre  sur  les  bras;  des  choux,  des 
carottes,  des  paniers,  des  pots  de  cuivre,  des  mortiers,  etc., 
étoient,  avec  un  bas-relief  au  bas,  les  accessoires  dans  ce 
charmant  tableau.  J'ay  poussé  ce  tableau  à  six  mille 
deux  cent  vingt  livres.  Après  cela  il  fut  adjugé  à  une 
personne  qui  avoit  commission  pour  cela,  et  il  doit  pas- 
ser, dit-on,  en  Allemagne.  Je  le  regrette. 

Comme  celle  vente  se  faisoit  dans  la  rue  de  Richelieu, 


400  iOUANAL 

c'est-à-dire  loin  du  quay  des  Augustins,  j'y  fus  toujours 
accompagné  par  M.  Daudet,  qui  demeure  chez  moi  et 
qui  aime  infiniment  les  belles  choses;  je  revenois  ce- 
pendant plusieurs  fois  dans  le  carrosse  de  M.  Mariette, 
car  le  temps  étoit  fort  mauvais.  Ma  femme  et  mes  fils 
ont  marqué  la  plus  grande  joie,  lorsque  j'apportai  mes 
Rerghem  au  logis,  de  même  que  notre  ami  M.  Messager, 
qui  s'y  trouvoit  et  qui  aime  les  talents, 

Le  25.  Répondu  à  M.  Oeser,  directeur  de  l'Académie 
de  peinture,  à  Leipzig. 

Le  26.  Répondu  à  MM.  Gotlfricd  Winckler  et  Thomas 
Richter,  négociants  à  Leipzig.  J'ay  parlé  beaucoup  à  ces 
messieurs  de  la  vente  du  cabinet  de  M.  de  Gaignat,  car 
ils  sont  grands  amateurs,  et  chacun  possède  un  superbe 
cabinet* 

MARS  f769. 

Le  4.  Passant  dans  la  rue  Saint-Martin  en  liaerc  et 
apercevant  un  dessein  en  vieille  bordure,  contre  un  mur 
parmi  de  vieilles  ferrailles,  je  l'achetai  en  revenant  à 
pied  pour  cela.  Il  est  très-bien,  et  de  M.  Galloche  l,  que 
j'ay  encore  connu.  Il  étoit  chancelier  de  l'Académie 
royale. 

Le  5.  Répondu  à  M.  Eberts,  à  Strasbourg. 

Répondu  à  M.  Mûller,  lieutenant-colonel  d'artillerie, 
ingénieur  et  directeur  général  des  bâtiments  du  landgra- 
vial  de  Hesse-Darmstadt.  Il  m'avoit  écrit  pour  placer  son 
fils  icy,  chez  quelque  homme  célèbre,  sur  quoi  je  lui 
mande  que  sans  argent  la  chose  ne  peut  être  effectuée. 


1  Louis  Galloche;  }  cintre  d'histoire,  né  à  Paris  en  1 070,  mourut  en  1701. 


DE  JEAN-GEORGES  WILLE.  401 

Le  11.  Répondu  à  M.  de  Lippert,  conseiller  actuel  des 
révisions  et  du  commerce  de  S.  À.  S.  E.  de  Bavière, 
secrétaire  de  l'Académie  électorale  des  sciences  de  Mu- 
nich. Je  lui  mande  mes  pensées  sur  la  réponse  de  M.  de 
Dufresne,  et  que  celui-eyest  toujours  le  maîlrede  m'en- 
voyer  les  tableaux,  leurs  prix  et  la  descriplion,  et  que  je 
ne  crois  pas  que  M.  Alton  fût  bien  dangereux  à  l'école 
flamande,  vu  que  les  Anglois  aiment  mieux  les  maîtres 
italiens. 

Le  16.  M.  le  général  de  Fontenay,  envoyé  extraordi- 
naire de  l'électeur  de  Saxe,  m'envoya  une  lettre  de 
M.  le  baron  de  Kessel,  contenant  douze  ducats  curieux 
dont  un  que  ce  seigneur  fait  présent  à  mon  fils  aîné, 
pour  lui  avoir  envoyé  deux  estampes  d'après  ses  des- 
seins. 

Le  17.  Répondu  à  M.  le  baron  de  Kessel,  grand  maî- 
tre des  cuisines  de  la  cour  électorale  de  Saxe.  Je  remercie 
Son  Excellence  de  son  amitié  conslanle  et  de  ses  soins 
de  m'envoyer  des  monnoies  d'or,  pour  ma  petile  col- 
leclion. 

Écrit  à  M.  de  Hagedorn,  conseiller  intime  de  légation 
et  directeur  général  de  l'Académie  électorale,  quoiqu'il 
me  doive  une  réponse;  mais,  comme  M.  le  baron  de  Kessel 
me  mande  qu'il  a  très-mal  aux  yeux,  je  cherche  à  l'en 
consoler. 

Répondu  à  M.  Weiss,  fameux  poêle  et  receveur  de  la 
sieur  du  cerele  de  Leipzig.  Je  lui  fais  la  description  de 
l'arrivée  de  M.  le  docteur  Plallner,  son  beau-frère,  et 
surtout  l'aventure  de  sa  perruque  gothique.  Je  lui  an 
nonce  aussi  que  M.  T.  Richler  doit  lui  remettre  de  ma 
part  deux  brochures  et  deux  estampes. 

Le  18.  Répondu  à  M.  Iluber,  traducteur  de  la  Mort 
i.  20 


402  JOURNAL 

d'Abel,  actuellement  professeur  de  langue  françoise  à 
Leipzig.  11  trouvera  ma  lettre  plaisante.  Je  lui  dis  aussi 
que  M.  T.  Ricbter  lui  remettra  Chinki  et  les  deux  Rai- 
nes romaines  \  d'après  M.  Dietrich. 

Le  19.  Me  vint  voir  M  ,  musicien  saxon,  de  la 

musique  de  l'ancien  duc  de  Courlande.  Ilparoît  bien  joli 
garçon,  de  très-bonne  humeur.  Il  me  dit  qu'il  avoit  été 
reçu  dans  l'orchestre  de  l'Opéra-Comique  pour  y  jouer 
du  hautbois. 

Un  jeune  relieur  de  Vienne  vint  chez  moi,  de  la 
part  de  M.  Schmuzer. 

Le  20.  Répondu  ou  écrit  à  M.  Dietrich.  Je  lui  annonçois 
que  j'avois  chargé  M.  le  docteur  Plattner  de  la  Galerie 
du  Luxembounj  reliée  (il  a  pris  congé  de  nous  aujour- 
d'hui pour  retourner  en  Saxe,  chargé  de  toutes  les  lettres 
à  mes  amis  dans  ce  pays),  et  dont  je  lui  faisois  présent; 
mais  M.  Plattner  me  la  renvoya  dans  la  nuit,  parce 
quelle  ne  pouvoit  pas  entrer  dans  son  coffre.  A  présent 
il  me  faut  une  autre  occasion. 

Nous  avons  reçu  un  excellent  jambon  de  la  part  de 
M.  de  Livry. 

Le  25.  Répondu  à  M.  C.-F.  Lichtcnberg,  conseiller 
de  la  chambre  de  S.  A.  S.  le  prince  de  Hesse,  à  Darms- 
tadt.  J'avois  exhorté  M.  Slrccker,  premier  peintre  de 
ce  prince,  d'écrire  la  vie  du  peintre  Seckalz,  atlaché  au 
même  prince,  et  qui  est  mort  l'année  passée.  D'après 
cette  idée,  M.  Lichtenberg,  bon  connoisseur  et  ami  du 
défunt,  s'en  est  chargé  en  envoyant,  selon  mes  conseils, 

1  Ces  deux  Ruines  romaines  ont  été  gravées,  en  1708,  par  Nie.  Delaunav, 
et  on  lit  au  bas  la  dédicace  suivante  :  Dédié  à  31.  Dietricy,  peintre  de 
S.  A.  S.  E.  TÉlecteur  de  Saxe,  membre  des  Académies  de  Dresde,  d'AugS* 
buuig  et  de  ttolognc,  par  son  ami  et  très -humble  serviteur  VVille. 


DE  JEAN-GEORGES  WILLE.  405 

à  M.  Weiss,  rédacteur  der  Bibliotheke  der  schônen  Wis- 
senschaften  und  freyen  Kunste,  à  Leipzig,  son  manus- 
crit pour  être  inséré  dans  ce  journal.  M.  de  Lichten- 
berg  me  donne  avis  du  tout  par  une  lettre  des  plus  char- 
mantes et  des  plus  polies.  Il  me  fait  le  caractère  du 
peintre  mort,  tant  de  son  esprit  que  de  ses  talents,  qui 
m'ont  paru  fort  singuliers.  Il  m'instruit  aussi  pourquoi 
ce  peintre  n'a  pas  voulu  travailler  pour  moi,  quoiqu'il 
me  l'eût  promis  depuis  dix  ans;  c'est-à-dire  qu'il  crai- 
gnoit  de  ne  pas  réussir  en  travaillant  pour  un  homme 
de  mon  talent  et  de  mes  connoissances  dans  les  arts.  Cela 
étoit  modeste,  mais  très-niais,  puisque  je  l'avois  solli- 
cité, chose  que  je  n'aurois  pas  faite  si  ses  ouvrages  ne 
m'avoient  pas  fait  plaisir. 

AVRIL  1709. 

Le  2.  Répondu  à  M.  de  Livry,  premier  commis  de 
monseigneur  le  comte  de  Saint-Florentin,  ministre  et 
secrétaire  d'État,  à  Versailles.  Je  lui  envoyé  dans  la  let- 
tre deux  desseins  paysages  avec  figures,  que  j'ay  faits  au- 
jourd'hui. Je  prie  cet  ancien  et  digne  ami  de  les  accepter 
avec  mes  remercîments,  pour  le  très-bon  jambon  qu'il 
nous  avoil  envoyé  pour  nous  décarêmer. 

Le  12.  Reçu  de  Vienne  ma  lettre  patente  en  qualité  de 
membre  de  l'Académie  impériale  et  royale  de  gravure.  Cela 
me  donne  le  titre  de  graveur  de  LL.  MM.  impériales  et  roya- 
les. Cette  lettre  est  en  parchemin  avec  un  grand  sceau 
attaché  à  un  cordon  de  soye  noire  et  jaune.  Elle  est  si- 
gnée par  le  grand  chancelier,  prince  de  Kaunitz-Rittberg, 
protecteur,  M.  de  Sonnenfels,  secrétaire  perpétuel,  et 
M.  Schmuzer,  directeur.  J'ay  reçu  en  même  temps  les 


404  JOURNAL 

statuts  de  celte  Académie  avec  une  letlre  extrêmement 
polie  du  secrétaire.  Le  tout  est  en  langue  allemande. 

Le  15.  Me  vint  voir  M.  Cochin,  mon  ancien  ami,  et 
secrétaire  de  notre  Académie  royale,  avec  de  pareilles 
lettres  et  imprimés,  aussi  reçus  de  la  part  de  l'Acadé- 
mie de  Vienne,  qui  lui  donnent  également  la  qualité  de 
membre  de  l'Académie  impériale  et  royale,  pour  les  lui 
traduire  verbalement  en  François;  la  lettre  du  secrétaire, 
M.  de  Sonnenfels,  éloit  seule  en  françois.  Il  me  parut 
que  son  élection  lui  faisoit  plaisir. 

Le  25.  Répondu  à  M.  le  directeur  Schmuzer,  à  Vienne. 
Je  lui  dis  que  le  Crozat  est  parti  depuis  huit  jours  et  que 
j'ay  reçu  par  M.  Grenziger  le  ducat  impérial  et  le  dis- 
cours de  M.  de  Sonnenfels. 

J'ay  rendu  à  M.  Pricc,  Anglois,  le  dessein  de  P.  Roos, 
avec  son  argent,  et  il  m'a  rendu  ce  qu'il  a  voit  de  moi, 
parce  qu'il  me  parut  que  cela  lui  feroit  plaisir.  Je  lui  ay 
l'ait  présent  d'un  très-beau  paysage  de  Botb,  représen- 
tant une  Ruine  de  Rome. 

Reçu  une  médaille  d'argent  aux  armes  de  la  ville  de 
Berne,  et  un  ducat  d'or,  de  la  part  de  M.  Hitler,  archi- 
tecte de  Berne. 

MAY  170U. 

Le  3.  J'ay  chargé  M.Schôninger  1  de  deux  estampes  et 
d'un  ducat  de  Salzbourg,  qui  part  pour  Vienne,  pour 
les  remettre  à  M.  Schmuzer.  Je  lui  devois  le  ducat  pour 
un  de  l'empereur. 

1  Le  même  s'est  chargé  d'un  rouleau  pour  monseigneur  le  duc  de  Saxe- 
Teschcn.  [Note  de  WÎlie.) 


DE  JEAN-GEORGES  WILLE.  405 
Le  4.  Répondu  sur  deux  lettres  de  M.  Preisler,  gra- 
veur du  roi  de  Danemark,  à  Copenhague.  Je  lui  dis  que 
j'ay  fait  des  commissions  en  papier,  etc.,  pour  imprimer 
la  statue  équestre  du  feu  roy  de  Danemark,  à  Copen- 
hague, qu'il  a  gravée1.  Je  Lui  mande  que  le  tout  a  été 
remis  à  MM.  Tourlon  et  Baur,  comme  il  l'a  désiré,  et 
qu'ils  m'ont  remboursé. 

Écrit,  par  l'occasion  de  la  lettre  de  M.  Preisler,  une  pe- 
tite que  j'ay  mise  dans  la  sienne,  à  M.  Wasserschleben, 
conseiller  des  conférences.  Je  me  plains  de  son  silence  et 
le  préviens  du  départ  (dans  son  temps)  de  TesLampe 
que  j'achève  à  présenl,  qui  sera  envoyée  par  terre. 

Reçu  un  ducat  aux  armes  avec  le  portrait  du  prince 
évêque  de  Freysingue  et  d'Augsbourg,  de  la  part  de 
M.  de  Lippert,  à  Munich.  Il  me  le  devoit. 

Le  6.  Répondu  à  M.  Y.  Lienau,  négociant  à  Bordeaux 
et  mon  ancien  ami,  de  même  qu'à  M.  Gier,  négociant 
de  la  même  ville,  qui  cherche,  comme  il  s'exprime 
dans  sa  lettre,  ma  connoissance  et  mon  amitié.  Il  me 
paraît  amateur  des  arts. 

1  Nous  trouvons,  dans  un  savant  ouvrage  paru  récemment,  des  détails 
sur  cette  statue  équestre  gravée  par  J.-M.  Preisler,  d'après  le  dessin  de 
J.-F.  Saly.  Nous  les  exlrayons  de  l'ouvrage  de  M.  L.  Dussieux,  les  Artistes 
français  à  l'étranger  :  «  Saly  résida  à  Copenhague  de  1754  à  1775,  et  ne 
fut  de  retour  à  Paris  qu'en  1776.  Pendant  ce  long  séjour,  il  fit  la  statue 
équestre  de  Frédéric  V,  que  les  États  de  Norvège  érigèrent  à  ce  prince  sur 
la  place  Frédéric,  à  Copenhague.  Le  roi  de  Danemark  est  représenté  en 
triomphateur  romain,  tenant  un  bâton  de  commandement;  à  droite  et  à 
gauche  du  piédestal,  sont  les  statues  du  Danemark  et  de  la  Norvège;  de- 
vant et  derrière,  l'Océan  et  la  Baltique.  Cette  statue  fut  coulée  en  bronze  par 
le  célèbre  fondeur  français  P.  Gor,  commissaire  des  fontes  de  l'Arsenal,  qui 
fut  appelé  à  Copenhague.  Le  modèle  de  la  statue  équestre  de  Frédéric  V  est 
conservé  à  Madrid,  à  l'Académie  de  Saint-Ferdinand.  »  Jacques-François-Jo- 
seph Saly  est  né  à  Valenciennes  en  1717;  il  est  mort  à  Paris  le  4  mai  1776. 
Il  était  élève  de  Coustou. 


400  JOURNAL 

Le  7.  Répondu  à  M.  Stùrz,  conseiller  de  légation  du 
roy  de  Danemark,  à  Copenhague.  Je  lui  dis  que  mon 
fils  lui  fera  volontiers  de  petits  desseins  pour  des  miné- 
raux, et  qu'il  pourroit  m'acheter  des  monnoies  d'Asie, 
environ  pour  deux  cents  livres. 

Le  9.  Répondu  à  M.  Schmidt,  graveur  du  roy  de 
Prusse,  à  Rerlin.  Je  lui  mande  que  sa  Présentation  au 
Temple l,  qu'il  a  faite  d'après  M.  Dietrich,  m'est  heureu- 
sement arrivée.  Je  le  prie  pour  d'autres. 

Le  10.  Mon  fils  aîné,  qui  avoit  mal  à  un  pied  depuis 
une  douzaine  de  jours,  descendit  la  première  fois  pour 
dîner. 

Le  12.  Monseigneur  l'évêque  de  Gallinique  me  vint 
voir  sans  me  trouver. 

Le  15.  Répondu  à  M.  de  Lippert,  à  Munich.  Je  lui  dis 
que  je  renonce  aux  tableaux  en  question,  d'autant  plus 
que  le  catalogue  ne  m'apprend  que  leur  hauteur  et 
largeur,  etc.,  et  que  je  n'achète  rien  sans  le  voir.  Je  le 
remercie  du  ducat  de  l'évêque  de  Freysingue,  et  lui  en- 
voyé un  ducat  de  Suède,  pour  l'échanger  contre  un 
du  prince  de  Liechtenstein,  par  Schega.  Causa  Aca- 
démie. 

Le  16.  M.  Wiedewelt,  sculpteur  du  roy  de  Danemark, 
étant  de  retour  de  Londres  de  même  que  M.  Jardin2,  ar- 
chitecte du  même  monarque,  m'a  rendu  visite  sans  me 
trouver  au  logis.  Il  doit  partir  pour  Copenhague. 

1  N°  1G7  du  Catalogue  de  rOEuvre  de  Schmidt,  par  A.  Crayon. 

2  Nicolas-Henri  Jardin,  né  à  Saint-Germain  des  Noyers  en  1728,  mort  à 
Paris  en  1802.  Il  a  construit  le  château  de  plaisance  de  Bernsdorf,  à  J;e- 
geusdorf,  et  le  palais  d'Amaliégade,  la  salle  des  chevaliers  au  château  de 
Christiansborg,  à  Copenhague,  et  le  palais  du  comte  de  Moltke. 


DE  JEAN-GEORGES  WILLË,  407 

Joseph  Berger,  qui  nous  sert  actuellement  dans  la  hui- 
tième année  en  qualité  de  domestique,  m'ayant  demandé 
la  permission  d'aller,  accompagné  d'une  de  ses  sœurs, 
à  Xivrey  en  Lorraine,  sa  patrie,  voir  sa  mère  et  régler 
quelques  affaires  de  famille,  a  pris  congé  de  nous  après 
avoir  servi  le  souper,  pour  coucher  chez  son  frère  et 
partir  le  17  de  grand  matin.  11  m'a  demandé  un  certificat 
que  je  lui  ay  donné  avec  plaisir,  car  il  m'a  servi  fidèle- 
ment. Je  ne  lui  accorde  cependant  que  six  semaines,  au 
bout  desquelles  il  doit  être  de  retour,  étant  impossible 
que  notre  service  permît  un  plus  long  retard. 

Le  19.  M.  le  général  de  Fontenay,  envoyé  de  la  cour 
électorale  de  Saxe,  me  vint  voir.  C'est  un  vieillard  bien 
aimable.  Il  n'a  rien  perdu  de  sa  bonne  humeur  depuis 
environ  cinq  ans  que  j'ay  dîné  en  sa  compagnie.  Il  est  le 
doyen  des  ambassadeurs  qui  sont  icy,  et  me  paroît  avoir 
quatre-vingt-cinq  ans.  Il  m'a  conté  qu'en  1704  il  avoit 
fait  sa  première  campagne  contre  les  Vaudois. 

Le  22.  Mon  fils  aîné  me  fit  présent  d'une  tabatière 
de  laque  rouge  garnie  en  or  très-joliment  ciselé,  qu'il 
avoit  fait  faire  exprès.  Sur  le  couvercle,  il  y  a  une  com- 
pagnie qui  joue  à  la  petite  loterie,  peinte  à  l'huile  par 
lui-même  et  très-bien  exécutée.  J'étois  fort  sensible  à  la 
façon  d'agir  de  mon  fils,  d'autant  plus  que  la  tabatière 
lui  avoit  coûté,  comme  je  le  sçais,  douze  louis  d'or. 

Le  27.  M.  Gier,  de  Bordeaux,  m'a  envoyé  des  goua- 
ches de  mademoiselle  Dietsch,  pour  être  vendues;  mais.. 

Le  28.  M.  Langlois,  marchand  de  tableaux  et  qui 
voyage  toujours,  me  montra  Loth  et  ses  Filles,  tableau 
du  chevalier  Yanderwerff l,  qui  est  beau. 

1  Ce  tableau  a  été  gravé  en  177^,  par  N,  Delaunay. 


408  JOURNAL 

Le  29.  M.  Gérard,  premier  secrétaire  des  affaires 
étrangères,  me  vint  voir,  et,  comme  je  n'avois  pas  l'hon- 
neur de  le  connoître,  il  me  parla  en  allemand  avec  beau- 
coup d'affabilité,  et  je  fis  connoissance  avec  ce  cher 
compatriote.  Il  a  épousé  depuis  quelque  temps -la  fille 
d'un  fermier  général,  qui  étoit  un  bon  parti. 

Le  3J .  Monseigneur  l'éveque  de  Callinique,  cet  an- 
cien et  bon  ami,  nous  vient  voir  deux  fois,  étant  arrivé 
le  même  jour  de  Versailles,  et  doit  partir  demain  pour 
Sens,  sa  résidence  ordinaire.  11  a  si  fortement  invité  mon 
aîné  à  passer  cet  été  quelque  temps  chez  lui,  que  celui- 
cy  lui  a  promis  avec  mon  consentement. 

JUIN  1709. 

Le  1er.  J'allai,  accompagné  comme  à  l'ordinaire  de 
M.  Daudet,  voir  et  examiner  un  tableau  de  G.  Le  Lorrain, 
mais  qui  est  en  mauvais  état.  M.  Chariot,  huissier  pri- 
seur,  de  ma  connoissance,  m'en  avoitprié.  Il  me  montra 
aussi  quelques  autres  petits  tableaux  dont  il  a  voit  fait 
emplette.  De  là  nous  passâmes  sur  la  place  Dauphine  voir 
ce  que  les  jeunes  artistes  pouvoient  avoir  exposé  à  l'exa- 
men du  public;  mais  il  y  avoit  peu  de  chose  à  cause  du 
mauvais  temps;  cette  petite  feste  de  Dieu  étant  plu- 
vieuse. 

Le  10.  J'ay  remis  à  M.  Schenau  la  Galerie  du  Luxem- 
bourg pour  l'envoyer,  par  le  canal  de  M.  Crusius  à  Leip- 
zig, à  M.  Dietrich  à  Dresde,  à  qui  j'en  fais  présent. 

Le  1 1 .  Répondu  à  M.  de  Livry.  Je  lui  avois  conseillé  de 
m'envoyer la  lettre  qu'il  vouloit  écrire  à  M.  Dietrich,  que 
je  la  traduirois  en  allemand,  parce  que  ce  célèbre 


DE  JEAN-GEORGES  WILLE.  409 
artiste  ne  sçait  pas  le  François.  Cela  s'est  fait,  et  j'ay 
renvoyé  le  tout  à  Versailles,  en  ajoutant  aussi  une  lettre 
pour  M.  Dietrich,  à  Dresde,  en  réponse  à  sa  dernière, 
lesquelles  M.  de  Livry  lui  fera  parvenir  ensemble.  Le 
tout  est  pour  négocier  de  petits  tableaux,  tant  pour 
M.  de  Livry  que  pour  moi,  s'il  est  possible. 

Le  15.  Mourut  dans  notre  maison,  au  second,  M.  Fou- 
bert. 

Le  25.  Beaucoup  de  monde  vint  me  souhaiter  ma 
feste  et  me  présenter  des  bouquets.  Mon  fils  aîné,  à  mon 
insu,  s'étoit  arrangé  avec  seize  musiciens,  qui  firent, 
pendant  que  nous  élions  a  souper,  de  leur  musique  de- 
vant notre  maison.  Cette  altenlion  de  la  part  de  mon  fils 
me  fit  plaisir. 

Le  24.  Je  reçus  une  lettre  de  chez  moi  écrite  le  9  juin, 
ot  une  écrite  par  mon  frère  à  Welzlar.  La  première  était 
de  ma  belle-sœur,  demeurant  à  l  Obermùhle  à  Kônisberg 
en  liesse,  près  de  Giessen.  Leur  contenu  me  jeta  dans  la 
plus  grande  affliction  et  douleur,  puisqu'elles  m'annon- 
cent l'une  et  l'autre  la  mort  de  mon  bon  frère,  que  j'ay 
toujours  tendrement  aimé.  Il  étoit  né  deux  ans  après 
moi  et  n'avoit  que  cinquante-deux  ans.  Sa  veuve,  ma 
belle-sœur,  paroît  inconsolable.  Il  l'a  laissée  avec  cinq 
enfants.  L'événement  est  des  plus  déplorables;  mais  ses 
enfants  ont,  Dieu  soit  loué,  du  bien.  Je  complois  toujours 
avoir  la  consolation  de  revoir  cet  excellent  frère;  mais 
Dieu  ne  l'a  pas  voulu. 

Le  26.  Mon  fils  aîné  est  parti,  accompagné  de  M.  Ilalm, 
mon  élève,  par  le  coche  d'eau,  pour  Sens,  y  voir  mon- 
seigneur l'évêque  de  Callinique.  Ils  y  comptent  rester 
quelque  temps. 


410  JOURNAL 

11  m'est  venu  voir  avec  lettres  de  recommandation  de 
M.  Strecker  un  de  ses  élèves,  nommé  Ehremann. 

Le  50.  M.  Guttenberg  a  achevé  l'inscription  que  j'ay 
fait  mettre  au  bas  de  ma  nouvelle  planche,  dédiée  à 
S.  M.  le  roy  de  Danemark.  Le  titre  de  cette  planche  est 
le  Concert  de  famille  l.  Cette  planche  est  la  plus  consi- 
dérable que  j'aie  faite.  Elle  m'a  occupé  deux  ans  et  quatre 
mois.  Cela  est  presque  un  peu  trop,  mais  aussi  le  cuivre 
n'éloil  pas  trop  bon;  au  contraire,  il  étoit  de  la  plus 
mauvaise  espèce,  et  cela  est  très-fàcheux. 

JUILLET  1769/ 

Répondu  à  M.  Ritter,  architecte  de  la  ville  de  Rerne. 
Je  le  remercie  des  peines  qu'il  s'est  données  de  me  pro- 
curer un  ducat  de  sa  république  et  une  médaille  d'ar- 
gent. Je  lui  envoyé  un  ducat  de  Hollande  pour  le  premier, 
et  pour  le  second  je  le  prie  de  m'instruire  du  prix. 

Le  2.  Répondu  à  monseigneur  l'évêque  de  Callinique. 
à  Sens. 

Répondu  à  mou  fils  aîné,  qui  est  allé  chez  monseigneur 
l'évêque  de  Callinique.  La  réponse  à  celui-cy  est  dans 
la  lettre  à  mon  fils. 

Répondu  à  M.  Schmuzer,  à  Vienne.  J'ay  mis  une 
quittance  dans  la  lettre  par  rapport  à  l'argent  qu'il  m'a 
fait  loucher  de  la  part  de  S.  A.  R.  monseigneur  le 
duc  de  Saxe-Teschen.  Je  lui  dis  qu'incessamment  je 
ferai  mon  rcmercîment  à  l'Académie  impériale  sur  ma 
réception  et  que  je  l'enverrai  à  M.  de  Sonnenfels,  secré- 
taire de  l'Académie. 

1  Cetto  estampe,  gravée  d'après  Godelroy  Sclialken,  est  mentionnée  au 
n"  54  du  Catalogue  de  l'œuvre  de  Wille,  par  M.  Charles  Leblanc, 


DE  JEAN-GEORGES  WILLE.  411 

Il  est  venu  un  jeune  peintre  de  Darmstadt,  élève  de 
Seekatz,  nommé  M.  Ott,  avec  lettres  de  recommandation; 
mais  je  n'y  étois  pas. 

Le  5.  Joseph  Berger,  mon  domestique,  est  revenu  de 
son  pays  après  sept  semaines  d'absence.  C'étoitoutre-pas- 
ser  la  permission  que  je  lui  avois  donnée. 

Le  4.  J'ay  retouché  chez  M.  Chevillet  les  estampes 
qu'il  a  faites  pour  moi. 

Le  6.  MM.  de  Livry,  pore  et  fils,  me  sont  venus  voir 
de  Versailles. 

Le  7.  Répondu  à  M.  Strecker,  premier  peintre  du  land- 
grave de  Hesse,  à  Darmstadt.  Je  le  prie,  entre  autres, 
de  m'envoyer  des  minéraux  pour  le  cabinet  de  mon 
fils. 

Le  14.  J'ai  fait  partir  pour  Strasbourg,  pour  être  de 
là  envoyé  par  Hambourg  à  M.  Wasserschleben,  conseiller 
de  conférence  du  roy  de  Danemark,  à  Copenhague,  une 
caisse  en  toile  grasse  contenant  une  bordure  très-bien 
sculptée  et  dorée  et  dont  j'avois  donné  le  dessein,  avec 
ma  nouvelle  estampe,  le  Concert  de  famille,  sous  glace, 
que  j'ay  dédié  au  roy  de  Danemark.  Il  y  a  en  outre  pour 
ce  monarque,  dans  cette  caisse,  un*  portefeuille  conte- 
nant vingt-quatre  épreuves  en  feuilles  de  la  même  es- 
pèce; de  plus  six  pour  S.  E.  M.  le  comte  de  Bernsdorf; 
s i  x  po u r  M .  Wa  s  ser sch  1  eb  en  1  u  i-m êm  e  ;  tr o i  s  p o  u  r  M .  S  tu  r z , 
conseiller  de  légation,  également  mon  ami  ;  une  pour 
M.  Preisler,  graveur  du  roy  de  Danemark;  une  pour  M.  le 
comte  de  Mollke;  une  pour  M.  le  chambellan,  baron  de 
Schimmelmann:  une  pour  M.  Klopstock,  célèbre  poêle; 
une  pour  M.  Als,  peintre  du  roy.  En  tout  quarante-qua- 
tre pièces. 


412  JOUR  MAL 

M.  de  Livry,  de  Versailles,  m'est  venu  voir. 

Répondu  à  mon  fils,  qui  est  encore  à  Sens,  chez  mon- 
seigneur l'évêque  de  Callinique.  Il  me  paroît  qu'il  s'y 
plaît. 

Le  19.  J'ay  donné  avis  à  M.  Eberls,  à  Strasbourg,  du 
départ  de  la  caisse  que  j'envoye  a  M.  Wasserscbleben  et 
le  prie  de  la  faire  partir  tout  aussitôt  à  sa  destination. 
Elle  est  marquée  :  M.  D.  W.  C. 

Répondu  à  M.  de  Sonnenfels,  conseiller  de  Leurs  Ma- 
jestés Impériales  et  Royales,  secrétaire  perpétuel  de 
l'Académie  impériale  et  royale  de  gravure,  à  Vienne. 
Je  marque  ma  gratitude  dans  ma  lettre  envers  l'Acadé- 
mie de  m'avoir  envoyé  le  diplôme  de  ma  réception,  et  je 
prie  M.  de  Sonnenfels  d'exposer  mes  remercîmenls  à 
l'assemblée.  Je  fais  remettre  ma  lellre  à  l'hôtel  de 
M.  l'ambassadeur  de  la  cour  de  Vienne,  pour  qu'elle  parle 
avec  le  premier  courrier. 

J'ay  été,  accompagné  de  M.  Daudet,  à  l'Opéra-Comi- 
que  voir  Cécile,  où  M.  Cayot,  ce  célèbre  acteur,  m'a  tiré 
des  larmes  des  yeux  en  jouant  le  père  nourricier.  Cet 
homme  est  admirable  dans  son  jeu. 

Le  28.  MM.  les  comtes  de  Lynar,  Saxons,  me  sont  ve- 
nus voir.  Ils  sont  frères  et  fort  honnêtes. 

Le  50.  Répondu  à  M.  Gier,  à  Rordeaux.  Je  lui  dis 
que  les  petits  tableaux  de  l'espèce  de  ceux  qn'il  m'a  en- 
voyés ne  sont  pas  rares  à  Paris. 

Répondu  à  mon  frère,  à  Welzlar.  Je  plains  beau- 
coup la  mort  de  noire  frère. 

Répondu  à  mon  fils,  qui  est  encore  à  Sens,  chez  mon- 
seigneur l'évêque  de  Callinique. 


DE  JEAN-GEORGES  WILLE. 


415 


AOUST  1769. 

Le  5.  Me  vint  voir  M.  Dorner1,  peintre  de  l'élecleur  de 
Bavière. 

Le  6.  M.  Dorner  a  dîné  eliez  nous. 

Répondu  à  monseigneur  l'évoque  de  Callinique.  Un 
M.  Desmoulins  s'est  chargé  de  lui  porter  ma  lettre  à 
Sens,  de  môme  qu'une  boîte  de  fer-blanc  dans  laquelle  il 
y  a  pour  monseigneur  une  épreuve  avant  et  une  avec  la 
lettre  de  mon  Concert  de  famille.  Ce  sont  les  premières 
qui  soient  sorties  de  mes  mains  en  présent. 

Répondu  à  mon  fils,  qui  est  toujours  à  Sens,  avec  mon- 
seigneur. 11  m'avoit  envoyé  plusieurs  desseins  paysages 
au  crayon  rouge  et  une  composition  dont  il  me  mande 
qu'il  a  commencé  la  peinture. 

Le  8.  M.  Dorner,  peintre  de  l'électeur  de  Bavière,  a 
commencé  mon  portrait  sur  une  petite  planche  de  cuivré. 
La  tête  n'est  pas  plus  grande  qu'une  pièce  de  vingt- 
quatre  sols. 

Le  9.  M.  le  comte  de  Podewils,  de  Berlin,  m'est  venu 
voir.  Je  l'avois  déjà  connu  il  y  a  quatre  ans,  lorsqu'il 
étoit  à  Paris. 

Le  10.  M.  Dorner  a  travaillé  une  seconde  fois  à  mon 
portrait.  Il  doit  l'emporter  pour  le  finir  à  Munich. 

Le  11.  Mon  fils  aîné  est  revenu  de  chez  monseigneur 
1'évèque  de  Callinique,  à  Sens,  qui  l'a  très-bien  hébergé, 
de  même  que  M.  Halm,  son  camarade  de  voyage  et  mon 
élève.  Il  a  apporté  une  tête  de  petit  garçon,  mais  avec 
deux  mains  dans  lesquelles  il  lient  un  oiseau  :  celte 


1  Jacob  Dorner,  né  vers  1741,  mouiuten  181.5. 


41  i  JOURNAL 

pièce  est  bien  et  grande  comme  nature;  il  en  a  fait  pré- 
sent à  M.  Daudet;  un  second  tableau  sur  bois  en  petit, 
qui  n'est  pas  tout  à  fait  lî ni  ;  il  représente  une  fille  prête 
à  donner  à  manger  à  deux  enfants  qui  font  leurs  prières. 
Il  est  fort  fini  dans  ce  qui  est  fait  et  sera  très-joli. 

Après  le  souper,  M.  Dorner  a  pris  congé  de  nous  pour 
reparlir  le  lendemain  pour  Munich.  Il  a  beaucoup  de 
connoissance  et  du  talent.  Il  a  presque  toujours  mangé 
chez  nous,  et  je  regrette  son  départ. 

J'ay  fait  présent  à  M.  Dorner  de  plusieurs  estampes, 
et  il  doit  remettre  à  M.  Lippert  ma  nouvelle  pièce,  le 
Concert  de  famille  et  le  Pline  en  latin  de  l'imprimerie  de 
Barbou.  11  est  aussi  chargé  d'une  lettre  pour  M.  Lippert, 
à  Munich. 

Mes  planches,  d'après  Schùtz,  gravées  à  l'eau-forte  par 
Dunker,  et  que  Gouvillier  1  devoit  finir,  ont  été  criées  pu- 
bliquement (car  on  a  vendu  les  effets  de  ce  graveur, 
après  s'être  fait  soldat);  je  les  ay  fait  acheter  vingt  et  une 
livres,  je  pouvois  agir  autrement;  mais  je  les  ay,  et  Gou- 
villier m'emporte  quatre  louis.  Il  étoit  joueur. 

Le  12.  Répondu  à  la  lettre  de  ma  belle-sœur,  in  def 
Oberbiebermûhie  zu  Kômgsbery,  en  Hesse,  près  de  Gio.s- 
sen,  par  laquelle  elle  m'avoit  donné  avis  de  la  mort  de 
mon  frère,  son  -mari,  que  j'aimois  infiniment,  et  qui 
m'a  causé  beaucoup  de  tristesse  et  bien  des  chagrins. 

Le  15.  Répondu  à  M.  Liénau,  à  Bordeaux.  Je  lui  dis 
de  me  répondre  sur-le-champ  si  je  dois  acheter  les  Balc- 
ûou  pour  le  prix  marqué  dans  ma  lettre* 


1  11  n'est  parvenu  jusqu'à  nous  aucun  détail  sur  cet  artiste.  Nagler  n'en 
liiit  pas  mention,  et  nous  n'avons  jamais  rencontré  de  pièces  signées  de  ce 
nom. 


DE  JEAN-GEORGES  VVILLE.  415 

Le  15.  Écrit  à  mon  ami  Scbmidt1,  à  Berlin.  Je  lui 
demande  son  œuvre  complet,  portraits  et  sujets. 

Le  25.  M.  Greuze  présenta,  pour  sa  réception,  un  ta- 
bleau historique  à  l'Académie  royale  pour  être  reçu  comme 
peintre  d'histoire.  Il  y  fut  reçu  comme  peintre,  mais  re- 
fusé comme  peintre  d'histoire.  Cela  lui  causa  bien  de  la 
peine;  mais  personne  ne  pourroit  lutter  contre  le  scrutin 
du  corps  en  général.  Son  tableau  repré  entoit  l'empe- 
reur Sévère,  dans  son  lit,  faisant  des  reproches  à  son 
fils  Caracalla,  etc.  De  là  je  passai  voir  le  Salon,  qui  étoit 
presque  arrangé,  et  où  j'ay  exposé  mon  Concert  de  fa- 
mille, que  j'ay  dédié  au  roy  de  Danemark,  et  qui  est  au 
jour  depuis  peu. 

-  M.  Laine2,  peintre  en  miniature,  de  Berlin,  m'est  venu 
voir.  Il  vient  d'Angleterre.  Jl  a  été  même  au  service 
dans  le  Canada,  en  qualité  d'ingénieur,  chez  les  Anglois. 

SEPTEMBRE  1709. 

Le  5.  Répondu  à  M.  Richter,  à  Leipzig. 

Répondu  à  M.  Winckler,  dans  la  même  ville. 

Répondu  et  écrit  à  M.  Eberts,  à  Strasbourg. 

Répondu  à  M.  de  Livry,  à  Versailles.  Je  lui  dis  mon 
sentiment,  comme  il  l'avoit  désiré,  sur  un  tableau  qu'il 
avoit  envie  d'acheter,  et  dont  je  le  dissuade  en  lui  disant 
mes  raisons  sincèrement. 

Le  9.  M*  de  Heneiken,  de  Dresde,  est  venu  pour  la 
troisième  fois  sans  me  trouver. 

1  L'œuvre  de  Schmidt  s'élève  à  cent  quatre-vingt-six  pièces,  si  Ton  en 
croit  le  Catalogue  publié  par  A.  Crftycn. 

2  Cet  artiste  n'est  pas  compris  dans  rénorme  liste  des  artistes  cités  par  Na- 
yler  dans  son  précieux  Dictionnaire. 


410  JOURNAL 
Répondu  à  M.  de  Livry. 

Le  10.  Répondu  à  M.  J.  Wagner,  peintre,  à  Meissen. 
Je  lui  envoyé  une  lettre  de  change  de  quarante-six  reichs- 
thalers,  sur  M.  Rosier,  à  Dresde,  pour  les  pelils  tableaux 
qu'il  m'a  envoyés. 

OCTOBRE  1769. 

Le  1er.  J'ay  été  à  la  Comédie-Italienne  avec  M.  Daudet. 

Le  2.  On  nous  a  apporté  la  grande  armoire  que  j'ay 
l'ait  faire  très-joliment,  en  bois  des  Indes  et  bronze  doré 
d'or  moulu,  pour  noire  nouvel  appartement. 

M.  le  baron  de  Rey,  Hollandois,  m'est  venu  voir.  Il 
aime  les  arts  et  a  beaucoup  voyagé  en  Allemagne,  en 
Turquie,  en  Italie,  etc. 

Le  5.  M.  de  Livry,  cet  excellent  ami,  m'a  fait  part  de 
la  mort  de  madame  de  Livry,  son  épouse.  Je  lui  ai  ré- 
pondu sur  ce  triste  événement  d'une  manière  sensible. 
Nous  en  sommes  tous  affligés. 

Le  G.  M'est  venu  voir  M.  Bradt  \  architecte  et  graveur 
pensionnaire  du  roy  de  Danemark,  m'apportant  des  let- 
tres de  recommandation  de  M.  le  conseiller  de  confé- 
rence, mon  ancien  ami. 

M.  Wasserschleben  m'a  envoyé,  par  M.  Bradt,  une 
petite  boite  ronde  et  curieuse,  étant  d'ambre,  dans  la- 
quelle il  avoit  mis  pour  moi  une  petite  médaille  antique 
d'or;  sur  un  côté,  il  y  a  une  tète  de  femme,  sur  l'autre, 
un  cheval  en  enlier. 

Le  8.  Répondu  à  M.  V.  Lienau,  à  Bordeaux. 

1  Jean-Gotltried  Bradt  travaillait  à  Copenhague  vers  1765.  Il  lut  nommé 
membre  de  l'Académie  en  1785,  et  mourut  en  1795. 


DE  JEAN-GEORGES  WILUE.  M 
Répondu  à  M.  Gier,  négociant,  à  Bordeaux.  Je  lui  dis 
que»  selon  sa  lettre  à  M.  Laine,  j'ay  remis  à  celui-cy  les 
douze  petites  peintures  à  gouache  par  mademoiselle 
Dietscli. 

Ecrit  à  M.  Eberts,  à  Strasbourg.  Je  lui  dis  que  selon 
ses  désirs  j'ay  fait  remettre  le  rouleau  à  un  des  courriers 
de  sa  ville. 

Répondu  à  M.  Schmuzer,  directeur  de  l'Académie  im- 
périale de  tienne.  Je  lui  dis  qu'il  y  a  du  temps  qu'un 
courrier  impérial  a  emporté  les  estampes  que  M.  de 
Kossner  avoit  demandées.  Je  lui  fais  une  description  de 
notre  nouvel  appartement,  parce  qu'il  connoît  l'ancien, 
que  je  garde  également. 

J'ay  envoyé  mon  Concert  de  famille,  tout  encadré  en 
bordure  dorée,  à  M.  Sehiïlz,  secrétaire  d'ambassade  du 
roy  de  Danemark,  à  qui  je  Pavois  promis.  Il  m'en  a  re- 
mercié par  une  lettre  fort  polie. 

Le  10.  M.  Byrnc',  jeune  graveur  anglois,  qui  m'avoit 
fait  écrire  de  Londres  pour  sçavoir  si  sur  une  estampe  de 
sa  façon,  qu'il  m'avoit  aussi  envoyée,  je  pourrois l'occuper 
a  Paris;  et,  comme  j'avois  répondu  que  oui,  il  est  arrivé 
chez  moi  aujourd'hui.  Il  paroît  fort  doux;  mais  il  ne 
sait  pas  un  mot  de  françois,  cela  sera  un  peu  gênant. 

Le  18.  Ce  jour,  nous  sommes  descendus  au  second,  et 
avons  couché,  la  nuit  d'ensuite,  pour  la  première  fois  dans 
ce  nouvel  appartemenl,  quoiqu'il  y  manque  encore  quel- 
ques meubles,  entre  aulrcs,  la  grande  glace  sur  la  chemi- 
née de  la  salle,  les  ouvriers  m'ayanl  manqué  de  parole;  au 

'  Guillaume  Byme.  graveur  à  Teau-forte  et  au  burin,  naquit  à  Cambridge 
(  ti  17  i0  et  mourut  eu  1805.  Sa  manière  de  graver  est  assez  froide,  et  les 
planches  que  nous  avons  rencontrées,  signées  de  son  nom,  sont  peu  dignes 
île  la  réputation  qu'on  leur  a  faite. 

i.  27 


418  JOURNAL 

reste,  ils  m'y  ont  presque  accoutumé  depuis  quatre  mois 
que  j'ay  affaire  à  eux,  pour  les  travaux  à  faire  dans  cet 
étage  et  pour  les  ameublements.  Cela  m'a  rendu  plus 
d'une  fois  de  mauvaise  humeur. 

Le  28.  J'allai  à  l'assemblée  de  l'Académie  royale,  où 
M.  Pasquier*  fut  reçu  en  qualité  de  peintre  en  émail;  il 
donna  pour  sa  réception  le  roy  de  Danemark. 

Me  vint  voir  avec  lettre  de  recommanda  lion  de 
M.  Mèyer,  à  Hambourg,  M.  Mutzenbecker,  de  la  même 
ville,  accompagné  d'un  Ànglois.  Il  voyage  pour  voir  le 
monde. 

Le  28.  Me  vint  voir  notre  ami.  M.  Diemar,  établi  en 
Angleterre.  Son  apparition  m'a  fait  beaucoup  de  plaisir. 
Il  ne  sera  que  pour  peu  de  jours  icy. 

Le  29.  J'ay  été  à  la  Comédie-Françoise,  accompagné 
par  M.  Daudet,  et  le  soir,  rentrant  chez  nous  par  un 
temps  affreux,  M.  Byrne,  graveur  anglois,  qui  travaille 
pour  moi,  comme  aussi  M.  Baader,  soupèrent  chez  nous. 
Nous  y  étions  très  en  train  de  rire. 

Le  50.  Répondu  à  M.  Meyer,  mon  ami,  à  Hambourg. 
11  désire  que  je  lui  dédie  une  estampe.  11  sera  exaucé. 

Répondu  à  M.  Richter.  Je  lui  apprends  comment  il 
doit  faire  passer  les  taches  sur  les  cslampes.  Je  lui 
offre  vingt-qualre  louis  pour  les  estampes  qu'il  m'a  of- 
fertes. 

NOVEMBRE  1709. 

Le  1er.  Répondu  à  M.  Winckler.  Je  lui  dis  que  pour 
ôter  les  taches  des  estampes  il  doit  s'adressera  M.  Richter. 

1  Pierre  Pasquicr,  né  à  Villofranche,  mourut  en  1800.  Il  exposa,  <  n  1773^ 
le  portrait  en  émail  de  (ieorges  III,  roi  d'Angleterre. 


DE  JEAN-GEORGES  WIL LE.  419 

Le  5.  M.  Diemar,  de  l'Académie  royale  d'Angleterre, 
Prussien  de  nation,  mon  ancien  ami,  a  pris  congé  de 
nous  après  avoir  soupé  avec  nous,  s'en  retournant  en 
Angleterre,  étant  établi  à  Londres.  C'est  un  bien 
brave  homme,  d'une  vivacité  singulière  et  ayant  de 
l'esprit. 

J'allai,  accompagné  de  M.  Daudet,  voir  une  partie  des 
estampes  (que  je  connois  du  reste  depuis  près  de 
trente  ans)  délaissées  par  feu  M.  Cayeux1,  et  dont  la 
vente  doit  se  faire  le  mois  prochain. 

Le  6.  Répondu  à  M.  Woollett5,  excellent  graveur  à 
Londres.  Je  le  remercie  des  estampes  de  sa  façon  qu'il 
m  avoit  envoyées,  et  je  lui  donne  avis  que  M.  Diemar 
lui  remettroit,  de  ma  part,  un  Concert  de  famille  avant 
la  lettre  et  un  Observateur  distrait,  étant  les  dernières 
pièces  que  j'ay  gravées.  M.  Diemar  s'est  aussi  chargé  de 
cette  lettre,  a  qui  j'ay  également  fait  présent  des  deux 
mêmes  estampes. 

Répondu  à  monseigneur  l'évêque  de  Callinique;  j'ay 
mis  dans  la  lettre  un  morceau  d'encre  de  Chine,  qu'il 
m'avoit  demandé.  C'est  un  abbé  de  Sens  qui  emporte 
celte  lettre. 

MM.  Cropp,  fils  d'un  médecin  de  Hambourg,  et  Gro- 
vermann,  fils  de  l'envoyé  de  Hcsse-Cassel,  à  Brème,  me 
sont  venus  voir  de  la  part  de  M.  le  baron  de  Kronstern, 
de  M.  de  Hagedorn,  de  M.  Huber,  etc. 

1  II  existe  un  fort  joli  portrait  de  cet  artiste,  gravé  par  L.  Lempereur, 
d'après  Ch.  Nie.  Cochin.  t 

-  Guillaume  Woollett,  dessinateur,  graveur  à  l'eau-forte  et  au  burin,  na- 
quit à  Maidstone  en  1755,  et  mourut  à  Londres  en  1785;  il  était  élève  de 
John  Tinney.  Nous  avouons  que  nous  ne  comprenons  pas  l'enthousiasme  des 
amateurs  pour  Woollett;  son  burin  est  dur  et  métallique,  ses  planches  n'of- 
frent rien  de  bien  séduisant,  et  elles  ont,  comme  dit  Wattelet,  «  une  grande 
propreté.  »  Ce  n'est  pas,  selon  nous,  en  faire  un  grand  éloge. 


m  JOURNAL 

Le  8.  Répondu  à  deux  lettres  de  M.  Wasserschlebeu, 
conseiller  de  conférence  du  roy  de  Danemark.  Je  le  re- 
mercie de  tous  les  soins  qu'il  a  eus  et  des  peines  qu'il 
s'est  données  pour  découvrir  la  caisse  qui  contenoit  l'es- 
tampe que  j'ay  dédiée  au  roy  de  Danemark,  qui  s'étoil 
comme  perdue  à  Hambourg,  ou  du  moins  négligem- 
ment retardée.  Enfin,  je  lui  marque  mon  plaisir  de  ce 
qu'elle  est  arrivée  à  Copenhague.  À  présent  j'attends  le 
succès  qu'elle  pourra  avoir  auprès  du  roy,  lorsqu'elle 
lui  sera  présentée. 

Le  50.  M.  le  comte  de  Dallwio,  seigneur  saxon,  me 
vint  voir.  11  est  d'une  très-grande  politesse. 

Tout  ce  temps  icy  j'ay  été  très-occupé  de  mon  déména- 
gement, d'un  cabinet  dans  un  autre. 

DÉCEMBRE  1709. 
Le  ...  Répondu  à  M.  Bause,  graveur  à  Leipzig. 

Le  25.  Répondu  à  M.  Licnau,  à  Bordeaux. 

Répondu  à  M.  Ricbler,  à  Leipzig.  Je  le  prie  de  m'en- 
voyer  les  Rembrandt  à  plat. 

M.  Descamps,  de  Rouen,  nous  est  venu  voir  plusieurs 
fois  et  dîner  avec  nous. 

M.  Herder,  de  Riga,  a  pris  congé  de  nous.  L'esprit  de 
ce  savant  m'a  beaucoup  plu. 

Tout  ce  temps-cy  je  suis  allé  à  la  vente  d'estampes 
de  feu  M.  Surugue  \  dans  la  maison  de  M.  son  fils,  rue 
des  Noyers.  J'en  ay  acheté  plusieurs  pour  ma  curiosité. 

1  Louis  Surugue  était  né  à  Taris  en  1095;  élève  tic  Bernard  Ticai  t,  il 
grava  avec  habileté  quelques  planches,  d'après  Watteau,  Pater,  etc.  Son 
'.ils  se  nommait  rierre-Louis  Surugue  et  était  aussi  graveur;  Louis  Surugue  le 
pèi  e  mourut  en  1709. 


DE  JEAN -GEORGES  WILLE.  421 

Après  celle-cy,  la  vente  des  estampes  de  feu  M.  Cayeux 
a  commencé  à  l'hôtel  d'Espagne,  rue  Dauphine  l.  J'en  ay 
aussi  acheté  quelques  helles  pièces  dans  celle-cy.  Elle  a 
cessé  la  veille  des  Testes  de  Noël,  et  recommencera  le 
8  janvier  1770. 

M.  de  Heineken  m'est  venu  voir.  Il  m'a  fait  présent 
d'un  livre  en  allemand  \  dont  il  est  l'auteur,  et  qu'il  a 
écrit  sur  les  arts  et  les  artistes. 

JAjNVIER  1770. 

Le  1er.  Ce  jour,  il  y  eut  chez  nous  un  concours  très- 
grand  de  personnes,  qui  nous  souhaitèrent  la  honne 
année. 

Le  ...  J'ai  été  à  la  Comédie-Françoise,  accompagné 
de  notre  ami  M.  Haumont,  après  qu'il  eut  diné  chez  nous. 

Le  4.  Répondu  à  M.  Stùrz,  secrétaire  de  légation  et 
directeur  général  des  postes  de  S.  M.  le  roy  de  Dane- 
mark. Je  lui  dis  que  ce  jour  le  pastel  qu'il  m'a  demandé 
est  parti  dans  une  caisse  à  M.  Meyer,  à  Hambourg,  qui 
avoit  ordre  de  moi  de  le  lui  envoyer;  en  outre,  que  je 
suis  fort  flatté  des  nouvelles  qu'il  m'a  données,  et  que 
mon  fils  lui  peindra  une  tête  de  femme;  mais  qu'il  al- 
lend  ses  minéraux  avec  impatience;  que  je  lui  achèterai 
l'œuvre  de  M.  de  Marcenay. 

Depuis  le  8  jusqu'au...  j'ay  été,  toutes  les  soirées,  à  la 

1  Catalogue  raisonné  des  tableaux,  bronzes,  terres  cuites,  figures  et  bus- 
tes de  plâtre,  desseins  en  feuilles  et  sous  verre,  estampes  de  toutes  les 
écoles,  livres  d'estampes,  bijoux,  etc.,  qui  composent  le  cabinet  de  feu 
M.  Cayeux,  sculpteur,  ancien  officier  de  l'Académie  de  Saint-Luc,  par 
Pierre  Remy,  Paris,  1769,  in-1'2. 

2  JSachrichten  von  Kumtlern  uni  Kitnst-Sachen,  Leipzig,  1708-1 709. 
2  vol.  in-8\ 


m  JOURNAL 

vente  de  feu  M.  Gayeux,  accompagné  constamment  de 
M.  Daudet.  J'y  ay  acheté  plusieurs  estampes  curieuses 
pour  moi.  C'est  dans  cette  vente  que  j'ay  acquis  V Eece 
Homo  et  la  Descente  de  croix,  grandes  pièces  par  Rem- 
brandt, et  superbes  d'épreuves,  aussi  les  ay-je  fait  enca- 
drer dans  mon  cabinet.  Je  les  ay  payées  cent  quatre-vingt- 
quatre  livres  \ 

J'ay  dîné  chez  M.  de  Marcenay,  en  bonne  compagnie. 

Monseigneur  l'évêque  du  Mans  m'est  venu  voir  après 
son  voyage.  11  est  toujours  très-aimable. 

J'ay  donné  à  souper  à  M.  et  mademoiselle  Basan, 
MM.  Flipart  et  Pariseau,  etc.  Nous  avons  été  joyeux  à 
table. 

Nous  avons  mis  au  jour  troisième  et  quatrième  Vues 
du  Mein,  gravées  à  l'eau-forte  par  M.  Dunker,  et  finies 
par  M.  Guttenberg2. 

MM.  les  jeunes  comtes  de  Reventlau  et  M.  le  baron 

de  avec  leur  gouverneur,  M....,  étant  arrivés  de  leur 

voyage  d'Italie,  à  Paris,  me  sont  venus  voir,  m'apporlant 
des  lettres  de  recommandation  de  mes  amis  de  Leipzig, 
où  ils  ont  fait  leurs  études,  comme  aussi  de  M.  Lienau, 
de  Bordeaux.  Ils  me  paroissent  tous  fort  estimables. 

FÉVRIER  1770. 

Le  1er.  Répondu  à  M.  Wasserschleben,  à  Copenhague. 
Je  lui  dis  que  M.  le  comte  de  Saint-Florentin  a  bien 

1  Les  deux  mêmes  pièces,  épreuves  du  deuxième  état,  se  sont  vendues 
quinze  cent  quarante-sept  francs  à  la  vente  de  M.  Debois,  faite  à  Taris 
en  4843. 

2  Charles  Guttenberg,  dessinateur  et  graveur,  naquit  à  Nuremberg  en 
17  44;  il  vint  fort  jeune  à  Paris,  entra  dans  l'atelier  de  YYille,  et  travailla 
presque  toujours  en  France.  Son  œuvre  est  assez  considérable  et  contient  des 
pièces  faites  avec  esprit  et  légèreté. 


DE  JEAN-GEORGES  WILLE.  438 

voulu  permettre  que  les  deux  médailles  d'or  dont  le 
roy  m'a  gratifié  lui  fussent  adressées. 

Le  2.  Répondu  à  M.  Fuessli,  peintre,  auteur  delà  Vie  des 
peintres  suisses,  à  Zurich.  Je  lui  mande  que  je  me  suis  in- 
formé du  jeune  M.  Fuessli,  pour  lequel  il  m'avoit  écrit, 
et  que  malheureusement  il  étoit  devenu  fou;  que,  malgré 
les  soins  et  les  remèdes  qu'on  lui  avoit  administrés,  on 
avoit  été  obligé  de  l'enfermer  à  Charenton. 

Le  5.  J'ay  commencé  à  reprendre  mon  burin  en  main, 
après  l'avoir  laissé  plus  de  quatre  mois  dans  l'inaction, 
par  rapport  à  notre  nouvel  arrangement  dans  la  maison, 
qui  m'a  constamment  occupé  jusqu'à  ce  jour;  mais  me 
voilà  bien  installé,  Dieu  merci.  Nous  demeurons  tout  à 
fait  au  second.  Mon  cabinet  de  travail,  que  j'ay  garni  am- 
plement de  desseins  précieux  et  d'estampes  d'anciens 
grands  maîtres,  est  au  troisième,  de  même  que  le  cabinet 
de  mes  tableaux  choisis.  Je  n'en  ay  détaché  que  neuf,  pour 
une  des  pièces  du  second.  M.  Daudet  emménage  actuelle- 
ment dans  mon  ancien  cabinet,  au  quatrième  sur  le  de- 
vant, où  il  sera  fort  bien  et  où  j'ay  tant  travaillé. 

Le  4.  Nous  avons  soupé,  moi,  ma  femme,  mes  deux 
fils  et  M.  Daudet,  chez  M.  Basan,  où  il  y  avoit  bonne 
compagnie.  Nous  revînmes  à  une  heure  au  logis. 

Le  6.  Répondu  à  M.  de  Livry,  qui  m- étoit  venu  voir 
le  jour  d'auparavant.  Je  lui  offre  les  Petites  Baigneuses 
ou  des  desseins  de  M.  Dictrich,  de  très-bon  cœur. 

Le  10.  J'avois  fait  présent  à  M.  de  Livry,  premier 
commis  de  monseigneur  le  comte  de  Saint-Florentin, 
ministre  et  secrétaire  d'Etat,  d'un  petit  tableau  de  mon 
cabinet,  représentant  des  baigneuses  (il  est  des  plus 
iins  de  M.  Dietrich),  qu'il  a  fait  chercher  aujourd'hui; 


424  JOUKNAL 

un  rhume  l'a  empêché  de  venir  à  Paris.  Dans  la  lettre 
qu'il  m'écrivit  il  y  avoit  trois  médailles  d'argent  qu'il 
me  prioit  d'accepter  :  l'une  représente  le  monument  de 
la  ville  de  Rennes,  qu'elle  a  fait  ériger  en  l'honneur  du 
roy,  celle-cy  est  la  plus  grande;  les  deux  autres  repré- 
sentent les  deux  derniers  papes;  elles  ont  la  même 
grandeur  et  font  pendant.  Le  même  jour,  j'ay  répondu 
et  écrit  à  M.  de  Livry. 

Le  15.  J'ay  dîné  chez  M.  Basan.  M.  Boucher,  premier 
peintre  du  roy,  mon  ancien  ami,  y  étoit,  comme  aussi 
M.  Monet,  directeur  de  l'ancien  Opéra-Comique,  M.  de 
Valois,  curieux,  et  M  ,  attaché  à  monseigneur  le  din- 
de Choiseul. 

Le  14.  Répondu  à  M.  de  Livry.  Je  le  remercie  d'un 
grand  et  excellent  morceau  de  saumon  frais  qu'il  a  en- 
voyé. Plusieurs  de  nos  amis  nous  aideront  ce  soir  à  le 
manger,  et  n'en  seront  pas  fâchés,  comme  de  raison. 

Le  15.  Écrit  et  répondu  à  M.  de  Hagedorn,  conseiller 
privé  de  légation  et  directeur  général  de  l'Académie  de 
Saxe.  Je  lui  dis  qu'une  des  épreuves  est  de  trois,  l'autre 
de  deux  louis.  Je  lui  demande  aussi  s'il  est  vrai  que 
M.  le  baron  de  Kessel  se  soit  retiré  de  la  cour.  Je  lui  dis 
aussi  que  M.  Schenau  est  sur  son  départ.  Je  marque  en 
outre  combien  me  fait  plaisir  la  façon  de  penser  des 
habitants  de  Leipzig,  de  ce  qu'ils  font  ériger  un  monu- 
ment en  mémoire  du  célèbre  Gellert,  mort  dans  leur  ville 
depuis  peu. 

Le  21 .  J'ay  acheté  à  la  vente  de  M.  Baudouin  \  peintre 

1  Pierre-Antoine  Baudouin  mourut  le  45  décembre  170U,  âgé  de  qua- 
rante-cinq ans;  il  avait  été  reçu  académicien  en  1 705,  et  avait  épousé  une 


DE  JEAN-GEORGES  WILLE.  425 

de  l'Académie  royale,  un  tableau  ovale  dans  sa  bordure, 
pour  le  placer  dans  ma  salle  à  manger.  Il  est  de  M.  Bou- 
cher, et  représente  deux  femmes  nues  et  quelques  enfants 
très-gracieux,  comme  de  raison. 

M.  le  baron  de  Wurmser  et  M.  le  baron  de  Santbier 
me  sont  venus  voir.  Je  connoissois  déjà  celui -cy  person- 
nellement. 

Nous  avons  reçu  un  très-grand  pâlé  que  M.  de  Livry 
nous  a  envoyé  de  Versailles.  Je  l'en  ai  remercié  aujour- 
d'hui et  en  réponse  de  sa  lettre. 

M.  Chaufret,  mon  doreur,  m'ayant  fourni  deux  bor- 
dures et  après  m'avoir  aidé  à  y  mettre  deux  tableaux  de 
M.  Dietrich,  il  m'aida  aussi  à  les  attacher  dans  la  partie 
d'en  haut  de  mon  cabinet;  l'échelle  tomba,  et  M.  Chaufret 
eut  une  bosse  à  la  tête  et  moi  une  froissure  à  la  jambe, 
ayant  été  sur  une  chaise  et  très-près  de  la  chute.  Nous 
ne  fûmes  pas  peu  effrayés.  Leçon  pour  l'avenir. 

Le 22.  Répondu  à  M.  Resler.  Je  lui  demande  s'il  a  oublié 
le  grand  atlas  de  M.  de  Mornas,  dans  sa  note. 

Le  27.  Ce  mardy  gras,  mon  fils  aîné  s'étoit  habillé  en 
demoiselle.  Ce  déguisement  lui  alloit  le  mieux  du  monde, 
à  cause  de  sa  grandeur  naturelle  et  des  airs  décents 
qu'il  sa  voit  se  donner. 

MARS  1770. 

Le  1er.  M.  Gibsone,  fils  du  résident  du  roy  d'Angleterre, 
à  Dantzig,  m'est  venu  voir.  11  parle  pas  mal  le  françois; 
mais  l'allemand,  il  le  parle  supérieurement  bien. 


fille  de  François  Boucher.  C'était  un  peintre  adroit  et  spirituel,  mais  rien 
de  plus. 


m  JOURNAL 

Le  4.  J'ay  été  à  la  Comédie-Françoise,  voir  les  Deux 
Amis,  qui  m'ont  beaucoup  plu  et  louché.  Le  Marchandée 
Smyrne,  aussi  nouvelle  pièce,  m'a  diverli.  J'étois  accom- 
pagné par  M.  Daudet. 

Le  o.  M.  deLivry,  ce  brave  ami,  m'est  venu  voir. 

M.  le  comte  Przcbenlowsky,  seigneur  polonais,  et 
proche  parent  du  roy  de  Pologne,  m'a  fait  l'honneur  de 
me  venir  voir.  Il  est  resté  longtemps.  Mon  cabinet  de 
desseins  et  de  tableaux  a  paru  lui  faire  bien  du  plaisir. 
Nous  avons  toujours  parlé  en  allemand,  et  il  le  parle  avec 
la  plus  grande  délicatesse,  élégance  et  pureté.  Il  est  en 
outre  des  plus  polis  et  honnêtes. 

Le  G.  Répondu  et  écrit  à  M.  Dictrich  (ou  Diclricy).  Je 
^ui  dis  que  ses  deux  tableaux  sont,  non  dans  le  cabinet 
de  M.  de  Livry,  mais  dans  le  mien,  et  que  j'ay  fait  pré- 
sent à  cclui-cy  d'un  paysage  également  de  sa  main  et 
des  plus  finis  avec  des  baigneuses;  que  j'ay  donné  à 
M.  Schenau,  pour  lui  remettre,  un  Concert  de  famille  et 
douze  apôtres  d'après  Jouvenet.  Je  lui  recommande  for- 
tement M.  Schenau,  comme  étant  digne  de  son  amitié. 
Je  lui  dis  aussi  que  vers  la  Pentecôte  les  deux  estampes 
que  je  fais  faire  par  M.  Daudet,  d'après  deux  de  ses  ta- 
bleaux, paroîtront. 

Répondu  sur  deux  lettres  de  M.  Zingg.  M.  Schenau  en 
est  chargé. 

Le  8.  Répondu  à  M.  Huber,  professeur  de  la  langue 
françoise,  à  Leipzig.  M.  Schenau  en  est  aussi  chargé  de 
ma  double  réponse,  comme  aussi  du  Naufrage  du  capi- 
taine Viàud,  qui  lui  fera  certainement  plaisir.  Je  h  re- 
mercie des  livres  qu'il  m'envoyede  temps  en  temps. 

Répondu  à  M.  Weiss,   receveur  de  la  stcur  de 


DE  JEAN-GEORGES  WILLE  m 

Leipzig,  mon  ancien  ami,  célèbre  poëte  tragique  et  co- 
mique et  auteur  d'un  ouvrage  périodique.  Je  lui  envoyé 
le  Marchand  de  Smyrne  et  un  opéra-comique,  de  môme 
que  toutes  les  critiques  qui  ont  paru  sur  le  dernier  Sa- 
lon, y  compris  la  fameuse  lettre  de  Raphaël  à  Jérôme, 
rappeur  de  tabac1.  M.  Scheuau  est  encore  chargé  de 
tout  cela. 

M.  Schenau  a  soupé  chez  nous,  de  même  que  M.  Baa- 
der.  C'étoil  l'adieu  de  cet  aimable  peintre,  qui  doit  partir 
dimanche  qui  vient. 

Le  9.  Ecrit  une  lettre  en  partie  de  recommandation 
pour  M.  Schenau,  à  M.  Hagedorn,  conseiller  privé  de  léga- 
tion et  directeur  général  de  l'Académie  électorale  de 
Dresde.  Je  me  plains  de  ce  que  je  n'ay  pas  reçu  sa  ré- 
ponse sur  ma  lettre  du  15  du  mois  passé.  Je  lui  parle, 
avec  justice,  d'une  manière  honorable  de  M.  Schenau.  Je 
lui  dis  que  je  lui  ay  remis  la  plus  grande  partie  de  mon 
œuvre,  qu'il  m'a  demandée  pour  M.  le  baron  deSchônberg, 
faisant  pour  la  somme  de  quatre  cent  soixante-sept  li- 
vres dix  sols,  qui  est  choisie  et  des  plus  superbes  et  an- 
ciennes épreuves,  môme  plusieurs  avant  la  leUre.  Je  lui 
mande  aussi  qu'il  recevra  par  la  même  occasion  le  Con- 
cert de  famille.  J'en  aurois  aussi  envoyé  un  à  M.  le  ba- 
ron de  Kessel,  grand  maître  des  cuisines  de  l'électeur, 

1  «  Lettre  sur  les  peintures,  gravures  et  sculptures  qui  ont  été  exposées 
cette  année  au  Louvre,  par  M.  Raphaël,  peintre  de  l'Académie  de  Saint-Luc, 
entrepreneur  général  des  enseignes  de  la  ville,  faubourgs  et  banlieue  de 
Paris,  à  M.  Jérôme,  son  ami,  râpeur  de  tabac  et  riboteur.  Taris,  1709, 
in-8°  de  quarante  pages,  »  et  la  «  Réponse  de  M.  Jérôme,  rapeur  de  tabac, 
à  M.  Raphaël,  peintre  de  l'Académie  de  Saint-Luc,  entrepreneur  des  ensei- 
gnes de  la  ville,  faubourgs  et  banlieue  de  Paris,  1769,  in-8°  de  trente-trois 
pages.  »  Ces  deux  brochures,  qui  ont  fait  beaucoup  de  bruit  à  leur  appari- 
tion, sont  peu  recherchées  aujourd'hui,  et  contiennent  bien  peu  de  détails 
intéressants. 


428  JOURNAL 

mais  on  m'avoit  assuré  qu'il  a  quitté  la  cour.  M.  Schenau 
est  porteur  de  celte  lettre. 

Écrit  à  M.  Kraus,  peintre  à  Francfort-su  r-le-Mein, 
que  j'ay  beaucoup  connu  icy  il  y  a  plusieurs  années.  Je 
lui  recommande  M.  Schenau,  qui  doit  y  passer. 

Écrit  à  M.  le  comte  d'Ysembourg,  grand  comman- 
deur de  l'ordre  Teutonique,  à  Marbourg.  Je  lui  repré- 
sente que  les  deux  paysages  que  M.  le  prince  d'Ysembourg 
a  eus  de  moi  pour  lui  il  y  a  deux  ansn'étoient  pas  encore 
payés  et  qu'il  seroit  de  sa  bonté  et  dv  sa  justice  que  cela 
fût.  La  somme  monte  à  quarante  louis.  J'ay  mis  cette 
lettre  dans  celle  à  M.  Kraus,  en  priant  celui-cy  d'y 
mettre  l'endroit  où  habite  M.  le  comte.  J'en  ignore 
le  nom,  mais  je  sais  que  c'est  aux  environs  de  Hanau 
ou  vers  Birslein.  M.  Schenau  est  aussi  porteur  de  cette 
double  lettre. 

Écrit  à  M.  Eberts  une  lettre  de  recommandation  en 
faveur  de  M.  Schenau,  qui  doit  partir  après-demain.  J'ay 
mis  dans  cette  lettre  le  portrait  du  roy  et  celui  de 
Henry  IV,  sur  la  même  planche,  faits  par  M.  le  Mire1. 
Ils  sont  pour  être  mis  en  bague,  et  j'en  fais  présent  à 
M.  Eberts. 

Le  10.  J'allai  vers  l'après-midy  chez  M.  Schenau,  qui 
avoit  encore  un  petit  tableau  à  finir  pour  moi,  représen- 
tant une  petite  écolière  ayant  ses  livres  sous  le  bras,  un 
manchon  dans  la  main  gauche,  et  un  oiseau  dans  la 
droite.  Je  le  trouvai  travaillant  encore  à  ce  très-petit 
morceau,  quoique  tout  fût  prêt  pour  aller  à  l'endroit  où 
logeoit  la  voiture  de  renvoy  de  Strasbourg,  et  qui  doit 
partir  demain  de  grand  malin.  Je  le  fis  retoucher  encore 

1  Noël  le  Mire  naquit  à  Rouen  en  1725;  il  était  graveur  de  vignettes,  et  ce 
genre  lui  réussit  fort  bien.  Il  a  aussi  gravé  avec  talent  quelques  portraits 
devenus  tort  rares  aujourd'hui. 


DE  JE  AiN -GEORGES  WIL  LE.  m 

quelque  chose  par  cy  par  là  à  ce  joli  pelit  tableau,  que 
je  mis  dans  une  boëte  à  cause  de  la  fraîcheur  des  cou- 
leurs, pour  le  porter  ainsi  chez  moi  sans  accident.  Je 
voulus  Je  payer  alors,  mais  il  n'y  voulut  jamais  con- 
sentir, disant  qu'il  m'avoit  tant  d'obligation,  que  je  devois 
du  moins  lui  laisser  la  satisfaction  de  m'offrir  ce  petit 
tableau,  comme  un  petit  témoignage  de  la  sensibilité  de 
son  cœur  envers  son  bienfaiteur  depuis  tant  d'années,  et, 
que  s'il  avoit  appris  quelque  chose,  c'est  à  moi  qu'il  le 
dcvoit.  Je  fus  très-touché  de  la  noblesse  de  son  âme,  et 
tout  d'un  coup  je  pris  congé  de  lut  en  l'embrassant.  Il 
versa  des  larmes  et  je  ne  pouvois  relcnir  les  miennes. 
Enfin,  le  1 1  de  mars  1770,  M.  Schenau  est  parti  de  Paris, 
après  un  séjour  d'environ  douze  à  treize  ans.  Il  est  natif 
deZiltau,  dans  la  Lusace,  ville  qui  a  beaucoup  souffert 
dans  la  dernière  guerre.  Son  père  y  éloit  fabricant  de 
damas.  11  quitta  la  maison  palernelle  à  l'âge  le  plus 
tendre  pour  aller  à  Dresde  se  faire  instruire  dans  la 
peinture,  après  avoir  entendu  dire  qu'il  y  avoit  beau- 
coup de  peintres.  (Je  tiens  cecy  généralement  de  lui- 
même.)  Enfin,  chemin  faisant,  n'ayant  presque  point 
d'argent,  il  trouva  des  brouelleurs  qui  brouetloient  des 
damas  de  Zittau  à  Dresde;  il  s'offrit  de  leur  aider  s'ils 
vouloient  le  nourrir  jusqu'à  Dresde.  Le  marché  fut  fait 
et  rempli  dans  tous  ses  points.  Arrivé  à  Dresde,  où  il  ne 
connoissoit  personne,  il  eut  bien  de  la  peine  à  subsister 
d'abord;  mais,  ayant  trouvé  enfin  des  âmes  honnêtes  qui 
liront  en  sorte  qu'il  pût  se  livrer  au  dessein,  il  crut  alors 
être  le  plus  heureux  des  jeunes  mortels.  Ce  plaisir  ne 
dura  pas  longtemps,  il  y  fut  reconnu  et  obligé  de  retour- 
ner chez  son  père,  qui  avoit  été  pendant  tout  ce  temps 
dans  les  plus  grandes  inquiétudes  de  la  perle  de  son  fils. 
De  retour  à  Zitfau,  il  roula  de  nouveau  dans  sa  tôle  un 


430  J  0  U  11  N  A  L 

dépari  à  h  sourdine,  d'autant  plus  que  son  père  voulut 
qu'il  se  fit  tisserand  de  damas.  Enfin  il  échappa  de  nou- 
veau avec  aussi  peu  d'argent  dans  sa  poche  qu'à  la  pre- 
mière sortie.  Arrivé  à  Dresde,  il  eut  plus  à  souffrir 
qu'auparavant;  c'étoit  au  commencement  de  la  guerre. 
Cependant  il  fit  son  possihle  pour  se  tirer  d'affaire,  en  y 
dessinant  constamment  et  en  copiant  de  l'écriture  pour 
quelque  homme  de  loi,  pour  gagner  quelque  argent,  si 
nécessaire  pour  pouvoir  subsister;  enfin,  les  Prussiens, 
étant  maîtres  de  Dresde,  en  voulurent  faire  un  soldat,  et, 
comme  il  connoissoit  M.  Silvestre  fils1,  qui  alloil  partir 
pour  la  France,  il  le  pria  de  l'emmener.  Cela  fut  fait  au 
milieu  de  l'hiver.  De  celte  manière  il  échappa  aux  Prus- 
siens. Aussitôt  qu'il  fut  arrivé  à  Paris,  il  me  vint  voir,  me 
parlant  avec  ardeur  de  son  désir  d'apprendre  quelque 
chose.  Sa  grande  jeunesse,  sa  situation,  sa  politesse  et 
surtout  son  ardeur  pour  la  peinture,  me  fit  concevoir  de 
l'estime  pour  lui.  Je  l'encourageai  de  toute  manière.  Il 
me  fit  constamment  voir  ses  ouvrages;  et,  lorsqu'il  fut 
tant  soit  peu  avancé  dans  la  peinture,  je  trouvai  toujours 
moyen  de  lui  vendre  ses  petits  tableaux;  la  plupart  à  des 
compatriotes  que  j'intéressois  pour  lui.  Petit  à  petit  il 
fut  connu.  11  cul  de  l'ouvrage,  et  de  temps  à  autre  quel- 
que petit  tableau  à  faire  pour  des  graveurs.  Cela  le  fit 
connoître  davantage.  Enfin  il  lut  appelé  par  la  cour 
de  Dresde  avec  une  pension  annuelle  d'environ  seize 
cents  livres  de  France.  J'ay  rendu  pendant  la  négociation, 
à  M.  de  Hagedorn,  directeur  des  arts  en  Saxe,  tout  le 
témoignage  que  je  devois  à  M.  Schenau.  Depuis  une  an- 

1 11  s'agifici  de  Louis  de  Silvestre,  troisième  fils  d'Israël  Silvestre,  né  à  Paris 
le  23  juin  1 G75,  mort  dans  la  même  ville  le  12  avril  1760.  Louis  de  Silvestre 
a  fort  longtemps  travaillé  à  Dresde,  et  M.  Dussieux  parle  longuement  de  cet 
artiste  dans  \cs  Artistes  français  à  l'étranger,  185b\  pages  80-88. 


DE  JEAN-GEORGES  WILLE.  431 

née  il  m'a  failsepl  tableaux,  y  compris  le  plus  pelit  dont 
il  m'a  fait  présent  pour  me  souvenir  de  lui.  Ces  sept  ta- 
bleaux, précieux  et  intéressants  pour  les  sujets,  sont  dans 
mon  cabinet  et  me  feront  plaisir,  étant  d'un  peintre  que 
j'ay  toujours  estimé  par  rapport  à  sa  constance  pour  par- 
venir à  quelque  degré  de  perfection,  malgré  bien  des  ob- 
stacles 5  surmonter  de  toutes  espèces.  Il  est  sincèrement 
regretté  de  tous  ceux  qui  l'ont  connu.  Il  éloit  d'un  ca- 
ractère des  plus  honnêtes  et  aimables;  il  aimoit  la  solitude 
sans  fuir  la  compagnie;  il  aimoit  à  rire,  mais  jamais  aux 
dépens  de  personne;  studieux  et  travailleur  a  l'excès,  non 
par  avarice,  mais  par  amour  pour  son  talent.  Il  inventoit 
ses  sujets  avec  une  facilité  étonnante  et  avoit  acquis  à  la 
fin  une  grande  pratique  de  pinceau,  quoique  des  plus 
précieux.  J'aurois  désiré  qu'il  eût  eu  la  permission  de  l'E- 
lecteur de  rester  encore  un  an  icy  pour  se  perfectionner 
tout  à  fait.  Il  emporte  environ  quinze  mesures  pour  au- 
tant de  petits  tableaux  précieux  qu'il  doit  faire  en  Saxe 
et  les  envoyer  icy  pour  divers  amateurs  et  graveurs.  I! 
emporte  de  plus  l'estime  de  tout  le  monde,  fruit  de  sa 
conduite  et  de  son  talent. 

M.  Schenau  étoit  d'une  jolie  ligure,  blond,  et  un  peu 
marqué  de  petite  vérole.  Il  étoit  aussi  propre  dans  ses 
babils  qu'il  éloit  précieux  dans  la  peinture;  je  crois 
même  qu'il  n'étoit  pas  insensible  à  l'amour. 

Le  lâ.  Répondu  à  M.  Gottfried  Winckler,  à  Leipzig. 
Je  lui  envoyé  une  instruction  de  la  manière  que  je  fais 
mes  desseins,  surtout  les  paysages  à  la  plume,  bistre,  en- 
cre de  Chine,  etc.,  qu'un  genlilhomme  de  ses  amis  dé- 
siroit  pour  son  usage.  Je  l'assure  aussi  de  lui  faire  les 
paysages  et  de  les  lui  envoyer,  s'il  est  possible,  avec  des 
desseins  que  je  dois  envoyer  à  M.  T.  Richler  incessam- 


452  JOUKNAL 

ment.  Je  lui  recommande  en  oulre  notre  ami,  M.  Schc- 
nau,  qui  doit  l'aller  voir  à  son  passage,  de  ma  part. 

Le  21.  MM.  Basan  et  Baader  ont  soupe  avec  nous. 

Le  22.  M.  le  chevalier  de  Damery,  étant  revenu  avant- 
hier  de  sa  terre,  après  une  absence  de  six  mois,  m'est 
venu  voir,  et  je  l'ay  revu  avec  grand  plaisir. 

AVHIL  1770. 

Le  G.  M.  de  Livry  vint  nous  voir.  Il  nous  apporta  en 
présent  six  bouteilles  de  vin  d'Espagne  et  un  gros  paquet 
de  café  de  Moka. 

Monseigneur  l'évêque  de  Callinique,  le  frère  de  M.  de 
Livry,  nous  vint  voir. 

Le  7.  MM.  les  comtes  de  Rcventlau  frères,  leur  gou- 
verneur et  un  gentilhomme  allemand,  vinrent  voir  mon 
cabinet.  Us  y  restèrent  bien  deux  heures  à  examiner  tout 
avec  atlenlion.  L'un  des  comtes  écrivit  tous  les  noms 
des  maîtres  et  les  sujets  des  tableaux  et  desseins. 

Le  9.  M.  de  la  Tour,  commis  dans  un  des  bureaux  de 
Versailles,  nous  est  venu  voir.  Nous  le  connoissons  de- 
puis plusieurs  années.  Je  lui  ay  fait  présent  d'un  Concert 
de  famille.  C'est  un  joli  garçon. 

Le  10.  Répondu  à  M.  Kraus,  peintre  à  Francfort,  mais 
actuellement  à  Mayencc,  chez  M.  le  baron  de  Grosschlag 
pour  lequel  il  travaille.  J'ay  mis  un  ducat  de  Hollande 
dans  ma  lettre,  le  priant  de  l'échanger  contre  un  de 
Francfort.  Je  lui  dis  aussi  que  pour  un  sculpteur  je  ne 
pourrois  m'en  mêler. 

M.  de  Livry  nous  a  envoyé  un  grandissime  jambon  et 
S[ui  paroît  aussi  bon  qu'il  est  grand. 


DE  JEAN-GEORGES  WILLE.  455 

Ma  nièce  de  Villebec  nous  est  venue  voir.  Elle  est 
grande  et  bien  faite,  mais  d'une  graisse  inexprimable. 

Le  18.  M.  de  Knebel,  de  Schuzbach,  est  venu  avec 
une  lettre  de  recommandation  de  M.  de  Mertz,  à  Nurem- 
berg. 

M.  Slûrz,  secrétaire  d'ambassade  de  l'électeur  de  Saxe, 
m'est  venu  voir,  étant  arrivé  depuis  peu  avec  M.  le  comte 
de  Werthern. 

Le  22.  Ecrit  à  M.  de  Livry  en  le  remerciant  du  jam- 
bon. 

Écrit  à  M.  Jean  Valentin  Meyer,  à  Hambourg.  Je  lui 
fais  des  reproches  de  son  silence. 

Le  29.  Répondu  à  M.  Wirsing,  graveur  à  Nurem- 
berg. Je  lui  dis  que  j'ay  reçu  son-  argent  et  qu'il  en  est 
quitte. 

Répondu  à  M.  de  Lippert,  conseiller  actuel  de  révi- 
sions et  de  commerce  de  S.  A.  S.  E.  de  Bavière,  et  secré- 
taire de  l'Académie  des  sciences  électorales,  à  Munich. 
Je  m'excuse  sur  le  retard  de  ma  réponse,  et  le  prie  de 
m'excuser  aussi  si  je  ne  consens  pas  que  mon  portrait 
soit  gravé  en  médaille  par  le  célèbre  Schega,  comme  il 
me  l'avoit  proposé,  d'autant  plus  que  cela  sentiroit  trop 
de  vanité  de  ma  part.  Je  lui  fais  mes  compliments  sur 
l'ouverture  d'une  école  de  dessein  a  Munich,  dont  l'en- 
treprise a  été  secondée  par  ses  soins.  Je  lui  dis  de  plus 
qu'il  m'étoit  impossible  de  me  charger  des  articles  de 
Paris,  pour  la  Gazette  des  Beaux-Arts  d' Augsbourg,  à  la- 
quelle il  travaille  pour  faire  plaisir  à  l'auteur,  M.  Mer- 
tcns,  à  Augsbourg.  De  plus,  que  je  fort  suis  flatté  de  ce 
qu'il  s'est  fait  faire  une  copie  de  mon  portrait  par  le 
peintre  de  la  cour,  M.  Dorner. 

Répondu  à  M.  Weitsch,  peintre  du  duc  de  Brunswick. 
î.  28 


434  JOURNAL 

Je  lui  dis  que  j'ay  égaré  sa  dernière  lettre.  Cependant 
je  lui  enverrai  le  papier ,  crayons,  etc. 

Ma  femme  m'a  fait  présent  d'une  paire  de  lunettes 
montées  en  or.  Ah  !  j'aurois  bien  voulu  que  ça  eût  été 
un  meuble  inutile;  mais  depuis  dix-huit  ans  il  m'est  né- 
cessaire. 

MAY  1770. 

Le  5.  Il  m'est  venu  voir  M.  Wurht,  graveur  de  mé- 
dailles de  Vienne  en  Autriche.  Il  m'a  montré  une  mé- 
daille où  il  y  avoit  du  bon.  Il  m'a  été  recommandé  par 
M.  Schmuzer. 

Le  7.  Écrit  à  M.  Schmuzer.  Je  lui  fais  des  reproches 
de  ce  qu'il  ne  m'a  pas  répondu  sur  ma  dernière  lettre. 
J'ay  mis  deux  quittances,  dans  ma  lettre,  de  l'argent  que 
j'ay  payé  à  M.  Pichler,  jeune  sculpteur  de  Vienne,  et 
qui  m'a  été  payé  par  lettre  de  change. 

Notre  fils  Frédéric  est  tout  à  fait  hors  d'affaire,  ayant 
été  très-malade  depuis  les  festes  de  Pâques,  si  bien  qu'on 
étoit  obligé  de  le  veiller  jour  et  nuit. 

Un  jeune  ébéniste  d'Eichstàdt  m'a  apporté  un  meuble 
très-bien  travaillé  et  fait  de  bon  goût,  en  bois  de  rapport 
des  Indes.  Il  l'a  fait  dans  le  faubourg  Saint-Antoine. 
C'est  M.  Baader,  son  compatriote,  qui  me  l'avoit  recom- 
mandé. 

M.  de  Kncbel,  gentilhomme  de  Franconic,  m'est  venu 
voir. 

Le  13.  Monsieur,  madame  et  mademoiselle  Desfriches, 
d'Orléans,  nous  ont  rendu  visite.  Ils  sont  venus  à  Paris 
pour  voir  nos  festes. 

Répondu  à  M.  Preisler,  graveur  du  roi  de  Danemark, 


DE  JEAN-GEORGES  WÏLLE.  435 

de  même  qu'à  M.  Schlegel,  professeur  de  l'Université  de 
Copenhague  et  de  l'Académie  des  Beaux-Arts.  Je  lui  dis 
que  j'ay  remis  le  grand  papier  qu'il  m'avoit  demandé 
à  M.  Briasson,  selon  ses  ordres,  et  que  j'avois  déboursé 
trois  cent  quarante-six  livres  dix  sols.  1  • 

J'ay  acheté  ces  jours  passés,  dans  la  vente  du  cabinet 
de  M.  de  la  Live,  un  magnifique  dessein  de  Bubens  l.  Ce 
dessein  a  été  gravé,  je  crois,  par  Pontius,  du  temps  de 
Bubens  même.  L'estampe  est  connue  sous  le  nom  de 
Christ  aux  coups  de  poing,  parce  qu'il  y  a  de  chaque  côté 
du  Christ,  en  arrière,  un  ange;  l'un  frappant  sur  la  Mort 
et  l'autre  sur  le  démon;  le  tout  plein  d'enthousiasme,  de 
feu  et  d'effet.  Il  m'a  coûté  cinq  cents  livres  et  un  sol.  C'est 
cher,  mais  il  est  beau;  ça  sera  un  morceau  distingué 
dans  mon  cabinet  de  desseins. 

Le  15.  M'est  venu  voir  M.  le  baron  de  Dahlberg,  de 
Mayence,  d'une  ancienne  et  illustre  famille;  il  est  des 
plus  aimables.  Je  l'avois  déjà  connu  il  y  a  six  ans.  Il  est 
venu  voir  nos  festes  par  rapport  au  mariage  de  monsei- 
gneur le  Dauphin  avec  madame  l'archiduchesse  Antoi- 
nette d'Autriche,  qui  sera  célébré  jeudy  prochain,  17 de 
ce  mois.  Il  m'a  apporté  une  lettre  de  M.  Kraus,  peintre 
de  Francfort,  actuellement  à  Mayence,  chez  M.  le  baron 
de  Grosschlag.  Celui-cy  m'a  envoyé  cinq  ducats  aux  coins 
différents  de  divers  électeurs  de  Mayence;  j'y  suis  très- 
sensible.  Il  m'a  aussi  remis  un  dessein  par  mademoiselle 
la  baronne  de  Slein,  qui  est  en  couleur  et  très-joli. 

1  N°  144  du  «  Catalogue  raisonné  des  tableaux  de  différentes  écoles,  des 
ligures  et  bustes  de  marbre ,  des  figures,  groupes  et  bas-reliefs  de  terre 
cuite,  des  morceaux  en  ivoire,  des  desseins  et  estampes,  des  meubles  pré- 
cieux par  Boule  et  Philippe  Caffieri,  des  coquilles  univalves  et  bivalves,  choi- 
sies, et  d'autres  objets  qui  composent  le  cabinet  de  M.  de  la  Live  de  Jully, 
ancien  introducteur  des  ambassadeurs,  honoraire  de  l'Académie  royale  de 
peinture,  par  Pierre  Remy.  »  Paris,  1770,  in-12. 


430  JOURNAL 

M'est  venu  voir  M.  le  comte  de  Wilseck,  seigneur  au- 
trichien, qui,  avec  beaucoup  d'esprit,  est  d'une  bonté  et 
d'une  politesse  singulières.  II  a  de  bonnes  vues  par  rap- 
port aux  arts. 

Le  17.  Nous  avons  illuminé  huit  feneslres  sur  le  quay; 
les  quatre  au  quatrième  ne  l'ont  pas  été.  Au  second  nous 
avions  double  rang  de  lampions;  cela  fit  Irès-bien  et  nous 
étions  par  là  de  ceux  qui  avoient  le  mieux  fait  sur  notre 
quay,  en  réjouissance  du  mariage  du  Dauphin  et  de  la 
Dauphine.  Après  le  souper  nous  allâmes  tous  par  la  ville 
jusqu'aux  anciens  boulevards  voir  les  illuminations,  et 
revînmes  vers  minuit.  M.  Baader  avoit  fait  et  exposé  un 

tableau  transparent;  c'éloit  au  coin  de  la  rue  et  de 

la  place  du  Louvre,  où  il  demeure.  Il  avoit  représenté 
la  France  assise  sur  un  arc-cn-cicl,  ayant  le  portrait  du 
Dauphin  dans  une  main  et  tendant  l'autre  vers  celui  de 
la  Dauphine,  qu'un  aigle  planant  dans  les  airs  portoit 
dans  son  bec.  Il  y  avoit  pour  inscription,  dans  une  bande- 
role que  deux  génies  lenoient  :  «  Elle  est  digne  de  lui 
comme  il  est  digne  d'elle.  »  Il  y  avoit  un  monde  infini  pour- 
voir ce  tableau,  dont  on  en  voit  rarement  à  Paris,  étant 
plus  en  usage  en  Allemagne. 

Le  18.  M.  et  madame  de  Heineken  1  sont  venus  pren- 
pre  congé  de  nous.  Ils  s'en  retournent  en  Saxe  par  la 
haute  Allemagne,  après  un  séjour  de  onze  mois  à  Paris. 

Le  19.  Répondu  à  M.  deLippert,  à  Munich,  qui  m'ho- 

1  Le  portrait  de  madame  Heineken  a  été  gravé,  d'après  son  liis,  par  Aug. 
de  Saint-Aubin,  qui  a  mis  au-dessous  l'inscription  suivante  :  Dulcissiimv 
mains  imaginent  filius  obsequens  aqua  forti  expressit  C.  F.  de  Heineken. 
Le  portrait  du  baron  de  Heineken  fut  aussi  gravé  par  Aug.  de  Saint-Aubin 
en  1770,  et  Charles-Frédéric  Heineken  grava  lui-même  son  propre  portrait 
d'après  un  dessin  ((n'avait  fait  de  lui  Augustin  de  Saint- Aubi". 


DE  JEAN  -GEORGES  WILLE.  457 
nore  singulièrement  de  son  amitié,  si  bien  qu'il  prétend 
faire  frapper  une  médaille  avec  mon  portrait,  dont  le 
coin  sera  gravé  par  le  célèbre  Schega,  graveur  de  l'élec- 
teur de  Bavière.  Je  résiste,  je  lui  fais  bien  des  objections; 
je  ne  sais  ce  que  deviendra  le  tout. 

Le  21.  Répondu  à  M.  Kraus,  peintre  à  Francfort.  Je 
le  remercie  des  deux  ducats,  l'un  au  coin  de  Francfort, 
l'autre  à  celui  de  Cologne.  Le  premier  étant  payé,  je  lui 
envoyé  un  de  Hollande  pour  le  second.  Je  lui  parle  du 
dessein  fait  par  mademoiselle  la  baronne  de  Stein  et 
qu'elle  m'a  envoyé;  et  je  le  charge  de  faire  savoir  ma 
gratitude  à  M.  le  baron  de  Grosschlag  en  attendant  que 
j'aye  l'honneur  de  lui  écrire  pour  M.  le  baron  de  Dahl- 
berg. 

M.  Lienau,  frère  de  celui  avec  lequel  je  suis  en  corres- 
pondance, étant  arrivé  de  Bordeaux,  me  vint  voir,  et  cela 
m'a  fait  grand  plaisir,  l'ayant  déjà  connu  à  Paris  il  y  a 
quelques  années.  Il  a  beaucoup  d'esprit  et  de  lecture, 
sachant  parfaitement  le  grec  et  le  latin  comme  aussi  l'hé- 
breu. 

M.  Usteri  l'aîné  (le  même  à  qui  j'ay  dédié  autrefois  une 
estampe)  avec  son  frère  le  plus  jeune,  étant  arrivés  dans 
cette  ville,  me  sont  venus  voir,  et  je  les  ay  vus  avec  plaisir. 

M.  le  baron  de  Seckendorf,  neveu  d'un  feld-maréchal 
impérial  de  ce  nom,  m'est  venu  voir.  11  raisonne  fort 
bien  sur  une  partie  des  arts  et  me  paroît  aimable. 

Le  25.  Le  jeune  comte  de  Choteck,  seigneur  autri- 
chien, m'a  fait  une  visite.  Il  aime  les  arts,  il  est  très  vif 
et  poli.  11  est  resté  longtemps  avec  moi.  Je  lui  ai  prêté 
Diogène,  ouvrage  de  M.  Wieland  qui  ne  fait  que  de  pa- 
roi tre  à  Leipzig. 

Le  25.  M.  Von  der  Heyde,  négociant  de  Riga,  m'est 


438  JOURNAL 

venu  voir.  Il  a  beaucoup  voyagé,  raisonne  bien  sur  toutes 
choses  et  me  paroît  fort  honnête.  Il  m'a  apporté  un  rou- 
leau et  une  lettre  de  M.  Bause,  à  Leipzig. 

Le  27.  M.  le  baron  de  Stegner,  gentilhomme  autri- 
chien, m'est  venu  voir.  Il  est  jeune,  mais  parle  avec  viva- 
cité de  toute  matière.  Il  a  beaucoup  lu  et  connoît  tous  les 
bons  auteurs  allemands  et  François.  Il  est  resté  plus  de 
deux  heures  avec  moi. 

M.  Kruthoffer,  secrétaire  de  l'ambassadeur  de  LL. MM. 
impériales  et  royales,  nous  invita  par  lettre  à  voir  le 
grand  souper  que  ce  seigneur  donne  aujourd'hui  au  Pe- 
tit-Luxembourg, à  l'occasion  du  mariage  de  monseigneur 
le  Dauphin  avec  madame  l'archiduchesse. 

M.  le  baron  de  Bender,  gentilhomme  autrichien,  me 
vint  voir.  Il  paroît  très-honnête. 

Le  50.  Jour  de  la  grande  Teste  de  la  ville  de  Paris,  à 
l'occasion  du  mariage  de  monseigneur  le  Dauphin  et  de 
madame  la  Dauphine,  j'allai  sur  la  place  de  Louis  XV 
voir  les  dispositions;  mais  je  n'élois  point  curieux  d'y 
rester,  jusqu'au  moment  que  le  feu  d'artifice  seroit  tiré, 
tant  à  cause  de  la  foule  immense  de  monde  qu'à  cause 
d'un  vent  fort  frais.  Je  retournai  donc  au  logis  avec 
M.  Daudet,  au  grand  contentement  de  ma  femme.  Nous 
allumâmes  nos  lampions  sur  nos  fenêtres;  nous  quit- 
tâmes cependant  notre  souper  lorsque  nous  enten- 
dîmes ronfler  les  canons  des  Invalides  et  allâmes  tous 
vers  le  pont  Royal,  où  nous  vîmes  assez  bien  le  feu  d'arti- 
fice. Notre  fils  aîné,  qui  a  voit  vu  le  feu  dans  la  place  de 
Louis  XV  même,  revint  vers  les  dix  heures;  mais  notre 
domestique,  à  qui  j'avois  donné  la  permission  d'y  aller, 
ne  revint  que  vers  minuit.  Il  nous  apprit  le  malheur  ar- 
rivé dans  la  rue  Royale;  nous  n'y  voulions  pas  ajouter  foi  ; 


DE  JEAN-GEORGES  YYILLE.  439 

mais,  le  lendemain,  on  sut  qu'il  y  avoit  eu  dans  cette  rue, 
après  que  le  feu  d'artifice  étoit  fini,  un  désordre  si  af- 
freux par  le  nombre  des  voitures  et  le  monde  à  pied,  que 
près  de  deux  cents  personnes  de  toutes  conditions,  âge  et 
sexe,  avoient  été  écrasées  ou  avoient  perdu  la  vie  dans  ce 
tumulte  épouvantable,  et  un  nombre  infini  avoit  été  es- 
tropié ou  blessé.  Beaucoup  de  familles  ont  été  jetées  dans 
le  désespoir  et  la  tristesse  par  un  événement  aussi  sinis- 
tre. Je  remercie  le  bon  Dieu  de  ce  qu'il  a  bien  voulu  nous 
préserver  d'accident  dans  cette  malbeureuse  journée, 
nous,  nos  parents  et  même  nos  amis,  quoique  plusieurs 
de  ceux--cy  aient  été  enveloppés  dans  le  tumulte;,  mais 
ils  se  sont  heureusement  tirés  d'affaire  ou  par  force  ou  par 
adresse. 

Aujourd'hui  10  juin,  on  m'assure  que  la  nuit  du  feu, 
le  30  may,  quatre-vingts  personnes  ont  été  noyées  dans  la 
rivière  de  Seine  et  cinq  cent  huit  ont  perdu  la  vie,  ou 
dans  la  rue  Royale  même,  ou  de  ceux  qu'on  avoit  portés 
chez  eux,  ou  dans  les  hôpitaux,  étant  blessés  tous  dange- 
reusement. 

JUIN  1770. 

Le  2.  J'allai,  accompagné  de  mon  fils  aîné,  à  la  Comé- 
die-Italienne. 

M.  le  baron  de  Dahlberg  m'a  encore  apporté  deux  du- 
cats de  la  part  de  M.  le  baron  de  Grosschlag.  L'un  repré- 
sen(e  l'électeur  de  Mayence  régnant. 

M.  et  madame  Desfriches,  d'Orléans,  avec  mademoi- 
selle leur  fille  et  M.  Lienau,  ont  soupé  chez  nous.  M.  Lié* 
nau  devant  partir  dans  deux  jours  pour  Hambourg,  je  l'ai 
chargé  d'une  boëte  contenant  une  estampe  encadrée  et 
douze  fois  la  même  en  feuille.  Elle  est  de  moi;  je  l'avois 


14)  JOURNAL 

gravée  à  l'insçu  de  tout  le  monde  d'après  un  dessein  que 
mon  fils  aîné  fit  d'après  une  vieille  femme  normande,  il  y  a 
quelques  années.  Je  lui  ay  donné  le  titre  de  Bonne  Femme 
de  Normandie1,  etjefay  dédiée  à  M.  Jean-Valentin  Meyer, 
négociant  à  Hambourg  et  mon  ami  personnel.  Il  m'avoit 
demandé  cette  marque  d'amilié  depuis  longtemps.  M.  Lie- 
nau  m'a  promis  de  lui  remettre  le  tout. 

Le  4.  Je  répondis  à  M.  de  Livry,  qui  nous  avoit  invités 
à  passer  les  festes  chez  lui,  à  Versailles.  Je  m'excu- 
sois  par  des  raisons  de  ce  que  nous  ne  pouvions  nous  y 
rendre. 

Le  5.  Nous  avons  tous  dîné  chez  M.  Basan  avec  la  fa- 
mille Chereau  et  M.  Saint-Aubin  l'aîné2.  Nous  avons  ri 
beaucoup  et  nous  nous  sommes  promenés  au  Luxem- 
bourg. Vers  la  nuit,  j'allai  voir  M.  le  baron  de  Dahlberg, 
qui  est  incommodé. 

Le  8.  M.  Lien  au  a  pris  congé  de  nous  et  est  parti  le  len- 
demain pour  Hambourg.  Je  l'ai  chargé  d'une  épreuve  de 
l'estampe  que  j'ay  dédiée  à  mon  ami  M.  Meyer. 

1  M.  Atb.  Mourier  a  bien  voulu  nous  faire  connaître  un  dessin  de 
J.-G.  Wille  qu'il  possède;  c'est  un  portrait  de  vieille  femme  qui  ressemble, 
quoique  n'étant  pas  identique,  à  la  Bonne  Femme  de  Normandie;  il  est 
exécuté  au  crayon  rouge,  et  d'une  main  ferme  et  habile.  Ce  dessin,  quoique 
non  signé,  doit  être  incontestablement  donné  à  Jean-Georges  Wille.  Quant 
à  l'attribution  qui  lui  a  été  donnée  de  représenter  la  mère  de  Greuze,  nous 
n'osons  pas  nous  hasarder  à  la  regarder  comme  exacte,  n'ayant  aucun  point 
de  comparaison,  et  les  preuves  que  l'on  objecte  n'étant  pas  suffisamment 
plausibles. 

2  Augustin  de  Saint-Aubin  naquit  à  Paris  vers  172Ô  et  mourut  en  1807. 
Il  a  gravé  un  grand  nombre  de  portraits  et  de  vignettes,  avec  un  vrai  talent. 
Sa  pointe  est  fine  et  spirituelle;  ses  portraits  sont  généralement  gravés  faci- 
lement, mais  on  leur  reproche,  avec  raison,  une  trop  grande  similitude 
entre  eux.  Il  a  dessiné  quelques  portraits  de  femmes  de  son  temps,  avec 
une  grâce  et  une  finesse  charmantes,  et  son  portrait  dessiné  par  lui-même, 
qui  se  trouvait  à  la  vente  de  M.  Renouant,  a  été  acquis  par  l'un  de  nous. 


DE  JEAN  -GEORGES  WILLE. 


441 


Le  9.  M.  le  professeur  C  ,  de  Cassel,  m'est  venu 

voir.  Il  étoit  c  y-devant  précepteur  des  princes  de  Hesse- 
Cassel,  et  il  voyage  actuellement  en  qualité  de  gouverneur 
d'un  Ilollandois  qu'il  doit  mener  en  Italie. 

Le  10.  Répondu  à  M.  de  Mcchel.  M.  Hacken,  ou  Hac- 
quin1  (comme  l'écrivent  les  François),  Allemand  de  na- 
lion,  qui  enlève  les  lableaux  peints  sur  bois  et  les  remet 
sur  toile,  demande  douze  louis  pour  faire  cette  opération  à 
un  tableau  que  possède  M.  de  Mechel.  C'est  ce  que  je 
lui  mande.  Je  le  prie  de  m' envoyer  du  papier. 

J'ay  donné  avis  à  M.  J.-V.  Meyer  que  M.  Lienau  étant 
parti  d'icylui  remettroit  une  Bonne  Femme  de  Normandie 
encadrée  et  douze  en  feuille,  etc. 

Le  12.  Répondu  à  M.  Rause,  graveur  à  Leipzig.  Je  lui 

1  Au  dix-huitième  siècle,  en  France,  le  rentoileur  de  tableaux  h  la  mode 
s'appelait  Picaut,  et  on  a  bien  soin  de  faire  remarquer  dans  le  livret  du  musée 
du  Luxembourg  (1750)  toute  la  science  de  ce  prodige.  Voici  ce  que  Ton  lit 
dans  cette  brochure  à  l'article  d'André  del  Sarte  :  «  Ce  tableau  (il  s'agit  de 
la  Charité)  étoit  peint  sur  bois,  et  aujourd'hui  il  se  retrouve  sur  toile.  On  a 
placé  sur  le  chevalet  ce  tableau,  pour  satisfaire  la  curiosité  du  public,  au  sujet 
du  talent  du  sieur  Picaut,  qui  sçait  enlever,  tant  de  dessus  le  bois  que  de  dessus 
les  murs,  les  ouvrages  de  peinture  qui  menacent  ruine.  Lorsque  l'on  fut  obligé 
de  démolir  le  plafond  d'un  pavillon,  qui  pour  lors  étoit  placé  au  bout  des  jar- 
dins du  château  de  Choisy-lc-Roy,  peint  par  feu  M.  Antoine  Coypel,  premier 
peintre  du  roy,  qui  n'avoit  alors  que  vingt  ans,  il  proposa  de  le  transporter 
sur  la  toile,  ce  qu'il  fit  au  contentement  des  supérieurs  qui  l'en  avoient  chargé, 
et  on  le  garde,  depuis  ce  temps,  dans  la  galerie  d'Apollon,  à  Paris.  Celui 
qu'on  expose  aux  yeux  du  public  sous  la  lettre  P  est  une  preuve  de  ce  que 
l'on  avance.  On  croyoit  sa  perte  totale,  lorsque  M.  le  directeur  général,  instruit 
de  ce  phénomène,  toujours  attentif  à  favoriser  les  arts,  et  chérissant  les  tré- 
sors que  les  anciens  nous  ont  laissés,  chargea  M.  Coypel,  premier  peintre  du 
roy,  d'examiner  si  ledit  Picaut  étoit  capable  de  ce  dont  il  le  flattoit.  Sur 
le  rapport  de  M.  Coypel,  M.  de  Tournehem  ordonna  qu'on  lui  délivrât  le 
lablenu  d'André  del  Sarte  ci-dessus  énoncé,  ce  qu'il  a  exécuté  avec  succè-. 
Le  public  peut  en  juger  lui-même,  lorsqu'on  prend  soin,  pour  l'assurer  de  la 
vérité,  de  lui  exposer  la  planche,  sous  la  lettre  P,  sur  laquelle  gisoit  le  ta- 
bleau qui  se  trouve  aujourd'hui  transporté  sur  la  toile,  et  qui  promet,  par 
son  rétablissement,  de  vivre  encore  plus  d'un  siècle.  » 


442  JOURNAL 

dis  que  j'ay  des  raisons  pour  ne  pas  lui  permettre  de 
mettre  mon  adresse  sur  ses  estampes  et  qu'il  n'y  a  point 
de  colombier  actuellement  à  Paris. 

Le  13.  J'ay  dîné  chez  MM.  les  barons  de  Stegner  et 
Bouder;  l'avant-midy  je  les  avois  menés  voir  les  tableaux 
de  notre  Académie  royale,  de  là  chez  M.  Hall,  de  là  à 
l'abbaye  Saint-Martin,  de  là  voir  le  cabinet  de  M.  l'abbé 
le  Blanc,  qui  nous  reçut  fort  bien,  étant  de  mon  ancienne 
connoissance.  L'après-dîner  je  les  menai  voir  la  galerie 
de  Bubens  et  les  autres  tableaux  du  roy  au  Luxembourg. 

Le  14.  Répondu  à  M.  Schmidt,  graveur  du  roy  de 
Prusse,  à  Berlin.  Je  lui  envoyé  une  quittance  de  six  cent 
dix-huit  livres  de  M.  Beiderer,  pour  lui  faire  voir  que 
j'ay  payé  selon  ses  ordres  à  ce  banquier  et  que  tout  est 
soldé  jusqu'à  ce  jour  entre  nous  K 

1  Wille  recevait,  le  15  juin  1770,  une  lettre  de  M.  Aberli.  M.  de  Montai- 
glon  a  bien  voulu  nous  la  communiquer  : 
«  Monsieur  et  très-cher  ami, 
«  Le  porteur  de  ceci,  M.  Weber,  qui  a  commencé  chez  moi  ses  étu- 
des pour  la  peinture,  se  proposant  de  les  continuer  à  Paris,  m'a  si  sou- 
vent entendu  parler  de  vous,  monsieur,  qu'il  souhaite  fort  d'avoir  l'honneur 
de  vous  faire  sa  révérence.  Permettez  que  je  vous  Pose  recommander.  Je 
ne  connois  point  de  jeune  homme  à  qui  l'on  pourrait  rendre  un  meilleur  té- 
moignage, soit  pour  les  mœurs,  soit  pour  son  extrême  attachement  au  tra- 
vail et  à  l'étude.  S'il  aura  quelquefois  le  bonheur  de  jouir  de  vos  bons  con- 
seils, je  suis  sûr  que  cela  lui  profitera  d'une  manière  très-sensible.  Je  vous 
prie  de  faire  agréer  mes  respects  a  madame  Wille.  J'ai  l'honneur  d'être 
très-parfaitement, 

«  Monsieur  et  très-cher  ami, 

«  Votre  très-humble  et  très-obéissant  serviteur, 
«  F.-J.  A  CE  RM. 

«  Berne,  ce  15  juin  1770.  » 

Wille  a  ajoute  au  bas  de  la  lettre: 

«  Ce  M.  Webber  a  resté  du  temps  à  Paris,  et  m'a  beaucoup  fréquenté.  C'est 
le  même  qui,  par  la  suite,  a  fait  le  tour  du  monde  avec  le  capitaine  Cook. 
Il  étoit  présent  lorsque  ce  navigateur  fut  assassiné  par  les  sauvages  de  Fisle 
de  Sandwick.  » 


DE  JEAN-GEOKGES  WILLE.  445 

Le  16.  J'ay  été  avec  mon  fils  aîné  à  la  Comédie-Ita- 
lienne voir  une  nouvelle  pièce  qui  ne  vaut  pas  grand' 
chose. 

Le  17.  Répondu  à  M.  G.  Winckler,  à  Leipzig;  je 
lui  dis  qu'il  recevra  plusieurs  choses  des  mains  de 
M.  Richler. 

Répondu  à  M.  Bause,  à  Leipzig;  je  lui  envoyé  en  pré- 
sent la  Bonne  Mère  de  Normandie  et  un  dessein  de  moi 
qu'il  m'avoit  demandé,  etc. 

Répondu  à  M.  T.  Richter,  à  Leipzig.  Je  lui  envoyé  le 
compte  de  ce  que  j'ay  déboursé  pour  lui  en  curiosités. 

Le  18.  M.  le  comte  d'Àffry,  colonel  des  gardes  suisses 
et  cy-devant  ambassadeur  du  roy  en  Hollande,  m'est 
venu  voir  avec  son  gendre,  sa  fille  et  son  (ils,  tous  aima- 
bles et  honnêtes. 

M.  le  baron  de  Baer,  Courlandais,  m'est  venu  voir 
avec  son  gouverneur. 

J'ay  mis  au  jour  la  Bonne  Femme  de  Normandie  \  que 
j'avois  gravée  sans  que  personne  en  fût  instruit,  pas 
même  dans  ma  maison.  Je  Tay  gravée  d'après  un  des- 
sein fait  d'après  nature,  par  mon  fils  P.-i\.  Wille.  De 
cette  manière  elle  causa  beaucoup  de  surprise  dans  la 
maison  lorsque  je  la  montrai  faite,  finie  et  prête  à  être 
mise  au  jour.  Cela  me  fit  plaisir. 

Le  20.  Écrit  à  M.  Ritter,  célèbre  architecte,  à  Berne. 
Je  lui  dis  que  je  lui  envoyé  un  Concert  de  famille  et  une 
Bonne  Femme  de  Normandie.  Je  le  prie  de  remettre  de  cette 
dernière  une  épreuve  à  M.  Àberli  et  une  à  M.  Môriko- 
fer,  mes  amis.  Je  lui  recommande  en  outre  bien  forte- 


1  N°  71  du  Catalogue  de  l'œuvre  de  Wille,  par  Ch.  Leblanc. 


444  JOURNAL 

ment  M.  Freudeberg ;l,  qui  envoyé  trois  très-jolis  desseins 
à  ses  protecteurs  de  Berne.  J'en  dis  le  bien  qu'ils  mé- 
ritent, de  même  que  de  M.  Freudeberg,  dont  les  talenls 
actuels  doivent  être  remarqués  et  qui  mérite  toutes  sor- 
tes d'encouragements. 

Le  24.  MM.  les  barons  de  Beuder  et  de  Stegner  sont 
venus  prendre  congé  de  nous.  Ils  partent  pour  les  Pays- 
Bas  et  l'Angleterre.  J'ay  une  amitié  singulière  pour  eux, 
et  je  crois  qu'ils  la  méritent  pour  bien  des  raisons. 

Le  26.  Nous  avons  été  tous  à  la  noce.  M.  Bomanet, 
mon  ancien  élève  et  cousin  de  ma  femme,  fut  marié  ce 
jour  avec  mademoiselle  Mansel;  fille  de  son  aubergiste, 
du  baut  de  la  rue  Saint-Jacques,  dans  l'église  de  Saint- 
Benoît,  à  huit  heures  du  malin.  C'étoit  moi  qui  menois 
la  mariée,  de  l'autel  au  carrosse.  Nous  déjeunâmes  tous 
chez  le  père  delà  mariée.  De  là  nous  allâmes  à  Bellcville, 
où  nous  trouvâmes  le  repas  préparé.  B  faisoil  le  plus  beau 
temps  du  monde.  Nous  étions  environ  trente  personnes. 

Le  28.  M.  le  baron  de  Canitz,  officier  dans  les  gardes 
hessoises,  m'est  venu  voir.  Il  descend  du  célèbre  poëte 
allemand,  baron  de  Canitz,  qui  fteurissoit  le  siècle  passé 
à  Berlin,  et  qui  fait  époque  dans  la  littérature  allemande. 
Ce  jeune  baron  est  d'une  figure  aimable,  d'une  physio- 
nomie ouverte,  d'un  caractère  vif,  parlant  l'allemand  et 
le  françois  également  avec  une  netteté  et  une  vivacité 
juste  qui  fait  plaisir;  avec  cela  il  est  extrêmement  poli; 
je  l'aime,  je  lui  ai  fait  voir  mon  cabinet,  de  même  qu'à 
M.  Iîohmann,  de  Hambourg. 

1  Simon  Freudeberg,  né  à  Berne  en  1745,  mourut  à  Paris  en  1801.  Il 
peignit  une  série  de  tableaux  gracieux,  et  les  gravures  que  Ton  a  gravées 
d  après  ses  peintures  sont  estimées  à  juste  titre;  elles  reproduisent  bien  son 
talent. 


DE  JEAN-GEORGES  WILLE.  445 
Répondu  à  M.  Schenau,  peintre  de  l'électeur  de  Saxe. 

Le  29.  Répondu  à  S.  E.  M.  le  baron  de  Kessel,  grand 
maître  des  cuisines  de  l'électeur  de  Saxe,  dont  l'amitié 
me  flatte  sensiblement. 

Le  50.  S.  À.  le  prince  de  Salm  m'a  fait  l'honneur  de 
me  venir  voir.  Ce  prince  me  paroît  être  de  la  plus  grande 
honnêteté. 

Plusieurs  Anglois  sont  venus  voir  mon  cabinet.  Il  y  en 
avoit  entre  autres  un  qui  bâilloit  fort  joliment,  preuve  de 
sa  connoissance  et  de  sa  sensibilité  en  voyant  de  belles 
choses. 

Le  fils  de  M.  Schropp,  marchand  d'estampes  à  Augs- 
bourg,  que  je  connois,  est  venu  chez  nous.  11  ressemble 
à  son  père. 

Ma  femme  a  tenu  sur  les  fonts  de  baptême,  avec 
M.  Lempereur',  graveur  du  roy,  une  fille  dont  ma- 
dame de  Launay,  femme  du  graveur  de  ce  nom  et 
notre  ami,  étoit  accouchée  la  veille.  Cela  nous  a  procuré 
force  dragées. 

JUILLET  1770. 

Le  1er.  Le  cousin  Romanet  et  sa  chère  femme  nous 
ont  rendu  visite,  selon  l'usage  des  nouveaux  mariés. 

J'ay  consenti  volontiers,  vendredy  29  du  mois  passé, 
que  notre  belle-sœur,  madame  Deforge,  fût  tutrice  de 
ses  enfants. 

Le  5.  M.  le  comte  Myciclski,  seigneur  polonois,  étant 

1  Louis-Simon  Lempcreur  naquit  à  Paris  vers  1725.  Il  grava  avec  talent 
plusieurs  portraits  d'après  Cochin,  et  ses  gravures  témoignent  une  grande 
facilité  et  une  grande  habileté. 


m  JOURNAL 

venu  me  voir,  vit  mon  cabinet,  dont  il  parut  content.  Il  a 
beaucoup  d'amour  pour  les  belles  choses  et  me  paroît 
bien  aimable,  honnête  et  généreux. 

Le  8.  Nous  avons  été  avec  tous  ceux  qui  ont  été  à  la 
noce  du  cousin  Romanet,  mon  ancien  élève,  faire  le 
lendemain  dans  un  endroit  sur  la  roule  d'Orléans,  près  de 
la  barrière.  Endroit  que  jeme  suis  marqué  aveede  la  craye 
blanche,  mais  pour  n'y  retourner  jamais.  Oh!  les  vilaines 
gens  que  les  gens  de  cet  endroit  bien  peu  estimable  !  Il 
faisoit  en  outre  mauvais  temps,  comme  il  a  fait  depuis  le 
commencement  de  l'année.  On  auroit  volontiers  allumé 
du  feu,  et  il  pleuvoit  presque  toujours. 

Le  10.  Deux  graveurs  hollandois  me  sont  venus  voir, 
1  un  est  le  maître,  l'autre  son  élève;  le  premier  s'appelle 
M.  Vinkeles  l;  je  ne  connois  pas  leur  mérite.  Ils  m'ont 
apporté  une  lettre  en  leur  faveur  de  M.  Goll,  baron  de 
Franckenslein,  à  Amsterdam.  Ils  vont  travailler  à  Paris, 
ainsi  du  reste. 

Le  12.  Nous  avons  été  à  la  Comédie-Italienne,  ma 
femme,  mes  deux  fils  et  moi,  voir  le  Diable  à  quatre, 
dans  lequel  Nainville,  représentant  le  savetier,  fait  bien 
rire  par  son  bon  jeu  vrai  et  plaisant.  La  seconde  pièce 
qu'on  joua  étoit  Isabelle  et  Gertrude. 

Le  15.  Écrit  à  M.  Boehm,  professeur  de  mathémati- 
ques de  l'Académie  électorale  d'Erfurth  et  de  la  Société 
littéraire  de  Luisbourg,  à  Giessen.  Il  y  a  dans  cette  lettre 
une  aulre  en  réponse  à  mon  cousin  de  la  même  ville. 
J'envoye  au  premier  un  rouleau  d'estampes  et  dont  il 
n'y  a  que  le  Concert  de  famille  et  la  Bonne  Femme  de 

1  Reinier  Vinkeles,  dessinateur,  graveur  à  la  pointe  et  au  burin,  naquit  à 
Amsterdam  en  17  41.  Il  était  élève  de  J.  Prunt. 


DE  JEAN-GEORGES  WILLE.  447 

Normandie  que  je  lui  fais  présent;  le  reste  du  rouleau 
est  pour  mon  cousin  et  mon  frère,  à  Wetzlar.  M.  le 
baron  de  Dahlberg,  chanoine  de  Mayence,  a  bien  voulu 
se  charger  du  rouleau  et  de  la  lettre. 

Écrit  à  S.  E.  M.  le  baron  de  Grosschlag,  grand  maître 
et  ministre  d'État  de  Son  Altesse  électorale  de  Mayence. 
Ceseigneur  m'avoit  envoyé  cinq  ducats  rares.  Je  l'en  re- 
mercie et  lui  envoyé  la  gravure  que  j'ay  fait  faire  d'après 
un  dessein  de  mademoiselle  la  baronne  de  Stein,  qu'il  aime 
et  qui  me  paroît  remplie  de  talent.  Le  paquet  contient 
cinquante  épreuves.  J'ay  ajouté  une  Bonne  Femme  de 
Normandie  pour  lui,  une  pour  M.  le  baron  de  Dahlberg, 
une  pour  mademoiselle  la  baronne  de  Stein,  une  pour 
notre  ami  M.  Kraus,  qui  est  presque  tous  les  hivers  chez 
M.  le  grand  maître.  M.  le  baron  de  Dahlberg  a  bien  voulu 
se  charger  du  paquet  et  de  ma  lettre  à  ce  ministre. 

Le  15.  Répondu  à  M.  de  Lippert,  qui  m'avoit  proposé 
de  graver  le  portrait  de  M.  Schega,  célèbre  graveur  de 
médailles,  et  que  celui-cy  graveroit  le  mien  dans  la  gran- 
deur d'un  écu  de  six  livres;  mais  je  lui  réponds  que 
depuis  douze  ans,  ayant  été  obligé  de  renoncer  aux  por- 
traits à  cause  de  ma  vue,  je  remercie  M.  Lippert  de  ses 
soins  et  de  son  intention  à  mon  égard.  C'est  M.  Sutter, 
orfèvre  de  Vienne,  qui  se  charge  de  celte  réponse.  Il  doit 
passer  par  Munich. 

Le  17.  M.  Sutter  s'est  chargé  aussi  d'un  paquet  d'es- 
tampes que  j' envoyé  à  S.  A.  R.  le  duc  de  Saxe-Teschen,  à 
Vienne. 

Le  18.  J'ai  eu  un  petit  tableau  de  Wouwermans  pour 
deux  petits  tableaux  de  Dietrich  avec  quelques  retours; 
mais  je  cédai  dans  la  même  journée  ce  tableau  à  M.  de  Li- 


418  JOURNAL 

vr},  et  je  l'obligeai.  Ce  même  jour,  M.  de  Livry  me  (it  pré- 
sent de  Y  Esprit  de  la  Ligue  en  trois  volumes,  par  M.  An- 
quetil. 

Le  19.  M.  de  Keith,  de  Berlin,  m'est  venu  voir  et  m'a 
apporté  une  lettre  de  mon  ancien  ami,  M.  Rode,  peintre 
d'histoire  de  ladite  ville.  Ce  gentilhomme  n'est  pas  mau- 
vais connoisseur. 

J'ay  envoyé  à  M.  Kruthofer  un  rouleau  pour  être  en- 
voyé par  ses  soins  à  monseigneur  le  duc  de  Saxe-Teschen. 

Le  23.  Répondu  à  M.Herrliberger  l,  graveur,  seigneur 
de  Maur,  près  de  Zurich.  Quoique  je  n'aime  pas  à  faire 
du  déplaisir  à  personne,  cependant  cet  homme  me  deve- 
nant trop  importun  depuis  plusieurs  années,  je  me  suis 
vu  obligé,  pour  qu'il  me  laisse  tranquille  une  bonne 
fois,  de  lui  renvoyer  des  imprimés  et  manuscrits  qu'il 
m'avoit  envoyés  par  la  poste  et  uniquement  par  rapport 
à  lui. 

Le  24.  M.  Schûtz,  secrétaire  d'ambassade  du  roy  de 
Danemark,  vint  chez  moi  en  me  remettant  de  la  part  de  Sa 
Majesté  Danoise  deux  médailles  d'or  superbes.  L'uneest  de 
la  plus  grande  espèce;  d'un  côté  sont  en  petit  tous  les  roys 
de  Danemark  de  la  maison  d'Oldenbourg,  et  le  feu  roy, 
un  peu  plus  grand,  s'y  trouve  au  milieu  sur  un  piédestal; 
au  revers  est  une  inscription.  La  seconde  représente  le  roy 
d'aujourd'hui.  Ces  médailles  étoient  accompagnées  d'une 
patente  qui  me  constitue  graveur  de  Sa  Majesté,  avec 
rang  de  professeur  de  son  Académie  de  Copenhague;  si- 
gnée par  le  roy  et  au  bas  par  M.  le  comle  de  Bernstorf, 
son  premier  ministre.  M.  de  W^sserscLleben,  conseiller 


!  David  llerrlibevccr,  graveur  et  marchand  d'estampes,  no  à  Zurich  en 
1007,  mourut  dans  la  même  ville  en  1777. 


DE  JEAN-GEORGES  WILLE.  449 

des  conférences  de  ce  monarque,  avoit  ajouté  une  lettre 
par  ordre,  qui  me  dit  tout  au  long  que  le  présent  m'é- 
toit  envoyé  de  la  part  du  roy  pour  me  marquer  sa  satis- 
faction par  rapport  à  l'estampe  que  j'avois  eu  l'honneur 
de  dédier  à  ce  prince,  et  que  Sa  Majesté,  me  voulant  éga- 
lement traiter  comme  un  homme  aimant  les  lettres,  avoit 
ordonné  qu'il  me  soit  envoyé  en  ou  Ire  le  superbe  ouvrage 
en  deux  volumes  du  sieur  Regenfus,  sur  les  coquilles, 
le  tout  représenté  d'après  nature  et  parfaitement  enlu- 
miné, de  même  que  la  Flora  Danîca  du  sieur  Oeder. 
Cet  honneur  et  ce  bienfait  peuvent  rajeunir  un  honnête 
homme. 

Le  25.  Me  vint  voir  M.  Weber,  jeune  peintre  de  Berne, 
élève  de  M.  Abcrli,  mon  ami,  dont  il  apporta  une  lettre 
de  recommandation.  Il  m'en  remit  aussi  une  de  M.Ritter, 
architecte,  et  une  de  M.Môrikofer,  graveur  de  médailles, 
monnoies  et  pierres  pour  la  même  fin,  et  qui  sont  aussi 
de  mes  amis  et  de  ma  connoissance.  Ces  messieurs  don- 
nent beaucoup  d'éloges  à  M.  Weber,  comme  étant  de 
très-bonnes  mœurs  et  fort  attaché  à  son  talent.  Je  veux 
bien  le  croire,  car  il  me  paroît  très-joli  garçon.  M.  Freu- 
deberg  l'accompagna  chez  moi.  Mon  cabinet  lui  plut 
beaucoup. 

Le  pauvre  M.  de  Launay,  dont  ma  femme  tint  l'enfant 
sur  les  fonts,  duquel  sa  femme  étoit  accouchée  en  dernier 
lieu,  dîna  chez  nous  pour  la  première  fois  depuis  la  mort 
de  sa  femme,  dont  il  paroît  affligé. 

M.  Ingouf  l'aîné,  duquel  je  n'avois  pas  lieu  d'être 
content,  s'étant  marié  depuis  peu  avec  la  fille  d'un  bou- 
langer, qui  est  fort  jolie,  vint  me  la  présenter,  et  je  les 
ai  bien  reçus. 

Le  28.  J'allai  à  l'assemblée  générale  de  l'Académie 
i.  29 


450  JOURNAL 

royale;  on  y  fit  trois  adjoints  à  professeurs  :  M.  Briard, 
peintre;  M.  D'Hues1,  sculpteur;  M.  Lépicié,  peintre.  Ce- 
lui-cy  est  fils  du  graveur  qui  étoit  secrétaire  de  l'Aca- 
démie avant  M.  Cochin. 

Dans  la  même  assemblée  fut  agréée  et  reçue  mademoi- 
selle Yallayer 2,  fille  d'un  orfèvre,  sur  neuf  ou  dix  tableaux 
qu'elle  a  voit  exposés.  Je  fus  extrêmement  enchante  du 
talent  de  cette  aimable  personne,  que  je  voyois  pour  la 
première  fois,  et  dont  le  talent  est  vraiment  celui  d'un 
homme  parfait  dans  ce  genre  de  tableaux  représentant 
la  nature  immobile,  instruments  de  sciences  et  d'arts,  etc. 
L'Académie  choisit  deux  tableaux  pour  la  réception  de 
cette  demoiselle,  qui  prit  sa  place  après  les  remercî- 
ments  usités,  avec  autant  de  modestie  qu'elle  est  habile, 
aussi  n'eut-elle  pas  une  seule  voix  contre  elle  au  scrutin. 

Le  29.  MM.  Kruthofer,  Parizeau  et  Baader  soupèrent 
chez  nous. 

AOUST  1770. 

Le  5.  M.  Schropp,  fils  d'un  bon  marchand  d'estampes, 
prit  congé  pour  s'en  retourner  à  Augsbourg,  après  avoir 
fait  ses  emplettes. 

M.  Ortowski,  brigadier  du  corps  des  cadets  nobles, 

1  D  ilues  était  élève  de  J.-B.  Le  Moine.  Diderot  en  dit  ce  qui  suit  dans  ses 
Essais,  page  577  :  «  «Tay  entendu  un  artiste  qui  disoit  en  passant  devant  le 
Saint  Augustin  A' Hues  :  «  Mon  Dieu,  que  nos  sculpteurs  sont  bêtes!  »  Celte 
exclamation  indiscrète  me  frappa.  Je  m'arrêtai,  je  regardai,  et,  au  lieu 
d'un  saint,  je  vis  la  tète  hideuse  d'un  sapajou  embarrassé  dans  une  chasu- 
ble d'évêque.  » 

2  Anne  Vallayer  Coster  mourut  à  Paris  en  1818.  Son  portrait  existe 
gravé  d'après  elle-même,  par  C.-F.  Letellier;  elle  est  représentée  de  profil  : 
ta  figure  est  distinguée,  son  œil  est  vif,  et  le  caractère  général  de  la  tète 
annonce  l'intelligence  et  la  volonté. 


DE  JEAN-GEORGES  WILLE.  4M 

que  le  roy  de  Pologne  d'aujourd'hui  a  crée,  me  présenta 
M.  Wronczinski,  qui  doit  entrer  chez  moi  en  qualité  d'é- 
lève. M.  Ortowski  m'étoit  déjà  venu  voir  plusieurs  fois 
par  rapport  au  jeune  Polonois  en  question  et  qui  pour 
lors  n'étoit  pas  encore  arrivé.  Je  lui  ay  promis  que  dans 
huit  jours  il  pourroit  occuper  sa  chambre  dans  ma 
maison. 

J'allay,  accompagné  de  notre  fils  aîné,  à  la  Comédie-Ita- 
lienne. On  y  jouoit  les  Grands  Voleurs,  pièce  italienne 
en  cinq  actes,  qui  nous  fit  bien  rire. 

Le  5.  Répondu  à  M.  deLivry,  actuellement  à  Compiè- 
gne.  Je  lui  dis  que  j'ay  serré  précieusement  son  Wouwer- 
mans,  et  que  sa  bordure  est  entre  mes  mains. 

JjE  9.  M.  le  brigadier  Ortowski  m'a  apporté  quatre 
cents  livres  pour  trois  mois  de  pension,  à  raison  de 
seize  cents  livres  par  an  que  l'on  me  doit  payer,  selon 
notre  convention  pour  l'instruction,  le  logement,  la 
nourriture,  le  bois  de  chauffage  et  la  lumière,  dcM.Wron- 
czinski,  qui  doit  entrer  chez  moi  en  qualité  d'élève. 

Le  10.  M.  Wronczinski,  de  Varsovie,  est  entré  chez 
moi  en  qualité  d'élève  pensionnaire,  étant  entretenu  chez 
moi  par  monseigneur  le  prince  Czartoriski. 

Le  15.  M.  le  comte  de  Wodzicki  et  M.  Kolzusko, 
Polonois,  me  sont  venus  voir.  Ce  dernier  est  le  camarade 
de  M.  Orlowski,  brigadier  comme  lui  et  dans  le  môme 
corps. 

Le  15.  Répondu  à  M.  G. -M.  Kraus,  bon  peintre  de 
Francfort,  actuellement  en  Suisse,  où  il  a  élé.appelé  pour 
divers  ouvrages,  lant  portraits  que  pièces  de  cabinet. 
Je  lui  dis  que  l'estampe  que  j'ay  fait  faire  à  Peau-forte, 


452  JOURNAL 

d'après  son  écolièrc,  la  jeune  baronne  de  Stein,  avoit 
été  emportée  par  M.  le  baron  de  Dablberg  à  M.  le  baron 
deGrosschl-ag.  Je  lui  parle  aussi  du  présent  que  m'a  bien 
voulu  faire  le  roy  de  Danemark.  Il  demeure  chez  M.  Klein- 
dorff,  aux  Trois-Rois,  à  Basle. 

Le  10.  Mon  fils  m'a  dessiné  pour  la  première  fois  et 
de  profil,  parce  que  le  dessein  doit  êlrc  gravé  dans  la 
suite  des  graveurs  de  l'Académie  que  les  frères  Ingouf  ont 
entrepris l.  Mon  fils  a  dessiné  ce  profil  extrêmement  bien, 
et  j'en  suis  des  plus  satisfaits.  Il  doit  en  dessiner  encore 
environ  quatre;  celui  de  M.  Lempereur  est  le  premier 
qu'il  ait  fait  pour  cette  suite.  Il  fait  le  tout  à  la  prière 
de  MM.  Ingouf  et  pour  les  obliger;  mais  il  a  choisi  ceux 
qu'il  prétend  dessiner;  d'autres  feront  le  reste. 

Le  18.  M.  Jouberf,  de  Lyon,  ayant  pris  congé  de  nous, 
je  lui  donnai  à  dîner,  comme  aussi  à  madame  Marchand 
et  à  mademoiselle  Basan.  Madame  Ghcvillet,  sœur  de  ma 
femme,  y  étoit  aussi.  Tout  ce  monde,  avec  ma  femme, 
Frédéric  et  M.  Daudet,  alla  vers  le  soir  au  Jardin  du 
Roy,  voir  le  cabinet  des  curiosités  naturelles. 

Le  19.  M.  le  comte  de  Cholek,  seigneur  autrichien, 
prit  congé  de  moi.  Il  a  de  l'esprit,  il  est  aimable;  je 
l'estime. 

Répondu  à  M.  F.  Richtcr,  à  Leipzig.  Je  lui  dis,  entre 
autres,  que  j'attends  avec  impatience  le  dessein  flamand 
qu'il  me  destine. 

Répondu  à  M.  G.  Winckler.  Je  lui  dis  qu'il  a  raison 
de  vouloir  une  inscription  allemande  sur  le  tombeau  du 
célèbre  Gel  1er  t. 

1  line  parut  de  celte  suite  qu'un  très-petit  nom!  rctle  portraits.  Mais  celui  de 
Wille  fut  gravé  un  des  premiers,  par  P.-C.  Ingouf.  Il  y  a  loin  de  ce  portrait 
à  celui  qui  fut  peint  par  Grcuze,  et  gravé  par  Mullcr. 


DE  JEAN- GEORGES  WILLE.  455 
Le  25.  M.  Basan,  revenu  de  Londres,  vint  nous  voir. 


Le  25.  Répondu  à  MM.  Weingandt  et  Gastel,  de  même 
qu'à  M.  Schmuzer  sur  le  même  objet.  Je  lui  dis  que  je 
ne  pourrois  faire  l'envoy  que  lorsqu'ils  auroient  arrange 
leurs  affaires  avec  M.  Basan. 

Le  26.  Répondu  à  M.  Kreuchauf.  Je  lui  mande  qu'il 
feroit  bien  de  dissuader  M.  Bause  de  ces  adresses  étran- 
gères. 

Répondu  à  M.  Bause  sur  l'objet  dont  j'ay  parlé  à 
M.  Kreuchauf. 

M.  de  Livry,  de  retour  de  Compiègne,  vint  me  voir  sur- 
le-champ  en  m'apportant  un  perdreau. 

J'allai  avec  mes  enfanls  leur  payer  à  déjeuner,  selon 
ma  promesse,  aux  Thuileries. 

SEPTEMBRE  1770. 

Le  2.  Je  partis  de  grand  matin  en  voiture  pour  Long- 
jumeau,  accompagné  de  mon  fils  aîné,  de  MM.  Parizeau 
et  Baader,  pour  y  rester,  ou  dans  les  environs,  dessiner 
les  paysages,  dont  le  même  jour  j'en  dessinai  deux  au 
bord  de  la  rivière  d'Yvette,  où  sont  établis  les  tanneurs  et 
mégissiers.  Depuis  ce  jour  jusqu'au  vendredy  au  soir, 
nous  dessinâmes  à  Sceaux-les-Chartreux  toutes  sortes  de 
baraques.  Le  mercredy  de  cette  semaine,  MM.  Freudo- 
berg,  peintre,  et  Gultenberg,  graveur,  nous  vinrent 
joindre  lorsque  nous  étions  à  souper.  Cela  nous  fit  plai- 
sir. La  fin  de  cette  semaine  étoit  pluvieuse,  c'est  pour- 
quoi j'écrivis  à  ma  femme,  lui  demandant  un  carrosse  de 
Paris,  qu'elle  m'envoya,  et  nous  y  retournâmes  le  samedy 
avant  midy.  MM.  Freudeberget  Guttenberg,  comme  étant 
les  derniers  venus,  résolurent  de  rester  encore  en  cam- 


454  JOURNAL 

pagne,  et  nous  quittèrent  pour  aller  à  Chamblanc,  où  il  y 
a  de  bonnes  choses.  Je  n'ai  fait  en  tout,  pendant  celte 
excursion,  que  douze  desseins;  j'en  aurois  bien  fait  de 
plus  si  le  temps  avoit  été  stable.  Mon  fils  a  dessiné,  outre 
plusieurs  jolis  paysages,  environ  treize  enfants  du  vil- 
lage de  Sceaux-les-Cliartreux,  pleins  d'esprit  et  de  naï- 
veté. Au  reste,  nous  avons  bien  ri,  étant  tous  de  bonne 
humeur.  Tout  le  monde  qui  me  connoît  dans  ces  quar- 
tiers étoit  bien  aise  de  me  revoir,  surtout  les  enfants, 
auxquels  je  distribue  ordinairement  de  la  monnoie  et 
force  dragées,  plusieurs  m'appelant  leur  papa,  me  sui- 
vant partout  et  formant  ordinairement  un  cercle  autour 
de  nous,  lorsque  nous  sommes  assis  pour  dessiner,  si 
bien  que  cela  est  quelquefois  incommode;  mais,  lorsque 
je  leur  fais  seulement  signe,  ils  se  rangent  de  côté  sans 
difficulté.  Mon  fils  a  dessiné  aussi,  mais  pour  moi,  de 
profil  et  sans  perruque,  M.  Baader,  qui  est  des  mieux 
faits.  À  mon  retour,  je  fus  reçu  des  miens  avec  plaisir,  et 
ce  qui  m'en  fit  étoit  que  tout  le  monde  se  porloit  bien. 
Ce  même  jour,  M.  Parizeau  et  M.  Baader,  qui  est  toujours 
très-plaisant,  vinrent  souper  chez  nous,  et  à  peine  avions- 
nous  commencé  que  M.  Desfriches,  négociant  d'Orléans, 
vint  aussi,  soupa  et  pris  congé  de  nous. 

Le  9.  Répondu  a  M.  J.-Y.  Meyer,  à  Hambourg.  Je  lui  dis 
que  du  vin  du  Rhin,  dont  il  me  fait  offre,  j'accepterai  bien 
et  avec  plaisir  quelques  bouteilles;  que  je  lui  réserve  les 
quinze  épreuvesqu'il  m'avoit  demandées;  mais  que,  pour 
les  meubles  dont  il  me  parle,  je  le  prie  de  s'adresser  à 
quelque  autre  mieux  au  fait  que  moi,  ou  qui  auroit  plus 
de  temps  de  reste. 

Le  i  l.  Le  courrier  de  Strasbourg  m'apporta  une  boëte 
en  forme  de  livre,  proprement  relié,  mais  contenant  dix- 


DE  JEAN-GEORGES  WILLE.  455 

huit  médailles  d'argent  de  la  plus  grande  beauté.  Elles  sont 
gravées  tout  nouvellement,  par  M.  Schega,  artiste  célèbre, 
et  représentent  la  suite  des  électeurs  de  Bavière  de- 
puis jusqu'à  et  compris  l'électeur  aujourd'hui  ré- 
gnant. C'est  M.  de  Lippert  qui  me  les  a  achetées;  elles 
coûtent  la  somme  de  

Le  16.  Écrit  à  M.  Schmuzer,  à  Vienne.  Je  lui  mets  la 
quittance  des  cent  livres  que  j'ay  données,  par  son  ordre, 
au  sieur  Piehler,  de  même  que  la  réponse  de  M.  Ducreux, 
qui  dit  que  rien  n'est  arrivé  de  Vienne  avec  les  équipages 
de  M.  de  Durfort.  Je  lui  parle  du  présent  que  le  roy  de 
Danemark  m'a  fait,  et  je  lui  envoyé  le  compte  de  ce  que 
me  doit  monseigneur  le  duc  de  Saxe-Teschen,  pour  les  es- 
tampes que  je  lui  ay  envoyées  en  six  différents  rouleaux. 
C'est  le  courrier  impérial,  qui  est  icy,  qui  prend  le 
dernier  rouleau,  comme  aussi  ma  lettre,  et  doit  partir  en 
ce  moment. 

Un  marchand  nommé  M  ,  qui  doit  épouser  ma 

nièce,  est  venu  chez  nous  me  voir  en  qualité  d'un  re- 
chercheur. Ma  femme  l'avoit  déjà  vu  plusieurs  fois,  mais 
non  moi. 

M.  Lebrun  fils  m'a  nettoyé  et  verni  plusieurs  tableaux, 
entre  autres,  mon  superbe  Brauwer,  les  Musiciens  ambu- 
lants, de  M.  Dietrich,  que  j'ay  gravés,  Afjar  présentée  à 
Abraham  par  Sara,  tableau  surprenant  du  même  M.  Die- 
trich ou  Dietricy,  comme  il  signe  le  plus  souvent,  comme 
aussi  mon  tableau  de  Van  Goyen. 

Le  24.  J'ay  mis  pour  la  première  fois  un  habit  de 
drap,  brun  de  couleur  et  bien  fait.  Il  est  superbement 
galonné  en  or.  Ce  jour,  je  menay  M.  Baader  avec  moi  à  la 
Comédie-Italienne. 


450  JOURNAL 

Ce  jour,  est  entré  chez  moi,  en  qualité  d'élève,  le  fils 
d'un  maître  tailleur  de  Paris,  nommé  M.  Bervic1.  Ce 
jeune  homme  a  la  physionomie  heureuse;  il  dessine  déjà 
joliment  pour  son  âge,  n'ayant  que  quatorze  ans. 

Le  28.  Je  partis  de  grand  matin  en  carrosse  de  remise 
avec  mes  deux  fils  et  notre  domestique  pour  Versailles, 
voir  M.  de  Livry,  qui  m'avoit  tant  de  fois  invité  et  de  qui 
nous  fûmes  reçus  le  mieux  du  monde.  A  onze  heures 
nous  allâmes  à  la  chapelle  du  roy,  parce  que  je  n'avois 
pas  encore  vu  madame  la  Dauphine,  et  j'eus  là  le  plaisir 
de  la  voir  à  mon  aise,  ainsi  que  mes  enfants,  qui  étoient 
dans  le  même  cas.  Après  cela  nous  la  vîmes  passer  dans 
les  appartements,  ainsi  que  le  roy,  et  de  là,  après  avoir 
parcouru  le  château,  en  considérant  les  tableaux,  nous 
retournâmes  dîner  avec  M.  de  Livry,  où  il  y  avoit  encore 
d'autre  monde.  Le  dîner  fini,  nous  montâmes  sur  la  hau- 
teur par  le  jardin  derrière  la  maison  de  M.  de  Livry,  où 
sont  les  étangs  qui  fournissent  de  l'eau  au  parc  royal, 
dans  lequel  nous  allâmes  voir  les  statues.  Après  avoir  pris 
congé  de  M.  de  Livry,  nous  montâmes  en  carrosse  au 
clair  de  la  lune  et  arrivâmes  à  Paris  vers  les  neuf  heures 
et  un  quart,  bien  contcnls  de  notre  excursion.  C'étoil  pour 
la  première  fois  que  notre  fils  Frédéric  vit  Versailles,  à 
l'âge  de  douze  ans  et  huit  jours. 

Le  30.  J'allai  de  bon  malin,  accompagné  par  M.  Pari- 
zeau,  dessiner  le  paysage  sur  la  rivière  des  Gobelins.  Il 
faisoit  le  plus  beau  temps  du  monde.  Je  n'ai  fait  que 
deux  desseins,  dont  le  dernier  au  Clos-Payen.  Noire  dî- 
ner étoit  drôle;  il  ne  consisloit  qu'en  un  morceau  de  pe- 
tit salé  que  nous  mangeâmes  cependant  avec  un  appétit 

1  Né  le  23  mai  1756,  Bervic  mourut  le  25  mars  1822.  Ou  trouve  une 
notice  sur  cet  artiste  en  tète  de  son  catalogue  de  vente. 


DE  JEAN-GEORGES  YYILLE.  457 

non  pareil,  dans  un  cabaret  du  faubourg  Saint-Marcel, 
très  isolé;  mais  le  vin  étoit  très-bon,  et  nous  contents 
comme  des  roys. 

OCTOBRE  1770. 

M.  l'abbé  Poissonneau,  autrefois  attaché  au  cardinal 
de  Tencin,  étant  arrivé  de  Lyon,  me  vint  voir. 

M.  Halm,  mon  élève  pendant  plus  de  neuf  années, 
natif  de  Coblentz,  a  été  reçu  professeur  de  dessein  à  l'É- 
cole royale  militaire,  ayant  remporté  cette  place  sur  plu- 
sieurs concurrents.  Aussi  dessine-t-il  bien,  et  le  certificat 
que  je  lui  avois  donné  étoit  conçu,  comme  il  étoit  juste, 
en  termes  honorables  pour  lui,  et  il  lui  a  pas  mal  servi 
en  cette  occasion.  Il  a  quatorze  cents  livres  d'appointe- 
ments par  an,  logement,  la  table,  etc.,  à  l'hôtel. 

Le  11 .  Le  frère  de  M.  Diemar,  de  Berlin,  mais  demeu- 
rant à  Londres,  étant  arrivé  d'Angleterre,  vint  tout  de 
suite  avec  une  lettre  de  recommandation  pour  moi  et 
une  bordure  ovale  contenant  un  bouquet  de  roses  et  au- 
tres fleurs,  le  tout  modelé  en  cire  de  couleur,  dont  le 
fond  est  une  glace.  C'est  l'ouvrage  de  M.  Diemar,  très- 
bien  fait  et  qu'il  envoyé  à  ma  femme  en  présent.  Enfin, 
c'est  un  bon  et  brave  garçon  qui  fait  bien  ses  affaires  en 
Angleterre,  et  il  le  mérite  bien.  Son  frère,  qu'il  nous  re- 
commande, est  peintre  en  miniatures;  je  ne  l'ai  pas  en- 
core vu,  car  je  n'y  étois  pas. 

Le  14.  M.  Halm  vint  nous  voir  avec  son  habit  d'uni- 
forme de  professeur  de  l'Ecole  royale  militaire.  Ce  vête- 
ment est  gris  avec  boutonnières  d'or  et  boutons  dorés. 

C'étoit  le  dimanche;  le  jeune  M.  Diemar  dîna  avec 
nous.  11  paroît  bien  bon  enfant.  Je  lui  prêterai  des 


458  JOURNAL 

desseins  pour  les  copier,  m'en  ayant  prié  pour  cela. 

M.  Beson,  autrefois  secrétaire  d'ambassade  de  la  part 
du  roy  à  Coblcntz,  prit  congé  de  moi,  accompagné  de 
monsieur  son  fils.  11  part  pour  la  Corse  pour  y  faire  des 
découvertes  de  mines  qu'il  y  doit  exploiter,  étant  très- 
versé  dans  cette  partie.  Il  parle  l'allemand  très-parfaite- 
ment, ayant  demeuré  onze  ans  dans  ce  pays.  Mon  fils 
aîné  a  eu  beaucoup  de  minéraux  de  lui  pour  son  petit  ca- 
binet. 

Vers  le  soir,  j'allai  avec  M.  Baader  sur  la  cbaussée 
d'An  tin  tout  exprès  pour  y  voir  les  divers  palais  qu'on  y 
construit  actuellement.  Je  fus  étonné  de  trouver  la  rue 
presque  toute  formée,  depuis  le  boulevard  jusqu'à  la 
barrière  Blancbe,  là  où  j'ay  dessiné,  il  y  a  peu  d'années, 
d'après  de  pauvres  baraques,  mais  pittoresques,  qu'habi- 
toient  des  jardiniers  et  des  laitières.  On  a  même  commencé 
à  voûter  dans  ce  quartier  l'égout  de  la  ville,  quiysentoit 
ordinairement  fort  mauvais,  principalement  en  été. 

Le  15.  M.  l'abbé  Poissonneau  a  pris  congé  de  moi  pour 
s'en  retourner  à  Lyon. 

Le  20.  J'ay  acheté  deux  jolis  tableaux:  l'un  est  de 
Saenredam,  représentant  une  Vue  de  Rome;  sur  le  devant 
il  y  a  un  obélisque  avec  l'année  1655.  L'autre  est  de 
Post,  représentant  une  Vue  des  Indes  orientales,  où  ce 
peintre  alla  au  siècle  passé  avec  le  prince  Maurice  de 
Nassau.  Ces  deux  tableaux  sont  très-bien  faits  et  fort 
curieux. 

J'ay  envoyé  ce  jour-là  les  règlements  de  notre  Académie 
royale  de  peinture  et  de  sculpture  à  M.  V.  Lienau,  à 
Bordeaux,  qui  me  les  avoit  demandés.  Comme  il  m'avoit 
été  impossible  de  trouver  aucun  exemplaire  imprimé 
chez  aucun  libraire,  même  celui  de  notre  Académie, 


DE  JEAN-GEORGES  WILLI.  459 

M.  Cochin,  noire  secrétaire,  me  prêta  celui  qu'il  a  entre 
les  mains,  et  je  les  ai  fait  copier  à  la  plume.  J'ay  ajouté 
une  lettre  à  M.  Lienau. 

M'est  venu  voir  M.  Naumann,  jeune  voyageur  de  Dresde, 
m'apporlant  une  demi-douzaine  de  lettres  de  mes  amis 
de  Dresde  et  de  Leipzig,  où  il  a  fait  ses  études;  comme 
aussi  dix-huit  épreuves  du  portrait  de  madame  Koch, 
fameuse  comédienne  en  Allemagne,  gravé  par  M.  Bause l. 

Je  me  suis  écorché  la  jambe  dans  une  loge  de  la  Co- 
médie-Italienne, M.  Daudet  m'accompagnant.  Au  retour 
au  logis,  j'ay  appliqué  sur  la  playe  un  morceau  de  taffetas 
d'Angleterre,  et  j'espère  que  cela  ne  sera  rien. 

Le  25.  Répondu  sur  deux  lettres  de  M.  de  Livry.  Je  le 
remercie  de  ne  pouvoir  profiter  de  l'invitation  qu'il  me 
fait  de  l'aller  voir  à  Fontainebleau.  Je  lui  dis  en  outre 
que  quatre  de  ses  petites  bordures  sont  faites  et  que  je 
compte  lui  procurer  deux  petits  desseins. 

Le  25.  Répondu  à  M.  de  Lippert,  à  Munich.  Il  m'avoit 
envoyé  la  quittance  de  l'argent  que  je  lui  avois  fait  payer 
pour  les  dix-huit  médailles  d'argent,  par  Schega,  repré- 
sentant la  suite  des  princes  de  Bavière,  qu'il  m'avoit 
négociées,  et  dont  je  le  remercie.  Je  lui  dis  de  plus  qu'il 
m'est  impossible  de  consentir  que  ma  médaille  soit 
frappée  par  M.  Schega,  aux  conditions  qu'il  m'avoit  pro- 
posées. 

Le  26.  Répondu  à  M.  Dorner,  peintre  à  Munich,  qui 
avoit  peint  en  petit  ma  tête,  lorsqu'il  passa  par  Paris,  et 
dont  il  a  fait  le  corps  avec  deux  mains  à  Munich,  le  tout 
richement  habillé,  mais  médiocrement  raisonné  et  des- 

1  Ce  portrait  représente  Christine-Henriette  Koch  dans  le  rôle  de  Pelo- 
pia,  dans  Atrée  et  Thyeste,  de  M.  Weise.  Le  tableau  était  peint  par  Antoine 
Graff;  la  gravure  en  est  froide  et  métallique. 


400  JOURNAL 

sine.  Je  le  remercie  donc  de  ce  portrait,  que  je  ne  veux 
point  exposer;  il  me  faut  du  beau  ou  rien;  malgré  cela  il 
me  marque,  de  même  que  M.  de  Lippert,  qu'il  a  été  obligé 
d'en  faire  plusieurs  copies  pour  divers  amateurs  des  arts. 
Grand  bien  leur  fasse!  Ma  lettre  est  dans  celle  à  M.  de 
Lippert. 

Un  jeune  Russe,  de  Saint-Pétersbourg,  s'est  pré- 
senté chez  moi  pour  être  mon  élève.  Il  est  pension- 
naire de  l'Académie  impériale  de  Russie,  ayant  gagné  la 
seconde  médaille  du  dessein;  cela  lui  a  donné  droit  de 
jouir  de  la  pension  et  du  voyage  pendant  trois  années.  Je 
ne  sais  pas  où  le  placer  chez  moi;  cependant  il  me  prie 
avec  instance,  disant  qu'avant  que  de  partir  de  Péters- 
bourg  il  s'étoit  proposé  de  chercher  à  entrer  chez  moi,  et 
qu'il  ne  désiroit  point  d'autre  maître.  Je  verrai  comment  je 
ferai.  Il  étoil  avec  un  autre  jeune  graveur  dePétersbourg, 
qui  est  chez  M.  le  Ras,  et  qui  parle  bien  le  françois, 
mais  plus  parfaitement  l'allemand. 

Le  29.  Le  jeune  Russe,  nommé  M.  Iwanow1,  me  vint 
voir  de  nouveau,  accompagné  de  l'aumônier  d'ambas- 
sade de  Russie,  qui  porte  une  grande  barbe  et  le  vête- 
ment grec.  Je  lui  ai  promis  ce  jour  qu'il  pourroit  entrer 
chez  moi. 

NOVEMBRE  1770. 

Le  4.  J'allai  voir  MM.  Olofski  et  Kolzusko,  Polo- 
nois,  brigadiers  des  cadets  nobles,  que  le  roy  d'aujour- 
d'hui a  érigés.  Ils  sont  fort  studieux;  je  leur  prête  des 
desseins,  qu'ils  copient  joliment. 

1  Nagler  nous  apprend  que  le  prénom  de  cet  artiste  commençait  par 
un  G,  qu'il  travaillait  à  la  fin  du  dernier  siècle  et  au  commencement  du 
nôtre,  et  qu'il  grava  la  Cascade,  d'après  Dietrich. 


DE  JEAN-GEORGES  WILLE.  461 

Le  6.  M.  Iwanow  est  enlré  chez  moi  en  qualité  d'é- 
lève. 

Le  11.  Nous  fîmes  la  Saint-Martin  le  soir.  11  n'y  avoit 
que  plusieurs  de  nos  parents;  M.  Baader,  cependant,  s'y 
trouva,  pour  son  tourment.  On  avoit  ajouté  à  son  insu 
une  poulie  au-dessus  de  la  place  où  il  devoit  être  à  table, 
une  corde  avec  des  crochets  rouloit  sur  cette  poulie,  et, 
lorsqu'on  fut  bien  en  train,  mon  domestique  accrocha  sa 
perruque  et  la  fit  voler  en  l'air  jusqu'au  plancher,  où 
elle  resta  pendant  le  souper.  Le  pauvre  M.  Baader,  qui 
feroitrire  le  plus  misanthrope,  se  trouvoit  très-étourdi, 
il  prit  la  chose  en  bien  et  rit  le  premier.  On  fit  des  char- 
ges avec  son  bonnet  blanc,  qu'on  lui  avait  flanqué  sur  la 
tête. 

Le  14.  Répondu  à  M.  de  Livry,  encore  à  Fontaine- 
bleau. Je  lui  dis  que  j'ay  eu  soin  de  toutes  ses  petites 
affaires.  . 

Le  15.  Répondu  à  monseigneur  l'évêqtiede  Callinique. 
Je  lui  réponds  que  le  volume  de  la  galerie  de  Caprarole 
est  joliment  relié.  Je  lui  propose  aussi  un  troc,  c'est-à- 
dire  qu'il  me  donne  l'œuvre  du  comte  de  Goudt,  et  une 
estampe,  par  Gollzius,  et  que  je  lui  donnerai  le  Temple 
des  Muses,  gravé  d'après  Diepenbeck,  première  édition, 
avec  les  pièces  surnuméraires  qui  sont  rares,  fort  bien 
relié. 

Le  20.  M.  de  Livry  revint  deFonlainebleau,  et,  comme 
il  avoit  désiré  quelques  desseins  pour  garnir  des  pilas- 
tres, je  saisis  cette  occasion  pour  lui  en  faire  faire  deux  au 
crayon  rouge,  très-terminés,  par  mon  fils.  L'un  repré- 
sente deux  joyeux  savetiers,  dont  l'un  tient  un  verre  a 
la  main,  et  l'autre  fume.  Le  second  représente  une  femme 


402  JOURNAL 

qui  tricote  et  une  fille  auprès  d'elle  qui  lit  dans  la  Croix 
de  Jésus.  Je  lui  avois  fait  faire,  en  outre,  deux  paysages 
coloriés  par  M.  Dunker,  aussi  très-jolis.  M.  de  Livry 
en  fut  très-enchanté,  non-seulement  des  desseins,  mais 
aussi  de  mon  attention  par  rapport  à  lui;  surtout  il 
parut  bien  sensiblement  flatté  de  ceux  faits  par  mon 
fils,  que  nous  le  priâmes  d'accepter.  C'est  toujours  un 
galant  homme  et  très-bon  ami  de  moi  et  de  ma  maison. 

Le  22.  Nous  avons  reçu  de  M.  Eberts,  directeur  des 
chariots  de  poste  de  l'Empire  et  notre  ancien  ami  à  Stras- 
bourg, un  tonneau  de  sauerkraut,  dont  ma  femme  parti- 
culièrement fait  beaucoup  de  cas. 

Le  25.  J'allai  à  la  Comédie-Italienne,  accompagné  de 
mon  fils  aîné.  On  y  jouoit  le  Cabriolet  volant,  pièce  ita- 
lienne nouvelle. 

DÉCEMBRE  4770. 

Le  4.  MM.  Orlofski  et  Kolzusko,  gentilshommes  polo- 
nois,  ont  soupé  chez  nous.  M.  Baadcr y  étoit  aussi,  comme 
à  son  ordinaire.  Nous  avons  ri  à  table,  autant  qu'il  est 
possible,  par  rapport  aux  réponses  naïves,  satiriques  et 
singulières  de  M.  Baader. 

M.  Orlofski  m'a  cédé  un  grand  écu  de  Pologne  au  coin 
du  roy  d'aujourd'hui. 

J'ay  acheté  de  M.  Joullain  fils  l,  pour  ma  curiosité,  six 
petites  estampes,  gravées  parYan  deVelde.  Sur  deux  li  es- 

*  Joullain  a  publié  un  certain  nombre  de  catalogues;  outre  cela,  il  a  fait 
un  petit  volume,  encore  estimé  de  nos  jours,  dont  voici  le  titre  :  Réflexions 
sur  la  peinture  et  la  gravure,  accompagnées  dune  courte  dissertation 
sur  le  commerce  de  la  curiosité  et  les  voiles  en  général,  ouvrage  utile 
aux  amateurs,  aux  artistes  et  aux  marchands.  Metz  et  Paris,  1780, 
in-12. 


DE  JEAN-GEORGES  WILLE.  m 

petites,  il  n'y  a  que  deux  moutons  sur  chacune  ;  sur  les 
trois  autres,  un  peu  plus  grandes,  qu'une  vache  sur  cha- 
cune, excepté  une.  Elles  me  coûtent  vingt-quatre  livres. 
Ces  six  estampes  sont  admirables  d'épreuves. 

Le  15.  Répondu  à  M.  de  Lippert,  à  Munich.  Je  lui  fais 
voir  fort  clairement  que  je  ne  pourrois  plus  graver  de 
portrait  et  que  l'habile  M.  Schega  ne  doit  point  faire  ma 
médaille. 

M.  Domanôk,  jeune  homme,  fils  d'un  artiste  de  Vienne, 
m'est  venu  voir,  m'apportant  des  lettres  de  M.  de  Sonnen- 
fels  et  deM.Schmuzer.C'estccjeune  homme  quiaremis, 
de  la  part  de  l'impératrice,  une  table  singulière  faite  par 
son  père,  à  madame  la  Dauphine;  elle  est  en  acier,  bronze 
doré  et  bois  pétrifié.  On  m'en  avoit  déjà  parlé  avec  beau- 
coup d'éloges.  M.  Domanôk  me  paroît  fort  joli  garçon, 
parlant  joliment  françois  et  ayant  beaucoup  de  politesse. 

Le  15.  Répondu  à  M.  de  Livry.  Je  l'instruis  que  les  cinq 
bordures  qu'il  m'avoit  prié  de  lui  faire  faire  sont  faites. 

Le  17.  M.  de  Livry  nous  vint  voir.  11  apporta  deux 
bonnes  bouteilles  de  vin  de  muscat. 

Me  vint  voir  M.  le  baron  de  Krudner,  Livonien.  Il  m'ap- 
porta des  livres  et  lettres  de  mes  amis,  à  Leipzig,  où  il 
avoit  été  voir  les  siens  en  venant  de  Pétersbourg;  car  il 
avoit  fait  cy-devant  ses  études  à  Leipzig.  Il  va  à  Madrid, 
en  qualité  de  gentilhomme  d'ambassade  de  Russie.  11  est 
très-aimable. 

Le  25.  Répondu  sur  deux  lettres  de  monseigeur  l'évê- 
que  deCallinique.  Je  lui  envoyé  deux  quitlanccsde  libraire 
et  une  mesure  de  portefeuille.  J'ay  adressé  le  tout  à  son 
frère,  M.  de  Livry,  à  Versailles. 

Écrit  à  M.  Schmidt,  graveur  du  roy  de  Prusse,  à  Ber- 


46  i  JOURNAL 

lin.  Je  me  plains  de  son  silence.  Je  lui  demande  de  ses 
nouvelles  estampes,  et  je  lui  dis  qu'il  recevra,  par  Ham- 
bourg, ma  Bonne  Femme  de  Normandie,  trois  épreuves, 
une  pour  lui,  une  pour  M.  Rode,  et  la  troisième  pour 
M.  Nicolaï. 

Le  24.  M.  Spener,  jeune  libraire  de  Berlin,  qui  a 
voyagé  en  Italie,  me  vint  voir,  et  m'apporta,  de  la  part 
de  M.  Reicb,  libraire  à  Leipzig,  un  nouvel  ouvrage,  par 
M.  Wielland,  intitulé  Die  Grazien. 

Le  27.  J'ay  acheté  d'un  chimiste  savoyard  une  poudre 
chimique  pour  faire  de  l'encre.  Cette  poudre  me  paroît 
fort  curieuse.  J'en  ay  fait  l'essay  de  toutes  manières. 
Etant  sur  le  papier,  on  ne  la  peut  effacer  avec  une 
éponge  mouillée,  et,  étant  seulement  en  poudre  dans 
une  plume  que  l'on  trempe  dans  de  l'eau,  on  écrit  en 
perfection.  Ce  Savoyard  nous  a  trompés. 

Le  31.  Dernier  jour  de  cette  année  1770,  j'allai  à 
l'assemblée  de  notre  Académie  royale,  où  il  y  eut  nombre 
d'embrassades.  M.  Surugue,  graveur,  ayant  trouvé  la 
planche,  gravée  par  B.  Picard,  du  portrait  de  De  Piles1, 

1  Roger  de  Piles  naquit  à  Clamecy  en  1631,  et  fut  en  relation,  dès  son 
enfance,  avec  Alphonse  Dufresnoy.  De  Piles  écrivit  un  assez  grand  nombre 
d'ouvrages  sur  la  peinture,  dont  nous  allons  donner  la  nomenclature  :  Abrégé 
de  la  vie  des  'peintres,  Paris,  1699  et  1745;  Y  Art  de  la  peinture,  d'Al- 
phonse Dufresnoy,  traduit  en  françois,  avec  des  notes,  Paris,  1668, 
1675,  1684,  1734,  1753;  Conversation  sur  la  connaissance  de  la  pein- 
ture, Paris,  1677;  Dissertation  sur  les  ouvrages  des  plus  fumeux  pein- 
tres, avec  la  vie  de  Rubens,  Paris,  1681;  les  Premiers  Éléments  de  la 
peinture  pratique,  Paris,  1685, 1740;  Idée  du  peintre  parfait,  Paris,  1699; 
Cours  de  peinture  par  principes,  suivi  d'une  Dissertation  sur  la  balance 
des  peintres,  Paris,  1708,  1720;  Dialogue  sur  le  coloris.  Roger  de  Piles 
mourut  à  Paris  le  5  mai  1709.  Il  a  gravé  à  Peau-forte,  d'une  pointe  sa- 
vante, le  portrait  de  son  ami  et  protecteur  Alphonse  Dufresnoy,  et  cette 
planche  est  beaucoup  plus  rare  et  beaucoup  plus  estimée  qu'aucun  de  ses  ou- 
vrages imprimés. 


DE  JEAN-GEORGES  YYILLE.  405 
autrefois  académicien  honoraire,  en  a  fait  présenta  l'Aca- 
démie avec  cent  épreuves  qu'il  avait  fait  tirer,  dont  cha- 
que membre  de  l'Académie  emporta  une  épreuve.  En  re- 
venant vers  les  sept  heures  du  soir,  par  un  très-mauvais 
tems,  je  perdis  mon  estampe  qui  étoit  roulée,  mais 
l'ayant  aperçu,  je  retournai  sur  mes  pas  et  la  trouvai 
sur  des  pierres  de  la  place  du  Louvre  sans  être  endom- 
magée. Sur  le  pont  Neuf,  j'achetai,  selon  mon  ancien 
usage,  des  oranges  pour  donner  à  mes  iils  et  à  mes 
élèves. 


JANVIER  1771. 

Le  lfr.  Mon  fils  aîné  me  présenta  un  dessein  au  crayon 
rouge  composé  de  trois  demi-figures,  une  jeune  femme 
étant  assise,  coiffée  et  vêtue  selon  le  costume  de  notre 
temps.  Elle  a  une  serviette  sur  les  genoux  pour  recevoir 
des  oranges  qu'un  petit  marchand  lui  présente;  une 
vieille  femme  le  fait  avancer,  car  il  paroît  encore  neuf 
dans  son  commerce.  Le  tout  est  au  mieux  et  des  plus 
finis,  fait  avec  un  art  singulier.  Cette  étrenne  m'a  fait  le 
plus  grand  plaisir,  d'autant  plus  que  tout,  en  général,  a 
été  fait  d'après  nature.  Ce  dessein  a  coûté  un  mois  de 
travail  à  mon  fils. 

Mon  fils  Louis-Frédéric  me  présenta  aussi  une  tête 
en  grand  au  crayon  rouge,  copiée  d'après  un  dessein  de 
son  frère,  et  qui  est  ce  qu'il  a  fait  de  mieux  jusqu'à  pré- 
sent. Cela  me  fil  pareillement  plaisir. 

Le  6.  Nous  avons  fait  les  Roys.  M.  et  madame  Chevil- 
let  et  mademoiselle  Manon,  de  môme  que  M.  Baadcr.  y 
étoient.  M.  Daudet  et  madame  Chevillet  y  chantèrent 
beaucoup;  mais  mon  fils  aîné  chanta  parfaitement  bien, 
i.  50 


4Gb*  JOURNAL 

ecla  rîevoit  être,  car  je  lui  ay  fait  apprendre  la  musique 
pendant  plusieurs  années,  il  est  de  même  Irès-fort  sur  le 
zither  ou  guitare  allemande. 

Le  12.  Répondu  à  monseigneur  l'évoque  de  Callinique 
à  Sens.  Son  portefeuille  reste  enveloppé  icy. 

J'ay  remercié  M.  de  Livry  d'un  pâté  de  six  canards 
qu'il  nous  avoit  envoyé  de  Versailles  pour  la  fête  des 
Roys.  Répondu  entre  autres  sur  la  question  des  diffé- 
rentes remarques  sur  les  différentes  épreuves  du  por- 
trait du  roy  de  Pologne,  par  Balechon1. 

Ces  jours-cy,  M.  Schùtz,  secrétaire  d'ambassade  de 
Danemark,  me  remit  de  la  part  de  Sa  Majesté  les  trois 
volumes  de  la  Flora  Donica  et  le  premier  volume  des 
superbes  coquilles  de  Regenfus.  Nous  étions  tous  éton- 
nés de  ce  que  le  deuxième  volume  avoit  été  oublié 
à  Copenhague,  et  que  je  dois  réclamer.  Le  tout  magnifi- 
quement relié  avec  l'empreinte  des  armes  du  roy  de  Da- 
nemark. J'aurai  l'honneur  d'en  remercier  Sa  Majesté. 

Vers  le  15,  je  devins  malade  d'une  dyssenterie  qui 
me  dura  huit  jours  ;  mais  j'eus  une  rechute  qui  fut  pire. 
Cette  incommodité  m'a  emporté  cinq  semaines  en  pure 
perte. 

M.  de  Livry,  de  Versailles,  me  vint  voir,  entre  autres, 
dans  cette  maladie. 

M.  Neumann,  de  Dresde,  prit  congé  de  nous.  Il  s'est 
chargé  d'un  rouleau  pour  M.  Dielrich  et  d'un  autre  pour 
M.  le  baron  de  Kessel,  et,  quoiqu'il  m'eût  apporté  une 
demi-douzaine  de  lettres  de  mes  amis  en  Saxe,  je  ne  fus 

1  On  connaît  trois  états  de  ce  portrait,  voir  le  Manuel  de  V amateur  d'es- 
tampes, par  Ch.  Leblanc,  I,  p.  129.  Le  cabinet  des  estampes  de  la  Biblio- 
thèque impériale  possède  une  épreuve,  probablement  unique,  de  ce  portrait; 
elle  est  gravée  au  simple  trait,  et  lait  voir  le  premier  travail  de  l'artiste  pour 
fixer  la  place  que  doit  occuper  chaque  partie  de  son  sujet. 


DE  JEAN-GEORGES  WILLE.  4G7 

point  en  état  d'écrire  aucune  réponse  pour  l'en  charger. 
Je  lui  ay  donné  aussi  quelques  estampes. 

Quoique  je  ne  fusse  guère  en  état  de  m'occuper,  ce- 
pendant je  m'amusois  à  répondre  de  temps  à  autre  à 
quelques  lettres. 

Le  25.  Répondu  à  M.  Lienau,  à  Bordeaux.  Je  lui  en- 
voyé encore  une  pièce  que  j'ay  fait  copier  de  nos  statuts 
de  l'Académie  royale. 

Le  50.  Répondu  à  M.  Weitsch,  à  Brunswick,  qui  m'a- 
voit  fait  la  description  de  son  voyage  pittoresque  en 
Hollande,  en  Flandre  et  à  Dùsseldorf.  C'est  dans  cette 
dernière  ville  qu'il  trouva  mon  ancien  élève,  M.  de  Me- 
ehel,  de  Basle,  qui  va  entreprendre  de  faire  graver  la 
fameuse  galerie  de  cette  ville. 

Je  prie  M.  Weitsch  de  faire,  pour  un  amateur  d'icy, 
deux  petits  desseins  moyennant  trente-six  livres  les  deux. 

Le  51 .  Répondu  à  M.  Schmidt,  à  qui  je  demande  de  ses 
nouvelles  estampes  dans  le  goût  de  Rembrandt  et  d'après 
ce  maître,  surtout  soixante  de  Loth  et  ses  filles. 

FÉVRIER  1771. 

Le  5.  Répondu  a  M.  Sclienau,  à  Dresde.  Je  le  charge 
de  plusieurs  petites  commissions. 

Le  6.  Répondu  à  M.  le  baron  de  Kessel,  grand  maître 
des  cuisines  de  la  cour  électorale  de  Saxe  et  chevalier  de 
l'ordre  du  Lion  palatin,  homme  des  plus  aimables.  Je 
le  prie,  entre  autres  choses,  de  la  recherche  de  quelques 
ducats.  J'ay  répondu  par  la  même  voye  à  M.  le  comte 
de  Lynar.  Je  lui  dis  que  M.  Schenau  a  été  chargé  de  lui 
remettre  deux  épreuves  du  Concert  de  famille. 


4«8  JOURNAL 

Répondu  à  M.  Huber,  professeur  de  la  langue  fran- 
çaise à  Leipzig.  La  lettre  n'est  remplie,  comme  à  l'ordi- 
naire, que  d'expressions  d'amitié  et  de  badinage. 

M.  le  baron  de  Krùdener,  gentilhomme  des  plus  aima- 
bles et  très-instruit,  a  pris  congé  de  nous.  Il  est  parti 
pour  Madrid  par  le  plus  grand  froid. 

Ces  jours-cy,  j'ay  envoyé  un  petit  rouleau  d'estampes 
chez  M.  Krulbofer,  qui  s'est  chargé  de  le  faire  parvenir  à 
M.  Kobell,  à  Manheim.  Je  l'ai  accompagné  d'une  lettre 
de  remercîmenls  des  estampes,  eaux-fortes,  qu'il  m'avoil 
envoyées  par  M.  Parizeau,  et  je  lui  dis  mon  sentiment  sur 
ses  travaux  en  ce  genre.  Dans  le  rouleau  j'ay  mis  une 
Bonne  femme  de  Normandie,  que  je  prie  M.  Kobell  de 
remettre  à  un  jeune  peintre  d'animaux,  à  Manheim, 
nommé  M.  Millier,  qui  m'a  envoyé  quelques  eaux-fortes 
qu'il  a  faites  avec  feu  et  esprit. 

Le  10.  Répondu  à  M.  Schmuzer,  à  Vienne,  sur  plu- 
sieurs de  ses  lettres.  Je  lui  envoyé  aussi  la  quittance  de 
l'argent  que  j'ay  donné  au  jeune  Pichlcr.  Je  l'instruis 
aussi  que  j'ay  touché  l'argent  que  monseigneur  le  duc 
de  Saxe-Teschen  me  devoit.  Celte  réponse,  comme  aussi 
un  rouleau  d'estampes  à  monseigneur  le  duc,  est  entre 
les  mains  de  M.  Kruthofer,  qui  fera  passer,  par  le  pre- 
mier courrier  impérial,  l'un  et  l'autre  à  Vienne.  La  note 
du  volume  des  estampes  du  cabinet  du  roy,  que  monsei- 
gneur m'avoit  demandé,  y  est  aussi.  Je  prie  M.  Scltmu- 
zer  de  me  chercher  un  ducat  au  coin  du  prince  de  Kau- 
nitz-Ritlberg. 

Le  12.  Nous  avons  fait  le  mardy  gras.  Le  soir  il  y  avoit, 
outre  notre  monde  ordinaire,  ma  nièce  de  Villopesle,  qui 
a  passé  les  jours  gras  avec  nous;  M.  et  madame  Coulouli 
et  M.  Coulouli  fils,  qui  recherche  ma  nièce  en  mariage; 


DE  JEAN-GEORGES  WILLE  409 

et  M.  et  madame  Chevillet,  de  même  que  M.  Baader,  qui 
est  venu  habillé  en  poissarde.  Nous  avons  bien  ri,  surtout 
des  charges  plaisantes  de  M.  Baader.  Nous  ne  nous  som- 
mes sépares  qu'à  une  heure  après  minuit. 

J'ay  reçu,  dans  une  lettre  de  M.  de  Lippert,  un  ducat  re- 
présentant l'électeur  de  Trêves,  que  M.  Sehega  a  gravé 
nouvellement  à  Munich.  Je  lui  en  envoyerai  un  autre  à 
la  place. 

Le  14.  On  vint  chercher  ma  nièce,  qui  partit,  après 
avoir  déjeuné,  pour  s'en  retourner  chez  elle. 

Le  15.  Répondu  à  M.  Strecker,  premier  peintre  du 
landgrave  de  liesse,  à  Darmstadt,  mon  ancien  ami.  Je  le 
prie  d'envoyer  les  deux  vues  des  environs  de  Coblentz, 
que  j'ay  gravées  depuis  peu,  d'après  M.  Schûtz,  de 
Francfort,  à  M.  Schûtz. 

Le  16.  Répondu  à  M.  de  Lippert,  conseiller  actuel  de 
révision  et  de  commerce,  de  S.  À.  S.  E.  de  Bavière,  et 
secrétaire  de  l'Académie  des  sciences  électorales,  à  Mu- 
nich. Causa  Âcademix.  Je  lui  envoyé  dans  la  lettre  un 
ducat  de  Hollande  pour  un  ducat  de  l'électeur  de  Trêves, 
gravé  par  Schega,  qu'il  m'avoit  envoyé.  Je  le  prie  de 
m'envoyer  le  double  ducat  de  Salzbourg  dont  il  m'avoit 
parlé. 

M.  Rogler,  gouverneur  de  M.  Fregc,  de  Leipzig,  qui 
m'étoit  déjà  venu  voir,  a  passé  la  soirée  avec  moi.  Il  est 
beaucoup  instruit,  car  il  a  beaucoup  voyagé. 

Le  19.  Ecrit  à  M.  Richter,  à  Leipzig,  pour  lui  deman- 
der si  je  dois  prendre  pour  lui,  à  soixante-six  livres,  les 
festes  que  le  duc  de  Parme  a  données  à  l'occasion  de 
son  mariage  avec  l'archiduchesse. 

Je  sortis,  depuis  mon  incommodité,  pour  la  première 


470  JOURNAL 

lois,  accompagné  par  M.  Daudet.  Nous  allâmes  voir  le 
cabinet  de  feu  M.  Boucher,  premier  peintre  du  roy,  qui 
demeuroit  au  Louvre.  J'ay  vu  former  ce  magnifique  cabi- 
net successivement,  étant  ami,  depuis  environ  trente  ans, 
avec  M.  Boucher,  dont  je  regrette  toujours  la  mort. 

Le  22.  J'ay  mené  ma  femme  et  mon  fils  Frédéric  voir 
le  cabinet  de  feu  M.  Boucher,  dont  on  a  commencé  la 
vente1  depuis  le  18,  en  commençant  par  les  tableaux, 
terres  cuites,  etc.  Le  reste  de  ses  curiosités,  étant  encore 
en  place,  mérite  la  plus  grande  attention  par  leur  choix 
et  variété;  ma  femme  et  Frédéric  en  furent  surpris,  en 
voyant  des  porcelaines,  minéraux,  coquilles,  pierres  pré- 
cieuses, laques,  armes,  instruments,  et  autres  produc- 
tions de  la  nature  et  de  l'art,  rassemblés  depuis  nom- 
bre d'années  par  ce  fameux  et  gracieux  peintre,  avec 
autant  de  gout  que  de  dépense. 

Comme  je  commençois  à  sortir  après  mon  incommo- 
dité, j'allai  plusieurs  fois  à  la  vente  de  feu  M.  Boucher.  Je 
n'ay  cependant  acheté  que  pour  cent  cinquante  livres 
trois  articles  de  desseins  dont  un  de  dessein  de  lui,  les 
aulres  de  l'école  des  Pays-Bas. 

MARS  1771. 

Le  5.  J'ay  fait  des  trocs  de  desseins  provenant  de  la 
vente  de  M.  Boucher,  avec  Debessc2,  architecte  et  mon 
ami. 

1  «  Catalogue  raisonné  des  tableaux,  desseins,  estampes,  bronzes,  terres 
cuites,  laques,  porcelaines  de  différentes  sortes  et  de  feu  M.  Boucher,  pre- 
mier peintre  du  roi.  Cette  vente  se  fera  au  vieux  Louvre,  dans  l'apparte- 
ment du  défunt  sieur  Bouclier  :  elle  commencera  le  lundi  1 8  février  1771,  etc. 
Paris,  1771,  in-12.  »  11  parut  sur  Boucher  une  curieuse  notice  dans  le 
y<:crologe  des  hommes  célèbres,  1771,  et  Mariette  lui  consacra  quelques 
lignes  pleines  d'intérêt,  Abeccdario,  165. 

-  Debessc  est,  sans  aucun  doute,  mort  en  I7S5,  car  sa  vente  se  fit  le  12 


DE  JEAN-GEORGES  WJLLE.  471 

Le  4.  M'est  venu  voir  M.  Haag1,  peintre  du  prince 
d'Orange  et  Nassau,  stadthouder  de  Hollande.  11  est 
aussi  directeur  et  inspecteur  du  cabinet  des  tableaux  de 
ce  prince;  je  lui  ay  montré  mon  cabinet,  dont  il  a  paru 
satisfait. 

MM,  Ott  et  Schuldsess,  de  Zurich,  me  sont  venus  voir 
apportant  des  lettres  de  recommandation  de  la  part  de 
M.  Fuessli.  Ils  sont  jeunes  et  gentils  enfants. 

Le  6.  M.  de  Livry  vint  de  Versailles,  nous  apportant 
plusieurs  bouteilles  de  vins  rares  et  fins. 

J'ay  remis  à  un  courrier  de  Sens  un  paquet  que  j'a- 
vois  à  monseigneur  l'évèquc  de  Callinique,  qui  m'avoit 
écrit  pour  cela. 

Notre  sœur  de  Villepisle  nous  vint  voir. 

Le  7.  J'ay  envoyé  à  notre  sœur  de  Yillepesle  une  let- 
tre écrite  par  M.  Coutouli  père,  par  rapport  à  notre 
voyage  que  nous  y  devons  faire  aussitôt  qu'il  fera  beau. 

Le  8.  J'ay  reçu  une  caisse  avec  ce  papier  admirable 
qui  vient  de  Bâle. 

Le  9.  J'ay  été  avec  mon  fils  aîné,  la  première  fois  de- 
puis ma  maladie,  à  l'Opéra-Comique.  Un  nouvel  acteur 
débuta  dans  Annette  et  Lubin,  sa  voix  n'étoit  pas  mau- 
vaise et  son  jeu  avoit  de  la  vivacité  et  de  l'expression. 
L'usage,  sur  un  théâtre  de  Paris,  pourroit  le  bonifier  sin- 
gulièrement. 

janvier  1786,  et  il  est  indiqué  comme  feu  M.  Debesse.  Le  catalogue  de 
cette  vente,  rédigé  avec  soin  par  A.-J.  Paillèt,  contient  une  notice  bien 
courte  sur  cet  architecte,  dont  on  ne  trouve  le  nom  dans  aucune  biogra- 
phie. 

1  Philippe  Christian  Haag  naquit  en  Hesse-Cassel  en  1757,  et  mourut 
•en  1812. 


472  JOURNAL 

Le  10.  Répondu  à  M.  Ziogg,  à  Dresde.  Je  lui  dis  que 
M.  CoindeUlui  envoyé  le  compte  de  ses  desseins  vendus 
et  de  ceux  qu'il  garde  à  sa  disposition.  Je  lui  marque  en 
outre  les  raisons  qui  m'empêchent  de  me  charger  de  ses 
desseins.  M.  Coindet  m'a  remis  trente-six  livres  que  je 
dois  envoyer  à  M.  S.  Gessner,  à  Zurich. 

J'ay  acheté  un  superbe  tableau  peint  sur  bois,  par 
D.  Teniers,  représentant  gibier  et  poissons  et  trois  figu- 
res; le  tout  admirable,  et  ce  tableau  donne  du  lustre  à 
mon  cabinet. 

Le  20.  Me  sont  venus  voir  M.  le  baron  de  Vreech,  en- 
voyé de  Hesse-Casscl,  et  M.  de  Sandau,  envoyé  du  roy 
de  Prusse.  Ils  sont  l'un  et  l'autre  connoisseurs  et  ama- 
teurs. 

Le  25.  M.  de  Boissieu,  peintre  et  trésorier  de  France, 
étant  arrivé  de  Lyon  sa  patrie,  m'est  venu  voir  plusieurs 
fois.  Je  lui  ay  rendu  visite  pour  voir  les  desseins  qu'il  a 
faits  en  Italie  et  des  tableaux  qu'il  a  apportés  icy  pour 
les  faire  voir  aux  artistes  curieux. 

Le  28.  M.  le  baron  de  Vreech  m'ayanl  invité  à  dîner, 
je  m'y  rendis.  M.  de  Sandau,  envoyé  de  Prusse,  un  sei- 
gneur anglois,  M.  Loutherbourg  et  Greuzc  éloicnl  aussi 
du  repas.  M.  l'envoyé  nous  traita  très-bien. 

AVRIL  177!.' 

Le  1er.  Je  suis  parti  de  grand  matin  en  voiture  avec 
ma  femme,  mon  fils  Frédéric  et  M.  Coutouli,  mon  chi- 
rurgien, pour  aller  à  Yillepesle,  chez  notre  belle-sœur, 
pour  y  traiter  de  mariage  pour  ma  nièce  et  M.  Coutouli 
fHs.  Nous  y  avons  été  reçus  le  mieux  du  monde,  y  avons 
couché  la  nuit  et  sommes  revenus  le  3,  qui  éloit  la  Irai- 


DE  JEAN-GEORGES  WILLE.  475 

sièmc  festede  Pâques.  11  faisoit  ces  jours-là  le  plus  beau 
temps  du  monde. 

Le  4.  M'est  venu  voir  un  jeune  peintre  saxon  nommé 
M.  Sehmidt.  Il  m'a  conté  bien  des  choses  de  beaucoup 
de  mes  amis  dans  ce  pays-là. 

M.  Basan,  après  avoir  fait  le  voyage  de  Chanleloup  pour 
voir  M.  le  duc  deChoiseul,  vint  souper  chez  nous. 

Le  7.  Mon  lils  est  parti  de  grand  malin  en  cabriolet, 
accompagné  par  M.  Coutouli  le  fils  (qui  recherche  ma 
nièce  de  Yillcpesle  en  mariage),  et  de  M.  et  madame 
Chevillet,  pour  ledit  endroit.  Ils  y  passeront  les  deux 
festes. 

Le  8  au  soir  mon  fils  et  les  autres  sont  revenus  de  Vil— 
lepesle;  à  ce  retour  il  ont  eu  deux  roues  de  rompues  au 
cabriolet;  au  reste  ils  me  disent  qu'ils  ont  eu  beaucoup 
de  plaisir. 

Le  14.  Répondu  et  écrit  à  M.  de  Wasserschleben, 
conseiller  de  conférence  du  roy  de  Danemark,  avec  une 
lettre  de  remercîment  pour  les  deux  médailles  d'or  et 
les  superbes  volumes  dont  Sa  Majesté  a  bien  voulu  m'ho- 
norer. 

Mon  fils  Frédéric  a  fait  sa  première  communion  à  l'âge 
de  douze  ans  et  demi.  Je  l'avois  fait  instruire  au  logis, 
par  M.  l'abbé  Le  Bossu,  à  qui  j'ay  fait  présent  de  plu- 
sieurs de  mes  eslampes  toutes  encadrées,  ce  qui  lui  a 
fait  grand  plaisir. 

Le  1G.  J'ay  ajouté  encore  une  lettre  à  M.  Wassersch- 
leben,  dans  laquelle  je  dis  que  le  second  volume  des  Co- 
quilles ne  s'estoit  point  trouvé  dans  la  caisse  ouverte  en 
présence  de  M.  Schûtz,  et  quoique  annoncé  de  la  part  du 
roy  dans  la  lettre  du  22  janvier  1 770,  écrite  par  M.  Was- 


474  JOURNAL 

serschleben,  et  qui  accompagnoit  la  lettre  patente  du 
roy  qui  me  nomme  son  graveur  ordinaire  avec  rang  de 
professeur  de  l'Académie  royale  de  Copenhague.  Je  le 
prie  de  voir  si  ce  volume  n'auroit  pas  été  oublié  par  l'en- 
caisseur. Je  lui  promets  de  lui  envoyer  le  catalogue  de 
l'œuvre  de  M.  Cochin  \ 

Le  17.  Son  Altesse  monseigneur  le  jeune  duc  de  Hols- 
lein  m'a  fait  l'honneur  de  venir  chez  moi.  Il  est  très- 
honnête  et  aimable.  Il  est  resté  bien  deux  heures  avec 
moi.  Je  lui  faisois  voir  mon  cabinet  de  tableaux  et 
desseins,  dont  il  éloit  fort  flatté. 

Le  19.  Répondu  à  M.  Stiïrz,  conseiller  de  légation,  di- 
recteur général  des  postes  du  Danemark.  Je  lui  dis  que 
l'estampe  qu'il  m'a  envoyée  n'est  pas  de  Rembrandt,  mais 
de  J.  de  Ghein.  Comme  aussi  que  mon  fils  n'est  point  trop 
content  des  minéraux  qu'il  lui  a  envoyés.  Cette  lettre  est 
dans  celle  à  M.  Wasserschleben. 

Le  20  au  matin,  madame  Deforge,  ma  belle-sœur  et 
ma  nièce  sa  fille,  sont  parties  pour  retourner  à  Yillepesle, 
après  être  restées  quatre  jours  avec  nous,  traiter  du  ma- 
riage projeté  entre  elle  et  M.  Coutouli;  et  hier  M.  Collin, 
secrétaire  du  roy,  de  la  connoissance  de  ma  belle-sœur, 
vint  au  logis  parler  à  M.  Coutouli  père  et  prendre  les  in- 
térêts de  ma  nièce. 

Mon  fils  a  été  à  l'enterrement  de  la  jeune  cl  aimable 
madame  Chéreau,  morte  en  couches,  rcgretlée  d'un  cha- 
cun et  principalement  de  nous.  Je  ne  pus  pas  m'y  rendre, 

1  II  est  rédigé  par  Charles  Antoine  Jombert,  et  parut  en  1770  sous  ce 
titre:  Catalogue  de  l'œuvre  de  Ch.  Nie.  Cochin  fils,  écuyer,  chevalier 
île  l'ordre  du  roy,  censeur  royal,  garde  des  desseins  du  cabinet  de  Sa  M;ijestc, 
secrétaire  et  historiographe  de  l'Académie  royale  de  peinture  et  de  sculp- 
ture. Paris,  de  l'imprimerie  de  Prault,  in-8°  de  cent  quarante-trois  pages. 


DE  JEAN -  GEORGES  WILLE.  475 
un  peu  de  mal  aux  yeux  m'en  ayant  empêché;  M.  Daudet 
s'y  est  rendu. 

Le  21.  Nous  avons  tous  dîné  chez  M.  Coutouli,  noire 
chirurgien. 

Le  22.  Monseigneur  l'évêque  de  Callinique  et  M.  de 
Livry  me  sont  venus  voir  de  Versailles. 

Ma  belle-sœur  de  Villepesle  a  été  plusieurs  jours  avec 
nous. 

Le  27.  Répondu  à  M.  Dietrich,  qui  veut  m'envoyer  des 
ouvrages  de  son  élève  et  me  promet  son  œuvre  gravé.  Je 
lui  promets  douze  épreuves  de  son  portrait  sur  six  qu'il 
m'a  demandées. 

MAY  1771. 

M.  Bellanger,  fameux  curieux,  ayant  vendu  ses  estam- 
pes à  M.  Buldet,  marchand  d'estampes,  j'en  ai  acquis  de 
lui  plusieurs  belles  épreuves,  entre  autres  Y  Antiquaire, 
par  C.  Visscher,  trente  livres,  plusieurs  Goltzius,  etc. 

Le  8.  Répondu  à  la  lettre  que  m'avoit  écrite  Son  Al- 
tesse monseigneur  le  prince  Adam  Czartoriski,  général 
de  Podolie,  en  me  recommandant  le  sieur  Wroczinski, 
mon  élevé.  Je  lui  propose  aussi  de  lui...* 

Le  9.  J'ai  acquis  de  M.  Basan  le  Juif  à  la  rampe,  par 
Rembrandt,  qu'il  m'a  vendu  soixante  livres;  c'est  cher, 
mais  l'épreuve  est  des  plus  belles. 

Le  12.  M.  de  Livry,  de  Versailles,  entre  autres  a  soupe 
chez  nous. 

Le  17.  Ma  belle-sœur  étant  venue  à  Paris,  le  contrat 
de  mariage  de  sa  fille,  qui  demeure  chez  nous,  et  de 


476  JOURNAL 

M.  Coulouli  fils,  a  été  signé  de  part  et  d'autre.  Le  lende- 
main M.  Coutouli  fils  a  apporté  une  bourse  de  cinquante 
louis  et  une  montre  d'or  à  ma  nièce. 

Le  21.  Répondu  à  M.  Schmuzer.  Je  lui  dis  que  j'ay  re- 
mis sa  lettre  à  M.  Ducrcux;  que  je  crois  aux  estampes 
comme  aux  desseins  qu'il  prétend  m'avoir  envoyés  et  qui 
n'ont  point  paru;  que  je  pardonne  à  M.  Weirotter  ses 
sottises  actuelles  comme  je  lui  ai  pardonné  cent  fois  dans 
Paris...  (J'apprends  depuis  peu,  par  plusieurs  lettres,  que 
ce  pauvre  Weirotter  est  mort.  Cela  me  fait  de  la  peine, 
quoique  son  caractère  moral  ne  valût  rien;  mais  il  avoil 
du  talent);  que  j'ay  remis  un  rouleau  chez  l'ambassadeur 
pour  Son  Altesse  Royale  le  duc  de  Saxe-Tescben;  que  l'ar- 
chitectede  Vienne  qu'il  m'avoit  envoyé  étoit  sans  argent, 
sans  savoir  le  françois,  et  qu'il  n'y  avoit  point  d'ouvrage 
a  espérer  pour  lui;  qu'il  devroit  mieux  conseiller  les  jeu- 
nes gens  qui  s'en  vont  de  Vienne;  que  je  (lui  enverrois 
mon  portrait  gravé  par  Ingouf,  d'après  mon  fils. 

M.  Vadicr,  gouverneur  du  jeune  M.  Thellusson,  fils 
du  banquier  de  ce  nom,  m'est  venu  voir,  m'apportant  de 
Leipzig  et  de  Dresde  des  lettres  et  des  livres  de  la  part  de 
mes  amis.  Ils  ont  passé  deux  ans  dans  la  première  de 
ces  villes  pour  apprendre  la  langue  allemande,  et  ont 
fort  bien  réussi. 

Le  25.  J'allai  à  l'assemblée  de  l'Académie  royale. 
M.  de  Saint-Aubin,  graveur  qui  a  du  mérile,  y  fut  agréé. 

Le  26.  Répondu  à  M.  Ernest-Christian  Render,  fûrst- 
lichen  zollverwalter  à  Kônigsberg,  qui  m'avoit  donné  avis 
qu'il  avoit  épousé  une  de  mes  nièces.  Je  l'en  félicite  et 
lui  dis  toutes  sortes  de  belles  choses  d'usage  en  pareille 
occasion. 


DE  JEAN-GEORGES  WILLE.  477 

Comme  j'avois  gagné  un  très-gros  rhume  la  première 
Peste  de  la  Pentecôte,  j'étois  obligé  de  garder  la  maison 
el  même  de  me  purger  le  31  de  ce  mois. 

Le  51.  Me  sont  arrivées  plusieurs  nouveautés  et  livres 
que  mes  amis  de  Leipzig  m'envoyent,  tels  que  MM.  Hu- 
ber,  Weiss  et  Reich.  11  me  paroît  qu'il  y  a  des  choses  cu- 
rieuses parmi.  C'est  encore  M.  Vadier  qui  en  étoit  chargé. 

JUIN  1771. 

Le  w2.  M.  le  baron  de  Blooms,  ambassadeur  du  roy  de 
Danemark,  me  vint  voir  et  resta  longtemps  avec  moi. 

Le  6.  M.  Eberls,  place  des  Victoires,  m'envoya  un 
paquet  monstrueux  venant  certainement  à  son  adresse,  de 
M.  Herzberg,  d'Àugsbourg,  et,  craignant  apparemment 
l'embarras  et  les  dépenses,  il  me  l'envoya  bonnement 
comme  l'ayant  reçu  pour  moi;  mais  je  ne  fus  pas  tout  à 
fait  claude  de  son  invention  :  je  lui  renvoyai  le  lendemain 
le  tout  avec  une  lettre,  dans  laquelle  je  lui  fis  sentir 
qu'il  s'étoit  trompé  dans  son  attente. 

Le  9.  M.  Verhaghen  l,  peintre  flamand  au  service  de 
l'impératrice-reine,  vint  chez  moi  et  me  lit  voir  de  ses 
ouvrages  historiques  qui  portent  un  bon  caractère.  11  va, 
accompagné  de  son  fils,  en  Italie,  pour  y  voir  ce  qu'il  y  a 
de  remarquable;  le  tout  aux  dépens  de  cette  princesse, 
qui  lui  a  envoyé  en  dernier  lieu  cinq  médailles  d'or, 
après  avoir  vu  un  tableau  de  sa  main.  Voilà  depuis  du 
temps  le  premier  peintre  de  Flandre  qui  promette  quelque 
chose.  11  parut  singulièrement  content  de  plusieurs  ta- 

1  Né  en  1720,  Pierre  Joseph  Verhaghen  mourut  en  1811. 


478  JOURNAL 

bleaux  do  mon  cabinet,  entre  autres,  Sara  présentant 
Agar  à  Abraham,  peint  par  M.  Dietrieb,  qu'il  ne  pouvait 
pas  quitter. 

Le  11,  qui  étoit  le  mardy,  notre  nièce  mademoiselle 
Defôrge,  de  Villepesle,  fut  mariée  a  Saint-André-des- 
Arls,  notre  paroisse,  à  cinq  heures  et  demie  du  matin,  avec 
M.  P.-V.  Goutouli,  maître  es  ar  ts  de  l'Université  de  Paris, 
chirurgien  de  l'Académie  royale  de  Saint-Côme  et  fils  de 
M.  Coutouli,  aussi  chirurgien.  Noire  nièce  ayant  de- 
meuré plusieurs  mois  avec  nous,  ce  fut  moi  qui  la  menai 
à  l'autel.  Presque  tous  les  parents  de  part  et  d'autre 
s'y  étoient  rassemblés.  Le  repas,  qui  éloit  magnifique,  fut 
donné  au  Jardin  des  Épiciers,  faubourg  Saint-Denis;  l'as- 
semblée s' y  trou  voit  très-nombreuse.  Nous  étions  de  bonne 
humeur,  et  mon  plaisir  auroit  été  plus  parfait,  si  je  n'a- 
vois  pas  senli  du  mal  à  un  pied  qui  étoit  enflé  depuis 
deux  jours.  C'est  pourquoi  je  partis  à  la  sourdine  vers 
les  huit  heures  et  demie,  accompagné  de  mon  fils  aîné, 
pour  me  rendre  au  logis.  Je  fus  étonné  qu'en  me  déchaus- 
sant mes  deux  pieds  étoient  enflés  sans  que  je  pusse  en 
deviner  la  cause.  Ma  femme,  que  j'avois  prévenue  de  mon 
départ,  ne  revint  avec  notre  fils  Frédéric  que  vers  une 
heure  de  la  nuit;  car  elle  avoit  été  obligée  de  coucher  la 
mariée,  qui  est  grande,  bien  faite  et  bonne  enfant. 

Le  12  de  bon  matin,  notre  neveu  Coutouli  nous  vint 
voir  avec  une  mine  contente.  Plusieurs  de  nos  parents 
vinrent  aussi  avant  leur  départ  pour  la  campagne.  Ma 
femme  et  Frédéric  sont  allés  dîner  chez  les  nouveaux 
mariés,  qui  demeurent  chez  père  et  mère,  et,  l'après-dî-; 
ner  notre  nièce  est  venue  avec  eux  au  logis.  Mes  pieds 
sont  encore  enflés  aujourd'hui.  — Cette  incommodité  a 
cessé  trois  jours  après. 


DE  JEAN-GEORGES  WILLE.  47î> 

Le  16.  J'ay  reçu  de  Dresde  quelques  tableaux  d'un 
élève  de  M.  Dietrich,  nommé  Klein. 

Le  21.  J'ay  remis,  en  sortant  de  ehez  M.  le  baron  de 
Blome,  diverses  estampes  de  M.  Preisler  à  M.  Cochin, 
pour  être  exposées  à  l'assemblée  de  l'Académie.  M.  Preis- 
ler désire  y  être  agréé. 

M.  le  baron  de  Palm,  attaché  à  la  cour  de  Baade-Dur- 
lach,  me  vint  voir.  Je  l'ai  revu  avec  plaisir. 

Notre  nièce  et  son  mari,  M.  Coutouli,  nous  ont  rendu 
la  visite  de  cérémonie  et  ont  dîné  chez  nous. 

Piépondu  à  MM.  Wasserschleben,  Stùrz  et  Preisler,  à 
Copenhague.  Je  leur  dis  que  tout  ce  que  chacun  m'a  de- 
mandé est  dans  la  même  caisse  que  M.  le  baron  de 
Blome,  envoyé  extraordinaire,  expédie  lui-même. 

Le  22.  Écrit  à  M.  Bause,  à  Leipzig.  Je  lui  demande  le 
compte  de  ce  que  je  lui  dois  et  de  ce  qu'il  me  doit.  Je 
lui  demande  aussi  quelques  estampes  de  celles  qu'il  a 
gravées. 

Le  25.  L.  A.  S.  monseigneur  le  margrave  et  madame 
la  margrave  de  Baade-Durlach,  avec  deux  princes  leurs 
fils,  m'ont  fait  l'honneur  de  venir  chez  nous.  J'y  ai  été 
fort  sensible,  admirant  leur  affabilité,  leur  candeur  et 
leur  honnêteté.  Ils  ont  daigné  me  dire  les  choses  les  plus 
flatteuses,  de  même  qu'à  madame  Wille.  La  princesse 
surtout  la  metloit  très  à  son  aise,  et  ma  femme  s'en  tiroit 
avec  politesse,  comme  il  convenoit  vis-à-vis  des  personnes 
de  ce  rang.  Ils  sont  restés  deux  heures  avec  nous,  et, 
comme  cette  digne  princesse  a  non-seulement  un  cabinet 
des  plus  beaux  qu'elle  a  ramassé,  mais  qu'elle  peint  et 
dessine  très-joliment,  elle  trouva  de  quoi  s'amuser  chez 
moi  en  examinant  mes  tableaux  et  desseins  qui  sont  ex- 


480  JOURNAL 

posés  en  trois  pièces,  indépendamment  des  tableaux  qui 
sont  dans  la  salle.  Elle  parut  très-satisfaite,  et  de  nous 
et  de  mes  curiosités.  Je  saisis  cette  occasion  et  je  fis  présent 
à  monseigneur  le  margrave  de  mon  œuvre  particulier, 
consistant  en  quatorze  morceaux,  épreuves  choisies  et 
superbes,  étant  des  premières,  qu'il  accepta  avec  plaisir 
et  parut  très-flalté  de  ma  façon  d'agir.  M.  le  baron  de 
Palm,  qui  les  accompagnoit,  me  sut  gré  de  ce  trait. 

Le  26.  J'envoyai,  selon  qu'il  étoit  convenu,  mon  œuvre 
particulier  dans  un  portefeuille,  chez  M.  le  baron  de 
Palm,  pour  le  remettre  à  monseigneur  le  margrave. 

Le  29.  M.  Orlofski,  brigadier,  me  remet  la  réponse 
sur  ma  lettre  que  j'avois  écrite  à  S.  À.  monseigneur  le 
prince  Czartoryski,  général  de  Podolie,  et  par  laquelle  je 
lui  proposois  la  dédicace  de  ma  nouvelle  planche.  Celte 
réponse  étoit  on  ne  peut  pas  plus  satisfaisante  :  non-seu- 
lement il  accepte  dans  les  termes  les  plus  polis  cette  dé- 
dicace, mais  il  m'envoye  aussi  le  dessein  de  ses  armes  cl 
de  ses  litres. 

Le  50.  M.  Schlaf,  artiste  saxon,  me  vint  voir;  il  m'éloil 
déjà  recommandé,  et  part  pour  Londres  y  joindre  deux 
frères  qui  y  font  bien  leurs  affaires. 

JUILLET  1771. 

Le  13.  Écrit  ou  répondu  à  M.  Dielrich,  à  qui  j'envoye 
douze  épreuves  de  son  portrait  qu'il  m' a  voit  demandées 
et  une  épreuve  du  mien.  Je  disque  deux  tableaux  de  son 
élève  seront  difficilement  vendus,  c'est-à-dire  le  Moulin 
qui  brûle  et  pendant.  Je  le  remercie  de  son  petit  œuvre 
qu'il  m'a  envoyé. 

Répondu  à  M.  Hubcr.  Je  lui  envoyé  mon  périrait. 


DE  JEAN-GEORGES  WILLE.  481 

Répondu  à  M.  Weiss.  Je  lui  envoyé  Y  Amoureux  de 
quinze  ans  et  mon  portrait.  Je  les  remercie  tous  deux 
des  livres  et  journaux  qu'ils  m'ont  envoyés. 

C'est  M.  le  baron  de  Krudener,  gentilhomme  aimable 
s'il  en  fut  jamais,  qui  a  bien  voulu  se  charger  des  lettres 
et  paquets  cy-dessus.  Il  est  parti  le  14;  la  veille,  il  prit 
congé  de  moi  ;  ce  fut  lui  qui  eut  la  bonté  de  m'apporter 
les  cinq  monnoies  d'or  qui  ont  cours  en  Espagne,  et, 
malgré  toute  ma  résistance,  il  m'en  fit  présent.  D'après 
cela,  il  fut  obligé  d'accepter  le  portrait  du  comte  de 
Saint-Florentin,  mon  meilleur  ouvrage  en  fait  de  por- 
traits, et  le  plus  rare. 

Le  14.  M.  Kruthofer,  secrétaire  de  M.  l'ambassadeur 
de  l'Empereur,  courut  après  moi  au  Luxembourg  et  me 
fit  absolument  présent  d'un  ducat  au  coin  du  prince  de 
Paar,  me  disant  qu'il  l'avoit  reçu  du  prince  et  qu'il  en 
vouloit  augmenter  ma  collection. 

Le  17.  Je  menai  mes  deux  fils,  l'après-midy,  goûter 
au  nouveau  boulevard.  Il  faisoit,  ce  jour,  une  chaleur 
excessive.  Le  soir,  vers  les  onze  heures,  tout  Paris  fut  con- 
sterné d'un  phénomène  qui  mit  presque  toute  l'atmo- 
sphère en  feu.  Aujourd'hui,  18,  on  dit,  et  je  le  crois,  que 
c'étoit  un  jeu  et  opération  chimique  de  M.  le  duc  de 
Chaulnes,  qui  demeure  sur  les  nouveaux  boulevards. 

Le  20.  Il  est  faux  que  M.  leducde  Chaulnes  l'ait  opéré. 
C'étoit  un  véritable  phénomène  qui  a  été  vu  dans  plu- 
sieurs provinces. 

Répondu  à  M.  de  Lippert,  a  Munich.  Je  lui  envoyé  deux 
ducats  pour  un  double  ducat  de  Salzbourg  qu'il  m'avoit 
envoyé;  mais  je  lui  refuse  poliment  l'histoire  de  ma  vie 
qu'il  désiroit,  comme  plusieurs  l'ont  déjà  désirée,  pour 
i.  51 


482  JOURNAL 

la  faire  imprimer  dans  la  Gazette  des  Beaux-Arts  d'Augs- 
b&urg.  Je  n'aime  pas  les  histoires  des  gens  qui  existent. 

M'est  venu  voir  un  jeune  orfèvre  de  Pétersbourg, 
nommé  M.  Pasch,  que  M.  le  baron  de  Krudencr  me  re- 
commande. Je  l'ai  adressé  dans  le  moment  à  M.  Bander, 
pour  lui  enseigner  un  peu  de  dessein  qu'il  désire  «ap- 
prendre. 

Répondu  à  M.  Marschall,  pasteur  à  Radheim,  près  de 
Geissen,  qui,  étant  devenu  mon  neveu,  m'en  a  donné  la 
nouvelle  ;  je  l'en  félicite. 

Le  24.  M.  Schultz,  de  Hambourg,  prit  congé  de  moi. 
J'eus  de  lui  une  petite  médaille  d'or,  d'un  côté  est  le 
profil  du  feu  roy  de  Danemark,  de  l'autre  un  vaisseau  de 
guerre.  Il  m'en  a  absolument  fait  présent,  il  aura  en 
revanche  ma  nouvelle  estampe. 

MM.  Kôpke  et  Lienau,  de  Hambourg,  m'ont  apporté 
une  planche  de  cuivre  brut  que  M.  Lienau,  mon  ami  à 
Hambourg,  m'envoye.  J'espère  et  je  désire  qu'il  soit  bon. 

A  OUST  1771. 

Le  5  et  le  G.  J'ay  fait  graver  la  lettre  sur  ma  nouvelle 
planche  quej'avois  finie  deux  jours  auparavant,  C'est 
M.  Gutlenberg  qui  m'a  gravé  cette  inscription,  dont  le 
titre  est  les  Offres  réciproques  l.  Cette  planche  sera  le 
pendant  des  Musiciens  ambulants,  que  j'ay  gravés  il  y  a 
plusieurs  années.  J'écrivis  au  printemps  passé  à  Son 
Altesse  monseigneur  le  prince  Adam  Czartoryski,  pour 
lui  demander  la  permission  de  lui  dédier  mon  nouvel  ou- 
vrage; ce  qu'il  daigna  «d'accorder  le  plus  poliment  du 

1  N°  î)3  du  Catalogue  tic  l'œuvre  de  Wille. 


DE  JEAN-GEORGES  WILLE.  485 

monde,  par  sa  réponse,  en  m'envoyant  ses  armes  et  ses 
titres. 

Le  11.  Se  présenta' chez  moi  un  jeune  homme  d'une 
figure  intéressante,  se  disant  élève  de  M.  Krahe1,  peintre 
et  directeur  de  la  Galerie  de  Dusseldorf,  mais  qui  dési- 
roit  être  graveur.  Il  me  conta  qu'ayant  été  volé  entre 
Maëstricht  et  Aix-la-Chapelle,  il  étoit  sans  ressource 
et  réduit  au  désespoir.  Je  m'en  défiai  d'abord,  car  toutes 
ces  assurances  d'événements  sont  fortement  employées 
par  maintvoyageur,  par  conséquent  aussi  fortement  usées; 
mais  il  me  montra  deux  planches  qui  ne  montroient  que 
quelque  envie  de  graver,  et  moi  je  le  fis  dessiner  pour 
m'assurer  si  c'étoit  bien  lui  qui  les  avoit  faites.  Il  me 
montra  aussi  un  burin  construit  de  la  manière  la  plus 
singulière  et  absolument  inutile  pour  la  gravure.  Enfin, 
il  pleura  comme  un  homme  réellement  au  désespoir. 
J'en  fus  touché;  je  lui  fis  présent  de  six  livres,  d'une 
planche  de  cuivre  poli,  de  plusieurs  burins,  pointes, 
ébarboirs,  papiers  vernis,  et  je  lui  donnai  une  estampe  à 
copier,  en  le  menant  moi-même  chez  M.  Guttenberg, 
qui  lui  vernit  cette  planche.  Il  versa  des  larmes  de  joye 
et  de  reconnoissance.  Il  s'appelle  M.  Schmits.  Il  parle 
bien,  et,  s'il  est  honnête  et  sage,  je  ferai  quelque  chose 
pour  lui. 

Le  12.  Le  comte  de  Werthern,  que  j'ay  connu  il  y  a 
environ  huit  ans,  vint  me  voir,  mais  je  ne  le  remettois 
nullement,  ce  dont  il  rit  beaucoup  ;  mais  cela  n'étoit  pas 
étonnant,  je  l'avois  connu  fort  maigre,  et  il  est  actuel- 
lement très-gras  et  bien  portant.  Il  étoit  seulement  venu 
voir  M.  son  frère,  qui  est  l'envoyé  extraordinaire  de 

1  Jean  Lambert  Krahe,  peintre  d'histoire,  né  à  Dusseldorf  en  1712, 
mourut  dms  la  même  ville  en  1790. 


484  JOURNAL 

l'électeur,  et  il  va  s'en  retourner  en  Saxe  clans  peu  de 
jours. 

M.  Basan  m'avoit  invité  pour  être  médiateur,  avec 
trois  autres,  entre  lui  et  M.  le  Mire,  qui  se  sont  séparés 
d'intérêts  dans  leur  entreprise  des  Métamorphoses  d'O- 
vide. M.  Basan  reste  actuellement  seul  propriétaire,  en 
donnant  dix  mille  six  cents  livres  et  douze  exemplaires 
complets  à  M.  Le  Mire,  et  tout  le  monde  paroît  content. 

Le  15.  Répondu  sur  deux  lettres  de  M.  de  Livry.  Je 
lui  touche  un  mot  sur  les  alarmes  des  graveurs  et  mar- 
chands d'estampes,  et  que  je  désirois  beaucoup  son  re- 
tour de  Compiègne. 

M.  de  Stengel,  fils  du  conseiller  de  l'électeur  pala- 
tin, m'est  venu  voir.  11  aime  les  arts,  dessine  et  grave 
lui-même. 

Le  18.  M.  Schmils,  ce  jeune  homme  dont  il  est  parlé 
plus  haut,  vint  me  dire  qu'il  éloit  sans  nouvelles  de 
chez  lui  et  qu'il  étoit  résolu  de  s'en  retourner  le  lende- 
main dans  son  pays.  Il  me  pria  de  lui  donner  une  lettre 
en  forme  de  certificat  pour  M.  Krahe,  à  Dusseldorf.  C'est 
ce  que  je  fis  avec  des  restrictions,  par  rapport  à  moi,  et, 
comme  il  m'avoit  dit  qu'il  éloit  venu  avec  six  livres 
d'Aix-la-Chapelle  jusqu'à  Paris,  je  lui  fis  présent  de  neuf 
livres  pour  s'en  retourner  y  trouver  des  amis  qu'il  disoit 
y  avoir.  L'après-midy,  il  revint,  me  disant  avoir  reçu  des 
lettres  de  chez  lui  avec  une  petite  lettre  de  change  de 
dix- huit  livres.  Je  lui  conseillai  alors  d'en  écrire  de 
nouveau  et  de  demander  à  ses  parents  s'ils  pouvoient 
l'entretenir  pendant  l'hiver,  etc.  Il  y  a  de  cela  huit  jours 
sans  que  je  l'aie  revu. 

Ce  jour,  M.  le  comte  de  Werthern  prit  congé  de  moi. 

Le  c23.  Comme  j'avois  une  petite  fluxion  sur  la  joue, 


DE  JEAN-GEORGES  WILLE.  485 

je  priai  M.  le  brigadier  Orlofski  de  faire  transporter  une 
caisse  contenant  ma  nouvelle  estampe  en  belle  bordure 
sous  glace  et  un  portefeuille  avec  vingt-quatre  épreuves 
chez  MM.  Grand  et  Labharl,  banquiers,  pour  l'envoyer 
avec  sûreté  à  Son  Altesse  monseigneur  le  prince  Adam 
Czartoryski.  C'est  à  ce  seigneur  que  j'ai  dédié  cette  es- 
tampe sous  le  titre  les  Offres  réciproques,  après  lui 
avoir  préalablement  écrit  pour  en  avoir  la  permission. 
Il  me  répondit  dans  les  termes  les  plus  polis  en  m'accor- 
dant  ma  demande  et  en  m'envoyant  ses  armes  et  ses  ti- 
tres. Ce  seigneur  est  actuellement  à  Varsovie.  Le  lende- 
main, 25,  je  remis  une  lettre  que  j'avois  écrite  au  même 
M.  Orlofski,  pour  la  faire  parvenir  avec  les  siennes  à  Son 
Àllesse  monseigneur  Czartoryski,  dans  laquelle  je  di- 
sois  ce  qu'on  a  ordinairement  à  dire  aux  grands  en  pa- 
reil cas. 

Ces  jours-cy,  répondu  à  madame  la  veuve  Caste,  h 
Vienne,  h  MM.  le  baron  de  Kessel,  Thomas  Richter, 
Bause,  Dietrich,  Resler,  Eberts,  etc. 

Le  25.  Un  jeune  homme  de  Strasbourg,  fort  petit  de 
sa  figure,  peintre  en  miniature,  nommé  M.  Meîzger1,  me 
vint  voir  et  se  recommander.  Il  parle  très-peu  françois. 

Le  26.  M.  de  Livry,  étant  de  retour  de  Compiègne, 
nous  a  apporté  un  pâté  de  perdrix.  L'aimable  homme! 

Répondu  à  M.  Kobell,  peintre  de  l'électeur  palatin.  Je 
lui  dis  qu'il  doit  recevoir  de  ma  part,  par  les  mains  de 
M.  Krulhofer,  soixante-douze  estampes  gravées  par  notre 
célèbre  Dietrich  ou  Dietricy,  qu'il  désiroit  fort.  Je  le  prie 
de  me  peindre  quelque  chose  en  revanche. 

1  J.  R.  Metzgcr  était  aussi  graveur,  no;;s  apprend  Nagler,  et  il  grava, 
d'après  Schûtz,  les  Cataractes  du  Rhin  près  de  Schaffhoiise. 


480  JOURNAL 

M.  le  baron  de  Hane,  beau-frère  de  M.  le  baron  de 
Blomme,  ambassadeur  de  Danemark,  m'est  venu  voir:  il 
paroît  aimable  et  de  bon  esprit. 

Le  27.  Répondu  à  M.  le  comte  de  Dallwitz,  chambellan 
de  S.  À.  S.  1'élecleur  de  Saxe.  Je  le  remercie  de  la  petite 
pièce  d'or  qu'il  m'a  envoyée  il  y  a  du  tems.  Je  lui  donne 
avis  que  M.  le  baron  de  Kessel  lui  remettra  ma  nouvelle  es- 
tampe que  je  le  prie  d'accepler.  Gettelettre  estdans  celle 
à  M.  le  baron  de  Kessel. 

Ecrit  et  répondu  à  M.  G.  Winckler.  Je  lui  dis  qu'il  trou- 
vera Y  Avant-Coureur  avec  les  effets  de  M.  RiclUer.  Je  lui 
fais  aussi  une  description  de  mon  grand  dessein  de  Ru- 
bens  composé  de  vingt  et  une  figures,  qui  orne  actuelle- 
ment mon  cabinet. 

Répondu  à  M.  G. -M.  Kraus.  J'ay  envoyé  ma  lettre  h 
Miïhlhausen,  en  Suisse,  à  M.  Koachlin  fils,  adresse  qu'il 
m'a  envoyée,  parce  qu'il  a  été  appelé  pour  peindre  en 
diverses  villes  de  la  Suisse. 

Répondu  à  M.  ïïcidegguer,  fils  de  M.  le  bourgmes- 
tre Heidegguer,  à  Zurich  en  Suisse.  Il  me  demandoit  un 
catalogue  de  tous  les  portraits  des  grands  hommes  les 
mieux  gravés  avec  le  prix  de  chaque  portrait.  Je  lui  dis 
que  cette  idée  éloit  impraticable,  que,  pour  cette  com- 
mission, il  faudroit  carte  blanche. 

Répondu  à  M.  le  baron  de  Heineken,  conseiller  privé 
de  S.  A.  S.  Electorale  de  Saxe,  en  son  château  d'Allen- 
dobern,  en  basse  Lusace.  Je  lui  dis  que  M.  l'abbé  Mer- 
cier m'a  payé  pour  lui  cent  cinquante-quatre  livres.  Je  lui 
envoyé  des  éclaircissements  qu'il  m'aveit  demandés  sur 
plusieurs  artistes. 


Le  51.  J'allai  faire  ma  révérence  à  L  A.  S.  monsei- 


DE  JEAN-GEORGES  WILLE.  487 

gneur  le  margrave  et  madame  la  margrave  de  Baade- 
Durlach. 

Répondu  à  M.  Schmuzer,  directeur  de  l'Académie  im- 
périale et  royale  de  gravure.  Je  lui  accuse  réception  du 
portrait  de  l'impératrice-reine  et  de  celui  de  M.  de  Son- 
nenfels.  Ce  dernier  vaut  mieux  que  le  premier,  selon  moi. 

Par  convocation  générale,  l'Académie  royale  s'assem- 
bla pour  juger  les  grands  prix.  S.  A.  S.  le  margrave  de 
Baade,  madame  la  margrave,  le  prince  héréditaire  et  son 
frère,  leurs  fils,  ainsi  que  quelques  personnes  de  leur 
suite,  y  parurent.  J'eus  l'honneur  de  saluer  et  de  parler 
quelques  moments  à  madame  la  margrave;  après  cela  je 
fis  ma  révérence  à  monseigneur  le  margrave,  qui  s'en- 
tretint longtemps  avec  moi,  et  je  l'accompagnai  pendant 
du  temps  en  lui  expliquant  bien  des  choses  concernant  les 
prix  des  jeunes  gens,  etc.  L'assemblée  s'étant  formée  et 
les  princes  et  la  princesse  placés  dans  des  places  distin- 
guées, on  leur  présenta  les  cartes  aux  chiffres  pour  avoir 
voix  comme  nous  autres.  Ils  les  acceptèrent  avec  bonté 
et  agirent  de  même  pendant  la  durée  de  la  séance.  Tout 
étant  fait,  on^se  leva  et  on  leur  présenta  la  plume  pour 
signer  leurs  noms  sur  les  registres  de  l'Académie.  Cela 
étant  fait,  nous  signâmes  après,  selon  les  rangs.  Après 
cela,  les  princes  et  princesses  parcoururent  encore  les 
salles  de  l'Académie  et  parurent  fort  contents  de  l'accueil 
qu'on  leur  avoit  fait,  comme  l'Académie  étoit  égale- 
ment flattée  de  leur  présence,  de  leur  affabilité  et  de 
leur  politesse.  J'avois  oublié  de  dire  que,  lorsqu'ils  étoient 
assis  dans  leurs  fauteuils,  M.  Pierre,  premier  peintre  du 
roy,  qui  étoit  vis-à-vis  d'eux,  se  leva  de  son  fauteuil,  les 
salua,  s'assit  et  leur  adressa  un  compliment  étudié  et  en 
termes  choisis,  et  les  salua  de  nouveau  en  finissant  son 
discours. 


488 


JOURNAL 


SEPTEMBRE  1771. 

Le  5.  Monseigneur  le  prince  ,  Russe,  qui  voyage 

incognito,  m'a  fait  l'honneur  de  venir  chez  moi  accom- 
pagné d'un  prêtre  russe,  aumônier  d'ambassade,  que  je 
connoissois  déjà.  Ce  seigneur  est  fort  aimable.  11  pari 
pour  l'Italie  et  reviendra  icy  vers  le  printemps  prochain. 
Je  l'ai  chargé  de  m'apporter  quelques  ducats  des  souve- 
rains de  ce  pays;  il  me  l'a  promis  avec  plaisir,  à  ce  qu'il 
m'a  paru. 

Le  G.  Monseigneur  le  prince  Poniatowski,  neveu  du 
roy  de  Pologne,  m'a  fait  l'honneur  de  me  venir  voir. 

Le  8.  Je  partis  de  bon  matin  pour  Longjumeau,  accom- 
pagné de  mon  fils  aîné,  de  MM.  Baader  et  Guttenberg, 
pour  y  dessiner  dans  les  environs.  Nous  y  sommes  restés 
jusqu'au  samedy  14  du  mois.  J'y  ai  dessiné  des  chaumiè- 
res à  Sceaux-les-Charlreux,  à  Sceauxier  et  aux  Cassaux  : 
mon  fils  y  a  dessiné  un  extérieur  seul,  le  reste  étoit  des 
dedans  et  des  enfans  des  villages,  le  tout  très-bien  ;  en- 
tre autres,  il  a  fait  un  intérieur  aux  Casseaux,  peuplé  de 
six  figures  d'après  nature,  qui  est  au  mieux.  Le  samedy 
au  matin,  ma  femme  avec  notre  fils  Frédéric  vinrent 
nous  trouver  en  carrosse  de  remise.  Nous  dînâmes  à 
Longjumeau  ensemble  et  en  bonne  humeur,  et  revînmes 
à  Paris  après  sept  heures  du  soir  en  très-bonne  santé. 

Après  mon  retour,  j'ay  commencé  la  Petite  Ecolière, 
d'après  un  petit  tableau  de  M.  Schenau,  qui  est  dans 
mon  cabinet. 

Le  15.  Répondu  à  M.  Lienau,  à  Bordeaux.  Je  le  re- 
mercie du  catalogue  imprimé  de  la  première  exposition 
de  la  nouvelle  académie  des  arls  de  Bordeaux.  Je  lui 


DE  JEAN-GEORGES  WILLE.  489 

promets  celui  de  notre  Salon  actuel.  Je  lui  envoyé  le 
compte  de  ce  qu'il  me  doit,  comme  il  l'avoil  exigé. 

Ces  jours-cy  j'écrivis  à  M.  Jeaurat1,  à  Versailles,  pour 
sçavoir  des  nouvelles  de  la  maladie  de  M.  de  Livry.  Il  me 
répondit  que  la  fièvre  l'avoit  quitté  et  qu'on  espéroit 
beaucoup. 

Le  26.  M.  le  baron  de  Ropp,  courlandois,  ayant  ses 
biens  en  Lilhuanie,  à  ce  qu'il  m'a  dit,  m'esl  venu  voir, 
m'apportant  une  leltre  de  M.  Schûlz,  à  Francfort.  Il  se 
propose  de  vivre  icy  retiré  dans  l'étude  jusqu'à  ce  que 
les  troubles  de  ces  pays  soient  passés. 

Le  28.  M.  le  baron  de  Haen  vint  prendre  congé.  11 
étoit  avec  M.  le  baron  de  Blomme,  ambassadeur  de  Da- 
nemark, son  beau-frère.  Il  retourne  en  Allemagne  par 
Manbeim,  Francfort,  etc. 

On  est  venu  aujourd'hui  me  proposer  la  gravure  du 
portrait  du  cardinal  de  Bernis2;  mais,  à  mon  ordinaire, 
je  m'en  suis  excusé  en  proposant  d'autres  artistes. 

Le  50.  M.  le  baron  de  Palm  vint  prendre  congé  de 
moi,  ayant  été  obligé  de  rester  icy  quinze  jours  de  plus 
que  le  margrave;  la  margrave,  avec  les  trois  princes, 
est  partie  pendant  que  j'étois  à  la  campagne.  Il  m'a  dit 
bien  des  choses  obligeantes  de  leur  part.  Nous  restâmes 
deux  heures  ensemble,  parlant  de  mille  choses  différentes; 

1  il  parut,  vers  la  fin  du  dix-huitième  siècle,  une  curieuse  notice  sur  Jeau- 
rat,  devenue  fort  rare  aujourd'hui.  En  voici  le  titre  exact  :  Notice  de  la 
vie  et  des  ouvrages  de  M.  Etienne  Jeaurat,  doyen  de  V Académie  royale 
de  peinture.  Paris.  S.  D.  In-i°. 

2  Nous  ignorons  sur  qui  se  porta  la  recommandation  de  Wille,  car  nous 
ne  voyons  de  portrait  véritablement  joli  du  cardinal  de  Bernis  qu'en  1778  ; 
et  celui-là  est  gr.ivé  par  P.  Savart,  d'après  A.  Callet.  Il  en  a  été  encore 
gravé  un  autre  fort  habilement  par  N.  le  Mire;  mais  c'est  beaucoup  plus 
tard. 


490  JOURNAL 

car,  comme  il  est  très-instruit  et  aime  à  discourir,  il  est 
très-intéressant  et  fort  aimable. 


OCTOBRE  1771. 

Le  1er.  M.  Kamm,  de  Strasbourg,  mon  ancien  ami,  étant 
venu  prendre  congé,  ne  m'a  pas  trouvé,  et,  ma  femme 
étant  malade,  il  n'a  parlé  qu'à  nos  domestiques. 

Le  4.  Répondu  à  M.  de  Mechel,  à  Raie. 

Le  7.  Répondu  à  M.  Heidegguer,  fils  du  bourgmestre 
de  ce  nom,  à  Zurich. 

Le  10.  Répondu  à  M.  de  Livry,  à  Versailles,  qui  relève 
d'une  grande  maladie.  Je  lui  dis  combien  nous  sommes 
réjouis  de  ce  qu'il  commence  à  se  mieux  porter. 

Le  16.  M.  Quadal,  sur  son  départ  pour  Londres,  m'a 
apporté  un  dessus  de  porte  représentant  deux  chiens.  Il 
est  assez  bien,  mais  triste  de  couleur.  Il  veut  le  retou- 
cher. 

Répondu  à  madame  la  comtesse  de  Bentinck,  née 
comtesse  d'Àltenbourg,  résidant  actuellement  à  Ham- 
bourg. Elle  m'avoit  écrit  la  lettre  la  plus  honnête,  la 
plus  polie  et  la  plus  flatteuse  pour  moi,  en  me  recom- 
mandant M.  Weisbrodt l,  jeune  graveur  à  qui  elle  a  la 
générosité  de  donner  une  pension  pour  le  mettre  en  élat 
d'étudier,  et  cela  parce  que  son  père  a  servi  longtemps 

1  Charles  Weisbrodt  naquit  à  Hambourg,  en  1754;  il  grava  à  l'eau-forte, 
d'une  pointe  fine  et  légère,  un  grand  nombre  de  paysages.  Son  œuvre  est 
considérable,  et  quelques  pièces  gravées  par  lui  sont  assez  recherchées.  On 
cite  entre  autres  celles  qui  ornent  le  catalogue  JNeyman,  par  Basan;  elles 
sont  gravées  d'après  des  tableaux  appartenant  à  la  vente,  avec  un  talent 
fort  remarquable.  Après  être  venu  étudier  à  Taris,  il  retourna  à  Ham- 
bourg; car  on  voit,  dès  1781 ,  une  Villageoise  allaitant  son  enfant,  gravée 
par  Weisbrodt,  à  Hambourg. 


DE  JEAN-GEORGES  WILLE.  494 

et  fidèlement  madame  la  comtesse.  Rare  exemple  de 
vertu  dans  les  grands  et  digne  de  bénédiction. 

Le  20.  Répondu  à  M.  J.-H.  Schlegel,  professeur  de 
l'Université  de  Copenhague,  de  l'Académie  des  beaux- 
arts.  Je  lui  dis  que  ce  n'est  pas  la  faute  de  M.  Sehùlz  ni 
la  mienne  de  ce  que  la  suite  des  roys  de  Danemark, 
gravée  par  M.  Preisler,  ne  se  vend  pas  ici;  que  le  temps 
des  collections  de  portraits  est  passé;  que  cependant  M.  de 
La  Combe,  libraire,  l'avoit  fait  annoncer  dans  Y  Avant- 
Coureur,  comme  se  trouvant  chez  lui;  que  j'étois  bien 
fâché  de  ne  pouvoir  pas  lui  donner  un  meilleur  avis.  Il 
est  vrai,  chose  que  je  n'ay  pas  voulu  dire,  que  les  por- 
traits en  question  sont  bien  médiocres. 

Le  26.  Écrit  à  M.  Dietrich.  Il  y  a  dans  ma  lettre  un 
billet  sur  M.  Resler,  portant  que  je  le  prie  de  payer 
deux  cent  quarante  livres  à  M.  Dietrich,  pour  die  fùnf 
tableaux  peints  par  son  élève  Klengel.  Je  lui  demande 
encore  trois  ou  quatre  paires  de  cette  espèce,  mais 
agréables,  comme  aussi  quelques  desseins  pour  moi.  Je 
lui  répète  aussi  que  M.  Resler  lui  rendra  un  roulenu  de 
quatre  épreuves  de  ma  nouvelle  planche,  mais  qu'il  en 
aura  davantage  en  temps  et  lieu.  Je  lui  dis  que  Y  Incen- 
die ne  trouve  point  d'amateur. 

Le  51.  M.  Cochin  fil  porter  chez  moi  plusieurs  épreu- 
ves du  portrait  de  l'archevêque  de  Rouen,  gravé  autre- 
fois par  M.  Melini  L,  qui  a  actuellement  retouché  cette 
planche.  M.  Cochin  se  rendit,  de  même  que  M.  Tardieu, 
chez  moi,  pour  juger  cette  retouche  et  le  prix  que 


1  Charles-Dominique  Melini  naquit  à  Turin,  vers  1745.  11  vint  à  Paris 
de  bonne  heure  pour  apprendre  l'art  du  graveur,  et  entra,  dit-on,  dans 
l'atelier  de  Beauvarlet;  son  burin  est  net  et  métallique. 


492  JOURNAL 

M.  Melini  pouvoit  mériter.  Nous  mîmes  cet  ouvrage  à 
douze  cenls  livres,  à  condition  qu'il  travaillèrent  encore 
sa  planche.  M.  Melini  a  voit  demandé  beaucoup  plus, 
mais  le  prix  que  nous  avons  adjugé  est  très-raisonnable. 
C'est  monseigneur  l'archevêque  qui  avoit  requis  notre 
jugement,  et  M.  Melini  avoit  consenti. 

NOVEMBRE  1771. 

Le  G.  J'ay  remis  à  M.  Batanchon,  peintre  de  Bordeaux, 
selon  la  réquisition  de  M.  Lienau,  un  rouleau  d'estampes 
et  les  brochures  qui  ont  paru  sur  le  Salon.  M.  Batanchon 
doit  partir  pour  ladile  ville  vendredy  prochain  et  porter 
le  tout  à  M.  Lienau,  à  Bordeaux. 

J'ay  mis  dans  le  rouleau  mes  Offres  réciproques,  dont 
je  lui  fais  présent. 

Le  8.  Écrit  à  M.  Lienau  pour  lui  donner  avis  de  ce 
que  j'ay  fait  remettre  à  M.  Batanchon.  Je  m'informe  aussi 
s'il  a  reçu  ma  réponse  avec  le  compte  qu'il  m'avoit  de- 
mandé au  mois  de  septembre  dernier. 

Le  9.  Bépondu  à  monseigneur  l'évèque  de  Callinique. 
Bépondu  à  M.  de  Livry. 

Bépondu  à  M.  Schmuzer,  à  Vienne.  Je  lui  envoyé  le 
compte  de  monseigneur  le  duc  de  Saxe-Teschen.  J'ay 
fait  remettre  cette  lettre  à  M.  Kruthofer. 

Le  14.  M.  Quadal,  peinlre  habile  d'animaux  sauva- 
ges, Allemand  de  nation,  a  pris  congé  de  nous,  en  par- 
tant pour  l'Angleterre.  11  m'avoit  fait  un  tableau  de 
deux  chiens,  grands  comme  nature,  mais  il  n'en  étoit  pas 
plus  content  que  moi;  c'est  pourquoi  il  a  pris  la  mesure 
de  ce  tableau,  me  promettant  d'en  faire  un  autre  et  de 


DE  JEAN-GEORGES  WIL LE.  m 

me  l'envoyer  de  Londres.  J'espère  qu'il  tiendra  parole, 
s'élant  offert  de  lui-même. 

Le  15.  Mon  neveu,  M.  Coutouli,  m'a  arraché  une  dent, 
et  c'est  la  première  fois  qu'on  m'a  fait  une  telle  opéra- 
tion, mais  c'étoit  aussi  la  première  fois  que  j'avois  senti 
du  mal  réellement.  Elle  n'étoit  point  du  tout  gâtée,  mais 
elle  branloit  dans  son  alvéole,  occasionné  par  le  gonfle- 
ments des  gencives.  Avec  tout  cela,  je  m'en  serois  fort 
bien  passé  et  de  ce  service  et  de  l'honneur  que  mon  ne- 
veu a  bien  voulu  me  rendre;  mais  il  est  bon  enfant  et 
très-zélé  pour  nous. 

Le  17.  Répondu  à  M.  Ban  se.  Je  lui  dis  que  je  ne 
veux  pas  de  toute  la  collection  de  curiosités;  que  cepen- 
dant, s'il  y  a  moyen  de  détacher  les  deux  desseins  histo- 
riques de  M.  Dietrich  à  huit  ducals,  comme  il  est 
marqué  dans  sa  lettre,  il  pourroit  les  prendre,  comme 
aussi  une  gouache  par  Wagner. 

Répondu  à  M.  Richter.  Je  lui  dis  avoir  touché  son  ar- 
gent, etc.  La  lettre  à  M.  Bause  est  dans  la  sienne. 

Répondu  à  mon  ami  M.  Stùrz,  directeur  général  des 
postes  du  royaume  de  Danemark.  Je  lui*  dis  que  j'ay 
touché  son  argent.  Je  le  prie  d'envoyer  de  meilleurs  mi- 
néraux à  mon  fils  aîné,  s'il  a  la  démangeaison  de  lui  en 
envoyer  encore,  comme  aussi  de  m'envoyer  des  ducats 
rares  qu'il  dit  avoir  ramassés  pour  moi  dans  une  lettre, 
et  que  je  lui  enverrai  chaque  année,  comme  il  le  désire, 
pour  quelques  centaines  de  livres  d'estampes  nouvelles. 

Le  19.  J'ay  signé  le  contrat  de  mariage  de  mon  neveu 
Deforge,  qui  doit  épouser  mademoiselle  Desvignes. 

Répondu  à  M.  Dietrich,  à  Dresde.  Je  lui  dis  qu'il  peut 
m'envoyer  les  petits  tableaux  de  son  élève,  qu'il  inepro- 


494  JOURNAL 

pose.  Je  lui  envoyé  aussi  une  mesure  pour  que  celui-cy 
me  fasse  deux  paysages,  dessus  de  portes.  Allein  ich  sage 
ihm  dass  ich  nicht  mehr  als  zivei  Louis  d'ors  an  iede 
wagen  ivolle,  gesezi  er  mâche  sic  :  so  kônnten  aile  in  einen 
Kasten  geleget  werden.  Ich  wûnschete  auch  ein  Paar 
Zeichnungen  von  des  jungen  Menschen  Hand  *. 

Le  26.  Mon  neveu  Deforge  fut  marié  à  Saint-Paul 
avec  mademoiselle  Desvignes,  que  j'avois  l'honneur  de 
reconduire.  Le  repas  de  la  noce  se  lit  dans  l'île  Saint- 
Louis.  Il  y  avoit  près  de  soixante-dix  personnes.  Il  fesoit 
fort  humide  ce  jour-là,  et  j'y  gagnai  une  bonne  ou  plu- 
tôt une  mauvaise  fluxion  sur  les  dents.  Nous  revînmes, 
ma  femme  et  moi,  avec  nos  deux  fils,  accompagnes  de 
M.  Baader,  vers  les  neuf  heures  du  soir,  et  nous  étions 
les  premiers  qui  quittèrent  l'endroit,  c'est-à-dire,  sans 
vanité,  les  plus  sages. 

Le  27.  Je  donnai  à  souper  à  MM.  de  Stengel,  de  Man- 
heim,  Kruthofer,  secrétaire  de  l'ambassadeur  de  l'empe- 
reur, Pariseau  et  Baader.  Le  premier  prit  congé  de  nous 
pour  s'en  retourner.  Je  l'ay  chargé  d'un  rouleau  pour 
M.  le  baron  de  Groschlag,  à  Mayence.  Il  contient  une 
épreuve  de  ma  nouvelle  planche  pour  lui,  une  pour 
M.  le  baron  de  Dalberg,  une  pour  pour  M.  Kraus,  peintre 
de  Francfort,  qui  doit  être  à  Mayence,  chez  M.  le  baron 
de  Groschlag.  Il  s'est  aussi  chargé  d'une  épreuve  pour 
M.  Kobel,  peintre  de  l'électeur  palatin,  et  d'une  dont  j'ay 
fait  présent  à  M.  de  Stengel. 

1  Mais  je  lui  dis  que  je  ne  veux  mettre  que  deux  louis  à  chaque  pièce, 
pourvu  qu'il  les  fasse.  Toutes  les  pièces  pourraient  être  placées  dans  une 
seule  caisse.  Je  désirerais  aussi  avoir  deux  dessins  de  la  main  de  ce  jeune 
homme. 


DE  JEAN-GEORGES  WILLË. 


DÉCEMBRE  1771. 

Le  8.  Répondu  à  S.  E.  M.  le  baron  de  Groschlag, 
grand  maître  de  la  eour  et  ministre  d'Etat  de  S.  A.  E. 
de  Mayence.  Je  le  remercie  de  tontes  ses  bonnes  inten- 
tions pour  moi;  et,  comme  il  m'avoit  fait  présent  de  quel- 
ques ducats  rares  pour  ma  collection,  je  lui  propose,  en 
reconnoissance,  la  dédicace  de  ma  nouvelle  petite  plan- 
che que  je  fais  actuellement.  Je  l'avertis  aussi  que  je 
lui  envoyé  ma  dernière  estampe,  que  je  le  prie  d'accep- 
ter, scion  sa  bonté  ordinaire. 

Répondu  à  M.  Kraus,  peintre  à  Francfort.  Je  lui  fais 
des  complimens  sur  son  retour  de  la  Suisse,  où  il  a  beau- 
coup travaillé.  Je  lui  dis  que  j'ay  envoyé  une  épreuve 
pour  lui  de  ma  dernière  estampe  à  M.  le  baron  de  Gros- 
chlag. Je  le  remercie  d'avance  d'un  petit  tableau  de  ca- 
binet qu'il  s'est  offert  de  me  faire  cet  hiver-cy. 

Le  11.  J'ay  appris  aujourd'hui  une  nouvelle  qui  m'af- 
flige singulièrement.  C'est  la  mort  de  M.  de  Livry.  11 
éloit  premier  commis  de  monseigneur  le  duc  de  La  Vril- 
lière  (cy-devant  comte  de  Saint-Florentin),  ministre  et 
secrélaire  d'État.  Nous  étions  de  vrais  amis  depuis  vingt- 
deux  ou  vingt-quatre  ans,  sans  interruption,  avec  autant 
de  zèle  dans  ce's  derniers  temps  comme  dans  le  commen- 
cement. Il  étoit  amateur  et  connoisseur  dans  les  arts, 
vertueux  et  honnête  homme  s'il  en  fut  jamais.  Je  le  re- 
gretterai toujours. 

J'ay  mis  au  jour  ma  nouvelle  planche,  les  Offres 
réciproques,  que  j'ay  gravée  d'après  un  tableau  de 
M.  Dietrich  ou  Dietricy,  comme  il  signe  ordinairement 
sur  ses  ouvrages.  Le  tableau  est  dans  mon  cabinet,  faisant 
le  pendant  des  Musiciens  ambulants. 


4<Jb'  JOURNAL 

Le  22.  J'ay  remis  à  M.  Messager,  le  priant  de  remet- 
tre à  M.  Sliirz,  un  rouleau  et  une  lettre  pour  les  empor- 
ter à  Dresde  (comme  il  s'étoit  volontairement  offert)  à 
M.  Dietrich.  Il  y  a  cinq  Offres  réciproques  dans  le  rou- 
leau. 

Le  25.  Répondu  à  M.  Abraham  Fonlanel,  peintre  et 
marchand  d'estampes,  à  Mende,  en  Gévaudan.  Il  me  de- 
mande seulement  douze  épreuves  de  ma  nouvelle  planche 
avant  la  lettre.  Gela  est  étonnant,  puisqu'elles  se  vendent 
le  double  de  celles  avec  la  lettre.  Y  auroit-il  de  si  lins 
gourmels  et  curieux  en  Gévaudan  ?  Je  lui  dis  qu'il  n'y 
en  a  plus,  et,  si  quatre  avant  l'accent  sur  l'A  1  lui  fesoient 
plaisir  et  huit  à  l'ordinaire,  je  les  remettrois  à  celui  qui 
me  les  payeroit  icy  de  sa  part.  Il  demandoit  aussi  quatre 
Musiciens  ambulants  avant  la  lettre E,  au  mot  électorale. 
Je  lui  en  accorde  deux,  à  vingt  livres  pièce,  parce  qu'il 
doit  gagner  en  sa  qualité  de  marchand. 

Le  26.  Mon  neveu  Coutouli,  sa  femme,  M.  et  madame 
Chevillet,  M.  Baader,  ont  dîné  et  soupé  chez  nous;  nous 
avons  bien  ri. 

Le  28.  Ecrit  une  lettre  de  condoléance  à  M.  de  Li- 
vry  fils,  maître  d'hôtel  de  madame  la  comtesse  de  Pro- 
vence, sur  la  mort  de  M.  de  Livry  son  père  et  mon  an- 
cien et  digne  ami.  J'ay  mis  dans  la  lettre  une  quittance 
de  quarante-quatre  livres  de  deux  bordures  faites  par 
M.  Jcauffret,  mon  doreur,  pour  le  défunt,  et  qui  n'ont  pas 
été  payées. 

1  Une  légende,  p«u  venue  jusqu'à  nous,  prétend  que  Rembrandt  faisait  des 
retouches  a  ses  planches  avec  l'intention  de  faire  vendre  plus  chères  les  pre- 
mières épreuves  de  ses  estampes.  Willo  nous  semble  faire  une  chose  assez 
analogue,  et  la  légende  devient  ici  un  fail  historique. 


DE  JEAN-GEORGES  WILLK.  497 

Le  29.  Mon  fils  P. -A.  Willç  a  achevé  son  premier 
tableau  sérieusement  parlant.  Il  représente  une  jeune 
femme,  demi -ligure,  assise  clans  une  bergère  et  ayant 
à  la  main  gauche  une  lettre  qu'eile  vient  de  recevoir  par 
l'entremise  d'une  vieille  femme  en  manteîet  noir  et  qui 
paroîl  assurer  la  jeune  que  tout  ce  que  contient  la  let- 
tre est  de  la  plus  grande  vérité.  11  y  a  une  toilette,  cafe- 
tière, tasses,  etc.  Ce  tableau  fait  plaisir  par  la  vérité  du 
dessein,  l'expression,  la  bonne  couleur,  etc. 

JANVIER  1772. 
Le  1er.  Grand  concours  chez  nous. 

Le  2.  J'allai  à  l'enterrement  de  M.  Pouget,  ancien  joail- 
lier et  père  de  madame  Tilliard,  femme  du  libraire  qui  de- 
meure dans  notre  maison.  Il  avoit,  si  je  ne  me  trompe, 
quatre-vingt-huit  ans,  étoit  né  à  Copenhague,  et  avoit 
encore  vu  Charles  XII,  ainsi  qu'il  me  l'a  conté  lui-même 
en  allemand  comme  en  françois.  Il  fut  enterré  dans 
l'église  Saint-André-des-Arts,  notre  paroisse. 

Le  6.  Nous  avons  fait  les  roys;  M.  Baader  étoit  donc  le 
monarque;  on  lui  mit  un  bonnet  pointu  de  papier,  haut 
de  cinq  pieds;  jamais  nous  n'avons  tant  ri  que  cette 
fois. 

Le  11.  Madame  la  comtesse  ,  dame  polonoise, 

m'est  venue  voir.  Elle  a  des  connoissances  et  peint  joli- 
ment en  miniature. 

Le  12.  Répondu  à  M.  Fontanel,  à  Mende,  en  Gévaudan. 

Le  18.  M.  le  baron  de  Grosschlag,  premier  ministre 
de  S.  A.  E.  de  Mayence,  m'a  envoyé  dans  une  lettre  deux 
ducats;  l'un  du  prince  évêque  de  Wurzbourg  et  de  Bam- 
i.  3:> 


498  JOURNAL 

berg.  qui  méfait  plaisir;  l'autre  de  l'électeur  de  Trêves; 
mais  j'en  ai  déjà  trois  avec  le  même  portrait. 

Le  20.  J'ay  dîné  en  bonne  compagnie  chez  notre  ami 
M.  de  Marcenay. 

Le  21.  Répondu  à  M.  de  Mechel,  à  Baie. 

Le  25.  Répondu  à  M.  Kôbell,  peintre  de  l'électeur  pa- 
latin, à  Mannheim.  Il  m'a  promis  un  tableau  paysage, 
que  j'accepte  volontiers,  d'autant  plus  qu'il  a  beaucoup 
de  talent. 

Le  24.  Répondu  à  M.  Kraus,  peintre  à  Francfort, 
brave  garçon  qui  a  du  talent.  11  m'a  aussi  offert  un  pe- 
tit tableau  de  sa  main,  cela  me  fait  plaisir.  J'ay  mis 
dans  la  lettre  un  ducat  au  coin  du  roy  de  Pologne  d'au- 
jourd'hui. Je  le  prie  de  me  le  troquer  contre  un  autre 
quelconque.  Je  lui  dis  bien  des  choses  de  M.  le  baron  de 
Grosschlag. 

Le  25.  Ecrit  à  M.  Strecker,  peintre  du  landgrave  de 
Hesse,  à  Darmsladt.  Il  m'avoit  fait  payer  l'été  passé  l'ar- 
gent qu'il  me  devoit,  sans  répondre  sur  ma  lettre  jusqu'à 
ce  jour.  Je  m'informe  donc  de  la  cause  et  de  celle  de  sa 
santé,  d'autant  plus  que  nous  avons  été  depuis  bien  des 
années  de  grands  «amis. 

FÉVRIER  1772. 

Le  2.  M'est  arrivée  une  caisse  avec  des  tableaux,  de 
Dresde,  par  M.  Klengel. 

Répondu  à  M.  Lienau.  Et  tvollte  zivey  Gemàlde  von 
Hr.  Dietrkh,  welche  ich  ihm  um$5  Louis  lasse1 .11  veut  des 

1  II  voulait  deux  tableaux  de  M.  Dietrich,  que  je  Lui  ai  cédés  pour  vingt- 
cinq  louis.  '  - 


DE  JEAN-GEORGES  WILLE.  499 

eaux-fortes,  elc.  Je  lui  dis  que  je  n'ai  pas  répondu  sur 
sa  lettre  du  26  novembre  dernier,  parce  qu'il  m'avoit 
assuré  que,  dans  huit  jours,  il  m'écriroit  de  nouveau.  Il 
voudroit  avoir  des  estampes  chinoises. 

Le  10.  M.  Millier,  graveur  de  Stuttgard,  me  remit  un 
ducat  en  or  au  coin  du  duc  régnant  de  Wurtemberg,  qui 
me  manquoit  comme  bien  d'autres. 

Le  13.  Répondu  à  M.  Batanchon  fils,  peintre,  professeur 
de  l'Académie  de  peinture,  à  Bordeaux,  rue  Bouquière. 
11  m'avoit  envoyé  deux  copies  à  collationner  sur  les  sta- 
tuts de  notre  Académie.  C'est  M.  le  Sueur,  secrétaire  du 
roy,  qui  l'a  fait,  et  je  les  renvoyé  à  M.  Batanchon,  après 
les  avoir  fait  copier  sur  du  papier  timbré  à  Paris. 

Le- 15.  Répondu  à  M.  Slrecker,  premier  peintre  du 
landgrave  de  Hesse-Darmstadt.  Je  lui  dis  que  ses  estam- 
pes sont  parties;  que  je  lui  envoyé  ma  nouvelle  pour  la 
petite  pièce  de  monnoie  au  coin  du  landgrave,  lorsqu'il 
étoit  encore  prince  héréditaire;  etj'ay  mis  un  ducat  de 
l'électeur  de  Trêves,  sous  le  cachet  de  ma  lettre,  le  priant 
d'en  troquer  un  autre  pour  moi,  car  celui-cy,  je  l'avois 
double.  Je  le  prie,  en  outre,  de  me  chercher  quelques- 
unes  de  ces  monnoies  d'or  que  frappent  les  divers  prin- 
ces, évêques  et  villes  d'Allemagne. 

Le  16.  Répondu  à  M.  Eberts,  à  Strasbourg.  Je  le  re- 
mercie entre  autres  choses  de  l'almanach  très-curieux 
(en  allemand)  de  Hanovre  qu'il  m'a  envoyé. 

Le  17.  J'ay  acheté  un  tableau  de  D.  Teniers,  pour 
mon  cabinet.  Il  est  composé  de  dix-neuf  figures.  Ce  sont 
des  paysans  au  devant  d'un  cabaret,  buvant  en  deux 
groupes  différents.  Une  femme  s'efforce  de  ramener  son 


500  JOURNAL 

ivrogne  de  mari,  qui  résiste  en  se  retournant  vers  un- 
camarade,  qui  l'appelle  le  verre  à  la  main.  Un  paysan 
dort,  la  tête  appuyée  sur  un  tonneau  debout;  un  autre, 
plus  loin,  lâche  de  l'eau;  au  fond  sont  des  maisons 
couvertes  de  tuiles,  des  arbres;  dans  le  lointain  il  y  a 
une  église.  Sur  le  devant,  à  gauche,  il  y  a  un  poteau  avec 
une  inscription,  des  pots,  une  savate,  une  cuve  ren- 
versée avec  un  balai  posé  contre  ce  meuble.  Ce  tableau, 
peint  sur  bois,  de  la  plus  parfaite  conservation,  est  très- 
clair  et  touché  avec  un  esprit  admirable  l.  J'ay  donné,  de 
retour,  un  tableau  de  C.  Poelenbourg,  deux  de  Yan  Dow 
et  un  de  Marienhof.  et  trente  louis  d'or  en  argent;  mais 
il  m'a  fait  grand  plaisir,  et  je  compte  le  garder  soigneu- 
sement. 

Le  25.  Répondu  à  M.  Schenau,  peintre  de  l'électeur 
de  Saxe.  Je  lui  fais  mes  compliments  sur  la  réussite  de 
son  tableau  représentant  toute  la  famille  électorale,  dont 
il  m'avoit  marqué  la  réussite  et  l'approbation  de  toute 
la  cour. 

Répondu  à  monseigneur  l'cvêque  de  Callinique,  à  Sens. 
Je  lui  envoyé  la  réponse  en  original  que  M.  Savart  m'a* 
faite,  sur  ma  demande,  delà  part  de  monseigneur,  com- 
bien il  prendroit  pour  la  gravure  d'un  petit  portrait, 
comme,  par  exemple,  l'archevêque  de  Cambrai,  Féne- 
lon,  qu'il  a  gravé. 

1  Ce  tableau  a  été  gravé  par  J.-P.  Lebas,  sous  le  titre  de  Guinguette 
flamande,  et  on  lit  au-dessous  la  dédicace  suivante  à  Favart  : 

Estimable  Favart,  qui,  par  plus  d"un  ouvrage, 
De  tous  les  connoisseurs  as  gagné  le  suffrage, 
Accepte  le  portrait  des  divertissements 

Où  s'amusent  ces  bons  Flamands. 
Ali!  si,  poussant  plus  loin  le  sçavoir  et  l'adresse, 
Mon  burin  de  la  plume  égaloil  la  linesse, 
Je  pourrois  dire  alors  :  J'ose  te  présenter 

Un  morceau  qui  doit  te  flatter. 


DE  JEAN-GEORGES  YVILLE  501 

Le  24.  M.  le  baron  de  Klingstàdt,  conseiller  d'État  de 
T  impératrice  de  Russie,  me  vint  voir,  m'apportant  des  let- 
tres de  mon  ami  M.  Meyer,  à  Hambourg.  C'est  un  aimable 
homme  qui  resta  plusieurs  heures  avec  moi.  Il  me  céda, 
pour  un  louis  d'or,  une  pièce  d'or  de  l'impératrice  de 
Russie. 

Répondu  à  S.  E.  M.  le  baron  de  Kessel,  grand  maître 
des  cuisines  de  la  cour  électorale  de  Saxe,  chevalier  de 
l'ordre  du  Lion  du  Palalinat.  11  étoit  chargé  de  me  faire 
la  proposition,  de  la  part  de  la  cour  (comme  étant  en  cor- 
respondance ordinaire  avec  moi),  de  graver  toute  la  fa- 
mille électorale,  d'après  un  tableau  fait  par  M.  Schenau, 
consistant  en  dix-sept  figures  et  fort  applaudi  à  la  cour. 
Je  m'excuse  avec  politesse  d'entreprendre  un  tel  ouvrage, 
qui  serait  pour  dix  ans  pour  moi  et  plus.  Je  m'explique 
même  plus  au  long  avec  M.  Schenau,  qui  insistoit  en 
son  particulier,  disant  que  cela  seroit  le  plus  grand  bon- 
heur qui  pourroit  lui  arriver;  mais  qui  sait  mieux  ce  qui 
me  convient  que  moi? 

Le  25.  M.  le  comte  Tomatis  vint  chez  moi  me  remet- 
tre, de  la  part  de  S.  A.  monseigneur  le  prince  Czarto- 
ryski,  une  superbe  tabatière  d'or  émaillé,  avec  le  chiffre 
du  prince  (A.  C,  Adam  Czartoryski)  sous  glace  sur  le 
couvercle.  Je  suis  très- sensible  à  la  munificence  de  ce 
prince  envers  moi.  Je  compte  avoir  l'honneur  de  l'en  re- 
mercier en  répondant  à  la  lettre  qu'il  m'a  écrite  depuis 
peu  de  jours.  Cela  n'empêche  pas  que  cette  pièce  est 
fautive. 

Ces  jours-cy,  ma  femme  étant  tombée  d'une  chaise  se 
fit  beaucoup  de  mal;  cela  cependant  n'a  eu  aucune  mau- 
vaise suite,  Dieu  mercy! 


502 


JOURNAL 


MARS  1772. 

Le  5,  qui  étoît  le  mardy  gras,  il  y  avoit  souper  chez 
nous.  Il  n'y  avoit  que  gens  de  notre  famille,  excepté 
M.  Raader,  qui  nous  a  fait  rire  bien  singulièrement. 

Le  4.  Répondu  à  monseigneur  l'évêque  de  Callinique. 
Je  lui  dis  que  j'avois  fait  donner  sa  boëlede  fer-blanc  au 
révérend  père  procureur  de  l'abbaye  de  Sainte-Colombe 
pour  la  lui  porter.  Je  laisse  son  idée  de  se  faire  graver 
par  M.  Savart  indécise,  quoiqu'il  m'ait  consulté.  Je  lui 
dis  cependant  tout  ce  que  mérite  ce  graveur,  qui  finit 
très-prodigieusement. 

Le  9.  M.  le  baron  de  Diminow,  Russe,  m'est  venu 
voir.  Ii  est  grand  amateur  de  tableaux.  Il  auroit  bien  dé- 
siré mon  excellent  tableau  de  M.  Dietrich,  représentant 
Abraham,  Sara  et  Agar.  Il  ne  parle  point  françois. 

J'ay  acheté,  dans  la  vente  de  M.  le  baron  de  Thiers  l, 
six  superbes  estampes  d'après  Van  Dyck. 

Le  12.  Répondu  à  M.  Lienau.  Je  lui  mande  que  ses 
deux  paysages  et  les  estampes  sont  prêts  chez  moi,  mais 
que  M.  Rachou,  qu'il  m'avoit  indiqué,  étoit  déjà  parti.  Je 
lui  demande  ce  que  je  dois  faire. 

Le  15.  J'allai  rendre  visite  à  M.  le  baron  de  Klingstâdt. 
J'y  restai  deux  heures  avec  plaisir. 

1  II  s'agit  ici  simplement  de  la  vente  des  estampes  et  des  statues;  car  les 
tableaux  furent  vendus  en  bloc  à  l'impératrice  de  Russie.  Voici  le  titre  du 
catalogue  de  la  vente  dont  parle  ici  J  -G.  Wille  :  «  Catalogue  des  estam- 
pes, vases  de  poteries  étrusques,  figures,  bas-reliefs  et  bustes  de  bronze, 
de  marbre  et  de  terre  cuite,  ouvrages  en  marqueterie  du  célèbre  Boule 
père,  pièces  de  mécanique  et  autres  objets  curieux  du  cabinet  de  feu 
M.  Crozat,  baron  de  Thiers,  brigadier  des  armées  du  roi,  lieutenant  général 
pour  Sa  Majesté  de  la  province  de  Champagne  juj  département  de  Reims, 
et  commandeur  en  ladite  province;  par  P.  Remy.  Paris,  1772,  in-î2.  » 


DE  JEAN-GEORGES  WILLE.  503 

Le  25.  Répondu  à  M.  Lienau.  Je  lui  donne  avis  que 
sa  caisse,  avec  les  deux  petits  tableaux,  doit  partir  de- 
main. Je  lui  mande  que  MM.  Mark  et  Lavabre  m'ont 
payé,  que  ses  estampes  sont  encore  roulées  chez  moi  ; 
que  je  suis  sensible  à  la  part  qu'il  prend  au  progrès  de 
mon  fils,  et  je  lui  parle  amplement  de  sa  peinture, 
et  qu'il  lui  feroit,  comme  il  l'a  désiré,  une  couple  de 
desseins,  lorsqu'il  sera  un  peu  avancé  avec  ses  tableaux 
actuellement  commencés. 

AVRIL  1772. 

Le  2.  J'allai,  accompagné  de  mon  fils  aîné,  voir  les 
tableaux  de  monseigneur  le  duc  de  Choiseul,  dont  la 
vente  doit  commencer  lundy  prochain,  6  d  ;  ce  mois. 

Répondu  à  la  lettre  de  S.  A.  monseigneur  le  prince 
Czarloryski  \  en  le  remerciant  de  la  boëte  d'or  émaillé 
qu'il  m'avoit  fait  remetlre  par  M.  le  comte  Tomatis,  Ita- 
lien. Je  compte  donner  ma  lettre  à  une  dame  polonoise 
qui  doit  partir  incessamment  et  qui  s'en  chargera  volon- 
tiers. —  J'ay  été  depuis  chez  cette  dame  pour  lui  remetlre 
cette  lettre. 

Le  4.  M.  Meiss,  gentilhomme  de  Zurich  venant  d'Ita- 
lie, m'est  venu  voir.  Il  m'a  apporté,  de  la  part  de 
M.  Fuessli,  des  lettres,  son  portrait  gravé  et  ceux  de  ses 

1  Voici  la  lettre  qu'avait  écrite  à  Wille  le  prince  Czarloryski;  elle  nous  est 
communiquée  par  M.  A.  de  Montaiglon  : 

«  J'ai  reçu,  monsieur,  il  y  a  environ  huit  jours,  avec  reconnoissance  et 
avec  un  plaisir  extrême,  les  exemplaires  de  L'estampe  que  vous  avez  bien 
voulu  me  dédier  ;  j'ai  senti  et  le  prix  de  l'ouvrage  et  la  préférence  que  vous 
m'avez  accordée;  je  vous  prie  de  croire  que  j'en  conserverai  toujours  le  sou- 
venir. Je  suis,  monsieur,  votre  très-humble  et  très-obéissant  serviteur. 

«  A.  CZARTORYSKI. 

«  Je  vous  recommande  l'élève;  je  luy  recommande  d'apprendre  à  écrire.  » 


504  JOURNAL 

trois  fils1,  de  la  même  grandeur;  en  outre,  un  nouvel  ou- 
vrage intitulé  :  Verzcichniss  der  vornehmstcn  Kapferste- 
clier  und  ihrer  Werke. 

Le  5.  Je  fus  agréablement  surpris,  en  rentrant  chez 
moi,  d'y  trouver  M.  de  Mechel,  de  Basle,  mon  ancien 
élève.  Nous  nous  embrassâmes  bien  cordialement.  Il 
resta  chez  nous  à  souper,  et  les  jours  suivants  il  a  con- 
stamment été  avec  moi  à  la  vente  des  tableaux  de  M.  le 
duc  de  Choiseul.  Il  doit  rester  quelques  mois  à  Paris, 
étant  accompagné  de  son  commis. 

La  vente  des  tableaux  de  M.  le  duc  de  Choiseul  a  duré 
cinq  jours2.  Elle  consistoit  en  cent  quarante-sept  ta- 
bleaux, presque  tous  de  l'école  des  Pays-Bas.  Le  produit 
a  été  de  quatre  cent  quarante  mille  trois  cent  soixante- 
six  livres  seize  sols,  somme  prodigieuse;  mais  aussi  un 
seul,  de  P.  Potter,  de  vingt-huit  pouces  de  large  sur 
vingt-trois  de  haut,  représentant  la  vue  du  bois  de  la 
Haye3,  fut  vendu  vingt-sept  mille  quatre  cents  li- 
vres. Les  deux  G.  Dow4,  hauts  de  vingt-deux  pouces, 
larges  de  dix-sept,  furent  adjugés  à  trente-six  mille  qua- 
tre cent  cinquantre-trois  livres.  Les  Deux  petits  Philoso- 

1  Gaspard  Fucssli  a  été  gravé  dans  cette  suite  avec  toute  sa  famille.  Voici 
les  portraits  qui  y  sont  compris.  Gaspard  Fuessli,  historien  des  peintres 
suisses;  Elisabeth  Wascr,  femme  de  Gasp.  Fuessli,  morte  en  1759,  âgée 
de  quarante-quatre  ans;  Jean-Rodolphe  Fuessli,  fils  aîné  de  Gaspard;  Jean 
Henri,  fils  cadet,  et  J.  Gaspard,  troisième  fils;  Elisabeth,  fille  aînée,  et  Anna, 
fille  cadette.  Ces  portraits,  qui  sont  gravés  d'une  pointe  fine  et  spirituelle,  ne 
sont  pas  signés;  mais  ils  pourraient  bien  appartenir  à  l'œuvre  de  Daniel 
Cbodowiecki. 

-  Le  Catalogue  avait  paru  sous  ce  titre  :  «  Catalogue  des  tableaux  qui 
composent  le  cabinet  de  monseigneur  le  duc  de  Choiseul,  dont  la  vente  se 
fera  le  lundi  6  avril  1772  et  jours  suivants,  en  son  hôtel,  rue  de  Richelieu, 
par  J.-F.  Boileau,  peintre  de  S.  A.  S.  monseigneur  le  duc  d'Orléans.  »  Pa- 
ris, 1772,  in-8°  de  quarante-six  pages. 

8  Gravé  par  B.-A.  Dunker,  dans  le  cabinet  Choiseul,  n°  66. 

4  Gravés  tous  deux  dans  le  cabinet  Choiseul,  sous  les  noa  iO  et  50. 


DE  .!E  AN-GEORG  ES  WILLE.  505 

phes;  de  Rembrandt1,  quatorze  mille  livres;  les  deux 
grands  Teniers  2,  de  trois  pieds  de  haut  sur  quatre  de 
large,  à  trente-sept  mille  quatre  cents  livres;  un  seul 
Berghem  3,  à  onze  mille  six  cent  soixante  livres;  un  ta- 
bleau du  chevalier  Van  der  VVerff  \  de  neuf  pouces  de 
large  sur  onze  pouces  de  haut,  à  douze  mille  cent  cin- 
quante livres.  Je  ne  crois  pas  qu'il  y  ait  aucun  exemple 
de  tels  prix. 

Le  8.  J'achetai,  dans  la  vente  de  monseigneur  le  duc 
de  Choiseul,  une  Fuite  en  Egypte,  par  notre  célèbre  Die- 
trich  ou  Dietricy,  dont  je  suis  fort  joyeux. 

Le  8,  mais  achevée  le  11,  une  réponse  à  M.  Schmidt, 
à  Berlin.  Je  lui  paye  ce  que  je  lui  devois  pour  estampes, 
lout  soldé.  Je  lui  demande  quatre  douzaines  des  trois 
nouvelles  pièces  qu'il  m'a  annoncées,  et  aussi  l'œuvre 
de  M.  Chodowiecki  \ 

1  Gravés  dans  le  cabinet  Choiseul,  sous  les  nos  44,  45. 

2  Gravés,  en  1770,  par  J.-P.  Lcbas,  pour  le  cabinet  Choiseul,  nos  38 
et  39. 

3  Gravé,  en  1771,  par  J.-F.  Germain,  dans  le  cabinet  Choiseul,  n°  67. 

4  Gravé,  en  1771,  par  J.  Massard.  dans  le  cabinet  Choiseul,  n°  88. 
Une  note,  mise  à  la  fin  d'un  exemplaire  du  cabinet  Choiseul,  donne  sur 
cette  collection  quelques  renseignements  que  nous  croyons  bon  de  repro- 
duire ici:  «  Il  fut  retiré,  lors  de  la  disgrâce  de  M.  le  duc  de  Choiseul,  dix- 
huit  tableaux  les  plus  précieux  de  son  cabinet,  qu'il  vient  de  vendre,  de  la 
main  à  la  main,  quatre-vingt-cinq  mille  livres  en  novembre  1775. 

«  Les  cent  quarante-sept  tableaux  qui  composoient  le  cabinet  ont  été 
vendus  quatre  cent  quarante-quatre  mille  onze  livres  un  sol,  ajoutées  à  la 
somme  de  quatre-vingt-cinq  mille  livres  qu'ont  rapportées  les  dix-huit  ta- 
bleaux rares,  fait  la  somme  de  cinq  cent  vingt-neuf  mille  onze  livres  un  sol. 
Le  tout  lui  avoit  coûté,  par  le  sieur  Borelleau,  dix-neuf  mille  livres.  » 

5  Daniel  Chodowiecki  naquit  à  Dantzig  en  1726.  Il  était  fils  d'un  com- 
merçant qui,  ayant  dans  sa  jeunesse  appris  le  dessin,  et  voyant  le  goût 
prononcé  de  son  fils  pour  l'art,  lui  en  donna  les  premières  notions  ;  mais 
ce  ne  devait  être  qu'une  distraction  pour  Daniel;  car  son  père  voulait  en 
faire  son  successeur.  Le  père  de  Chodowiecki  mourut  jeune,  et  sa  mère, 
n'ayant  jamais  approuvé  l'inclination  de  son  fils,  le  fit  entrer  chez  un  épi- 


506  JOURNAL 

Le  9.  Je  me  fis  adjuger  un  petit  tableau  de  A.  Van  Os- 
lade,  composé  de  deux  demi-figures  qui  fument.  Il  est 
très-joli  et  m'a  coûté  six  cents  livres.  Le  premier  jour  de 

eier.  Daniel  resta  un  an  et  demi  en  apprentissage,  et  fut  ensuite  envoyé 
chez  un  de  ses  oncles,  à  Berlin.  Occupé  à  la  tenue  des  livres,  il  n'avait 
guère  le  loisir  de  dessiner.  Cependant  il  profitait  de  tous  les  instants  que 
son  état  lui  laissait  de  disponibles  pour  peindre  en  émnil  de  petites  tabatières, 
dont  il  trouvait  un  débit  facile  auprès  des  marchands  de  Berlin.  Son  oncle 
finit  par  lui  laisser  continuer  ses  études  du  dessin,  et  Chodowiecki,  auquel 
il  manquait  èssèntiellement  l'habitude  de  vivre  avec  des  artistes,  se  lia  avec 
un  marchand  d'estampes  nommé  Haïd.  Il  fit,  par  ce  moyen,  connaissance 
avec  quelques  altistes,  et  Huber  nous  apprend  que  ceux  avec  lesquels  il  se 
lia  le  plus  furent  Pesne,  Falbe,  Rode  et  Lesueur. 

La  peinture  en  émail  occupa  alors  exclusivement  Chodowiecki;  mais  bien- 
tôt il  voulut  aussi  tenter  de  graver.  Ses  premiers  essais,  faits  d'une  main 
ferme  et  toujours  spirituelle,  reçurent  des  encouragements  et  l'engagèrent 
à  aborder  hardiment  cette  carrière.  Les  premières  planches  qu'il  mit  au 
jour  attirèrent  sur  lui  une  telle  quantité  de  commandes,  que,  pour  y  faire 
face,  il  fut  contraint  d'abandonner  la  miniature  pour  se  livrer  exclusivement 
au  dessin  et  à  la  gravure.  11  illustra  un  grand  nombre  de  livres  parus  en 
Allemagne,  et  fit  pour  la  Physionomique  de  Lavater  beaucoup  de  dessins  et 
de  gravures  ;  les  libraires  le  recherchaient  pour  orner  les  ouvrages  qu'ils 
publiaient.  C'était  assurer  le  succès  d'un  livre  que  lui  adjoindre  quelques 
planches  de  cet  artiste.  Son  œuvre  s'élève  à  plus  de  trois  mille  pièces. 
Huber  et  Rost  écrivaient  leur  Manuel  de  Vamateur  de  Vart  du  vivant  de 
Chodowiecki,  et  ils  avaient  peut-être  eu  occasion  de  le  connaître;  voici  ce 
qu'ils  disent  (II,  166)  en  terminant  l'article  assez  long  qu'ils  consacrent  à 
cet  artiste  :  «  Avec  des  qualités  si  marquées  dont  notre  artiste  est  doué, 
on  ne  sera  pas  surpris  de  l'empressement  du  public  à  rechercher  ses  ou- 
vrages. Depuis  quelques  années,  il  s'est  formé  un  grand  nombre  de  curieux 
qui  se  sont  fait  un  plaisir  de  rechercher  et  de  compléter  son  œuvre;  mais 
aujourd'hui  ils  se  plaignent  qu'on  leur  rend  cette  recherche  un  peu  difficile, 
parce  que  M.  Chodowiecki  (peut-être  par  un  excès  de  complaisance  pour 
quelques  amateurs  qui  veulent  avoir  de  certaines  préférences  sur  d'autres 
amateurs),  M.  Chodowiecki,  dis-je,  trace  d  une  pointe  légère  quelques  pen- 
sées sur  la  marge  de  ses  gravures  d'almanacb.  De  ces  premiers  il  tire  un 
petit  nombre  d'épreuves  qu'il  vend  le  double  du  prix  ordinaire.  Ce  procédé 
a  déjà  dégoûté  plus  d'un  curieux,  qui  désireroit  d'avoir  tout  et  qui  ne  peut  \ 
parvenir,  de  continuer  à  compléter  son  œuvre.  » 

Daniel  Chodowiecki  mourut  à  Berlin  en  1801.  Son  talent,  qui  a  peut-être 
été  un  peu  exagéré  par  les  Allemands,  était  cependant  très-réel,  et  on 
peut  expliquer  l'enthousiasme  de  ses  compatriotes  par  la  rareté  eu  Aile- 


1  ) K  JEAN-GEORGES  WIL'LE 


507 


celte  fameuse  vente,  je  poussai  un  petit  tableau  à  trois 
mille  cent  quatre-vingt  dix-huit,  livres,  sans  l'avoir.  Il 
éloit  de  Melzu,  demi-ligure  à  barbe,  représentant  un 
chimiste  ayant  un  gros  livre  dans  ses  mains,  et  n'étant 
que  de  huit  pouces  et  demi  de  large  sur  neuf  et  demi  de 
haut.  Je  le  regrette  encore. 

Le  12.  M'est  venu  voir  M.  Tischbein,  jeune  peintre 
nouvellement  arrivé  icy,  neveu  de  M.  Tischbein,  peintre 
du  landgrave  de  Hesse-Cassel.  Il  m'a  apporté  des  lettres 
de  son  oncle,  de  M.  Kraus,  de  Francfort  (actuellement  à 
Mayence,  qui  m'envoye  un  ducat  de  l'électeur  palatin, 
en  échange  d'un  de  Pologne,  M.  le  baron  de  Grosschlag  en 
ayant  ajouté  un  nouveau  de  Wùrzbourg)  et  de  M.  Kôbell, 
qui  m'envoye  plusieurs  estampes  qu'il  a  gravées  à  l'eau- 
forte,  qui  sont  très-jolies.  M.  Tischbein  parle  bien  fran- 
çais et  paroît  très-joli  garçon.  Je  ne  connois  pas  encore 
son  talent. 

Le  20.  Répondu  à  monseigneur  l'évêque  de  Callinique. 

magne  d'un  talent  de  ce  genre.  Rien  n'est  plus  difficile  que  d'interpréter, 
par  le  dessin,  la  pemée  d'un  autre,  et  d'envisager  exactement  au  même  point 
de  vue  que  l'auteur  ce  qu'il  a  imaginé  ;  la  France  a  pu  compter  de  ces  nom- 
breux dessinateurs  de  vignettes;  son  esprit,  essentiellement  subtil,  s'en  ac- 
commode fort  bien;  l'Allemagne,  au  contraire,  n'en  a  eu  qu'un  fort  petit  nom- 
bre, et  c'est  de  là  que  Cessner  et  quelques  écrivains  ont  illustré  eux-mêmes 
leurs  œuvres.  Daniel  Chodowiecki  avait  dans  l'esprit  une  tournure  gaie  et  en- 
jouée qui  allait  fort  bien  aux  livres  auxquels  il  s'adressait.  Gil  Blas,  Don 
Quichotte  de  la  Manche,  furent  illustrés  par  lui .  Mille  petits  aimanachs  reçu- 
rent des  vignettes  de  lui,  et  de  ces  petites  vignettes  de  mœurs  qui  peignent 
si  bien  un  pays.  On  y  trouve,  il  est  vrai,  le  petit  côté  de  la  vie,  mais  le  petit 
côté  qui  intéresse  le  plus,  celui  de  la  vie  domestique.  C'est  ce  que  l'on  voit 
tous  les  jours,  c'est  ce  que  l'on  fait  tous  les  jours  qu'il  nous  montre,  et  il 
nous  le  montre  avec  esprit  et  verve.  Taniel  Chodowiecki  est,  sans  contredit, 
l'artiste  le  plus  réellement  spirituel  que  l'Allemagne  ait  produit. 

Il  a  paru  sur  Chodowiecki  deux  brochures  dans  lesquelles  on  a  catalogué 
avec  grand  soin  son  œuvre  complet.  Le  travail  de  Jacobi  est  la  source  où 
ont  puisé  lleineken,  Huber  et  Rost,  et  tous  ceux  qui  se  sont  occupés  de  cet 
artist". 


1,08  JOURNAL 

Je  lui  rends  compte  de  mon  entrevue  de  sa  part,  et  du 
marche  que  j'ay  fait  avec  M.  Savart  pour  la  gravure  de 
son  portrait  dans  la  grandeur  et  le  goût  de  celui  de  M.  de 
Fénelon  du  même  graveur.  Je  le  remercie,  en  outre,  du 
bon  jambon  qu'il  m'a  envoyé. 

Répondu  à  Son  Excellence  M.  le  baron  de  Grosschlag. 
Je  lui  donne  avis  du  départ  d'une  petite  caisse  contenant 
la  Petite  Ecolicre,  sous  glace,  en  bordure  sculptée  et 
dorée,  et  dont  il  m'avoit  permis  que  je  lui  fisse  la  dé- 
dicace. J'ay  ajouté,  dans  un  portefeuille,  vingt-six  épreu- 
ves pour  ce  premier  ministre  de  l'électeur  de  Mayence, 
et  je  le  remercie  de  plusieurs  ducats  curieux  qu'il  m'a- 
voit envoyés. 

Écrit  à  M.  le  baron  de  Dahlbcrg;  à  Mayence.  Je  lui  fais 
une  proposition  qui  me  feroil  plaisir  si  elle  étoit  goûtée 
par  ce  chanoine  gentilhomme. 

M.  Tischbein  a  soupé,  pour  la  première  fois,  chez 
nous  en  compagnie. 

Le  21.  Répondu  à  M.  Kraus,  qui  est  actuellement  à 
Mayence.  Je  le  remercie  d'avoir  échangé  un  ducat.  Je  le 
prie  de  m'en  chercher  un  de  Jean  Guillaume,  électeur 
palatin,  ce  grand  protecteur  des  arts,  dont  le  nom  est 
immortel  pour  avoir  formé  la  célèbre  galerie  de  Dussel- 
dorf.  Cette  lettre  et  celle  à  M.  le  baron  de  Dahlberg  sont 
dans  celle  du  premier  ministre. 

Écrit  à  M.  Eberls,  à  Strasbourg,  pour  lui  donner  avis 
du  départ  de  la  petite  caisse  avec  l'estampe,  en  le  priant 
de  l'envoyer  à  M.  le  baron  de  Grosschlag. 

Le  28.  M.  Mûller,  fils  du  commandant  de  chez  nous, 
m'est  venu  voir. 


DE  JE A N- GEORGES  WILLE 


509 


MAY  1772. 

Le  1er.  Répondu  à  M.  Schmuzer,  directeur  de  l'Aca  - 
démie impériale  de  gravure  à  Vienne.  Jejui  disque  le 
second  rouleau  d'eslampes  pour  Son  Altesse  Royale  doit 
partir  demain  avec  le  courrier  impérial. 

Le  9.  Écrit  à  M.  Marschall,  peintre,  à  Rotheim.  Je 
lui  envoyé  une  lettre  pour  madame  Scheffer,  avec  deux 
ducats  dedans,  avec  promesse  de  lui  envoyer  noch  vierzig 
Gulden  ilber  Danmtadt.  Die  arme  Frau  1  / 

Écrit  à  M.  Strecker,  à  Darmstadt,  qui  me  doit  quel- 
que argent;  je  le  prie  d'envoyer  quarante  florins  à  Rô- 
ti ici  m,  par  Giessen,  à  M.  Marschall,  ivelcher  weiss  ivas  er 
damit  thun  soll 2. 

Répondu  à  M.  Abr.  Fontanel.  Je  lui  dis  que  j'ay  lou- 
ché ses  cent  quarante  livres;  que  les  estampes  qu'il  de- 
mande pour  ce  prix  sont  chez  M.  Valade,  libraire,  comme 
il  a  désiré.  Je  lui  fais  présent  d'une  Bonne  Femme  de 
Normandie  et  d'une  Petite  Ecolière,  toutes  deux  sans 
lettre. 

Le  10.  Répondu  à  M.  Zingg,  graveur  de  l'électeur  de 
Saxe.  Il  m'avoit  demandé  ce  qu'il  me  devoit  depuis  du 
temps.  Je  lui  envoyé  avec  plaisir  ce  compte,  qui  fait 
exactement  le  prix  de  deux  tableaux  à  gouache  par  le 
célèbre  Wagner,  mort  trop  jeune  pour  sa  .gloire  et  le 
plaisir  des  connoisseurs,  tableaux  dont  il  m'avoit  instruit 
dans  sa  lettre,  et  que  je  le  prie  de  prendre  pour  moi, 
tout  chers  qu'ils  me  paroissent.  Il  reste  encore  cinq  H- 

1  Encore  quarante  florins  en  les  faisant  passer  par  Darmstadt.  La  pauvre 
femme  ! 

2  Qui  sait  ce  qu'il  doit  en  faire. 


510  .  JOURNAL 

vres  neuf  sols,  qui  doivent  servir  pour  les  frais  de  la 
boëte,  etc.  Je  dois  remettre  cette  lettre  à  M.  Àliamet1,  qui 
m'a  remis  huit  desseins  du  célèbre  poète  Gessner,  que 
M.  de  Mechel  doit  remporter,  et  qui  étoient  venus  icy 
par  l'expédition  qu'en  avoit  faite  M.  Zingg.  —  Depuis, 
j'ay  remis  les  susdits  desseins  à  M.  de  Mechel,  qui  compte 
même  en  vendre  quelques-uns  icy.  De  plus,  j'ay  prié 
M.  de  Mechel  de  souscrire  dix-huit  livres  pour  moi  pour 
les  nouvelles  idylles,  avec  estampes  que  doit  faire  paroître 
M.  Gessner  à  Zurich. 

On  reçut  hier  la  nouvelle  à  Paris  que,  le  28  du  mois 
passé,  les  comtes  de  Struensée  et  Brandt  avoient  été  exé- 
cutés à  mort  à  Copenhague.  Je  marque  cecy  icy  parce 
que  j'ay  connu  personnellement  le  comte  de  Struensée, 
qui,  après  être  parvenu  au  faîte  des  grandeurs,  en  a  été 
précipité  et  a  péri  misérablement,  et  trop  misérable- 
ment. 

M.  et  madame  Rihiner,  de  Baie,  étant  en  notre  ville, 
me  sont  venus  voir  avec  une  jeune  veuve  de  vingt-deux 
ans,  de  leurs  parents,  et  qui  est  très-belle  et  très-bien 
faite.  Ils  ont  vu  mon  cabinet,  et  cela  les  a  beaucoup 
amusés. 

Le  12.  Répondu  sur  plusieurs  lettres  à  M.  G.  Fuessli, 
peintre,  ancien  greffier  du  conseil  souverain  de  la  ré- 
publique de  Zurich  et  auteur  de  plusieurs  ouvrages  sur 
les  arts.  Je  le  remercie  de  la  nouvelle  édition  de  sa  Vie 

des  artistes  sîiisses  et  de  son  Catalogue  raisonné  sur  la 

1  Jacques  Aliamet  naquit  à  Abbeville  en  1 727  et  mourut  à  Paris  en  1788. 
Il  a  gravé  un  grand  nombre  de  vignettes  et  appartient  à  cette  catégorie  de 
petits  graveurs  du  dix-huitième  siècle,  si  employés  à  la  reproduction  des 
galeries  de  tableaux.  Aliamet  a  gravé  dans  le  cabinet  Ch  iseul,  dans  le  ca- 
binet Praslin,  dans  la  galerie  de  Dresde,  etc.,  et  ses  estampes  se  font  re- 
marquer par  une  grande  exactitude. 


DE  JEAN-GEORGES  WILLE.  511 

(jravure,  dans  lequel  il  y  a  beaucoup  de  fautes,  et  je  lui 
en  fais  apercevoir  plusieurs.  Je  lui  donne  même  encore 
une  dizaine  de  noms  d'artistes  allemands  qui  ont  gravé 
avec  succès,  la  plupart  vivants,  et  dont  il  n'a  fait  aucune 
mention. 

M.  Thibi,  voyageur  de  Copenhague  venant  de  Lon- 
dres, m'est  venu  voir.  Il  m'a  dit  qu'il  étudioit  la  manière 
dont  les  différentes  nations  traitoient  l'économie  rurale 
et  la  culture. 

Le  20.  Répondu  à  M.  Poses,  libraire  du  roy  de  Polo- 
gne à  Varsovie.  Je  lui  dis  que,  pour  lui  envoyer  des  es- 
tampes, il  faudroit  qu'il  donnât  ordre  préalablement  à 
quelque  banquier  d'icy  pour  le  payement. 

Monseigneur  Pévêque  de  Callinique  m'est  venu  voir 
plusieurs  fois  avant  son  départ  pour  les  bains,  en  Lor- 
raine. 

Le  25.  M.  deMeiss,  de  Zurich,  est  venu  prendre  congé. 
Il  a  bien  voulu  se  charger  d'une  lettre  et  d'un  rouleau 
contenant  mes  Offres  réciproques,  la.  Bonne  Femme  de 
Normandie  et  mon  portrait,  pour  M.  Fuessli;  une  Bonne 
Femme,  pour  M.  Nischler. 

Le  25.  Répondu  à  M.  G. -Y.  Meyer,  à  Hambourg.  Je 
lui  dis  que  les  deux  desseins  de  moi,  deux  de  mon  fils 
et  un  de  M.  Greuze,  étoienl  parfis  hier  au  matin  pour 
Strasbourg,  et  que  de  là  M.  Eberts  les  lui  enverroit.  Je 
lui  donne  les  Offres  réciproques  et  mon  portrait,  qu'il  a 
désiré.  Je  le  prie  de  remettre,  de  ma  part,  une  épreuve 
des  Offres  à  M.  Schutz,  qui  a  été  généreux  vis-à-vis  de 
moi. 

Le  27.  M.  le  comte  de  Strogonoff,  seigneur  russe, 
m'est  venu  voir.  Il  est  très-grand  amateur  des  arts.  Je 


512  JOURNAL 

l'ai  déjà  connu  il  y  a  environ  quinze  ans;  il  éloit  alors 
baron.  Depuis  ce  temps,  il  a  été  élevé  à  la  dignité  de 
comte  par  l'empereur  d'Allemagne.  Il  est  resté  très- 
longtemps  avec  moi. 

M.  Kolb  mena  deux  compatriotes  chez  moi,  dont  l'un 
me  remit  une  lettre  de  M.  Thom,  professeur  de  l'univer- 
sité de  Giessen. 

Le  50.  Répondu  à  M.  Dietrich,  Je  lui  souhaite  la  meil- 
leure réussi  le  pour  sa  santé  des  cauxde  Pirmond,  qu'il  doit 
prendre.  Jch  sende  ihm  dabey  eine  Anweiswuj  von  zehn 
Louisdors  cmf  En.  Resler,  welcher  sie  auf  meine  Rech- 
nuncj  ausbezahlen  wird.  Also  bleiben  jezt  noch  4  Meine 
Gemdlde  zu  verkaufen  in  meinen  Handen,  von  ivelchen 
ich  ihm  Rechemchaft  yeben  werde,  sobald  sie  angebracht 
sind  l. 

M.  le  baron  de   Autrichien,  m'est  venu  voir.  Il  a 

beaucoup  d'esprit  et  pense  bien  plus  librement  que  les 
gens  de  ce  pays  n'osent  penser  ordinairement. 

Le  31 .  Ce  matin,  j'ay  été  rendre  visite  à  M.  le  comte  de 
Strogonoff,  qui  m'a  reçu  le  mieux  du  monde.  11  possède 
le  plus  superbe  Ostade  que  j'aie  jamais  vu,  un  beau  ta- 
bleau de  Van  Dyck,  un  de  Metzu,  composé  de  trois  figures 
entières;  ce  dernier,  il  l'a  acheté  à  Dresde;  par  là,  il  me 
l'a  enlevé,  car  j'étois  en  train  de  l'acheter  du  possesseur 
lorsque  M.  le  comte  s'en  est  emparé. 


1  Je  lui  envoie  en  même  temps  un  bon  de  dix  louis  sur  31.  Rester,  qui 
les  soldera  à  mon  compte.  Il  me  reste  donc  encore  à  vendre  quatre  petits 
tabli  aux,  dont  je  lui  rendrai  compte  aussitôt  que  je  les  aurai  placés. 


DE  JEAN-GEORGES  W1LLE. 


515 


JUIN  1772. 

Le  5.  M.  le  comle  d'Erbach,  avec  son  gouverneur, 
M.  le  baron  de  Freund,  de  même  que  M.  le  comle  de 
Sleinbock,  avec  son  gouverneur,  me  sont  venus  voir. 
Ils  sont  des  plus  aimables;  surtout  M.  le  comte  d'Er- 
bach me  paroît  très-curieux. 

Le  5.  M'est  venu  voir  un  jeune  homme  de  Strasbourg 
nommé  Schall.  M.  Eberts  me  le  recommande  comme 
ayant  grande  envie  d'être  peintre.  Je  l'ay  envoyé  chez 
M.  Meyer,  son  compatriote,  actuellement  chez  M.  Casa- 
nova, quoique  attaché  à  monseigneur  le  duc  d^s  Deux- 
Ponts. 

M.  de  Michel,  ayant  enrôlé  icy,  pour  son  entreprise  de 
la  galerie  de  Dusseldorf,  MM.  Dunker,  Gultenberg  et 
Rousseau  l,  soupa  mardi  passé  chez  nous  avec  MM.  Dun- 
ker, Freudeberg  et  Baader.  Après  le  souper,  MM.  de 
Mechel  et  Dunker  prirent  congé.  Le  lendemain,  3  de  ce 
mois,  ils  sont  partis  en  chaise  de  poste  et  comptent  dîner 
la  première  fête  de  la  Pentecôte  à  Baie.  Ce  sont  de  braves 
gens,  et  M.  Dunker  peut  être  d'une  grande  utilité  à 
M.  de  Mechel.  Les  autres  doivent  les  suivre- 

Le  6.  Répondu  à  M.  Slrecker,  à  Darmstadt.  Je  lui 
donne  avis  que  j'ay  fait  remettre  les  estampes  qu'il  m'a- 
voit  demandées,  en  rouleau,  à  M.  Ravanel,  intendant  de 
monseigneur  le  duc  des  Deux-Ponts,  qu'il  m'avoit  indi- 
qué pour  qu'il  les  emportât.  Je  le  remercie  aussi  de  ce 
qu'il  veut  bien  payer  les  quarante  florins  à  la  per- 

1  II  s'appelait  Jean-François  Rousseau,  et  naquit  à  Paris  vers  1750;  il 
grava  dans  le  cabinet  Choiseul  plusieurs  planches,  et  entre  autres  la  Vierge 
et  V Enfant  Jésus,  d'après  Vander  Werf. 

i.  35 


514  JOURNAL 

sonne  que  j'ay  nommée;  que  je  serois  charmé  de  rece- 
voir les  ducats  curieux  dont  il  est  question.  J'ay  mis  dans 
sa  lettre  une  à  mon  neveu  Marschall,  curé  à  Rotheim, 
près  de  Giessen,  qui  doit  me  faire  le  plaisir  pour  lequel 
je  l'ay  prié  cy-devant  et  que  je  renouvelle  d'autant  plus, 
que  je  suis  sûr  que  tout  ira  le  mieux  du  monde. 

Le  10.  Répondu  à  M.  de  Lippert,  à  Munich.  Je  le  re- 
mercie de  la  médaille  en  argent  qu'il  m'a  envoyée.  D'un 
côté,  il  y  a  le  portrait  de  l'électeur  avec  l'inscription  au- 
tour :  Maximii la n  H.  J.  B.  Churfûrst.  De  l'autre  côté, 
il  y  a  un  cheval  qui  court,  avec  ces  mots  :  Lohn  cler 
Pferdezucht.  Je  lui  donne  avis  qu'il  doit  recevoir  par 
M.  Eberts,  de  Strasbourg,  mes  Offres  réciproques,  la 
Petite  Écolière,  tous  deux  de  moi;  mon  portrait,  gravé 
par  Ingouf,  la  Leçon  de  botanique  et  Y  Image  de  la  beauté, 
par  Chevillel.  Je  le  prie  d'accepter  ces  pièces,  de  ma 
part. 

Écrit  à  M.  Eberts,  à  Strasbourg.  Je  lui  fais  présent  de 
mes  Offres  réciproques.  Ce  sont  MM.  Gutlenberg  et  Mieck, 
qui  vont  dans  peu  de  jours  à  Baie,  qui  s'en  chargeront, 
et  du  rouleau,  dont  le  noyau  contient  celles  pour  M.  de 
Lippert,  et  des  deux  lettres,  l'une  dans  l'autre,  à  ces 
messieurs. 

Le  11.  MM.  les  barons  de  Rosen  et  de  Lôwenwold, 
avec  un  gouverneur,  M.  de  Ziegler,  me  sont  venus  voir. 
Ils  sont  des  plus  honnêtes  et  sont  restés  avec  moi  plus  de 
deux  heures  dans  mon  cabinet  de  tableaux  et  dans  celui 
des  desseins,  où  je  travaille. 

M.  le  gouverneur  de  MM.  de  Rosen  et  de  Lôwenwold 
m'a  cédé  un  ducat  rare  au  coin  de  l'empereur  Pierre  Ier 
de  Russie,  et  m'a  fait  plaisir  par  là. 

Le  24.  J'allai  voir  M.  le  comte  d  Erbach  et  M.  de 


DE  JEAN -GEORGES  WILLE.  515 
Freund,  lieutenant-colonel,  qui  demeurent  à  l'hôtel  de 
Luxembourg. 

J'allai  chez  MM.  les  barons  de  Rosen  et  de  Lôwenwold. 

Le  26.  M.  Méyer,  frère  de  M.  Meyer,  mon  ami  à  Ham- 
bourg, m'est  venu  voir,  arrivant,  en  dernier  lieu,  d'Ams- 
terdam et  m'apportant  des  lettres  de  son  frère.  Il  est 
beau  garçon,  d'une  grandeur  prodigieuse,  mais  fort  ai- 
mable. 

Le  27.  J'ai  mené,  selon  ma  promesse,  MM.  le  comte 
d'Erbach,  le  lieutenant-colonel  de  Freund,  les  barons  de 
Rosen  et  de  Lôwenwold,  avec  M.  leur  gouverneur,  à  l'A- 
cadémie royale  de  peinture,  sculpture  et  gravure,  pour 
y  voir  ce  qu'il  y  a  de  remarquable  et  de  curieux.  M.  le 
comte  d'Erbach  m'étoit  venu  chercher  dans  son  carrosse; 
les  autres  s'étoient  également  rendus  chez  moi  dans 
leurs  voitures. 

Répondu  sur  deux  lettres  à  M.  Schmuzer;  Je  le 
remercie  des  estampes  qu'il  m'a  envoyées,  et  lui  de- 
mande le  prix  des  sept  paysages  de  Weirotter.  Je  lui  dis 
cependant  que  je  ne  les  aime  pas  tous,  à  cause  de  leur 
forme  et  façon.  Je  lui  renvoyé  aussi  la  petite  lettre  de 
change  de  cent  livres  pour  le  sculpteur  M.  Pichler  (et 
que  le  frère  de  celui-cy  m'avoit  envoyée),  qui  n'est  plus 
à  Paris,~étant  parti  pour  Londres  il  y  a  longtemps,  et  je 
lui  marque  que  je  n'ai  reçu  aucune  nouvelle  de  lui.  De 
cette  manière,  on  devoit  retirer  cet  argent  de  M.  de 
Fries.  Je  lui  dis  aussi  que  j'avois  envoyé  un  rouleau 
d'estampes  chez  M.  l'ambassadeur  pour  Son  Altesse 
Royale,  mais  que  le  courrier  étoit  déjà  parti,  que  celui 
du  mois  prochain  devoit  s'en  charger. 


JOURNAL 


JUILLET  1772. 

M.  Lienau,  négociant  de  Bordeaux,  mon  ancien  et 
très-bon  ami,  me  vint  voir  aussitôt  qu'il  arriva  à  Paris. 
Nous  nous  embrassâmes  bien  cordialement,  et  j'étois  au 
comble  de  la  joie  de  le  revoir. 

M.  le  baron  de  Klingstedt  prit  congé  de  moi  pour  peu 
de  temps.  11  reviendra  après  avoir  vu  Londres.  11  m'a 
fait  présent  d'une  belle  médaille  d'argent  représentant 
l'impératrice  de  Russie. 

Le  9.  M.  Zoffany  *.  peintre  du  roy  d'Angleterre,  a  soupé 
chez  nous  avec  mademoiselle  West,  M.  Lienau,  d-e  Bor- 
deaux, et  M.  Meyer,  de  Hambourg. 

Le  11.  M.  Rùcker,  jeune  voyageur  de  Hambourg,  a 
pris  congé  de  moi. 

M.  Zoffany  et  mademoiselle  West  ont  encore  soupé 
chez  nous. 

Le  12.  J'allay,  avec  M.  Zoffany  et  mademoiselle  West, 
à  Versailles. 

Le  15.  J'ay  dîné  chez  M.  Zoffany,  à  l'hôtel  de  York. 
M.  Baader,  qu'il  a  très-comiu  à  Rome,  y  étoit. 

Le  14.  M.  Lienau  a  soupé  chez  nous. 

Le  15.  Répondu  à  M.  C.-A.  Grossmann  auf  dem  un- 
tern  Graben  in  Schneider  Mezlers  Hause,  à  Augsbourg  \ 
11  m'avoit  écrit  pour  savoir  s'il  devoit  venir  icy  avec 
des  tableaux,  desseins  et  estampes,  pour  les  y  vendre. 
Je  lui  dis  mon  sentiment  avec  franchise,  et  lui  nomme 

1  Jean  Zoffany,  né  vers  1755,  mourut  en  1788. 

2  Sur  le  fossé  inférieur,  à  la  maison  du  tailleur  Mezler. 


DE  JEAN-GEORGES  WILLE.  517 

les  maîtres,  parmi  les  altistes  des  Pays-Bas,  qui  ont 
cours  icy;  mais  le  tout  devroit  être  et  de  la  plus  grande 
beauté  et  parfaitement  conservé,  etc. 

J'ay  dîné  chez  M.  Lienau,  avec  M.  Meyer,  à  l'hôtel 
d'Anjou.  Le  même  jour,  M.  Lienau  est  venu  prendre 
congé  de  ma  femme,  et  le  lendemain  il  est  parti  pour 
Hambourg.  M.  Meyer  n'est  allé  qu'à  Rouen  et  au  Havre. 
Il  doit  revenir  icy  dans  peu. 

Le  18.  Répondu  à  Son  Excellence  M.  le  baron  de 
Grosschlag.  Je  le  remercie  de  la  bonne  réception  qu'il  a 
bien  voulu  faire  à  ma  Petite  Écolier  e,  etc. 

Répondu  à  M.  de  Mechel,  à  Bâle.  M.  Rousseau,  qui 
part  demain  matin,  doit  se  charger  de  cette  lettre. 

M.  Rousseau,  qui  étoit  venu  dans  la  journée  prendre 
congé  de  moi,  m'avoit  promis  de  revenir  sur  le  soir;  et  il 
ne  l'a  pas  fait,  apparemment  faute  de  temps.  11  va  à  Bàle 
travailler  chez  M.  de  Mechel,  qui  a  fait  en  lui  une  bonne 
acquisition,  à  cause  du  talent  qu'il  possède.  Ma  lettre 
doit  aller  par  la  poste  après  ce  départ. 

Le  20.  Remis  à  M.  Àngard,  de  Hesse-Hombourg,  une 
réponse  sur  une  lettre  que  M.  Àrbritz,  chez  monsei- 
gneur le  landgrave  de  Hesse-Hombourg,  m'avoit  écrite  il 
y  a  plusieurs  années.  J'envoye  aussi  à  celui-cy  deux  pe- 
tites estampes  de  moi,  la  Bonne  Femme  et  la  Petite  Eco- 
lière. 

M.  Meyer  est  revenu  de  Rouen  et  du  Havre,  et  doit 
partir  incessamment  pour  Nantes  et  de  là  pour  Bordeaux. 

Le  25.  M.  Vandergucht,  de  Londres,  m'a  remis  une 
demi-guinée  que  M.  Byrne  m'envoye  pour  un  demi-louis 
et  pour  être  mise  dans  ma  collection. 

Le  26.  Répondu  à  M.  J.-P.  Hackert,  à  Rome.  Je  le  fé- 


518  joui;  rs  AL 

licite  sur  les  grandes  batailles  navales  gagnées  par  les 
Russes  sur  les  Turcs,  que  l'impératrice  de  Russie  lui  fait 
peindre.  Ma  réponse  sera  remise  à  ce  peintre,  par 
MM.  les  barons  de.  Rosen  et  Lôwenwold,  avec  leur  gou- 
verneur, M.  Ziegler,  qui  vont  partir  incessamment  pour 
l'Italie.  Je  remercie  aussi  dans  cette  lettre  M.  Hackert 
du  dessein  qu'il  m'avoit  envoyé  et  qu'il  avoit  fait  au 
royaume  de  Naples.  M.  Hackert  loge  al  caffè  Inglese  in 
piazza  di  Spagna  \ 

Répondu  sur  beaucoup  de  lettres  à  M.  Bourgeois,  à 
Amiens.  Je  lui  demande  excuse  de  ma  négligence  et,  le 
remercie  de  ce  qu'il  m'avoit  envoyé  des  pâtés  ^e  son 
pays  et  de  ce  qu'il  a  constamment  annoncé  mes  produc- 
tions dans  les  affiches  de  Picardie,  par  des  articles  très- 
bien  faits.  Je  lui  donne  avis  que  le  sieur  Agnès  est 
chargé  de  lui  présenter  mes  Offres  réciproques,  première 
épreuve.  11  est  secrétaire  au  bureau  des  Domaines,  chez 
M.  Jaquemin. 

M.  Zimmermann,  négociant  de  Hambourg,  mais  établi 
à  Bordeaux,  m'est  venu  voir. 

M.  Meyer,  frère  de  celui  de  Hambourg,  a  pris  congé 
de  moi.  Il  part  pour  Bordeaux,  où  il  compte  rester  une 
couple  d'années. 

Le ,51.  Mon  fils  aîné  fut  saigné  :  il  ne  se  portoit  pas 
bien  depuis  du  temps. 

AOUST  1772. 

Le  6.  MM.  les  barons  de  Bosen  et  Lôwenwold,  avec 
leur  gouverneur,  M.  Ziegler,  ont  pris  congé  de  moi.  Ils 
vont  à  Borne.  Je  les  ay  chargés  d'une  lettre  de  recom- 

1  Au  café  Anglais,  place  d'Espagne. 


DE  JEAN-GEORGES  WILLE.  519 

mandation  pour  M.  Hackert;  cela  leur  a  fait  beaucoup 
de  plaisir.  Je  leur  ay  fait  présent  à  chacun  d'une  Maî- 
tresse (F école  et  d'une  Petite  Ecolière,  que  je  vais  mettre 
au  jour,  et  que  j'ay  nouvellement  gravées. 

Le  7.  J'ay  fait  porter  au  coche  de  Strasbourg,  à  l'a- 
dresse de  M.  Eberts,  une  petite  caisse  contenant  ma  Maî- 
tresse d'école,  sous  glace  en  bordure  charmante,  sculp- 
tée et  dorée,  et  un  portefeuille  rouge  bordé  d'or  avec 
vingt-cinq  épreuves  dedans,  le  tout  pour  M.  le  baron  de 
Dahlberg,  à  qui  je  l'ay  dédiée;  et  M.  Eberts  doit  la  lui  en- 
voyer. Il  y  a  un  rouleau  dans  cette  caisse,  contenant  deux 
Petites  Écolières  et  trois  Maîtresses  d'école,  pour  mon  ami 
Kraus,  à  Francfort  ou  à  Mayence. 

Mon  fds  se  porte  beaucoup  mieux,  Dieu  merci!  après 
avoir  fait  ce  qu'on  croyoit  utile  et  nécessaire. 

Le  9.  J'allai  voirie  cabinet  de  tableaux  de  M.  Poullain1, 
au  Marais. 

Le  10.  J'allai,  avec  mon  fils  aîné,  M.  Kruthoffer  et 
M,  Wallot,  à  la  Comédie-Italienne,  dans  la  loge  de 
M.  l'ambassadeur  de  l'empereur.  Le  ballet  des  Quakres 
m?a  fait  le  plus  grand  plaisir. 

Le  11.  J'ay  mis  au  jour  deux  nouvelles  estampes  que 
j'ay  gravées  :  la  Maîtresse  d'école*,  d'après  mon  fils,  et 
la  Petite  Écolière 3,  d'après  M.  Schenau.  La  première  dé- 

1  M.  Poullain,  receveur  général  des  domaines  du  roi,  mourut  en  1780,  et 
Basan  publia  Tannée  suivante  une  série  de  cent  vingt  estampes,  d'après  les 
plus  beaux  tableaux  de  ce  cabinet.  Basan  mit  en  tête  de  cette  publication 
une  petite  note  sur  Poullain,  inutile  à  reproduire,  car  elle  est  insignifiante. 
Les  dessins  destinés  aux  graveurs  avaient  été  faits  du  vivant  de  M.  Poullain, 
«  par  le  sieur  Moitte,  peintre.  » 

2  N°  70  du  Catalogue  de  l'œuvre  deWille,  par  Ch.  Leblanc. 

3  N°  69  du  même  Catalogue. 


5-20  JOURNAL 

diéc  à  M.  le  baron  de  Grosschlag,  la  seconde  à  M.  le  ba- 
ron de  Dahlberg. 

-  Le  12.  Ecrit  à  M.  Eberts,  pour  le  prier  d'envoyer  la 
petite  caisse  dont  il  est  marqué  cy-devant  aussitôt  à 
Mayence.  Je  lui  demande  aussi  si  le  graveur,  M.  Rous- 
seau, n'est  pas  descendu  chez  lui,  venant  de  Bàle. 

Ecrit  et  répondu  à  M.  de  Mechel.  Je  lui  donne  avis  que 
les  estampes  qu'il  m'a  demandées  sont  chez  le  sieur 
Neyer,  et  le  prie  instamment  de  me  marquer  ce  que 
peut  être  devenu  M.  Rousseau;  ses  parents  sont  icy  dans 
une  grande  inquiétude,  n'ayant  aucune  nouvelle  de  lui. 

Vers  les  six  heures  de  l'après-midy,  M.  Rousseau,  dont 
on  étoit  si  inquiet,  descendit  chez  nous  et  y  trouva  ma- 
dame sa  mère  et  mademoiselle  sa  sœur.  La joye,  comme 
il  est  aisé  de  penser,  étoit  si  grande,  qu'ils  en  versèrent 
des  larmes.  Ils  restèrent  chez  nous  jusqu'à  la  nuit. 
M.  Rousseau  ne  paroît  nullement  content  de  M.  de  Me- 
chel.  Il  faut  bien  que  ce  ne  soit  pas  sans  raison,  puisqu'il 
n'est  resté  chez  lui  que  vingt-quatre  heures,  après  avoir 
fait  le  voyage  exprès  à  Bâle,  pour  travailler  plusieurs  an- 
nées chez  lui,  selon  une  espèce  de  convention  faite  en- 
tre eux,  lorsque  M.  de  Mechel  étoit  à  Paris  au  printemps 
passé. 

Répondu  à  M.  Kraus.  Je  lui  dis  que  les  deux  estampes 
de  la  Petite  Écolière,  qu'il  m'avoit  demandées  et  la  nou- 
velle faisant  le  pendant,  ainsi  qu'une  épreuve  de  la  der- 
nière pour  lui,  sont  dans  la  caisse  que  j'envoye  à  M.  le 
baron  de  Dahlberg..  Je  le  prie  de  m'envoyer,  pour  le  prix 
qui  en  doit  provenir,  un  joli  ducat.  Je  le  prie  aussi  de 
me  dire  quelque  chose  sur  M.  Nothnagel,  à  Francfort. 

Le  15.  J'ay  donné  à  graver  à  M.  Rousseau  un  tableau 
de  M.  Dietrich,  qui  paroît  lui  faire  plaisir.  Il  représente 


DE  JEAN  -  GEORGES  WILLE.  521 

une  Fuite  en  Egypte,  pièce  de  nuit  d'un  grand  effet. 


Le  14.  Écrit  à  M.  Schmuzer.  Je  lui  dis  que  le  cour- 
rier actuellement  icy  va  emporter  pour  Son  Altesse 
Royale  un  rouleau  et  un  paquet;  le  dernier  est  le  Temple 
de  Guide.  Je  lui  parle  aussi  des  curiosités  délaissées  par 
M.  de  Reuteur,  à  Vienne,  mais  il  faudroit  être  sur  les 
lieux. 

J'ay  répondu  et  écrit  à  M.  le  baron  de  Dahlberg,  pour 
lui  parler  d'une  petite  caisse  contenant  l'estampe  la  Maî- 
tresse d'école,  que  j'ay  eu  l'honneur  de  lui  dédier,  sous 
glace,  en  bordure  bien  sculptée  et  dorée  avec  un  porte- 
feuille en  rouge  et  dentellé  d'or,  dans  lequel  il  y  a 
vingt-cinq  épreuves  de  la  même  planche.  Je  le  prie  de 
recevoir  le  tout  selon  ses  bontés  ordinaires,  et  autres  po- 
litesses d'usage  en  pareille  circonstance. 

Le  19.  M.  Gietulewicz,  avec  M.  son  fils,  me  vint  voir. 
Il  est  conseiller  de  guerre  de  l'électeur  de  Saxe,  et  secré- 
taire du  prince  Charles,  duc  de  Courlande.  Il  me  paroît 
fort  aimable  homme. 

Le  26.  M.  le  baron  de  Thùmmel  et  M.  le  baron  de  Wan- 
gelheim,  me  sont  venus  voir;  le  premier  est  conseiller 
intime  du  duc  de  Saxe-Cobourg,  il  est  poëte  très-estimé. 
J'ay  déjà  reçu  plusieurs  lettres  pour  lui  avant  et  depuis 
son  arrivée. 

Le  27.  Répondu  à  M.  deMechel.  Je  lui  dis  que  j'ay  reçu 
par  son  ami  le  florin  d'or  de  Râle,  les  eaux-fortes  par 
M.  Duncker,  et  le  paquet  par  M.  Neyer.  Je  le  prie  de 
m'envoyer  le  Rreughel  à  condition  que  je  le  voye  et  qu'a- 
lors je  prendrai  la  résolution  ou  de  le  garder  ou  de  le 
renvoyer  à  mes  dépens.  Je  lui  dis  aussi  que  j'ay  parlé 


522  JOURNAL 

à  madame  Chereau,  M.  Chereau  n'y  élant  pas,  par  rap- 
port à  M.  Duponcliel. 

Le  29.  Répondu  à  M.  Bause,  à  Leipzig.  Je  lui  dis  que 
je  lui  envoyé  ses  deux  prétendus  Wagner  en  gouache,  et 
les  deux  à  l'huile,  par  l'occasion  de  M.  Richter,  et  qu'il 
lui  reste  dû  de  ma  part  neuf  livres. 

Le  50.  Je  partis  en  calèche  pour  Longjumeau,  accom- 
pagné de  mon  fils  aîné,  de  MM.  Parizeau,  Baader,  Millier 
et  Tischbein;  pour  y  dessiner  le  paysage  d'après  nature. 
Le  temps  ne  fut  pas  pendant  plusieurs  jours  des  plus  fa- 
vorables, mais  nous  le  passâmes  aisément.  M.  Baader 
fut  à  l'ordinaire  noire  farceur  et  nous  fit  rire  presque 
plus  que  nous  ne  désirions.  Cependant  nous  avons  fait, 
tant  à  Longjumeau  qu'à  Ghampblanc  et  Seaucier.  plu- 
sieurs desseins  finis,  surtout  mon  fils  en  a  fait  de  très- 
bons  et  touchés  spirituellement. 

SEPTEMBRE  1772. 

Le  5,  qui  étoit  un  samedy,  ma  femme  et  notre  fils 
Frédéric  vinrent  de  grand  matin  en  carrysse  de  remise, 
avec  Joseph,  notre  domestique,  pour  me  chercher  moi  et 
notre  fils  aîné.  Il  faisoit  le  plus  beau  temps  du  monde. 
Nous  ne  partîmes  que  vers  les  quatre  heures,  après  avoir 
dîné  tous  ensemble.  Nous  nous  arrêtâmes  à  Sceaux  en 
parcourant  le  parc;  c'est  là  où  nos  autres  camarades  de 
voyage  nous  vinrent  joindre  avec  une  voiture  que  notre 
hôtesse,  madame  du  Parc,  leur  avoit  procurée.  Nous  les 
quittâmes  cependant  pour  les  laisser  parcourir  également 
ce  beau  parc,  car  deux  de  nos  messieurs  ne  l'avoient  pas 
encore  vu.  Nous  arrivâmes  avec  la  nuit  à  Paris,  dans  la 
meilleure  santé  du  monde,  et  M.  Baader  nous  vint  en- 


DE  JEAN-GEORGES  WILLE.  525 

core  trouver  au  logis  lorsque  nous  étions  à  table,  dont  il 
en  profita. 

J'ay  donné  à  M.  Ferrier,  négociant  à  Bordeaux,  qui 
nfétoit  venu  voir  avec  un  autre  négociant  de  cette  ville, 
une  petite  tête  en  miniature  que  j'avois  fait  faire  par  or- 
dre de  M.  Lienau,  pour  la  remettre,  aussitôt  son  arrivée 
à  Bordeaux,  à  M.  Schroder,  qu'il  m'a  dit  être  beaucoup 
de  ses  amis. 

Le  12.  Répondu  à  M.  Gier,  à  Bordeaux,  qui  est  dans 
la  maison  de  MM.  Lienau;  je  lui  donne  avis  du  départ 
de  la  susdite  tête  par  l'occasion  de  M.  Ferrier,  et  lui 
promets  que  les  estampes  qu'il  m'a  demandées  lui  se- 
ront envoyées  lorsque  M.  Lienau  repassera  par  Paris. 

M.  le  baron  de  Thummel  m'a  présenté  M.  son  frère, 
gentilhomme  également  aimable  et  honnête. 

Le  15.  J'allai  voir  M.  Roslin,  peintre  du  roy  et  che- 
valier de  l'ordre  de  Vasa,  pour  lui  faire  mes  compliments 
de  condoléance  sur  la  mort  de  sa  femme,  qui  étoit  éga- 
lement, par  rapport  à  son  talent,  membre  de  notre  Aca- 
démie royale. 

Le  20.  Répondu  sur  deux  lettres  de  M.  Gottfried 
Winckler,  à  Leipzig.  Je  lui  dis  que  Y  Avant-Coureur  est 
dans  la  caisse  que  j'ay  envoyée  à  M.  Richter,  et  le  Tprix 
sur  son  compte.  Je  lui  dis  les  raisons  qui  m'ont  empêché 
de  faire  venir  ses  Rembrandt,  comme  aussi  celles  qui 
me  font  douter  qu'il  puisse  jamais  avoir  des  tableaux  de 
MM.  Loutherbourg  et  Greuze  à  bon  marché.  Je  lui  conte 
en  outre  quelque  chose  de  notre  compatriote,  M.  Zof- 
fany,  peintre  du  roy  d'Angleterre. 

Le  25.  J'allai  voir  MM.  les  frères  barons  de  Thummel, 
madame  la  baronne  de  Wangelheim  de  même  que  M.  le 


SU  JOURNAL 

baron,  son  frère.  Je  fus  reçu  on  ne  peut  pas  mieux.  Ce  sont 
les  plus  aimables  personnes  du  monde.  M.  le  baron  de 
Thùmmel  me  fit  absolument  présent  d'une  tabatière  de 
bois  pétrifié,  très-curieuse,  comme  aussi  de  plusieurs 
morceaux  de  bois  pétrifié  surtout  en  couleur  verte,  chose 
très-rare. 

Répondu  sur  plusieurs  lettres  à  M.  Meyer,  à  Hambourg. 
Je  lui  parle  beaucoup  de  son  cher  frère,  en  louant  son 
amour  pour  les  bonnes  choses;  et,  comme  il  désire  un 
dessein  historique  de  mon  fils,  je  lui  dis  qu'il  a  une 
Chute  des  Anges,  fermement  faite,  qu'il  pourroit  lui 
céder. 

Le  25.  J'envoyai  un  petit  présent  en  estampes  de  ma 
main  à  M.  le  baron  de  Klingstâdt,  conseiller  de  l'impé- 
ratrice de  Russie,  en  reconnoissance  de  la  grande  mé- 
daille d'argent,  représentant  cetle  princesse,  dont  il  m'a- 
voit  fait  présent.  J'ajoutai  trois  estampes  qui  sont  mes 
trois  dernières,  pour  les  remettre,  de  ma  part,  à  M.  le 
baron  de  Krudener,  en  passant  par  Riga. 

Vers  les  sept  heures,  M.  de  Klingstâdt  vint  au  logis, 
tant  pour  me  remercier  que  pour  prendre  congé  de  nous, 
et  y  resta  jusqu'à  près  de  dix  heures,  me  contant  bien 
des  choses  du  voyage  qu'il  avoit  fait  en  Angleterre.  Cet 
aimable  homme,  qui  étoit  avec  M.  le  baron  de  Rapp,  me 
recommanda  beaucoup  un  jeune  homme  de  Pétersbourg, 
nommé  Pasch1,  pour  lui  donner  des  conseils  sur  la  gra- 
vure qu'il  va  entreprendre,  et  pour  lequel  il  a  laissé  de 
quoi  subsister  pendant  trois  ans,  entre  les  mains  de 
M.  Marcel,  banquier. 

Le  27.  M.  Doyen 2  vint  voir  le  tableau  qu'a  actuellement 

1  Probablement  Laurent  Pasch,  peintre  de  Stockholm,  mort  en  1805. 
-  Cabriel-François  Doyen  naquit  à  Paris  en  1726,  et  mourut. à  Saint-Pc- 


DE  JEAN-GEORGES  WIL LE.  525 

fini  mon  fils  et  dont  il  parut  fort  content,  en  lui  disant 
son  sentiment  en  homme  de  bonne  foi. 

Le  29.  Répondu  à  M.  Abr.  Fontanel,  à  Mende,  au 
Gevaudan,  qui  me  mande  qu'il  m'enverroit  une  caisse 
de  vin  de  Lunel,  en  me  priant  de  l'accepter.  Je  lui  dis  : 
Soit,  à  la  condition  qu'il  en  boiroit  la  meilleure  partie 
chez  moi. 

Répondu  à  M.  Huber,  à  Leipzig,  en  lui  faisant  une 
description  plaisante  de  noire  voyage  de  Longjumeau,  eh 
lui  parlant  de  M.  le  baron  de  Thummel  son  ami,  actuel- 
lement ic|5  des  progrès  de  mes  fils,  des  arts,  de  la  lit- 
térature, etc. 

OCTOBRE  1772. 

Le  4.  Répondu  sur  plusieurs  lettres  de  M.  Weiss,  à 
Leipzig.  Je  lui  dis  que  sa  lettre  à  M.  le  baron  Thummel, 
contenant  une  lettre  de  change  de  deux  mille  quatre  cents 
livres,  a  été  remise  à  ce  gentilhomme  dès  aujourd'hui, 
par  moi-même.  Je  lui  parle  aussi  de  la  tragédie  que  l'on 
joue  actuellement,  que  M.  Rauvin  a  tirée  de  l'alle- 
mand de  M.  Schlegel,  et  qui  a  du  succès.  Je  l'avertis  en 
même  temps  que  M.  Richtcr  doit  lui  remettre  de  ma 
part  mes  deux  nouvelles  estampes,  la  Petite  Ecolière  et 
la  Maîtresse  d'école  et  le  poëme  par  l'empereur  de  la 
Chine. 

tersbourg  le  5  juin  1806  ;  il  était  élève  de  Carie  Vanloo,  et  passa  une  grande 
partie  de  sa  vie  en  Russie.  Madame  le  Brun  nous  donne,  dans  ses  Souvenirs, 
de  curieux  détails  sur  l'accueil  que  Ton  fit  à  Saint-Pétersbourg  à  cet  artiste  : 
«  Je  viens  de  voir,  dit-elle,  mon  plus  ancien  ami,  Doyen  le  peintre,  si  bon, 
si  spirituel!  L'impératrice  l'aime  beaucoup.  Elle  est  venue  à  son  secours^ 
car  il  a  émigré  sans  aucune  fortune,  n'ayant  laissé  en  France  qu'une  maison 
de  campagne  qu'on  lui  a  prise.  Il  a  sa  place  au  spectacle  tout  près  de  la  loge 
de  l'impératrice,  qui,  ina-t-on  dit,  cause  souvent  avec  lui  » 


\ 


520  JOURNAL 

Je  partis  de  la  maison,  en  fiacre,  porter  moi-même  une 
lettre  reçue  de  Leipzig,  contenant  une  lettre  de  change 
de  cent  louis,  à  M.  le  baron  de  Thiïmmel,  que  j'estime 
singulièrement.  Le  ciel  étoit  horriblement  chargé  de 
nuages;  à  peine  étois-je  sur  le  pont  Neuf,  qu'il  commen- 
çait à  pleuvoir,  et,  arrivé  dans  la  rue  de  la  Monnoie,  la 
pluie  redoubla  mêlée  de  grêle  et  d'éclairs  d'une  force  si 
épouvantable,  que  le  cocher  saute  en  bas  de  son  siège  et 
prend  la  fuite  en  me  laissant  au  milieu  de  la  rue.  Je 
cherche  à  me  retrancher,  je  lève  les  portières  de  bois 
des  deux  côtés,  et,  voulant  faire  de  même  d'une  glace  ou 
plutôt  d'un  mauvais  verre  du  côté  du  cocher,  je  fus  sur- 
pris de  ce  qu'il  étoit  fracassé  depuis  longtemps.  Malheu- 
reusement la  gouttière  d'une  maison  versa  une  si  grande 
abondance  d'eau  sur  le  siège  du  cocher,  que  les  eaux 
brisées  rejaillirent  en  bonne  partie  par  ce  maudit  trou 
dans  la  voiture,  et  je  fus  mouillé  amplement;  ni  mon 
chapeau  ni  mon  mouchoir,  que  j'opposois  au  trou  n'é- 
toient  suffisants.  Je  criai  aux  chevaux  pour  les  faire  avan- 
cer. Point,  ils  étoient  sourds,  en  qualité  de  chevaux  de 
fiacre  de  bois  de  cormier.  Ils  penchèrent  les  oreilles,  me 
laissant  faire  tapage.  Enfin  Forage  cesse,  le  cocher  repa- 
roît  et  les  fait  aller  à  grands  coups  de  fouet. 

Le  9.  M.  le  baron  de  Razenricd  me  vint  voir. 

Répondu  à  M.  Strecker,  à  Darmstadt.  Je  le  prie  d'en- 
voyer les  estampes  que  je  lui  fais  parvenir  à  M.  Mars- 
chall,  mon  neveu,  à  Rotheim.  Je  le  remercie  aussi  du 
joli  ducat  au  coin  du  landgrave  de  Ilesse-Darmstadt, 
frappé  avec  de  for  du  Rhin,  qu'il  m'a  envoyé. 

Répondu  à  mon  neveu,  M.  Marschall.  Je  lui  donne 
avis  du  départ  du  présent  que  je  lui  fais  de  plusieurs  de 
mes  estampes,  ainsi  qu'à  M.  Bender,  aussi  mou  neveu 


DE  JEAN -GEORGES  WILLE.  527 

et  fils  du  land  capitaine  de  ce  nom,  comme  aussi  mes 
deux  dernières  à  mon  cousin  Wille  et  à  M.  le  professeur 
Bôhm,  à  Giessen. 

Le  10.  Répondu  à  monseigneur  l'évêque  de  Callini- 
que,  à  Sens.  Je  lui  mande  que  son  portrait,  par  M.  Savart, 
étoit  très-avancé,  mais  que,  le  vêtement  me  paroissant 
trop  simple.je  Pavois  beaucoup  changé  à  coups  de  crayon 
et  que  M.  Savart  avoit  consenti  à  faire  ce  changement.  Je 
lui  promets  mes  deux  dernières  estampes,  ÏEcolière  et 
la  Maîtresse  d'école. 

Le  1 1 .  M'est  arrivé  un  cuivre  que  j'ay  fait  faire  à 
Londres,  qui  me  paroît  bon  et  que  je  destine  pour  la 
gravure  de  mon  Abraham  et  Agar,  tableau  de  M.  Dielrich 
qui  est  dans  mon  cabinet.. 

J'ay  reçu  une  caisse  avec  un  tableau  de  Breughel  de 
Velours;  M.  de  Mechel  me  l'envoyé  de  Bâle;  il  m'en  avoit 
fait  un  éloge  magnifique,  mais  je  n'en  veux  point,  il  est 
en  partie  gâté  par  des  nettoyeurs  ignorants. 

M.  Duncker,  qui  est  actuellement  chez  M.  de  Mechel, 
m'a  envoyé  par  la  même  caisse  un  grand  dessein  qu'il  a 
fait  d'après  le  château  de  Wurtemberg,  à  deux  lieues  de 
Bâle,  et  qui  est  un  ouvrage  des  Romains.  Ce  dessein  est 
colorié  très-bien  et  spirituellement  touché  à  la  plume  et 
me  plaît  infiniment.  Je  le  conserverai  constamment,  tant 
parce  qu'il  est  bien  que  parce  qu'il  me  viertf  d'un  artiste 
dont  j'ai  été  la  première  connoissance,  lorsqu'il  arriva 
de  l'Allemagne,  sa  patrie,  à  Paris. 

Le  15.  Répondu  à  M.  V.  Lienau,  actuellement  à  Ham- 
bourg. Je  le  félicite  premièrement  sur  son  mariage,  de 
tout  mon  cœur,  car  c'est  mon  vrai  ami  depuis  longtemps. 
Je  lui  envoyé  en  présent,  avec  d'autres  choses  qu'il  m'a 


528  JOURNAL 

demandées,  trois  desseins  encadrés,  dont  un  de  moi,  les 
deux  autres  de  mon  fils.  Je  le  prie  de  les  présenter  de 
ma  part  à  madame  son  épouse,  puisqu'elle  dessine  joli- 
ment elle-même,  etc. 

Répondu  à  M.  Gier,  à  Bordeaux.  Je  lui  dis  que  M.  Bett- 
mann  s'est  chargé  de  son  petit  rouleau. 

Le  16.  Écrit  à  M.  de  Mechel.  Je  lui  dis  que  le  tableau 
deBreughel  de  Velours,  qu'il  m'a  envoyé,  est  trop  ruiné 
pour  moi,  et  je  lui  donne  avis  que  je  le  fais  retourner  à 
Bâle,  par  Strasbourg,  à  M.  Eberts.  Je  le  remercie  pour  les 
soins  qu'il  a  pris  en  me  faisant  venir  un  cuivre  qui  me 
paroît  parfait  et  que  je  destine  pour  la  gravure  de  mon 
Abraham  et  Agar.  Je  lui  dis  que  ledit  tableau  partira 
demain  17  de  ce  mois,  dans  la  même  caisse,  par  le  coche 
de  Strasbourg. 

Répondu  à  M.  Duncker,  chez  M.  de  Mechel,  à  Bâle.  Je 
le  remercie  du  grand  et  beau  dessein  qu'il  a  fait,  d'après 
le  château  de  Wurtemberg,  et  dont  il  m'a  régalé.  Je  l'as- 
sure aussi  avoir  vu  avec  plaisir  plusieurs  eaux -fortes  de 
sa  façon,  que  M.  de  Mechel  m'a  envoyées. 

Le  17.  Répondu  à  M.  Gultenberg,  graveur  chez  M.  de 
Mechel,  à  Bâle;  je  le  remercie  de  son  bon  souvenir,  car 
c'est  un  brave  garçon. 

Le  27.  MM.  Naal  frères,  l'un  peintre,  l'autre  sculp- 
teur, fils  de  M.  Naal,  sculpteur  du  landgrave  de  Hesse- 
Cassel,  sont  arrivés  et  me  sont  venus  voir.  Ils  paroissent 
gens  comme  il  faut. 

NOVEMBRE  1772. 

Le  1er.  Répondu  à  M.  Dietrich,  â  Dresde.  Je  désire 
fortement  quelque  dessein  de  sa  main.  Je  lui  envoyé 


DE  JEAN-GEORGES  WILLE.  hW 

une  assignation  de  quatre  louis  d'or  sur  M.  Resler.  Ac- 
tuellement je  lui  dois  encore  quatre  louis,  que  je  lui  en- 
verrai en  temps  et  lieu,  ivegcn  der  noch  ùbrigen  zwey 
kleinen  Stûckclien1. 

Le  2.  Répondu  sur  plusieurs  lettres  de  monseigneur 
l'évêque  de  Callinique.  Un  homme,  de  sa  part,  m'ayant 
apporté  des  cuivres  à  faire  vernir  et  deux  louis  à  em- 
ployer, je  lui  dis  que  je  dois  retoucher  les  secondes 
épreuves  de  son  portrait  que  grave  M.  Savart  et  dont 
j'avois  totalement  changé  le  vêtement,  qui  étoit  absolu- 
ment trop  pauvre  aux  premières  épreuves. 

Le  o.  Nous  allâmes,  moi,  ma  femme  et  notre  fils  Fré- 
déric, dîner  chez  M.  Marchand.  Nous  étions  invités  à  ce 
repas,  qui  étoit  magnifique,  par  M.  Daudet,  beau-frère 
de  sa  femme.  M.  le  Bas,  M.  et  madame  Chereau  et 
M.  Baader  y  étoient  aussi.  Le  tout  s'est  joyeusement 
passé. 

Le  8.  M.  le  baron  deThûmmel  prit  congé  de  moi  par 
lettre,  étant  obligé  de  partir  le  lendemain  pour  l'Alle- 
magne. Il  me  recommande  le  renvoy  des  lettres  qui 
pourroient  arriver  pour  lui. 

Après  avoir  eu  plusieurs  jours  des  coliques,  je  me  suis 
enfin  trouvé  attaqué  d'une  espèce  de  dyssenterie  qui  m'a 
fatigué;  mais,  après  avoir  fait  ce  qui  convenoit,  je  me 
suis  retrouvé  rétabli,  Dieu  merci! 

Le  14.  J'ay  reçu  de  M.  le  baron  de  Dahlberg,  de 
Maycnce,  une  caisse  contenant  un  groupe  de  trois  figu- 
res de  porcelaine  de  Hôchst,  extrêmement  bien  fait, 
représentant  un  jeune  homme  apprenant  à  une  jeune 


1  A  cause  des  deux  autres  petites  pièces, 
i. 


M 


;,50  JOURNAL 

fille  à  jouer  de  la  vielle;  derrière  eux  est  assis  un  pelit 
garçon  endormi  sur  sa  boëte  à  marmotte;  de  plus  une 
Vénus  avec  l'Amour  et  deux  colombes  en  biscuit  de  por- 
celaine, mais  qui  a  souffert  en  cbemin.  Quel  dommage! 
De  plus,  en  bas  relief,  le  portrait  de  l'électeur,  celui  de 
M.  le  baron  de  Grosschlag,  premier  minisire,  deux  têtes 
de  profil  en  pendant  et  un  bas-relief  de  deux  enfants, 
demi-figures.  Le  tout  est  fort  bien  et  me  fait  très-grand 
plaisir. 

Le  19.  J'ay  mis  deux  lettres,  l'une  venant  de  Vienne, 
l'autre  de  l'Empire,  sous  une  même  enveloppe,  pour  les 
envoyer  à  M.  le  baron  de  Thûmmel,  conseiller  privé  ac- 
tuel de  S.  A.  S.  monseigneur  le  duc  régnant  de  Saxe- 
Gobourg-Saalfeld,  à  Cobourg,  selon  que  ce  digne  gentil- 
homme m'en  avoit  prié.  J'en  ay  ajouté  une  que  je  lui 
écris,  und  ich  bitte  ihn  um  die  Eflaubniss  ihm  même  iet- 
zige  Arbeit  zu  eignen,  welches  ich  wùnschete  \ 

Le  20.  J'ay  fait  porter  à  la  poste  une  troisième  lettre 
arrivée  de  Hollande,  pour  M.  le  baron  de  Thiïmmel.  Je 
n'ay  ajouté  qu'un  billet  de  ma  main.  Je  suis  très-charmé 
d'être  à  portée  de  rendre  ces  petits  services  à  cet  excel- 
lent gentilhomme. 

M.  le  baron  de  Thûmmel  m'ayant  fait  présent,  outre 
une  tabatière  de  bois  pétrifié  garnie  d'or,  d'un  dessus  de 
tabatière  de  bois  pétrifié  flambé  et  très-curieux,  comme 
aussi  de  plusieurs  plaques  de  bois  pétrifié  et  de  couleur 
verte,  qui  est  Je  plus  rare  de  tout,  j'ai  fait  faire  une  taba- 
tière d'écaillé  noire,  en  employant  la  pièce  flambée  sur 
le  couvercle  et  la  verte  au  dehors  du  fond;  le  tout  avec 
des  cercles  d'or  et  la  charnière  du  même  métal. 


1  Et  je  lui  demande  la  permission  de  lui  dédier  mon  travail  actuel  :  je  le 
désirerais  beaucoup. 


DE  JEAN-GEORGES  WILLE.  53tf 
Ainsi  cela  me  fait  une  pièce  très-jolie  et  très-curieuse. 

Le  21.  Reçu  une  quatrième  grande  lettre  pour  M.  le 
baron  de  Thûmmel,  que  je  renvoyé  sur-le  champ  à  ce 
gentilhomme.  Je  n'ay  écrit  qu'un  petit  billet  que  j'y  ay 
ajouté. 

Répondu  à  M.  le  baron  de  Dahlberg,  à  Mayence,  en  re- 
mercîment  des  belles  porcelaines  dont  il  m'a  fait  présent. 
Je  lui  parle  avec  zèle  du  jeune  Melchior  l,  qui  a  fait  les 
figures  et  groupes  en  question.  Je  désirerois  fortement 
qu'il  pût  avoir  une  pension  pour  être  en  état  d'étudier 
la  sculpture  en  pays  étranger,  car  je  lui  trouve  bien  du 
génie.  Je  ne  le  connois  pas  autrement,  mais  je  voudrois 
être  la  cause  de  son  bonheur. 

Écrit  a  M.  Dunker,  actuellement  chez  M.  de  Mechel,  à 
Râle.  Je  lui  demande  deux  desseins  de  sa  main,  que  dé- 
sire de  lui  M.  l'abbé  Gruel,  par  mon  entremise,  et  dont 
je  me  charge  volontiers.  Je  lui  mande  aussi  que  j'ay  fait 
encadrer  le  grand  dessein  représentant  les  ruines  du  châ- 
teau de  Wurtenberg,  que  M.  Dunker  a  dessinées  d'après 
nature  et  dont  il  m'a  fait  présent,  et  qui  est  exposé  dans 
mon  cabinet  de  desseins,  qui  est  aussi  mon  cabinet  de 
travail. 

Le  22.  Répondu  à  M.  Schmuzer,  à  Vienne.  Je  le  prie 
beaucoup  de  s'émployer  auprès  de  S.  A.  Monseigneur  le 
prince  de  Kaunitz,  chancelier  de  cour  et  d'Etat,  afin  de 
faire  obtenir  une  pension  à  M.  Negeli,  jeune  architecte  de 
Vienne,  pour  qu'il  soit  en  état  d'étudier  avec  un  peu 
d'aisance,  dans  ce  pays-cy,  d'autant  plus  qu'il  est  hon- 
nête garçon  et  fort  studieux.  Je  lui  dis  aussi  que  je  ne 
comprenois  rien,  par  rapport  à  M.  Gaste,  qui  ne  m'a 

1  Jean-Pierre  Melchior  naquit  vers  1741  et  mourut  en  1825. 


532  JOURNAL 

point  envoyé  de  l'argent  le  mois  passé,  selon  sa  promesse, 
et  ne  m'a  point  non  plus  demandé  des  estampes,  croyant 
peut-être  l'avoir  fait. 

DÉCEMBRE  1772. 

Le  i*r.  M.  le  baron  de  Razenried,  après  avoir  soupé 
chez  nous,  prit  congé  pour  s'en  retourner  en  Allemagne. 
Ce  gentilhomme  est  des  plus  polis  et  des  plus  aimables, 
et  rempli  de  connoissances. 

Le  2.  Je  lui  ai  envoyé  par  M.  Baader,  une  petite  boëte 
contenant  deux  médailles  d'argent  avec  une  lettre,  l'une 
et  l'autre  à  M.  Eberts,  à  Strasbourg,  qui  doit  envoyer 
les  médailles  à  Munich,  à  M.  de  Lippert,  conseiller  ac- 
tuel du  commerce  et  de  révision,  secrétaire  de  l'Acadé- 
mie des  sciences,  auquel  j'écrirai  en  conséquence. 

J'ay  assisté,  seulement  les  derniers  jours,  à  la  vente 
des  desseins  et  estampes  de  feu  M.  Huquier  mais  j'y  ai 
acquis  peu  de  choses;  car  tout  s'y  est  vendu  horriblement 
cher.  J'y  ai  poussé  inutilement  un  dessein  légèrement  fait, 
d'A.  van  Ostade,  à  trois  cent  cinquante  livres,  de  même 
qu'un  Moucheron  à  cinq  cent  quarante  livres.  Cela  étoit 
un  peu  fou  ;  mais  que  faire  lorsqu'on  aime  avec  pas- 
sion ? 

Reçu  une  cinquième  lettre  pour  M.  le  baron  de  Thùm- 
mel,  que  j'ay  renvoyée  sur-le-champ  à  Cobourg. 

Je  viens  d'acheter  un  charmant  paysage,  peint  par 

»  Le  Catalogue  parut  sous  ce  titre:  Catalogue  des  tableaux  à  V  huile,  à 
(jouasse  et  au  pastel,  peintures  de  la  Chine,  etc.,  de  feu  M.  Huquier,  gra- 
veur, dont  la  vente  se  fera  le  9  novembre  1772  et  jour  suivant,  de  relevée, 
rue  des  Mathurins,  vis-à-vis  l'hôtel  de  Clugny,  par  F.-C.  Joullain  fils,  Pa- 
ris, 1772,  in-12.  Huquier  possédait  une  collection  fort  considérable  de  Ca- 
talogues de  vente,  et  on  en  trouve  ici  la  liste  complète. 


DE  JEAN-MOMES  WILLE.  535 

Ruisdaël  de  son  meilleur  temps.  Il  fait  au  mieux  dans 
mon  cabinet.  C'étoit  dans  ma  première  sortie  après  mon 
incommodité. 

Le  6.  Répondu  à  M.  Y.  Lienau,  à  Hambourg.  Je  lui  fais 
compliment  sur  son  heureux  mariage,  qui  devoit  se  faire 
le  1er  décembre.  Je  souhaite  toutes  sortes  de  bonheurs  à 
ce  digne  ami.  Il  m'avoit  offert  de  m'acheter  quelques 
curiosités  que  j'accepte  en  lui  faisant  quelques  observa- 
tions. 

Le  7.  M.  Dubois  de  la  Champré,  commandant  de  la 
forteresse  de  l'isledeSaint-Croy,  pour  le  roy  de  Danemark, 
étant  arrivé  de  Copenhague  en  celte  ville,  me  vint  re- 
mettre un  paquet  de  la  part  de  M.  Wasserschleben,  con- 
seiller de  conférence  de  S.  M.  Danoise  et  mon  ancien 
ami;  c'est  le  Catalogue  des  pièces  qui  lui  manquent  dans 
l'œuvre  de  M.  Cochin.  11  y  a  joint  le  portrait  en  profil  du 
malheureux  comte  de  Struensée,  gravé  par  M.  Preisler. 
Cet  ouvrage  n'est  pas  des  mieux  2. 

Le  8.  Ecrit  à  M.  Dunker,  actuellement  à  Baie.  Je  lui 
commande  deux  desseins  de  paysage  coloriés,  pour 
M.  Debesse,  architecte  de  mes  amis,  et  un  dessein  de 

1  Cest,  sans  aucun  cloute,  le  Ruysdaè'l  décrit  sous  le  n°  14  du  Catalogue 
de  la  vente  de  Wille.  Voici  cette  description  :  «  Salomon  Ruysdaël,  un 
paysage  où  Ton  voit  un  groupe  de  trois  arbres  et  plusieurs  chaumières  de 
chaque  côté  du  tableau ,  qui  bordent  un  chemin  sur  lequel  on  voit  un  cha- 
riot flamand  suivi  d'un  cavalier.  Il  est  orné  de  figures  peintes  par  Adrien 
Vandevelde;  sur  toile  de  douze  pouces  sur  neuf  de  haut.  » 

2  Preisler  était  probablement  du  même  avis  que  Wille ,  car  il  n'a  pas 
jugé  à  propos  de  mettre  son  nom  au  bas  de  ce  portrait  ;  et  on  lit  au-des- 
sous les  quatre  vers  suivants  : 

«  Et  périsse  à  jamais  le  citoyen  perfide 
Qui,  portant  sur  l'État  une  main  parricide, 
Voudrait,  par  ses  projets,  en  troubler  le  repos, 
Et  d'un  État  réylé  l'aire  un  affreux  chaos'» 


534  JOURNAL 

môme  façon,  pour  M.  Lempereur  fils.  Ces  messieurs  les 
payeront. 

La  collection  de  tableaux  de  feu  M.  Michel  Vanloo1, 
premier  peintre  du  roy  d'Espagne  et  chevalier  de  Saint- 
Michel,  étant  exposés  pour  être  vendus  vers  le  14,  aux 
Grands-Àugustins,  je  fus  les  voir,  accompagné  par 
M.  Daudet. 

Le  14.  M.  le  comte  de  Lamberg,  seigneur  autrichien, 
me  vint  voir,  accompagné  par  M.  Fabroni,  Italien,  qui 
m'a  dit  être  des  plus  grands  amis  de  M.  Mengs.  M.  le 
comte  est  des  plus  aimables,  et,  chose  qui  me  fit  singuliè- 
rement plaisir,  c'est  qu'il  est  amateur  des  arts  et  très-bon 
connoisseur.  Il  n'y  avoit  pas  un  tableau  et  presque  aucun 
dessein  dans  mon  cabinet  dont  il  ne  nommât  sans  hésiter 
le  maître.  Cela  ne  se  peut  faire  sans  avoir  fait  des  obser- 
vations en  consultant  de  près  les  diverses  manières  des 
maîtres  et  cela  suppose  beaucoup  d'amour.  M.  le  comte 
est  chambellan  de  la  Clef  d'or  de  Leurs  Majestés  Impéria- 
les et  Royales. 

Le  16.  Répondu  à  M.  de  Lipperi,  à  Munich.  Comme 
il  m'avoit  envoyé  deux  médailles  d'argent,  gravées  par  le 
célèbre  Schega,  graveur  de  l'électeur  de  Ravière,  je  lui 
en  envoyé  en  revanche  deux  aussi  en  argent,  frappées 
sur  le  mariage  de  monseigneur  le  Dauphin  avec  la  prin- 
cesse d'Autriche,  l'une,  par  M.  Duvivier2,  et  l'autre,  par 
M.  Roëltiers3.  Je  lui  dis  que  j'ay  envoyé  ces  deux  pièces  à 

1  Le  Catalogue  de  cette  vente  est  fort  curieux  ;  il  contient  l'indication  d'un 
certain  nombre  de  tableaux  de  la  famille  de  Vanloo,  et,  outre  cela,  quel- 
ques tableaux  anciens  de  premier  ordre.  Basan,  qui  l'a  rédigé,  a  mis  en  tête 
une  courte  notice  sur  ces  peintres  célèbres. 

■  Pierre-Simon-Benjamin  Duvivier,  graveur  en  médailles,  naquit  à  Paris 
le  5  novembre  1750  et  mourut  le  10  juin  1810. 

3  Charles-Norbert  Roettiers  mourut  en  1772, âgé  de  cinquante-deux  ans. 


DE  JEAN-GEORGES  WILLE.  555 

M.  Eberls,  à  Strasbourg,  avec  ordre  de  les  lui  envoyer  et 
que  je  le  prie  de  les  accepter  de  ma  part.  Je  le  prie  aussi  de 
s'informer  s'il  n'y  auroit  pas  moyen  de  trouver  quel- 
ques desseins  paysages,  par  M.  Beich,  puisqu'il  a  vécu 
en  Bavière  l. 

Le  20  J'allai  chez  M.  le  comte  Oginski,  le  même  qui, 
l'hyver  passé,  commanda  tout  à  coup  une  armée  de  Li- 
thuaniens et  qui  fut  défait  dans  une  nuit  par  les  Russes. 
Il  me  paroît  un  fort  bon  homme  et  très-poli.  Il  m'a  fait 
voir  des  tableaux  qu'il  a  achetés  en  Allemagne,  dont  il  y 
en  a  un  par  Rubens,  qui  est  beau,  et  il  voudroit  les  ven- 
dre en  totalité,  ayant  besoin  d'argent.  11  y  a  en  tout  sept 
pièces  qu'il  veut  bien  donner,  à  cause  des  circonstances, 
pour  vingt  mille  livres;  mais  elles  ne  seront  certaine- 
ment pas  pour  moi. 

Le  28.  Écrit  à  M.  Klengel,  élève  de  M.  Dietrich,  à 
Dresde.  M.  Schenau  m'avoit  mandé  l'été  passé  que  ce 
jeune  peintre  désiroit  singulièrement  faire  quelques  ta- 
bleaux pour  moi,  c'est  pourquoi  je  lui  écris  et  lui  dis  ce 
que  je  croyois  pouvoir  lui  dire  en  acceptant  son  offre.  Je 
lui  en  commande  drey  Paare  auf  Holz  gemalt,  ein 
Paar  zu  sechs  Ducaten,  eines  zu  achte,  und  das  lezte 
zu  zehen  Ducaten,  welches  zusammen  24  D.  ausmachet. 
Irh  gebe  ikm  aile  gehôrige  Nachrichten  wie  er  sie  hieher 
zu  senden  habe,  und  bitte  ihn  ein  PaarZeichnungen  seiner 
Hand  dazu  zu  fûgen  2. 

1  Joachim-Franz  Beich  était  peintre  de  paysages  et  graveur  à  l'eau-forte. 
Il  naquit  à  Munich  en  1665  et  mourut  en  1748  ;  il  était  peintre  de  la  cour 
de  Bavière.  Ses  eaux-fortes  sont  traitées  avec  vigueur  et  hardiesse,  et  son 
dessin  est  correct. 

8  Je  lui  en  commande  trois  pendants  peints  sur  hois,  les  deux  pre- 
miers à  six  ducats,  les  deux  autres  à  huit,  et  les  derniers  à  dix,  ce  qui  fera 
en  tout  vingt-quatre  ducats.  Je  lui  indique  la  manière  la  plus  convenable  de 
les  envoyer  ici,  et  je  le  prie  d'y  ajouter  quelques  desseins  de  sa  main. 


536  JOURNAL 

Le  29.  Répondu  à  M.  Schenau,  à  Dresde.  Je  le  prie  de 
remettre  l'incluse  à  M.  Klengel,  son  ami,  de  même  que 
de  veiller  à  ce  que  les  tableaux,  que  celui-ci  me  doit  faire 
sur  sa  recommandation,  soient  bien,  etc. 

Répondu  à.M.  de  Hagedorn,  conseiller  intime  de  léga- 
tion, directeur  général  des  Arts  et  Académies  en  Saxe. 
La  lettre  à  M.  Schenauest  dans  celle-cy,  que  j'enverrai  à 
M.  Rivière,  secrétaire  d'ambassade  de  Saxe  icy,  pour  la 
faire  partir  avec  celles  de  sa  cour.  Je  conte  à  M.  de  Ha- 
gedorn mon  indisposition  et  mon  rétablissement,  et  qu'il 
recevra,  par  M.  Schenau,  mes  deux  dernières  estampes. 
Je  lui  conte  ce  que  je  fais  et  ce  que  je  ne  fais  pas.  Je  lui 
parle  de  M.  de  Kessel,  qui  me  doit  et  qui  a  quitté  la  cour 
de  Dresde,  comme  aussi  que  M.  Klengel  doit  travailler 
pour  moi,  et  qui  est  protégé  par  M.  de  Hagedorn. 

Habe  ich  Herrn  Dietrich  geantwortei,  and  sende  ilnn 
eine  Àmveisung  von  vier  Louisdors  auf  H,  Renier.  Dièses 
sind  die  lezten  ivelche  ich  ilnn  schuldig  war  wegen  der 
GemàJde  won  H.  Klengel  die  er  mir  gesendt  hatte,  womit 
dièse  ganze  Schidd  getilget  isi.  Ich  bitte  Uni  immer  um 
einige  Zeichnuagen  seiner  Hand  gegen  meine  Bezahlung. 
Ich  sage  ihm  auch  dass  ich  etivas  bey  H.  Klengel  bestellct 
habe ,  wei\  mich  diesser  dessivegen  durch  H.  Schenau  hàtte 
ersuchen  lassen,  auch  dass  ich  iczt  eine  Flucbt  nacbt 
Egyplen  von  seiner  Hand  gemcdet  besitze  und  sie  durch 
einen  geschickten  Mann  in  Kupfer  bringen  lasse  \ 

1  J'ai  répondu  à  M.  Dietrich.  Je  lui  envoie  un  bon  de  quatre  louis  sur 
M.  Resler;  ce  sont  les  derniers  que  je  lui  devais  pour  les  tableaux  de 
M.  Klengel,  qu'il  m'avait  envoyés;  toute  cette  dette  est  donc  acquittée.  Je 
lui  demande  toujours  quelques  dessins  de  sa  main,  e'n  proposant  de  les  lui 
payer.  Je  lui  dis  encore  que  j'ai  commandé  quelque  chose  à  M.  Klengel, 
celui-ci  m'ayant  fait  prier,  à  ce  sujet,  par  M.  Schenau.  Je  lui  mande  encore 
que  je  possède  maintenant  une  Fuiie  en  Égijptc,  peinte  par  lui,  et  que  j'en 
ferai  graver  l'estampe  par  un  homme  habile. 


DE  JEAN-GEORGES  WILLE.  557 

Le  50.  La  nuit  du  "29  au  50  de  ce  mois  de  décembre 
1772,  les  tocsins  me  réveillèrent,  par  leur  tintamarre, 
sur  les  deux  heures  et  demie.  Je  regarde  vers  les  fenêtres, 
et,  voyant  une  grande  clarté,  je  me  lève  promptement,* 
et,  jugeant  par  la  direction  que  le  feu  pouvoit  être  à 
l'Hôtel-Dieu,  d'autant  plus  qu'une  fumée  épouvantable 
et  enflammée  couvroit  totalement  les  tours  de  Notre-Dame 
et  je  voyois  sur  la  rivière,  à  travers  une  des  arches  du 
pont  Saint-Michel,  la  lumière  aussi  vive  que  le  métal 
lorsqu'il  est  en  fusion.  J'entendois  un  craquement  sinis- 
tre, et  les  étincelles  et  flammèches,  portées  avec  rapidité 
a  une  grande  hauteur,  tombèrent  jusque  sur  le  quai  des 
Orfèvres  qui  est  vis-à-vis  de  nous;  il  en  tomboit  sur  la 
rivière,  sur  le  pont  Neuf  et  le  pont  Saint-Michel,  et  même 
devant  notre  porte,  entre  la  rue  Pavée  et  la  rue  Gît-le- 
Cœur.  Ma  femme  étoit  malade  et  ne  pouvoit  se  lever, 
mais  je  réveillai  nos  domestiques  et  ensuite  nos  lils,  qui 
en  furent  tous  effrayés,  n'ayant  jamais  rien  vu  de  pareil. 
Nous  restâmes  sur  pied  jusqu'au  jour.  Nous  apprîmes 
même,  sur  les  quatre  heures,  des  passants  à  qui  nous 
parlâmes  par  les  fenêtres,  que  le  feu  étoit  effectivement  à 
l'Hôtel-Dîeu,  et  qu'il  avoit  commencé  dans  l'endroit  où 
on  fond  le  suif.  Nous  apprenons  qu'il  y  a  bien  des  mala- 
des de  péris.  Il  est  actuellement  presque  nuit  au  50,  et 
le  feu  n'est  pas  encore  éteint  \ 

Le  51.  J'allai  à  l'assemblée  de  l'Académie  royale;  c'est 
où  on  se  souhaite  la  bonne  année. 

1  Nous  avons  vu  chez  M.  Basset,  marchand  de  tableaux,  une  représenta- 
tion de  cet  incendie,  due  au  pinceau  de  Hubert  Itobert.  Ce  tableau,  signé  et 
daté  (1775),  est  peint  largement  et  reproduit  bien  exactement  la  scène  que 
décrit  ici  Wille;  la  vue  est  prise  du  bord  du  quai,  presque  vis-à-vis  la  rue 
Pavée. 


538 


JOURiNAL 


JANVIER  1775. 

Le  1er.  Il  est  venu  beaucoup  de  monde  pour  nous  sou- 
haiter la  bonne  année. 

Le  2.  J'ay  envoyé,  par  le  courrier  de  Bordeaux,  à 
M.  J.  Lienau,  une  boële  d'or  superbe,  que  j'ay  fait  faire 
par  ordre  de  M.  V.  Lienau,  son  frère,  actuellement  à 
Hambourg,  qui  m'avoit  envoyé  le  portrait  extrêmement 
bien  fait,  en  miniature,  de  madame  sa  nouvelle  épouse, 
pour  y  être  placé  sur  le  couvercle,  et  dont  elle  fait  pré- 
sent à  son  nouveau  frère.  Le  même  jour,  j'ay  écrit  à 
M.  Jean  Lienau,  à  Bordeaux,  pour  lui  en  donner  avis. 

Ecrit  et  répondu  à  M.  V.  Lienau,  négociant  et  mon 
ami,  actuellement  à  Hambourg,  où  il  vient  d'épouser 
une  demoiselle  qui  lui  a  apporté  plus  de  huit  cent  mille 
livres  en  mariage.  Je  lui  dis  que  h  tabatière  qu'il  m'a- 
voit prié  de  faire  faire  étoit  faite,  et  même  partie,  avec  le 
beau  portrait  de  madame  Lienau  sur  le  couvercle.  Je  lui 
fais  la  description  du  travail  que  j'ay  fait  employer,  et 
qui  est  bien,  les  ornements  étant  en  or  de  couleur.  Je  le 
fais  souvenir  de  certains  tableaux,  et  lui  dis  encore  bien 
des  choses  sur  son  mariage. 

Le  5.  J'ay  fait  quelques  visites  aux  personnes  venues 
chez  nous  le  jour  de  l'an.  En  passant,  je  suis  entré  dans 
le  derrière  d  une  maison  de  la  rue  de  la  Huchette,  d'où 
on  peut  voir  le  dégât  de  l'incendie  de  l'Hôtel-Dieu.  Le  feu 
n'éloit  pas  encore  éteint  dans  les  caves  et  souterrains, 
d'où  il  sortoit,  en  divers  endroits,  une  fumée  considéra- 
ble. Il  n'est  pas  encore  permis  au  public  d'approcher;  les 
sentinelles  sont  postées  partout  aux  avenues. 

Le  4.  Bépondu  sur  plusieurs  lettres  de  monseigneur 


DE  JEAN-GEORGES  WILLE.  559 

l'évêque  de  Callinique,  à  Sens.  Je  lui  conte  ma  mala- 
die, etc.;  que  j'avois  fait  venir  ses  cuivres  et  remis  sa- 
medy  passé  à  l'adresse  qu'il  m'avoit  donnée;  que  j'avois 
retouché,  en  dernier  lieu,  son  portrait,  que  grave  M.  Sa- 
vart,  etc.  Je  lui  fais  une  description  du  terrible  incendie 
de  l'Hôtel-Dieu,  dont  le  feu  est  encore  dans  les  souter- 
rains. 

Ces  jours-cy,  M.  Lebrun  fit  faire  aux  Augustins  une 
vente  de  tableaux,  dont  il  y  en  avoit  de  fort  beaux.  Je 
poussai  inutilement  une  Tête  de  Vieille  femme,  de 
G.  Dow,  à  cinq  cent  une  livres;  mais  j'ay  eu  une  Petite 
Tête  presque  profil,  par  Rembrandt,  qui  est  très-bien, 
pour  cent  trente  livres  un  sol,  et  que  j'ay  placée  dans 
mon  cabinet. 

Ces  jours  passés,  M.  de  Longueil  a  été  arrêté  et  mis  au 
Châtelet  sur  une  affaire  qui  paroi t  fort  grave. 

Le  15.  Répondu  à  M.  de  Mechel.  Je  le  remercie  de 
l'offre  de  son  sauerkraut,  Tannée  étant  trop  avancée  pour 
le  faire  venir,  d'autant  plus  que  nous  en  avons.  Il  me 
demande  encore  quelque  temps  pour  me  payer  ce  qu'il 
me  doit,  et  je  l'accorde. 

J'envoyai  le  petit  Tardieu,  notre  domestique  étant 
malade,  chez  M.  Debesse,  architecte  de  mes  amis,  pour 
y  porter  deux  desseins,  l'un  par  M.  Dietrich  et  l'autre 
par  moi  (c'est  un  troc  que  nous  avons  fait),  et  prendre 
chez  lui  un  dessein  d'Adam  Elsheimer,  fort  beau,  fait  à 
la  plume  et  représentant  un  homme  qui  fait  danser  un 
ours  devant  des  femmes.  Ce  dessein  fut  mis  dans  le  por- 
tefeuille dans  lequel  étoient  les  deux  que  je  lui  envoyois; 
mais,  à  son  retour,  le  dessein  étoit  perdu.  Cela  est  déso- 
lant. Je  fais  mettre  son  signalement  actuellement  dans 
les  affiches. 


540  JOURNAL 

Notre  fils  Frédéric  fut  saigné  pour  la  première  fois. 
Depuis  plusieurs  jours,  il  avoit  un  mal  de  lête  furieux  et 
beaucoup  de  rhume,  el,  par  surcroît,  il  s'étoit  donné  un 
coup  au  derrière  de  la  tête;  il  étoit  donc  nécessaire  d'en 
agir  de  la  sorte;  il  s'étoit  même  trouvé  mal  aujourd'hui , 
vers  midi. 

J'allai  voir  monseigneur  Févêque  du  Mans  pour  lui 
demander  sa  protection  en  faveur  de  M.  de  Longueil, 
détenu  au  Grand-Châtelel.  Il  me  reçut  le  plus  favorable- 
ment du  monde,  me  promit  de  grand  cœur  de  s'y  em- 
ployer avec  toute  la  chaleur  dont  il  seroit  capable,  et  je 
restai  près  de  deux  heures  avec  ce  prélat  aimable,  qui 
aime  singulièrement  les  artistes. 

Le  petit  tableau  de  G.  Dow  que  j'avois  poussé  inutile- 
ment dans  la  vente  de  M.  Lebrun  me  fut  apporté  par  un 
marchand  qui  l'avoit  eu  de  M.  le  comte  de  Jaucourt.  J'en 
ay  donné  vingt-cinq  louis  en  argent  et  deux  autres  ta- 
bleaux pour  faire  la  somme  de  trente-cinq  louis.  Il  ne  re- 
présente qu'une  petite  tête  de  vieille  femme,  mais  de  la 
plus  grande  finesse  et  d'un  coloris  admirable1. 

Notre  fils  Frédéric  se  trouve  tout  à  fait  rétabli  et  a 
dessiné  dès  aujourd'hui. 

Monseigneur  le  prince  Galitzin  m'est  venu  voir  au- 
jourd'hui avec  M.  de  Koch,  son  gouverneur  et  lieute- 
nant-colonel au  service  de  la  Russie.  Ce  seigneur,  de 
même  que  M.  Koch  (neveu  de  M.  Fleischmann,  que  j'ay 
beaucoup  connu),  sont  très-aimables.  Ils  ont  vu  mon  ca- 
binet avec  plaisir,  et  m'ont  parlé  de  plusieurs  de  mes 
amis,  qu'ils  ont  rencontrés  tant  en  Allemagne  qu'en 
Italie  et  en  France.  Le  prince  m'a  fait  promettre  que  j'i- 
rois  dîner  avec  lui,  et  cela  pourroit  aussi  arriver. 


1  Ce  tableau  de  Gérard  Dow  a  été  gravé  par  Wilïe,  et  est  inscrit  au  Cata- 
logue de  sa  vente  sous  le  n°  15. 


DE  JEAN-GEORGES  WILLE. 


541 


FÉVRIER  1773. 

Le  1er.  M.  de  Longueil,  mon  ancien  élève,  ayant  été 
relâché,  la  nuit  du  dimanche  au  lundy,  de  la  prison, 
ayant  été  accusé  d'avoir  tué  un  cocher  bourgeois  dans  la 
rue  Saint-Séverin,  me  vint  voir  pour  me  remercier  de 
quelques  démarches  que  j'avois  faites  pour  son  élargis  - 
sement. Je  lui  ai  prêché  morale  à  foison. 

Ces  jours-cy,  un  sergent  des  gardes  suisses,  nommé 
M.  Molliet,  m'apporta  de  son  pays  une  lettre  que  son  of- 
ficier lui  avoit  donnée  pour  moi,  l'ayant  reçue  de  M.  le 
baron  de  Kessel,  de  Dresde.  Elle  contenoit  neuf  ducats 
rares,  dont  il  y  avoit  cependant  quatre  que  je  possédois 
déjà.  N'importe,  le  tout  m'a  fait  plaisir.  Je  troquerai  les 
doubles. 

Le  15.  Répondu  et  écrit  à  M.  Schmuzer,  à  Vienne.  Je 
lui  dis  que  j'ay  touché  l'argent,  de  la  part  de  S.  À.  R.  le 
prince  de  Saxe-Teschen,  pour  les  estampes  de  l'année 
passée;  que  j'enverrai  demain  un  nouveau  rouleau  dans 
la  maison  de  monseigneur  l'ambassadeur,  pour  que  le 
courrier  impérial,  actuellement  icy,  l'emporte  de  même 
que  ma  lettre.  Je  le  remercie  d'une  tête  gravée  par  lui 
et  d  une  estampe  d'un  de  ses  élèves  que  le  même  cour- 
rier m'a  apportées  aujourd'hui  de  sa  part. 

Le  22.  Répondu  à  M.  le  baron  de  Razenried  le  fils,  à 
Reichnau,  au  lac  de  Constance,  par  Râle,  Schaffouse  et 
Constance.  Je  le  remercie  d'un  quart  de  ducat,  du  pape 
Renoît  XIV,  qu'il  m'avoit  envoyé.  Je  lui  envoyé  dans  nia 
lettre  une  lettre  de  recommandation  pour  M.  Schmuzer, 
à  Vienne,  qu'il  m'avoit  demandée,  et  où  il  doit  aller  vers 
le  milieu  du  mois  de  mars  prochain.  Je  lui  envoyé  cette 


542  JOURNAL 

lettre  avec  plaisir,  car  c'est  un  très-aimable  gentil- 
homme, parent  du  cardinal  de  Rodt  et  du  prince  évêque 
de  Wurzbourg. 

Le  25.  Répondu  sur  plusieurs  lettres  à  M.  Kraus,  à 
Francfort.  Je  le  remercie  du  petit  tableau,  de  sa  façon, 
qu'il  m'a  envoyé  en  présent,  composé  de  trois  demi- 
figures,  comme  aussi  du  ducat  au  coin  d'un  Jean  George, 
électeur  de  Saxe.  C'est  plutôt  une  petite  médaille  d'or 
qu'un  ducat  qu'il  me  devoit  cependant  pour  estampes.  Je 
le  charge  de  remercier  d'une  ancienne  monnoie  d'or  au 
coin  de  France  que  S.  E.  M.  le  baron  de  Grosschlag  avoit 
ajoutée  pour  moi,  car  M.  Kraus  étoit  chez  ce  premier  mi- 
nistre, à  Mayence,  lorsqu'il  m'écrivit  sa  dernière  lettre. 
Je  le  prie  de  me  chercher,  à  Francfort,  quelques  desseins 
de  H.  Roos.  Il  doit  y  en  avoir,  d'autant  plus  que  cet  ha- 
bile homme  demeuroit  dans  cette  ville. 

Le  25.  Répondu  à  M.  Jean  Lienau ,  négociant  à  Rordeaux. 
Je  lui  dis  que  je  me  réjouis  de  ce  qu'il  a  trouvé  la  boële 
d'or,  que  je  lui  ai  fait  faire  par  ordre  de  son  frère,  à  son 
goût,  et  que  c'étoit  tout  ce  que  je  désirois,  etc. 

Le  26.  Répondu  à  M.  Gier,  négociant  à  Rordeaux.  Je 
lui  mande  que  quelques  pièces  du  cabinet  du  duc  de 
Praslin  sont  au  jour,  de  même  que  le  portrait  de  Mon- 
taigne, par  Ficquet  l,  et  que  je  croyois  lui  avoir  envoyé 

1  Etienne  Ficquet  naquit  à  Paris  en  1751.  Dans  sa  jeunesse  il  montra 
du  goût  pour  la  gravure,  et  à  peine  fut-il  arrivé  à  l'adolescence,  que  ses 
parents  le  placèrent  chez  Georges-Frédéric  Schmidt,  pour  apprendre  Fait 
du  graveur;  mais  bientôt  Schmidt  quitta  Paris  :  il  fallut  alors  lui  cher- 
cher un  autre  maître,  et  ce  fut  Lebas  qui  fut  choisi.  Doué  d'une  ex- 
cellente vue,  Ficquet  se  livra  exclusivement  à  la  gravure  des  portraits  ; 
mais,  soit  que  l'amour  du  plaisir  l'emportât  chez  lui  sur  l'esprit  d'ordre, 
soit  qu'il  ne  sût  pas  bien  tirer  parti  de  son  talent,  le  fait  est  qu'il  fut  tou- 
jours dans  la  gène.  11  est  une  anecdote  que  l'on  met  sur  le  compte  de  Ficquet, 


DE  JEAN-GEORGES  WILLE. 


545 


les  douze  premières  feuilles  de  Y  Histoire  de  France,  par 
Cochin,  et  que,  si  cela  étoit,  je  prendrois  pour  lui  les  huit 
qui  paroissent  actuellement,  que  j'espérois  toujours  que 
M.  Lienau  reviendroit  ce  printemps  de  Hambourg,  et 
que  je  l'en  chargerois. 

J'ay  reçu  de  la  part  de  M.  Meyer,  de  Hambourg,  deux 

et  qui  peut  parfaitement  être  regardée  comme  vraie  si  l'on  songe  à  la  bizarrerie 
de  son  caractère.  Les  dames  de  Saint-Cyr  lui  avaient  commandé  le  portrait 
de  madame  de  Maintenon,  leur  fondatrice;  ne  pouvant  parvenir  à  l'avoir, 
elles  demandèrent  à  leur  métropolitain  et  obtinrent  de  lui  la  permission  de 
faire  venir  Ficquet  à  leur  maison  et  de  le  faire  travailler  sous  leurs  yeux. 
Ficquet  fut  donc  mandé  ;  mais  il  commença  par  déclarer  qu'il  ne  pouvait 
travailler  seul  et  qu'il  lui  fallait  toujours  quelqu'un  pour  causer  avec  lui.  La 
supérieure  céda  à  cette  exigence,  et  envoyait  continuellement  deux  sœurs 
pour  lui  tenir  compagnie.  Un  beau  jour,  le  portrait  avançait,  et  chacun 
songeait  déjà  à  le  voir  paraître  ;  Fiquet  fit  tirer  quelques  épreuves  de  la 
planche,  puis,  n'en  étant  pas  satisfait,  il  donne  deux  grands  coups  de  burin, 
qui  détruisirent  tout  le  travail  d'un  mois;  il  fallut  recommencer,  et  Ficquet 
recommcnçi  en  effet.  Il  fut  moins  longtemps  cette  fois  que  la  précédente, 
et  l'on  vit  bientôt  paraître  le  charmant  portrait  que  tout  le  monde  connaît. 

Avec  une  lenteur  semblable,  avec  des  caprices  de  ce  genre,  on  comprend 
facilement  que  Ficquet  n'ait  jamais  été  riche;  aussi  mourut-il  dans  une 
affreuse  misère  en  1794. 

L'œuvre  de  Ficquet  se  divise  en  deux  parties  bien  distinctes  :  dans  la 
première,  il  fait  des  planches  pour  le  commerce  ;  c'est  Odieuvre  qui  l'occupe 
davantage,  et  son  travail  est  assez  néglige;  ses  portraits  cependant  ont  tou- 
jours une  grande  finesse  d'expression,  mais  on  voit  qu'il  lui  faut  d'abord 
vivre  avant  de  penser  à  faire  de  l'art  ;  dans  la  seconde  partie  de  sa  vie,  Fic- 
quet a  acquis  de  la  réputation,  et  alors  il  peut  disposer  de  son  talent  comme 
bon  lui  semble,  et  il  produit  à  cette  époque  des  planches  vraiment  remarqua- 
bles. Les  porîraits  de  Fénelon,  de  Montaigne,  de  la  Fontaine,  de  Louis  XV, 
sont  autant  de  petits  chefs-d'œuvre  ;  son  travail  est  délicat,  et,  malgré  l'ex- 
cessive finesse  qu'il  met  dans  ses  gravures,  il  trouve  encore  moyen  de  donner 
à  ses  personnages  une  expression  vive  et  animée;  la  série  de  ses  portraits  est 
nombreuse,  et  une  bonne  partie  est  fort  remarquable. 

Ét.  Ficquet  a  encore  gravé  pour  un  ouvrage  une  grande  quantité  de  por- 
traits. C'est  pour  le  livre  de  Descamps  sur  les  peintres  allemands,  flamands 
et  hollandais  ;  le  plus  grand  nombre  des  portraits  qui  y  sont  contenus 
sont  gravés  par  lui,  et  le  plus  beau,  sans  contredit,  est  celui  de  Vander 
Meulen.  Ce  livre  a  une  certaine  valeur  par  lui-même;  mais  les  portraits 
gravés  par  Ficquet  contribuent  singulièrement  à  le  faire  rechercher. 


544  JOURNAL 

grands  morceaux  de  bœuf  fumé  en  présent,  francs  de 
port.  C'est  M.  Gaginau  qui  me  les  a  remis.  Ce  bœuf 
€st  un  très-excellent  manger  et  nous  vient  bien  à  propos 
en  carême. 

MARS  1773. 

Le  1er.  J'ay  commencé  à  mettre  le  burin  sur  la  planche 
que  j'espère  graver  d'après  le  tableau  à  moi  appartenant, 
peint  par  M.  Dielricy,  représentant  Sara  qui  présente 
Agar  à  Abraham.  Cet  ouvrage  me  tiendra  du  temps, 
étant  extrêmement  compliqué  et  très-colorié. 

Le  10.  Répondu  à  M.  le  baron  de  Thùmmel,  à  Co- 
bourg,  à  qui  je  dois  dédier  ma  nouvelle  planche,  d'après 
A.  Van  Ostade.  Je  lui  dis  qu'elle  est  prête  à  être  imprimée. 
Je  lui  enseigne  les  moyens  de  m'envoyer  les  douze  ducals 
qu'il  me  dit  avoir  amassés  pour  moi,  c'est-à-dire,  quatre 
dans  une  lettre  et  huit*  en  paquet,  qu'il  doit  envoyer 
pour  moi  à  M.  Eberts,  à  Strasbourg.  Le  reste  de  la  lettre 
consiste  en  politesses,  etc. 

Le  14.  Répondu  à  mon  ami  M.  Kôbell,  peintre  de  l'é- 
lecteur palatin,  à  Mannheim.  11  m'avoit  consulté  pour 
savoir  s'il  ne  pourroit  pas  envoyer  une  grande  collection 
d'estampes  icy,  pour  y  être  vendues  publiquement,  et  si, 
en  me  consultant  avec  notre  ami  M.  Kruthofer,  je  pour- 
rois  persuader  M.  Pariseau  de  se  charger  de  cette  affaire. 
J'ai  réussi,  et  je  lui  ay  donné,  pour  huissier-priseur, 
M.  Chariot,  qui  fait  fort  bien  les  ventes.  Je  dis  tout  cela 
à  M.  Kôbell  et  aussi  que  le  temps  pressoit  par  rapport  à 
la  saison;  car,  après  la  Pentecôte,  tout  est  dit,  et  il  fau- 
droit  remettre  cette  affaire  à  l'hyver  prochain,  d'autant 
plus  qu'il  s'agit  de  faire  un  Catalogue,  et  les  estampes  sont 
encore  actuellement  à  Mannheim. 


DE  JEAN-GEORGES  WILLE.  hK> 

Le  25.  J'ai  reçu  par  Calais  deux  volumes  des  antiquités 
du  cabinet  deM.Hamilton1.  Cetouvrage  in-folio,  complet, 
est  très-curieux.  11  représente  des  vases  et  peintures 
étrusques,  grecques  et  romaines  en  leurs  couleurs  natu- 
relles. M.  llamilton  a  fait  faire  ce  bel  ouvrage  à  Naples, 
y  étant  envoyé  extraordinaire  du  roy  d'Angleterre.  Mais 
qui  est-ce  qui  m'envoye  ce  présent?  La  lettre  d'avis  que 
j'ay  reçue  de  M.  Pierre  Dessin,  de  Calais,  me  dit  seule- 
ment que  c'est  M.  le  comte  de  Zabilo  qui  le  lui  avoit  re- 
mis pour  moi,  n'osant  s'en  charger  à  cause  des  difficultés 
de  la  chambre  des  libraires.  Je  soupçonne  que  c'est 
S.  A.  Monseigneur  le  prince  Adam  Czartoriski,  qui  étoit 
en  dernier  lieu  à  Londres,  et  qui  me  fait  dire  par  M.  Or- 
lofski,  qu'il  m'enverroit  quelque  chose  en  présent  de  ce 
pays-là.  Au  reste,  le  temps  me  l'apprendra. 

Le  51.  Répondu  à  M.  Y.  Lienau,  à  Hambourg;  il  m'a- 
voit  consulté  sur  l'acquisition  de  tout  un  cabinet  de  ta- 
bleaux de  maîtres  flamands  et  hollandois.  Je  le  prie,  entre 
autres  choses,  de  m'en  céder  quelques-uns  si  l'affaire 
lui  réussit.  Je  lui  dis  aussi  qu'il  doit  recevoir  une  ré- 
ponse de  moi  écrile,  trois  jours  avant  celle  d'aujourd'hui, 
et  dans  laquelle  je  le  remercie  des  deux  beaux  ducats 
d'or  au  coin  de  Hambourg  qu'il  m'a  envoyés  en  dernier 
lieu. 

AVRIL  1773. 

Le  4.  J'ay  reçu  de  M.  le  baron  de  Thûmmel  douze 

1  Voici  le  titre  de  cet  ouvrage,  qui,  publié  avec  grand  soin  et  grand  luxe, 
est  devenu  fort  rare  aujourd'hui  :  «  Antiquités  étrusques,  grecques  et  ro- 
maines, tirées  du  cabinet  de  M.  Hamilton,  envoyé  extraordinaire  et  plé- 
nipotentiaire de  Sa  Majesté  Britannique  en  cour  de  Nuples,  1766-1767, 
4  vol.  in- fol.  » 

i.  55 


546  JOURNAL 

pièces  en  monnoie  d'or,  dont  plusieurs  très-curieuses, 
entre  autres  un  ducat  de  l'or  pur  d'une  mine  que  le  duc 
de  Saxe-Cobourg  fit  ouvrir  à  Reichmanndorf,  et  où  il 
dépensa  beaucoup  d'argent;  enfin  on  en  trouva,  comme 
on  l'avoit  soupçonné,  mais  en  si  petite  quantité,  qu'il 
n'y  eut  de  l'or  qu'autant  qu'il  en  fallut  pour  frapper 
six  ducats.  Cette  pièce  sera,  par  conséquent,  une  des 
plus  rares  que  je  possède  dans  ma  collection. 

Le  11.  Répondu  à  M.  Schenau.  Je  lui  dis  de  voir  s'il  y 
a  moyen  d'engager  madame  Dietrich  à  me  céder  quel- 
ques tableaux  de  M.  Dietrich;  comme  aussi  de  dire  à 
MM.  Spalm  et  Casanova  que  je  ne  crois  pas  les  collec- 
tions qu'ils  proposent  propres  pour  ce  pays-cy;  de  plus, 
de  parler  à  M.  Zingg  par  rapport  aux  petites  pièces  qu'il 
m'a  promises  pour  le  prix  qu'il  m'a  demandé,  et  que 
j'ay  accordé,  depuis  si  longtemps,  sans  recevoir  aucune 
nouvelle  de  lui,  et  que  je  ne  pourrois  acheter  sans  avoir 
vu  le  volume  de  desseins  que  possède  madame  Wagner. 

Répondu  à  M.Klengel  vor  clem  Pirnaischen  Thore,  in 
des  Hofzinngiessers  Sclunidts  Hanse1,  Je  le  prie  de  faire 
les  pièces  en  question  le  mieux  possible,  de  ne  pas  ou- 
blier les  desseins,  etc. 

Le  17.  Reçu  de  M.  Dunker,  à  Râle,  cinq  desseins  de  sa 
main,  qui  sont  Irès-bien,  et  faits  d'après  des  ruines  ou 
endroits  connue  des  environs  de  Râle.  L'un,  qui  est  très- 
grand,  il  m'en  fait  présent.  Le  brave  garçon  ! 

Le  )  8.  Répondu  à  monseigneur  l'évèque  de  Callinique. 
Je  le  remercie  du  bon  jambon  qu'il  nous  a  envoyé  pour 
nous  décarêmcr. 

Le  25.  Deux  messieurs,  l'un  Courlandois,  l'autre  Po- 


1  A  la  porte  de  Pirna,  chez  Schmidt,  potier  du  roi. 


DE  JEAN-GEORGES  WILLE.  547 

lonois,  me  sont  venus  voir.  Ils  ont  quelques  connoissan- 
ces  dans  les  arts,  fruit  du  voyage  qu'ils  ont  fait  avec 
M.  de  Burzinsky,  qui  étoit  ambassadeur  de  la  confédéra- 
tion, à  Londres,  qui  est  mort  icy  et  à  qui  ils  étoient  at- 
tachés. Ils  retournent  à  Londres. 

Répondu  à  monseigneur  l'évêque  de  Callinique.  Je 
lui  mande  que  son  portrait,  que  le  sieur  Savart  grave, 
n'est  pas  encore  fini. 

MAY  1773. 

Le  2.  J'allai  voir  madame  la  présidente  de  Bandeville 
elle  me  fit  voir,  avec  la  plus  grande  politesse,  toutes  ses 
curiosités.  Je  remis  en  même  temps  deux  desseins  de 
M.  Dunker  à  M.  l'abbé  Gruel,  qui  en  étoit  enchanté  et 
les  paya  sur-le-champ. 

Le  4.  Répondu  meiner  Schwester  zu  Hohensohm.  Ich 
sage  ihr  dass  ich  Order  Hn.  Strecker  in  Darmstadt  gege- 
ben  hotte  ihr,  nach  ihrem  Verlangen,  himdert  Gulden  zu 
senden,  ivclche,  aber  auch  nach  ihrem,  Begehren,  an  Hn. 
Hauptmann  Kayser  in  Hohensolms  sollen  ausbezahlet 

1  Madame  de  Bandeville  mourut  en  1787,  et  Remy,  chargé  de  faire  le 
Catalogue  de  la  vente,  nous  donne  quelques  détails  sur  cette  dame  et  sur  sa 
collection  ;  nous  les  transcrivons  :  «  Tout  le  monde  sait  que  madame  de 
Bandeville  avait  un  goût  sage  et  un  coup  d'œil  sur,  guidée  par  ses  connais- 
sances dans  le  dessin,  quelle  avait  étudié.  Si  le  nombre  de  ses  tableaux  est 
peu  considérable,  ils  sont  pour  le  plus  grand  nombre  peints  par  de  grands 
maîtres  italiens,  flamands  et  français.  Madame  la  présidente  de  Bandeville  a 
été  généralement  regrettée  des  gens  honnêtes  et  vertueux  qui  la  connais- 
saient, et  le  nombre  en  était  grand;  des  artistes,  qu'elle  aimait  et  dont  elle 
était  vénérée,  des  jeunes  élèves,  qu'elle  accueillait  avec  bonté  et  qu'elle  en- 
courageait; enfin  la  douceur  de  son  caractère,  la  bonté  de  son  Ame,  sa 
bienfaisance,  son  austère  probité,  la  simplicité  de  ses  mœurs,  n'oublions 
pas  d'ajouter  la  justesse  et  la  finesse  de  son  esprit,  la  faisaient  rechercher 
et  chérir  de  tout  le  monde  » 


548  JOURNAL 
werden.  Ich  habe  meiner  Schwester  einen  hollandischen 
Dukaten  unter  dass  Pettschaft  gethan.  Ich  weiss  nich  recht 
was  ich  bey  dicser  ganzen  Sache  denken  soll,  da  sie  mir 
etwas  schielendes  zeiget l. 

Écrit  à  M.  Strecker,  à  Darmstadt.  Ich  bilte  ihn  fur 
meine  Schwester,  M  de  Schôfferin,  Wittwe  des  Schultheiss 
ScJiôffers  zu  Hohensolms  7  dem  En.  Hauptmann  Kayser 
daselbst  hundert  Gulden  von  dem  zu  bezahlen,  ivas  er 
mir  sclmldig  ist,  und  es  mir  in  unserer  Rechnung  abzu- 
ziehen  2. 

J'ai  pris  la  résolution  d'abandonner  la  planche  sur 
laquelle  j'avois  commencé  à  graver  Sara  présentant 
Agar  à  Abraham,  après  plus  de  deux  mois  de  travail,  le 
cuivre  ayant  de  si  mauvaises  parties,  que  je  crois  encore 
gagner  en  perdant  le  temps  et  mes  peines. 

Le  5.  Écrit  et  répondu  à  M.  le  baron  de  Tliùmmel,  à 
Cobourg.  Je  le  remercie  d'abord  des  douze  petites  et  dif- 
férentes pièces  d'or  qu'il  m'a  envoyées  pour  augmenter 
ma  collection  et  parmi  lesquelles  il  y  en  a  de  très-rares, 
comme  le  ducat  de  l'or  de  la  mine  de  Reichmanndorf, 
dont  il  n'y  a  eu  en  tout  que  six  de  frappés,  demême  qu'un 
de  Gustave-Adolphe  avec  ces  mots  :  Gott  mit  uns,  et  au- 
tres. Je  lui  dis  en  outre  que  j'ay  fait  partir  à  l'adresse  de 
M.  Eberts,  à  Strasbourg,  une  boète  avec  ma  nouvelle 

1  Répondu  à  ma  sœur,  à  Ilohcnsolms.  Je  lui  dis  que,  suivant  son  désir, 
j'ai  donne  ordre  à  M.  Strecker,  de  Darnisladt,  de  lui  envoyer  cent  florins, 
lesquels,  toujours  suivant  son  désir,  doivent  être  payés  à  M.  le  capitaine 
Kayser,  à  Hohensolms.  J'ay  mis  un  ducat  de  Hollande  sous  le  cachet  de  la 
lettre  adressée  à  ma  sœur.  Je  ne  sais  trop  que  penser  de  toute  cette  affaire, 
qui  me  parait  louche. 

2  Je  le  prie  de  payer  pour  ma  sœur,  madame  Sthœffer,  veuve  du  bailli 
Schœffer  de  Hohensolms,  cent  florins  à  M.  le  capitaine  Kayser,  de  la  même 
ville,  à  compte  sur  ce  qu'il  me  doit,  et  de  le  déduire  sur  nos  comptes. 


DE  JEAN-GEORGES  WILLE.  549 

eslampe1,  les  Bons  Amis,  qu'il  m'avoit  permis  de  lui  dé- 
dier, et  que  M.  Eberts  auroit  mes  ordres  de  lui  en- 
voyer sans  délay;  que  cette  boëte  contenoit  une  desdi- 
tes estampes,  sous  verre,  en  bordure  sculptée  el  dorée 
et  vingt-quatre  dans  un  portefeuille  que  je  le  priois  d'ac- 
cepter. 

Écrit  à  M.  Eberts,  à  Strasbourg.  Je  le  prie  d'envoyer 
l'a  susdite  boëte,  que  je  lui  adresse  el  qui  est  partie  sa- 
medy  passé  avec  le  coche  de  Strasbourg,  tout  aussitôt  à 
M.  le  baron  de  Thûmmel. 

Ecrit  et  répondu  à  M.  Dunker,  à  Baie.  Je  Je  remer- 
cie d'un  grand  et  bon  dessein  de  sa  main  dont  il  m'a 
fait  présent.  Je  lui  dis  que  j'ai  placé  les  quatre  petits,  et 
je  lui  en  commande  encore  deux  de  même  grandeur. 

Le  16.  Je  viens  d'abandonner  la  planche  sur  laquelle 
j'avois  commencé  Sara  présentant  Agar  à  Abraham, 
d'après  M.  Dietrich,  après  plusieurs  mois  de  travail,  et 
cela  uniquement  à  cause  de  la  méchanceté  du  cuivre. 

Le  23.  Répondu  à  M.  Dunker.  Je  lui  dis  que  j'ay 
remis  les  quatre-vingt-huit  livres,  selon  ses  désirs,  à 
M.  Meyer.  Je  lui  demande,  outre  les  trois  desseins  qu'il 
a  encore  à  faire,  deux  petits  pour  la  moitié  du  prix 
des  précédents. 

M.  le  baron  de  Demidoff  avec  le  prince  de  , 

Russes,  après  leur  voyage  d'Italie,  me  sont  venus  voir. 

Pendant  les  fêtes  de  la  Pentecôte,  même  déjà  avant, 
j'ay  été  fort  incommodé  d'un  rhume,  mais  une  médecine 
Ta  emporté. 

1  N°  56  du  Catalogue  de  l'œuvre  de  Wille. 


• 


biO 


JOURNAL 


JUIN  1773. 

Le  6.  Répondu  à  M.  Schmidt,  à  Berlin.  Je  lui  envoyé 
une  liste  de  ce  qu'il  me  faudroit  en  épreuves  de  ses 
nouvelles  planches. 

J'ay  mis  dans  celle  lettre  une  autre  à  M.  Rode,  à  qui 
je  demande  aussi  quelques  estampes  qu'il  a  gravées  à 
Feau-forte.  Je  le  prie  de  les  remettre  à  M.  Schmidt, 
pour  partir  avec  les  siennes. 

Le  8.  Monseigneur  le  Dauphin  et  madame  la  Dau- 
phine  ont  fait  leur  entrée  à  Paris.  Ils  ont  passé  devant 
noire  maison  pour  aller  à  Sainte-Geneviève. 

Le  18.  M.  Benschini,  avec  son  fils,  m'est  venu  voir. 
Il  est  peintre  en  miniature  de  l'impératrice-reine. 

Le  19.  Monseigneur  J'évêque  de  Callinique,  étant  ar- 
rivé de  Sens  en  cette  ville,  vint  tout  aussitôt  chez  nous. 

M.  Casanova,  peintre  de  batailles  de  notre  Académie, 
m'amena  M.  Zanetti1,  son  frère,  qui  est  professeur  de 
l'Académie  électorale  de  Dresde. 

Le  22.  J'ai  donné  à  M.  Mùller,  une  Petite  Joueuse  de 
guitare,  peinte  par  mon  fils,  à  graver  pour  moi 2. 

M.  le  baron  de  Seckendorf  est  venu  pour  me  voir, 
mais  je  n'y  étois  pas.  Il  doit  revenir. 

1  C'est  peut-être  l'auteur  d'une  Description  de  Venise,  qui  parut  en  1775, 
in-8°. 

2  Cette  planche  fut  en  effet  exécutée  par  Mùller  en  1774,  et  on  lit  au  bas  : 
«  Joueuse  de  Cistre,  dédiée  à  M.  le  baron  de  Thun,  ministre  plénipoten- 
tiaire de  Son  Altesse  Seigneuriale  monseigneur  le  duc  de  Wurtemberg,  à  la 
cour  de  France,  par  son  très-humble  et  très-obéissant  serviteur  Jean  Got- 
thard- Miiller.  »  La  gravure  est  froide  et  métallique;  le  dessin  d'ailleurs,  à 
en  juger  par  la  gravure,  ne  devait  rien  valoir. 


DE  JEAN-GEOKGES  WILLE.  551 

Le  25.  Aujourd'hui  il  y  a  eu  grand  concours  de  per- 
sonnes chez  moi,  pour  me  faire  l'honneur  de  me  pré- 
senter des  bouquets  à  cause  de  ma  fête  de  demain,  qui 
est  la  Saint-Jean.  M.  Pariseau  m'a  présenté  un  bon  des- 
sein de  sa  façon. 

Le  24.  M.  le  baron  de  Hardenberg,  commandeur  de 
l'ordre  Teutoniquc,  m'est  venu  voir.  11  est  très-honnête, 
et  mon  cabinet  lui  a  fait  beaucoup  de  plaisir. 

Le  25,  ML  le  baron  de  Hardenberg  est  revenu  me  voir, 
accompagné  de  M.  le  baron  de  Stammer,  aussi  com- 
mandeur de  l'ordre  Teutonique,  vieillard  respectable  et 
aimable. 

Le  26.  M.  le  baron  de  Seckendorf  est  revenu  me  voir. 
11  n'a  pas  mal  de  connoissance  dans  les  arts  et  les  aime. 
11  est  le  neveu  du  feld-maréchal  de  Seckendorf,  qui  étoit 
célèbre  et  qui  est  mort  depuis  une  couple  d'années. 

Le  28.  M.  Rivière,  de  même  que  Madame  et  leurs  en- 
fants, accompagnés  de  M.  Carlin  Bertinazzi,  Arlequin  de 
la  Comédie-Italienne,  homme  inimitable  dans  son  jeu  et 
très -honnête,  avec  mademoiselle  sa  fille,  sont  venus  chez 
nous  pour  souhaiter  une  bonne  fête  à  mon  fils  aîné,  qui 
porte  le  nom  de  Pierre.  Les  enfants  lui  ont  présenté  des 
bouquets  et  des  desseins,  entre  autres  une  allégorie 
faite  par  M.  Rivière  fils,  enfant  de  dix  ans,  qui  nous  a 
surpris.  Mais  M.  Rivière  père  lui  a  présenté  une  canne 
à  pomme  d'or  ciselé  très-magnifique,  et  cela  en  re- 
connoissance  de  ce  qu'il  donne  quelques  leçons  de  des- 
sein à  ses  enfants,  sans  intérêt.  C'est  agir  noblement. 
Au  reste,  nous  avons  bien  ricané  et  vécu  joyeusement,  à 
quoi  M.  Carlin  a  contribué  singulièrement. 

Monseigneur  l'évêque  de  Callinique  prit  congé  de 


552  JOUKNAL 
nous  pour  s'en  retourner  à  Sens.  C'est  bien  le  plus 
excellent  homme  qui  existe  et  de  ma  connoissance  depuis 
vingt-quatre  ans.  11  avoit  fait  graver  son  portrait,  d'après 
M.  Tocqué,  en  fort  petit,  par  M.  Savart1,  ce  qui  sera  rare. 
Il  n'y  a  eu  que  soixante  épreuves  avec  un  bas-relief  seule- 
ment au  bas  de  la  planche;  el  soixante-dix  avec  ses  noms 
et  dignités,  à  la  place  du  bas-relief,  qui  avoit  été  effacé. 
Il  m'en  donna  douze  de  la  première  sorte,  en  reconnois- 
sance  des  soins  dont  il  m'avoit  chargé  par  rapport  à  ce 
portrait,  une  à  chacun  de  mes  enfants,  et  douze  à  M.  Sa- 
vart,  toutes  de  la  même  espèce.  Il  donna  en  outre  cin- 
quante épreuves  de  seconde  sorte  à  M.  Savart,  comme 
une  récompense;  à  lui  permis  de  les  vendre.  Après  cela 
la  planche  sera  effacée. 

J'allai  voir,  avec  mon  lîls  Frédéric  et  M.  Chevillel,  les 
travaux  que  fait  la  nouvelle  compagnie  des  Terriers,  es- 
pèce de  soldatesque,  à  l'Étoile,  dont  ils  coupent  la  mon- 
tagne en  deux  pour  rendre  le  chemin  plus  aisé  des 
Thuileries  au  pont  de  Neuilly.  Je  trouvai  là,  par  hasard, 
parmi  ces  travailleurs,  un  jeune  officier  qui  a  été  quel- 
que temps  mon  élève.  Il  me  fit  mille  honnêtetés;  il  est  de 
Landau,  et  se  nomme  Klein  ou  Petit,  comme  il  se  fait 
nommer  en  françois  abusivement. 

JUILLET  1775. 

J'ay  mis  une  estampe  au  jour,  d'après  un  dessein  de 
mon  lils  fait  il  y  a  cinq  ans.  C'est  une  scène  de  Tom  Jones, 
opéra-comique. 

1  On  lit  au  bas  tic  ce  pol  irait,  dans  le  second  état  dont  parle  ici  Wille  : 
Rmo  D.D.  ISicolao  de  Livry,  Episcopo  Callinisensi,  obbati  S'œ  Columbx. 
Dicat  Petrus  Savart.  L.  Tocqué  pinxit,  P.  Savart,  sculp.,  1773,  in-12.  Le 
bas-relief  que  Ton  voit  dans  les  premières  épreuves  de  ce  portrait  représente 
la  Charité.  Il  existe  aussi  un  autre  portrait  de  monseigneur  de  Livry;  il  est 
gravé  par  Jean  Massard,  d'après  L.  Tocqué,  mais  dans  un  format  in-folio. 


DE  JEAN- GEORGES  WILLE.  555 

Le  15.  M.  Pohl,  médecin  de  Leipzig,  est  parti  d'icy- 
je  l'ay  chargé  de  remettre  à  MM.  Weiss,  Huber  et  Bause, 
à  chacun  une  épreuve  de  mon  estampe  nouvelle,  les 
Bons  Amis,  de  même  une  épreuve  de  TomJonesz  chacun 
des  deux  premiers. 

J'ay  été  indisposé  pendant  quelque  temps,  sans  cepen- 
dant être  malade  positivement. 

Je  viens  de  reprendre  la  planche  que  j'avois  aban- 
donnée après  quatre  mois  de  travail  (représentant  Àgar 
présentée  à  Arahnm  par  Sara),  la  seconde  planche  que 
j'avois  commencée  étant  moins  bonne  encore  que  la  pi  e- 
mière,  que  je  continue  avec  ardeur. 

M.  Rodes,  gentilhomme  anglois,  m'a  apporté  de  Lon- 
dres une  lettre  de  M.  Grimm,  peintre  suisse,  qui  y  est* 
M.  Rodes  s'est  chargé  de  ma  réponse. 

Je  viens  de  recevoir  de  mon  ami  M.  Lippert  trois 
fois  une  petite  médaille  d'argent  représentant  son  propre 
portrait,  gravé  par  Schega,  graveur  de  l'électeur  de  Ba- 
vière. Cela  me  fait  un  sensible  plaisir. 

AOUST  1775. 

Le  Ier.  Je  me  suis  rendu  aujourd'hui  à  la  grande  poste 
aux  lettres,  après  un  avertissement,  pour  y  retirer  une 
lettre  chargée  contenant  cinq  ducats  rares  en  or  que 
M.  Méyer,  mon  ami  à  Hambourg,  m'envoya  de  ce  pays-là. 

Ma  femme,  avec  notre  fils  Frédéric,  notre  sœur  Che- 
villet  et  madame  Coutouli,  notre  nièce,  étant  allés  à 
Thyais  y  voir  notre  belle-sœur,  M.  Chevillet  m'accompa- 
gna l'après-midy  pour  aller  au-devant  d'eux.  Le  soir  tous 
ont  soupé  chez  nous,  de  même  que  notre  neveu  M.  Cou- 
touli, et  M.  Pariseau. 

Le  2.  Écrit  une  lettre  de  remercîment  à  monseigneur 


554  JOURNAL 

le  prince  Adam  Czartoriski,  des  deux  magnifiques  vo- 
lumes d'antiquités  qu'il  m'avoit  envoyés  en  présent  de 
Londres,  lorsqu'il  y  étoit.  11  auroit  été  de  mon  devoir  de 
le  faire  plus  tôt,  mais  ce  seigneur  généreux  a  constam- 
ment été  en  voyage  depuis  ce  temps;  mais  à  présent 
j'apprends  qu'il  est  aux  eaux  de  Spa. 

Le  8»  J'allai  voir  le  cabinet  qu'a  nouvellement  formé 

M  ,  de  même  que  le  cabinet  de  M.  de  Ravanne,  qui 

n'est  pas  nombreux,  mais  où  il  y  a  de  beaux  tableaux 
flamands  ou  hollandois. 

Le  16.  Répondu  à  M.  Dunker,  actuellement  à  Berne 
chez  M.  Aberli.  Il  me  paroît  fort  mécontent  de  M.  de  Me- 
chel  et  de  la  ville  de  Baie.  Je  lui  dis  que  je  lui  ay  gardé 
plusieurs  tableaux  qu'il  pourra  graver  aussitôt  qu'il  sera 
de  retour  à  Paris. 

Le  26.  Répondu  à  mon  neveu,  M.  Marschall,  pasteur 
de  l'église  de  Rolheim,  près  de  Giessen,  de  même  qu'à 
mon  neveu,  M.  Bender,  à  Kônigsberg,  aussi  près  de 
Giessen  en  Hesse,  de  même  qu'à  ma  belle-sœur,  veuve 
de  mon  frère.  Ces  trois  lettres  sont  dans  un  même  paquet 
adressé  à  M.  Marschall.  Je  m'efforce  à  rétablir  dans  la 
famille  la  paix,  qui  me  paroît  être  tant  soit  peu  altérée. 

Répondu  à  M.  le  baron  de  Thummel,  à  Gobourg.  Je 
lui  marque  mon  contentement  de  ce  qu'il  a  si  bien  reçu 
mes  Bons  Amis,  que  je  lui  avois  dédiés.  C'est  un  excellent 
gentilhomme. 

Répondu  à  M.  de  Lippcrt,  à  Munich.  Je  le  remercie 
de  la  petite  médaille  d'argent  destinée  à  être  distribuée 
dans  les  écoles  allemandes  de  Bavière,  de  même  que  de 
celle  qui  représente  son  propre  portrait,  qu'il  m'a  envoyée 
trois  fois,  aussi  en  argent.  Je  lui  fais  en  outre  bien  des 


DE  JEAN-GEO  H  GES  WILLE.  555 

compliments  de  ce  que  l'électeur  de  Bavière  l'a  anobli 
el  dont  il  m'a  donne  aussi  avis. 

Ecrit  à  M.  Lienau,  à  Hambourg.  Je  lui  dis  que 
le  (ableau  qu'il  a  désiré  de  mon  fils  est  fait  et  fini,  et 
que  je  le  prie  de  me  dire  si  je  dois  l'expédier,  ou  par 
mer,  ou  par  terre,  que  cela  sera  selon  sa  volonté.  Je  lui  dis 
que  M.  Aubert,  joaillier  de  la  couronne,  Ta  voulu  acheter 
de  mon  fils,  mais  que  nous  l'en  avons  empêché. 

Le  29.  De  grand  matin,  je  partis  pour  Longjumeau  y 
dessiner  le  paysage,  comme  aussi  dans  les  villages  et  ha- 
meaux des  environs.  Mon  fils  aîné  étoit  avec  moi,  de 
même  que  MM.  Pariseau,  Vangelisti,  Miïllcr,  Weber, 
Tischbein  et  Nadal.  Nous  avions  deux  carrosses.  Le  sa- 
medy  d'ensuite,  mon  fils  Frédéric  vint  avec  un  re- 
mise (ma  femme  étant  malade),  accompagné  de  notre 
domestique  Joseph,  pour  me  chercher  avec  mon  fils 
aîné,  et,  comme  il  me  restoit  une  place,  je  l'offris  à 
M.  Pariseau,  qui  l'accepta  et  retourna  avec  nous  de  cette 
manière  à  Paris.  Les  cinq  autres  firent  le  chemin  à  pied. 
Nous  avons  eu  le  plus  beau  temps  possible,  et  j'ai  fait 
quatorze  desseins  presque  tous  au  crayon  rouge.  Nous 
nous  sommes  tous  très-bien  portés  pendant  notre  cam- 
pagne, mangeant  et  buvant  avec  le  plus  grand  appétit.  Les 
plaisanteries  étoient  sans  fin  et  sans  cesse  nous  trouvions 
de  quoi  rire.  A  Sceaux-les-Chartreux,  il  y  a  une  femme 
folle  que  j'avois  déjà  vue  les  années  précédentes,  et, 
comme  il  y  avoil,  dans  la  cour  où  elle  demeure,  quelque 
chose  que  je  désirois  dessiner,  je  ne  trouvai  nulle  place 
plus  avantageuse  que  de  m'asseoir  devant  sa  porte,  qui 
éloit  fermée.  Cependant  je  demandai  à  une  de  ses  voisi- 
nes, qui  nous  avoitprêlé  des  chaises  à  M.  Vangelisti  el  à 
moi,  s'il  n'y  avoit  point  de  danger  devant  la  porte  de 


blS  JOURNAL 

cette  folle.  Elle  me  répondit  que  si  elle  commençoit  quel- 
que train,  il  falloit  la  rudoyer  et  la  menacer  de  la  mener 
à  l'hôpital,  à  Paris.  A  peine  étions-nous  sur  nos  chaises, 
cependant  un  peu  éloignées  de  la  porte,  qu'elle  ouvrit 
tout  a  coup  et  nous  fit  un  vacarme  horrible  accompagné 
d'injures  et  de  menaces  épouvantables.  Alors  nous  em- 
ployâmes promptement  le  remède  que  sa  charitable  voi- 
sine nous  avoit  enseigné,  et  qui  fut  si  efficace,  qu'elle 
rentra,  ferma  sa  porte  avec  violence  et  cria  avec  force  un 
temps  infini  dans  la  maison  et  partit  enfin  par  une  porte 
de  derrière.  Le  samedy  nous  vîmes  un  homme  dans  le 
cercueil,  sous  la  porte  d'une  auberge,  à  Longjumeau,  qui 
avoit  été  assassiné  la  nuit  précédente  entre  cet  endroit  et 
Antony.  C'éloit  un  marchand  de  beurre  et  d'œufs  du  Gà- 
tinois  (jui  s'en  retournoi t  de  Paris.  Les  brigands  qui 
a  voient  fait  ce  coup  horrible  n'a  voient  point  trouvé  son 
argent,  qui  éloit  la  somme  de  mille  livres  et  qu'on 
trouva  au  fond  d'un  panier  sur  sa  charrette. 

Le  samecly,  avant  notre  départ  pour  Longjumeau,  je 
me  trouvai  à  notre  assemblée  de  l'Académie  royale,  où 
nous  jugeâmes  les  prix  des  élèves.  Le  premier  prix  de 
peinture  fut  adjugé  au  sieur  Peyron  l,  et  celui  de  sculp- 
ture au  sieur  Segla. 

1  Jean-François  Peyron  naquit  à  Aix  le  lo  novembre  1 7 4 i ;  il  eut  pour 
premier  maître  un  de  ses  compatriotes,  nommé  Arnulphi;  puis  il  vint  à  Paris 
en  17G7,  et  étudia  d'abord  chez  Lagrenée  et  ensuite  chez  Dandré  Bardon. 
Peyron  entrait  dans  la  carrière  au  moment  du  retour  vers  l'antique  ;  Vien 
exécutait  sa  révolution,  Dandré  Bardon  travaillait  à  ses  costumes  des  anciens 
peuples  ;  la  réaction  était  générale  :  Peyron  s'y  donne  corps  et  âme;  il  étudie 
Poussin,  si  négligé  alors,  grave  d'après  lui  plusieurs  estampes;  il  copie, 
l'antique,  et  obtient  le  prix  dont  parle  ici  Wille  sur  un  tableau  représentant  la 
Mort  de  Sénèque.  Depuis  1775,  époque  où  Peyron  a  vécu  à  Rome,  jusqu'à 
1781,  date  de  son  retour  en  France,  il  exécuta  plusieurs  tableaux  analo- 
gues. C'étaient  Cimon  qui  se  dévoue  à  la  prison  pour  en  retirer  son  père, 
Soerale  retirant  Alcibiade  d'une  maison  de  cour tisanes,  les  Athéniens 


DE  JEAN-GEORGES  WJLLE. 


557 


SEPTEMBRE  1775. 

Le  il.  Répondu  à  M.  Schmuzer,  à  Vienne.  Je  l'in- 
struis de  quelle  manière  il  doit  s'y  prendre  pour  bien 
imprimer.  Les  détails  que  je  lui  en  donne  sont  très-am- 
ples. 

Répondu  à  M.  Pieliler,  sculpteur,  à  Vienne.  Je  lui  ap- 
prends que  les  cent  soixante  livres  qu'il  m'avoit  en- 
voyées pour  être  payées  à  son  tailleur  ont  été  touchées 
contre  une  quittance  que  je  lui  envoyé.  Je  lui  dis  qu'il 
est  très-fautif  de  ne  m'avoir  pas  écrit  que  son  tailleur 
avoit  des  billets  de  lui.  Cette  lettre  est  dans  celle  de 
M.  Schmuzer. 

Le  16.  Répondu  à  M.  Klengel,  à  Dresde.  Je  lui  dis  que 
j'ay  la  nouvelle  que  les  tableaux  sont  arrivés  à  Stras- 
bourg, et  je  lui  mets  une  assignation  de  vingt-quatre 
ducats,  sur  M.  P.  Resler,  qui  sont  le  payement  convenu 
entre  nous. 

tirant  au  sort  pour  être  livrés  au  Minotaure.  En  1785,  Peyron  fut  nommé 
membre  de  l'Académie  de  peinture,  et,  en  1785,  directeur  de  la  manufacture 
des  Gobelins.  Sa  vie  était  entièrement  consacrée  à  Fart,  et  il  peignit  un 
grand  nombre  de  tableaux  toujours  en  vue  de  la  restitution  de  l'antique.  La 
dévolution  lui  retira  ses  commandes  et  lui  ôta  sa  place;  ce  fut  pour  lui  un 
coup  mortel.  Il  fut  quelque  temps  sans  travailler;  mais  bientôt  l'ouvrage 
reprit  le  dessus,  et  on  le  voit  peindre  à  cette  époque  deux  tableaux  qui  ont 
une  certaine  réputation  :  Paul-Êmile  sindignant  de  l'humiliation  où  se 
réduit  Persée,  et  Antigone  sollicitant  de  son  père  le  pardon  de  son  frère 
Polynice.  Enfin  Peyron  mourut  le  20  janvier  1805,  après  avoir  eu  une 
agonie  de  dix  ans.  On  prétend  que  David  disait  de  Peyron  :  Peyron  m'a  ou- 
vert les  yeux. 

Le  talent  de  Peyron  n'est  pas  agréable.  Ses  personnages  sont  encore  plus 
roides  que  ceux  de  David,  et  il  n'avait  pas  l'intelligence  supérieure  du  peintre 
des  Sabines;  on  lui  doit  de  la  reconnaissance  plutôt  pour  l'intention  que 
pour  la  réalité;  car,  pour  oser  tenter  une  réforme,  il  faut  une  grande  supé- 
riorité de  talent  et  une  habileté  soutenue,  et  Peyron  n'avait  aucune  de  ces 
deux  qualités. 


558  JOURNAL 

J'ay  pris  médecine  par  deux  fois,  puisqu'il  falloit  la 
prendre. 

Le  17.  Ma  femme  avec  notre  fils  Frédéric,  notre  nièce 
Coulouli,  madame  Chevillet  et  la  petite  Manon,  sont 
partis  pour  Choisy  et  Thyais,  voir  notre  belle-sœur  De- 
forge  et  y  passer  plusieurs  jours. 

J'ay  fait  partir  un  petit  tableau  fait  par  notre  fils  aîné, 
représentant  trois  demi- figures,  dont  une  mère  tenant 
un  panier  de  cerises  sur  ses  genoux  et  regardant  son 
fils  qui  veut  en  avoir  de  sa  grand'maman  qui  en  tient 
deux  fort  élevées  et  qu'il  voudroit  atteindre.  Ce  tableau 
lui  a  été  commandé  par  M.  V.  Lienau,  négociant  à 
Hambourg,  mon  ancien  ami.  C'est  là  le  premier  tableau 
que  mon  fils  ait  fait  pour  les  pays  élangers  et  le  quator- 
zième qu'il  a  produit. 

Le  18.  Répondu  à  M.  Lienau.  Je  l'instruis  du  départ 
du  susdit  tableau  à  dix-huit  louis,  de  même  que  des  es- 
lampes. 

M.  Gnttenberg  est  revenu  de  Baie,  où  il  a  travaillé 
chez  M.  de  Mechel,  mon  ancien  élève,  mais  pas  trop  con- 
tent. 

Répondu  à  M.  Meyer.  Je  lui  dis  que,  dans  la  caisse  à 
M.  Lienau,  il  y  a  sept  desseins  que  celui-cy  doit  lui  re- 
mettre, de  même  que  mes  Bons  Amis. 

Le  20.  Je  partis  en  carrosse  de  remise  avec  mon  fils 
aîné,  pour  chercher  à  Thyais,  près  de  Choisy,  ma  femme 
et  notre  fils  Frédéric,  que  nous  avons  trouvés  en  par- 
faite santé.  Nous  avons,  après  avoir  dîné  chez  notre  belle- 
sœur,  madame  Deforge,  parcouru  les  appartements 'du 
château  et  sommes  revenus  le  soir  à  Paris.  Il  n'y  avoit 
que  moi  qui  n'étois  pas  content,  parce  qu'une  fluxion  sur 
la  joue  me  gênoit  singulièrement. 


DE  JEAN-GEORGES  YYILLE.  550 

Le  25.  Écrit  à  M.  Dielricy.  Je  me  plains  de  n'avoir 
point  de  ses  nouvelles,  et  lui  dis  que  j'avois  envoyé  à 
M.  Resler,  pour  lui  remettre,  quatorze  estampes  du  ca- 
binet de  M.  le  duc  de  Praslin,  de  même  que  mes 
Bons  Amis,  d'après  Oslade.  Je  lui  demande  quelques 
éclaircissements  sur  un  certain  tableau  qui  est  à  Berlin. 
Je  le  prie  de  songer  à  moi  s'il  trouve  à  acheter  quel- 
ques-uns des  tableaux  qu'il  a  faits  autrefois,  puisqu'il  ne 
travaille  plus. 

Le  26.  Reçu  six  tableaux  faits  par  M.  Klengel,  qui 
sont,  etc..  Je  lui  ai  fait  passer  de  l'argent  pour  ce. 

OCTOBRE  1775. 

Le  2.  Je  fus  à  l'assemblée  de  l'Académie  royale. 
M.  l'abbé  Terray,  contrôleur  général,  prit  place,  pour  la 
première  fois,  en  qualité  de  directeur  général.  M.  Roët- 
tiers,  graveur  de  médailles,  y  fut  agréé  et  reçu  en  la 
même  assemblée. 

Le  9.  Répondu  sur  trois  lettres  de  monseigneur  l'évê- 
quc  de  Callinique  à  Sens.  Je  lui  renvoyé  les  cinq  plan- 
ches qu'il  avoit  gravées  à  l'eau  forte,  qui  sont  repolies 
et  revernies  de  nouveau,  après  que  j'eus  fait  tirer  le 
nombre  d'épreuves  qu'il  a  désiré,  et  que  je  lui  envoyé  en 
même  temps. 

Le  10.  M.  le  Seurre  de  Mussez,  conseiller  au  Châte- 
lct,  Vieille  Rue  du  Temple,  à  l'hôtel  d'Epernon,  m'est 
venu  voir  avec  son  précepteur,  me  prier  de  lui  enseigner 
à  graver  à  l'eau-forte.  Je  lui  ay  promis  de  lui  donner 
quelqu'un.  Il  est  jeune  et  aimable.  —  Je  lui  ay  donné 
M.  Gultenberg. 


m  JOURNAL 

Le  12.  S.  A.  monseigneur  le  prince  Adam  Czartoriski, 
étant  arrivé  depuis  deux  jours  à  Paris,  me  fit  l'honneur 
de  me  venir  voir.  Il  est  toujours  aimable  et  de  la  plus 
grande  politesse;  il  resta  longtemps  avec  moi.  Il  m'a  dit 
qu'il  resterait  l'hyver  icy.  Il  a  amené  madame  la  princesse 
et  les  deux  princesses  ses  filles.  Je  compte  lui  faire  ma 
cour  sous  peu  de  jours. 

Le  16.  Répondu  à  M.  Dunker,  qui  est  toujours  à 
Berne,  où  il  me  paroît  qu'il  se  plaît  beaucoup,  mais  je 
l'exhorte  à  ne  pas  trop  tarder  s'il  veut  faire  le  voyage  de 
Paris.  Le  temps  deviendra  vraisemblablement  et  inces- 
samment mauvais. 

M.  Delaire,  négociant  de  la  Rochelle  et  membre  de 
l'Académie  de  cette  ville,  me  vint  voir  simplement  pour 
pouvoir  dire  qu'il  m'avoit  vu,  comme  il  le  disoit. 

Le  24.  Me  vint  voir,  en  se  recommandant,  M.  Clémens1, 
jeune  graveur  de  Copenhague  et  élève  de  M.  Preisler, 
mon  ancien  camarade.  Il  me  montra  de  ses  ouvrages,  où 
il  y  a  de  l'amour,  même  du  dessein.  Il  va  rester  environ 
trois  ans  icy,  ayant  une  pension  de  douze  cents  livres 
par  an;  cela  le  mettra  à  même  de  pouvoir  améliorer  son 
talent  et  étudier,  s'il  veut. 

J'allai  faire  ma  cour  à  S.  A.  Monseigneur  le  prince 
Czartorisfci,  qui  loge  à  l'hôtel  de  Chartres,  rue  de  Riche- 
lieu; mais  il  étoit  déjà  parti  se  promener  au  jardin  du 
Palais-Royal.  Je  m'y  rendis,  et  il  me  reçut  avec  la  pins 
grande  politesse  possible  et  une  affabilité  peu  commune, 
me  présentant  lui-même  à  madame  la  princesse  Czarto- 
riska,  et,  après  m'être  promené  avec  eux  pendant  quel- 

1  Jean-Frédéric  Clémens  naquit  à  Copenhague  en  1748.  Il  travailla  suc- 
cessivement à  Berlin  et  à  Genève,  et  retourna  ensuite  dans  sa  patrie,  où  il 
mourut  en  1831. 


DE  JEAN-GEORGES  WILLE  501 
que  temps,  j'en  pris  congé  pour  revenir  chez  moi,  où  dix 
personnes  m'altendoient  pour  me  voir  et  voir  mon  ca- 
binet. 

Le  26.  Mon  tils  me  donna  à  choisir  un  sur  quatre  des- 
seins qu'il  venoit  de  faire.  J'en  fus  embarrassé;  cepen- 
dant je  me  décidai  pour  un  Turc  enfreignant  la  loi  en 
buvant  du  vin,  fait  spirituellement  à  la  plume  et  un  peu 
lavé  au  bistre. 

NOVEMBRE  1775. 

Le  2.  MM.  Schulze  et  Rohr,  le  premier  graveur  et 
l'aulre  peintre,  tous  deux  de  Dresde,  étant  arrivés  en 
cette  ville  de  Paris,  me  sont  venus  voir  sur-le-champ 
avec  beaucoup  de  lettres  de  recommandation  de  plu- 
sieurs de  mes  amis  en  Saxe.  Je  les  ay  fait  loger  en  cham- 
bre garnie,  dans  la  rue  Mazarine,  ayant  envoyé  notre 
domestique  avec  eux  pour  retirer  leurs  valises  de  l'en- 
droit où  ils  étoient  descendus;  car  elles  contenoient  des 
estampes  que  plusieurs  jeunes  artistes  de  Dresde  m'ont 
envoyées  pour  savoir  mon  sentiment,  et  j'étois  impatient 
de  les  voir.  Ces  jeunes  graveurs  sont  Weise  et  Hotzmann. 
M.  Bause  les  avoit  aussi  chargés,  à  Leipzig,  du  portrait 
de  M.  de  Haller.  MM.  Schulze  et  Rohr  paroissent  de  fort 
jolis  garçons,  remplis  du  désir  de  pousser  leurs  talents 
aussi  loin  qu'il  est  possible. 

Le  4.  Nous  est  arrivé  un  tonneau  de  choucroute  de 
Strasbourg,  que  M.  Eberts  nous  envoyé. 

Le  7.  J'allai  voir  de  grand  matin  M.  Chevillet,  qui  est 
malade,  ayant  eu  une  petite  attaque  d'apoplexie,  mais  il 
étoit  mieux,  Dieu  merci! 

i.  56 


362  JOURNAL 

L'après-dîner,  j'allai  voir  mon  ami  M.  Debesse,  ar- 
chitecte. Il  me  montra  d'abord  plusieurs  beaux  tableaux 
qu'il  venoit  d'acquérir,  et  nous  passâmes  la  soirée  à  voir 
des  desseins  qu'il  a  en  portefeuille;  après  il  vint  souper 
au  logis,  où  notre  ami  M.  Messager  se  trouva  aussi. 

Le  8.  Aujourd'hui,  M.  Chevillet  va  encore  mieux. 

Le  20.  M.  Lolenhofer,  fils  d'un  négociant  à  Nurem- 
berg, m'est  venu  voir  de  la  part  de  M.  Schmidt,  à  Ham- 
bourg. 

Le  24.  M.  Dulfus,  gentilhomme  polonois,  m'est  venu 
voir,  m'apporlantdes  lettres  de  M.  Huber,  professeur  de 
langue  françoise  à  Leipzig,  chez  lequel  il  a  été,  pendant 
cinq  années  en  pension,  en  faisant  ses  études  dans  l'u- 
niversité de  Leipzig.  Ce  jeune  gentilhomme  est  fort  ai- 
mable. 

M.  Chevillet  est  tout  à  fait  rétabli;  il  a  même  soupé 
chez  nous  depuis. 

DÉCEMBRE  1775. 

Le  2.  M.  Baader  a  retiré  d'entre  mes  mains  l'argent 
qu'il  m'avoit  successivement  confié  pour  le  lui  garder, 
étant  plus  en  sûreté  chez  moi  que  chez  lui. 

Le  5.  M.  de  Watleville  \  fils  de  M.  de  Watteville,  en- 
voyé de  la  république  de  Berne,  m'est  venu  voir. 

Répondu  sur  deux  lettres  de  M.  Huber,  à  Leipzig. 
Dans  la  première,  il  m'annonce  le  départ,  entre  autres 

1  La  vente  des  tableaux  de  M.  le  comte  de  Watteville,  —  celui  dont  il  est  ici 
question,  sans  douie,  —  se  fit  le  12  juillet  1779,  et  le  catalogue  est  rédigé 
par  P.  Remy  et  P.  Delaunay.  Il  y  avait  dans  cette  vente  quelques  tableaux 
fort  remarquables  des  écoles  flamande  et  hollandaise. 


DE  JEAN-GEORGES  VVILLE.  563 

choses,  de  deux  tableaux  à  gouache  par  Wagner;  dans 
la  dernière,  il  pense  qu'ils  me  sont  parvenus.  Je  lui  dis 
donc  que  je  n'ay  eu  aucune  nouvelle  de  tout  cela,  et  que 
je  le  prie  de  prendre  quelques  informations  sur  ce  point. 

Reçu  un  paquet  d'estampes  de  M.  Bause,  et  y  étoient 
jointes  quatre  gouaches  par  Wagner,  que  M.  Zingg  m'en- 
voye  en  payement  de  ce  qu'il  me  devoit. 

Le  10.  Répondu  à  M.  Bause,  dont  j'ai  reçu  aujour- 
d'hui trente-six  portraits,  MM.  Sulzer  et  Mendelsohon. 
Je  lui  envoyé  une  assignation  sur  M.  J.-T.  Richter, 
pour  y  toucher  cent  quarante-neuf  livres,  sur  lesquelles 
je  dois  à  M.  Bause  cent  huit  livres.  Par  conséquent  il 
restera  enlre  ses  mains,  à  moi  appartenant,  quarante  et 
une  livres.  11  y  avoit  dans  le  même  paquet  deux  tableaux 
à  gouache  par  Wagner,  qui  sont  excellents,  et  deux  es- 
quisses en  couleur  du  même.  C'est  M.  Huber  qui  avoit  été 
chargé  de  me  les  expédier. 

Le  15.  Répondu  à  M.  V.  Lienau.  Je  lui  dis  les  raisons 
qui  m'obligent  de  croire  que  le  projet  de  son  ami,  par 
rapport  à  la  gravure  des  desseins  de  Rembrandt,  ne 
pourroit  être  ni  faisable  ni  profitable;  en  outre,  que  le 
jeune  peintre  pourroit  venir  s'il  sait  un  peu  la  langue  et 
s'il  a  de  l'argent. 

Le  19.  J'allai  le  matin,  avec  mon  fils  aîné,  aux  Au- 
gustins,  y  voir  les  tableaux  que  M.  Lebrun  a  fait  exposer, 
et  dont  la  vente  doit  commencer  demain.  Il  y  avoit  de 
bonnes  choses,  et,  comme  M.  Debesse  m'avoit  promis 
de  s'y  trouver,  il  s'y  trouva  en  effet,  et  je  lui  aidai, 
comme  il  m'en  avoit  prié,  à  choisir  d'avance  quelques 
pièces  pour  son  cabinet,  et  dont  il  va  tenter  l'acquisition. 
De  là,  nous  allâmes  chez  lui.  De  retour  chez  nous,  nous 


564  JOURNAL 

trouvâmes  M.  et  madame  Coulouli,  mon  neveu  et  ma 
nièce,  qui  ont  dîné  chez  nous. 

Répondu  à  M.  Zingg.  Je  lui  accuse  la  réception  des 
Wagner,  et,  comme  pour  former  notre  compte  il  lui  re- 
venoit  un  louis  de  ma  part,  que  j'avois  ordre  de  lui  de 
le  remettre  à  madame  Aliamet,  je  l'ai  fait,  et  lui  envoyé 
la  quittance. 

J'ay  acheté,  dans  la  vente  de  M.  Lebrun,  un  petit  La- 
bleau  d'Ostade. 

Le  25.  Répondu  à  M.  J.-V.  Meyer.  Je  lui  dis  que  j'au- 
rai soin  des  estampes  qu'il  me  demande,  et  que  je  tache- 
rai de  troquer  son  Saint  Florentin,  puisqu'il  l'a  double. 
Je  lui  dis  aussi  que  j'ai  reçu  son  à-compte,  de  même  que 
les  desseins  des  maîtres  qu'il  m'a  nommés  sont  très- 
rares  et  Irès-chers,  et  que  j'ay,  par  la  voye  que  j'avois 
indiquée,  trouvé  le  ducat  de  Brème. 

Répondu  à  M.  G.  Winckler,  à  Leipzig.  Je  lui  marque 
mes  regrels  sur  la  mort  de  M.  J.-T.  Richter,  qui  éloit 
mon  ami  depuis  nombre  d'années.  Je  lui  envoyé  le  pros- 
pectus de  la  feuille  périodique  qui  doit  parôître  à  la  place 
de  Y Avant-Coureur,  et  le  prie  de  me  céder  quelques 
desseins  de  Wagner,  dont  il  en  a  plusieurs. 

Le  26.  Répondu  à  M.  Gier,  à  Bordeaux.  Je  lui  mande 
(jue  M.  Meyer  lui  remettra  ses  estampes,  que  le  courrier 
de  Bordeaux  doit  lui  porter,  en  étant  chargé  par  M.  Se- 
guineau. 

Le  27.  Répondu  à  M.  Meyer,  chez  MM.  Boyer,  Merler 
et  Zimmermann,  à  Bordeaux.  l\  y  avoit  exactement  un  an 
qu'il  m'avoit  écrit  sans  que  j'eusse  fait  réponse-  Cela 
n'éloit  pas  bien  de  ma  part. 


DE  JEAN-GEORGES  WILLE. 


565 


JANVIER  1774. 

Le  1er.  Grand  concours  de  monde  chez  nous.  Le  même 
jour,  j'allai  chez  monseigneur  le  prince  Gzartoriski,  par 
rapport  à  la  nouvelle  année. 

Ma  femme  a  été  indisposée. 

Le  8.  Répondu  à  M.  Nilson1,  graveur  à  Àugsbourg.  Il 
désireroit,  dans  sa  lettre,  que  je  me  chargeasse  de  la 
commission  d'envoy  d'estampes  pour  M.  Sehweiger, 
marchand  d'estampes  à  Barcith;  mais,  comme  M.  Basan 
lui  a  fait  ses  commissions  depuis  nombre  d'années,  et 
que  j'élois  pour  M.  Basan  le  traducteur  des  lettres  de  ce 
marchand,  j'ay  refusé  poliment  la  demande  deM.  Nilson. 
Ce  n'est  pas  le  tout  d'avoir  quelque  peu  de  talent,  il  faut 
être  aussi  honnête  homme  et  ne  pas  trahir  la  confiance 
d'un  ami  qui  vous  a  confié  les  secrets  de  son  commerce. 

Le  10.  Répondu  à  M.  le  baron  Albert  de  Seckendorf, 
chambellan  et  conseiller  intime  de  régence  deS.  A.  S.  Mon- 
seigneur le  margrave  de  Brandebourg,  à  Anspach.  Je  lui 
fais  mes  compliments  s:ir  son  retour  de  France  et  d'Italie 
et  lui  marq:  e  que  j'ay  remis  son  rouleau  d'estampes  à 
M.  Riderer,  qui  me  les  a  payées. 

MM.  Weisbrodt  et  Rôhr  vinrent  me  dire  qu'ils  avoient 
fait  transporter  M.  Schulze,  jeune  graveur  de  Dresde, 
dans  la  chambre  des  malades  de  Suède,  où  il  seroit  bien 
mieux  soigné,  dans  sa  cruelle  maladie,  moyennant  huit 
livres  par  semaine,  que  dans  sa  chambre  garnie,  où 

1  Jean-Esaù  Nilson  naquit  en  1721  et  mourut  en  1788.  Il  était  fils  d'un 
peintre  en  miniature,  André  Nilson,  et  il  était  lui-même  peintre  et  graveur; 
il  a  gravé  une  série  de  portraits  d'après  ses  propres  dessins;  la  gravure  en 
est  froide,  et  il  a  encadré  ces  portraits  de  bordures  ridiculement  sur- 
chargées. 


5fii  JOURNAL 

beaucoup  de  choses  lui  manquoient.  Si  M.  Rivière, 
chargé  d'affaires  de  la  cour  de  Saxe,  n'avoit  pas  répondu 
de  cette  dépense  à  M.  l'aumônier  Baer,  je  laurois  fait, 
comme  je  l'avois  déjà  offert;  mais  il  en  a  répondu  de 
grand  cœur.  11  ne  faut  laisser  périr  personne  lorsqu'il  y 
a  moyen  d'être  secourable. 

Le  11 .  M.  le  baron  de  Bock,  Livonien,  M.  le  baron  de 
Risch,  Saxon,  et  M.  le  docteur  Bausch,  de  Hambourg, 
me  sont  venus  voir.  Ce  dernier  est  beau-frère  de  mon 
ami  M.  V.  Meyer.  Ces  messieurs  sont  tous  fort  aimables, 
avec  des  manières  aisées  et  honnêtes.  Je  leur  ay  fait  voir 
avec  plaisir  mon  cabinet,  d'autant  plus  qu'ils  ont  quel- 
ques connoissances  et  de  l'amour  pour  les  arts.  M.  le 
docteur  Bausch  m'a  cédé  trois  différents  ducals  pour  ma 
collection,  qui  me  font  plaisir. 

Le  16.  M.  Scheidel,  peintre  natif  de  Bamberg  et  pen- 
sionnaire de  l'évêque  de  Wiirzbourg  et  Bamberg,  m'est 
venu  voir  et  m'a  présenté  plusieurs  lettres  de  recom- 
mandation de  quelques  amis  en  Allemagne.  11  m'a  de- 
puis montré  deux  portraits  de  sa  façon,  mais  il  doit  en- 
core étudier  icy.  Je  lui  ay  dit  nettement,  après  qu'il  m'en 
avoit  prié,  mon  sentiment. 

Le  25.  Répondu  à  M.  Klengel,  peintre  de  paysage-  à 
Dresde.  Il  m'avoit  prié  de  lui  mander  franchement  mon 
sentiment  sur  ses  tableaux.  Je  l'ay  fait  sincèrement  el 
assez  amplement,  car  il  seroit  dommage  qu'il  donnai 
dans  des  routes  écartées  du  vrai  but. 

FÉVRIER  1774. 

J  ay  été  pendant  huit  jours,  tous  les  soirs,  à  la  vente 
de  desseins  et  estampes  que  faisoit  M.  Basan  aux  Augus- 


DE  JEAN-GEORGES  WILLE.  56T 

tins  J'en  ay  acheté  plusieurs  pour  moi,  entré  autres 
deux  petits  desseins  au  crayon  noir  et  laves  d'encre  de  la 
Chine  par  N.  Berghern1.  qui  sont  charmants;  aussi  m'ont- 
ils  coûté  quatre  cents  livres. 

M.  le  baron  de  Weittersheim,  de  Strasbourg,  m'est 
venu  voir.  M.  Eberts  l'avoit  chargé  d'un  almanach  de 
Mannheim  pour  moi,  et  qu'il  m'a  remis. 

M.  Kruthoffer  m'a  remis  deux  médailles  d'argent  qu'il 
m'avoit  fait  venir  de  Yienne,  l'une  frappée  sur  la  presta- 
tion de  foi  et  hommage  à  la  maison  d'Autriche,  par  les 
royaumes  de  Gallicie  et  de  Lodomirie  démembrés  de  la 
Pologne.  Le  portrait  de  l'empereur  et  de  l'impératrice, 
sa  mère,  sont  d'un  côté,  et  de  l'autre  une  figure  allégori- 
que à  genou,  avec  les  armes  des  deux  provirïces  devant 
l'Autriche,  qui  est  assise  dans  un  trône  antique.  L'autre 
médaille  représente  le  feu  prince  de  Lichstentein,  que 
l'impératrice  a  fait  frapper  pour  honorer  la  mémoire  de 
ce  prince,  qui  étoit  grand  maître  de  l'artillerie  et  homme 
estimable. 

J'ay  commencé  la  collection  des  jetons  de  tous  les  corps 
de  Paris  dans  les  emplois,  sciences,  arts,  académies,  ate- 
liers, etc.  Cela  pourra  me  mener  loin. 

Le  24.  Monseigneur  le  prince  Poniatowski,  neveu  du 
roy  de  Pologne,  me  fit  l'honneur  de  me  venir  voir.  Le 
prince,  qui  me  fit,  il  y  a  deux  ans,  le  même  honneur, 
resta  pendant  deux  heures  avec  moi  dans  mon  cabinet, 
en  raisonnant  constamment  sur  les  arts,  de  même  que 

1  Nous  ne  voyons  plus  paraître  à  la  vente  de  Wille  qu'un  seul  de  ces- 
dessins.  Il  y  est  ainsi  décrit  :  «  Un  paysage  au  milieu  duquel  est  un  rocher 
percé  ;  sur  le  devant  on  voit  une  femme  qui  tire  du  lait  à  une  vache  ;  plu- 
sieurs animaux  les  environnent.  Il  est  très-spiriluellement  touché  à  la  pierre 
noire  et  lavé  d'encre  de  la  Chine  par  Berghern.  » 


5(38  JOURNAL 

M.  d'Agincourt l,  fermier  général  avec  lequel  il  étoit  venu 
chez  moi. 

Le  25.  Mademoiselle  Yigée2,  fille  de  feu  M.  Yigée, 
peintre,  nous  vint  voir  avec  madame  sa  mère.  Elles  sont 
fort  aimables  l'une  et  l'autre  et  se  sont  très-aniusées  dans 
mon  cabinet  de  tableaux  et  de  desseins.  On  m'assure  que 
mademoiselle  Yigée  a  beaucoup  de  talent  dans  la  pein- 
ture. Je  compte  m'en  instruire  par  mes  yeux.  Elles  ont 
paru  très-contentes  de  l'ouvrage  de  mon  fils. 

Le  26.  Je  pris  mon  fils  aîné  avec  moi,  en  allant  chez 
M.  Dessemet,  orfèvre  rue  Saint-Antoine,  pour  y  acheter 
quelque  vaisselle  d'argent,  consistant  en  une  soupière 
et  six  plais  assortis  selon  les  services.  Je  n'avois  rien  dit 
de  mon  dessein  à  ma  femme,  qui  fut  fort  surprise  et  en- 
chantée de  mon  action,  de  même  que  noire  fils  Frédéric 
en  voyant  mon  acquisition.  11  n'y  avoit  que  Wille  qui 
étoit  du  secret,  mais  qui  ne  revint  pas  avec  moi,  m'ayant 
quitté  pour  aller  à  la  Comédie-Italienne. 

MARS  1774. 

M.  le  docteur  Bausch  est  venu  prendre  congé  de  moi, 
mais  je  n'y  étois  pas.  J'en  suis  fâché. 

Le  15.  Madame  la  princesse  de  Kinski  m'a  fait  l'hon- 
neur de  venir  chez  moi.  Elle  aime  singulièrement  la 
gravure  et  paroît  bien  bonne  princesse. 

MM.  Debesse  et  Radel,  architectes  experts  de  mes 
amis,  m'étant  venus  trouver  pour  me  mener  à  la  nou- 

1  II  est  sans  doute  ici  question  de  l'auteur  de  Y  Histoire  de  Vart  par  les 
monuments. 

2  Cette  demoiselle  Vigée  devint  plus  tard  la  célèbre  madame  Lebrun,  et 
nous  verrons  bientôt  Wille  admirer  les  œuvres  de  cette  artiste. 


DE  JEAN-GEORGES  WILLE.  569 

velle  Halle  aux  Veaux  y  voir  poser  la  première  pierre  par 
M.  deSartines,  lieutenant  général  de  police.  Tout  cela  se 
fit  avec  cérémonie,  et  les  coups  de  boëte  ne  furent  pas 
épargnés.  La  musique  militaire  des  gardes  françaises  s'y 
fit  aussi  entendre,  et  heureusement  il  fit  le  plus  beau 
temps  du  monde. 

M.  Desfriches,  d'Orléans,  notre  ancien  ami,  est  venu 
plusieurs  fois  nous  voir,  a  soupé  chez  nous,  etc. 

Le  21.  Mon  neveu,  M.  Coulouli,  et  ma  nièce,  sa  femme, 
ont  dîné  et  soupé  chez  nous.  Ils  étoient  venus  voir  les 
processions,  car  c'étoit  l'anniversaire  de  la  réduction  de 
Paris. 

Le  22.  Répondu  a  M.  Stùrz,  à  Gotha.  Il  me  mandoit 
que  le  libraire  Ellinger,  de  ladite  ville,  alloit  publier 
une  Gazette  littéraire  et  des  arts.  11  désiroit  que  je  lui 
envoyasse  les  nouvelles  estampes  qui  pourroient  paroître 
à  Paris.  Je  consens  à  le  foire  de  deux  mois  en  deux  mois; 
que  M.  Ettinger  peut  m'écrire  plus  amplement  et  me 
rembourser  mes  deniers  en  temps  et  lieu. 

AVML  1774. 

Le  18.  M.  Kalckhofer,  conseiller  de  régence  de  l'élec- 
teur de  Mayence,  m'apporta,  de  la  part  du  premier  mi- 
nistre, M.  le  baron  de  Grosschlag,  douze  ducats  nouvelle- 
ment frappés  avec  de  l'or  du  Rhin,  qui  sont  superbes;  de 
même  qu'un  treizième  ducat  ancien  et  curieux. 

Le  20.  Un  jeune  M.  Usteri,  de  Zurich,  m'est  venu  voir, 
m'apportant  des  lettres  de  recommandation  de  son  pa- 
rent, M.  Usteri.  C'est  un  jeune  homme  fort  aimable. 

J'ay  fait  graver  la  lettre  au  bas  de  ma  nouvelle  planche 
(par  M.  GuKenberg,  mon  graveur  de  lettres  ordinaire, 


570  JOURNAL 

quoiqu'il  n'en  fasse  pas  profession),  à  laquelle  j'ay  donné 
le  litre  :  Sœur  de  la  Bonne  femme  de  Normandie1,  et 
cela  est  très-vrai,  mon  fils  ayant  fait  le  dessein  d'après 
elle;  car  la  bonne  femme  de  Normandie  est  morte. 

MAY  1774. 

Le  1er.  J'allay  faire  visite  à  M.  Kalckhofer.  Il  m'avoit 
promis  de  souper  chez  nous  ce  soir  (car  je  donnois  un 
petit  repas  à  plusieurs  personnes,  dont  M.  Usleri,  de 
Zurich,  en  étoit);  mais  il  m'écrivit  l'après-midy  ses 
excuses. 

Le  2.  M.  Becker,  secrétaire  de  M.  le  comte  de  Looss, 
envoyé  de  Saxe,  me  remit  quelques  desseins  et  estampes, 
de  la  part  de  M.  Winckler,  de  Leipzig,  et  des  lettres  de 
lui  et  de  MM.  Huber  et  Bause. 

Le  10.  Mourut  à  Versailles  Louis  XV,  roi  de  France, 
après  une  maladie  de  plusieurs  jours.  Il  éloit  dans  sa 
soixante-quatriàme  année,  étant  né  en  1710,  ayant  ré- 
gné cinquante-neuf  ans.  Son  petit- fils,  prince  de  grandes 
espérances  et  de  qualités  très-éminentes ,  lui  succède  sous 
le  nom  de  Louis  XVI. 

Le  11.  Bépondu  à  M.  Abraham  Fontanel,  marchand 
d'estampes  et  libraire,  à  Montpellier.  Je  le  remercie  des 
vingt-cinq  bouteilles  de  lunel  blanc  et  rouge  dont  il 
m'a  fait  présent  et  qui  est  des  plus  parfaits.  Je  compte 
lui  envoyer  une  douzaine  d'épreuves  de  la  nouvelle  plan- 
che que  je  vais  mettre  au  jour. 

Le  22,  premier  jour  de  la  Pentecôte;  ma  femme  est 
partie  pour  Thyais,  près  Choisy,  accompagnée  de  notre 

1  N°  72  du  Catalogue  de  l'œuvre  de  Wilîé,  par  Ch.  Leblanc-. 


DE  JEAN  -GEORGES  VVILLE.  571 

fils  Frédéric,  de  madame  Coutouli,  notre  nièce,  et  de 
M,  Coutouli,  frère  de  son  mari,  comme  aussi  le  fils  de  no- 
tre nièce.  Ils  ont  passé  les  festes  chez  sa  mère  et  sont  re- 
venus le  jeudy  au  soir  en  parfaite  santé. 

Le  28.  Je  fus  obligé  d'assister  à  la  reddition  des 
comptes  de  notre  Académie  royale.  M.  Pierre,  premier 
peintre  du  roy,  les  recteurs,  directeurs,  professeurs  du 
mois,  MM.  Chardin,  trésorier,  et  Cochin,  secrétaire, 
y  assistèrent.  Cela  dura  depuis  neuf  heures  et  de- 
mie jusqu'à  près  de  deux  heures.  Après  cela  nous  al- 
lâmes tous  à  un  repas  splendide,  chez  M.  Cochin.  Au 
sortir  de-là,  vers  les  six  heures,  nous  allâmes  à  l'assem- 
blée de  l'Académie  qui  se  tint  ce  jour-là. 

Le  50.  J'ay  mis  au  jour  le  pendant  de  la  Bonne  femme 
de  Normandie,  sous  le  titre  :  Sœur  de  la  Bonne  femme 
de  Normandie.  Je  l'ay  achevée  depuis  peu,  d'après  un 
dessein  que  mon  fils  avoit  réellement  dessiné  d'après  la 
sœur  de  la  bonne  femme,  et  je  l'ay  dédiée  à  M.  Debesse, 
architecte  expert  du  roy,  qui  est  mon  bon  ami. 

Le  51.  J'ay  envoyé  à  M.  Fontanel  douze  épreuves  dont 
trois  avant  la  lettre,  port  payé,  par  reconnoissance,  et  le 
2  juin  je  lui  en  ay  donné  avis  par  lettre. 

JUIN  1774. 

Le  5.  M.  Kalckhofer,  conseiller  de  régence  de  l'élec- 
teur de  Mayence,  a  pris  congé  de  moi.  Je  l'ay  chargé 
d'une  lettre  pour  M.  le  baron  de  Grosschlag,  premier  mi- 
nistre de  l'électeur,  dans  laquelle  je  le  remercie  des  du- 
cats qu'il  m'avoit  envoyés.  Je  lui  envoyé  roulées  sur  un 
bâton  mes  deux  nouvelles  estampes.  Les  mêmes  y  sont 
pour  M.  Kalckhofer. 


572  JOURNAL 

Le  4.  J'ay  envoyé  à  M.  Daudet  la  planche  que  M.  Weis- 
brodt  m'a  gravée  à  l' eau-forte,  d'après  Wagner,  avec  le 
tableau.  Il  m'a  promis  de  me  l'achever,  de  même  que 
le  pendant  que  M.  Wcisbrodt  grave  actuellement. 

Le  5.  M.  Baader  étant  revenu  delà  campagne,  a  soupe 
chez  nous  avec  MM.  Pariseau  et  Weisbrodt.  Le  premier 
nous  a  presque  fait  crever  de  rire.  Je  ne  connois  pas  son 
pareil. 

Le  7.  MM.  Usteri  et  Eschcr  ont  pris  congé  de  nous  et 
sont  partis  pour  faire  un  tour  en  Angleterre. 

Le  8.  M.  le  baron  de  Palm,  attaché  au  margrave  de 
Bade-Durlach,  m'est  venu  voir,  mais  je  n'y  étois  pas.  Il 
ne  doit  rester  que  huit  jours  à  Paris. 

Le  9.  Petite  Fête-Dieu.  Ce  jour,  lesjeunespeintresexpo- 
sent  leurs  ouvrages  dans  la  place  Dauphine.  Un  criti- 
queur  imprudent  excerça  sa  langue  sur  les  ouvrages 
d'un  pcinlre  qu'il  ne  soupçonna  pas  près  de  lui,  et  re- 
çut force  coups  au  visage  par  l'offensé.  Le  tumulte  fut 
grand  et  prompt;  la  plupart  des  spectateurs,  et  j'en  fus, 
ne  faisoient  qu'en  rire. 

Le  10.  Ma  femme,  noire  fils  Frédéric,  ma  nièce  ma- 
dame Coutouli,  et  M.  Baader,  allèrent  à  la  Muelte  y  voir 
notre  roy  et  la  reine,  qui  sont  les  plus  aimables.  Ils  ont 
dîné  à  Boulogne,  et  sont  revenus  le  soir  fort  satisfaits  de 
leur  voyage. 

Le  11.  Bépondu  à  M.  Meyer,  à  Hambourg.  Il  s'inté- 
resse à  faire  entreprendre  le  commerce  d'estampes  à  un 
jeune  homme  de  sa  ville  et  me  demande  si  je  voudrois 
bien  lui  faire  des  envois  de  Paris.  Je  lui  dis  que  :  oui:  il 
demande  six  mois  de  crédit.  Je  dis  encore  :  oui. 


DE  JEAN-GEORGES  WILLE.  573 

M.  Schaf,  Saxon,  habile  homme  établi  à  Londres,  pas- 
sant par  Paris  pour  aller  en  Allemagne,  m'est  venu  voir. 

Le  24.  Jour  de  la  feste  de  la  Saint-Jean,  il  y  eut  chez 
nous,  comme  aussi  la  veille,  concours  de  monde  pour 
me  souhaiter  la  bonne  fête. 

Le  25.  Ce  jour  étoit  un  jour  d'inquiétude  pour  nous, 
mais  qui  se  termina  en  joyeet  satisfaction.  Notre  fils  aîné, 
P.- A.  Wille,  ayant  présenté  ses  ouvrages  à  l'assem- 
blée de  l'Académie  royale,  y  fut  agréé  avec  un  applaudis- 
sement presque  universel.  Il  eut  le  pas  sur  trois  autres, 
comme  fils  d'académicien,  et  fut  introduit  le  premier 
dans  l'assemblée.  Les  trois  autres  qui  furent  également 
agrées  étoient,  MM.  Théolon1,  peintre  de  sujets  familiers, 
Pérignon  2,  peintre  de  paysages  à  gouache,  etCathelin  3, 
graveur.  Lorsque  l'assemblée  se  leva,  on  me  fit  des  com- 
pliments nombreux  de  tous  côtés,  sur  l'agrément  de  mon 
fils,  et  il  les  reçut  également  de  tous  les  membres  de 
l'Académie,  les  uns  après  les  autres. 

MM.  Peters  et  Rode,  celui-cy  de  Lubeck,  l'autre  Po- 
méranien,  me  sont  venus  voir.  Ils  sont  négociants  et  ont 
beaucoup  voyagé. 

JUILLET  1774. 

Le  22.  Ce  jour,  ma  femme,  étant  malade,  a  été  sai- 
gnée deux  fois  dans  la  journée. 

1  Etienne  Théolon  naquit  à  Aigues-Mortes  en  1759  et  étudia  à  Paris;  il 
peignit  quelques  sujets  mythologiques,  tels  qu'une  Invocation  à  l'amour, 
Jupiter  et  Léda,  Bacchus  et  Érigone,  etc.  Il  mourut  à  Paris  en  1780. 

2  Nicolas  Pérignon,  dessinateur,  peintre  et  graveur,  naquit  à  Nancy  vers 
1716,  et  mourut  à  Paris  en  1782  ;  son  nom  est  à  peine  connu  aujourd'hui. 

3  II  s'appelait  Louis-Jacques  Cathelin,  et  naquit  à  Paris  en  1756  ;  il  était 
élève  de  J.-P.  Lebas,  et  grava  dans  son  genre  un  grand  nombre  de  vignettes 
et  de  portraits. 


574  JOURNAL 

Le  25.  Répondu  sur  plusieurs  lettres  de  M.  Lienau.  Je 
lui  manae  que  son  tableau  n'est  pas  de  Berghem  ;  que 
je  crains  ceux  qu'il  veut  m'envoyer;  que  mon  fils  a  élé 
reçu  à  l'Académie  royale;  que  je  le  remercie  du  mor- 
ceau de  bœuf  fumé;  que  la  presse  étoit  commandée  et 
que  je  croyois  pouvoir  l'expédier  au  mois  d'aoust;  que  je 
ne  pourrois  lui  envoyer  de  graveur,  vu  qu'il  étoit  défendu 
qu'ils  sortissent  de  Paris. 

AOUST  1774. 

Ma  femme  a  été  malade,  mais  se  porte  mieux  actuel- 
lement, Dieu  merci  ! 

Le  8.  M.  Peters  a  pris  congé  de  moi.  C'est  un  bien 
brave  homme  que  j'aime  bien.  Il  va  en  Allemagne,  sa 
patrie,  y  jouir  d'une  fortune  honnête,  soit  à  Lubeck,  soit 
a  Hambourg.  Il  m'avoitprié  de  lui  expédier  une  caisse 
de  livres  et  d'estampes,  par  mer,  à  Hambourg,  et  je  l'ay 
fait  avec  plaisir,  en  la  faisant  passer  au  Havre  de  Grâce, 
à  M.  Charles  le  Mesle,  négociant. 

Le  11.  Écrit  ou  répondu  à  M.  Schmidt,  à  Berlin.  Je 
lui  demande  quelques  estampes  et  l'assure  qu'il  aura 
des  miennes  par  la  voye  de  Hambourg,  n'ayant  aucune 
autre  occasion  plus  directe  pour  le  présent  Je  lui  donne 
aussi  avis  de  ce  que  mon  fils  a  été  agréé  à  l'Académie 
royale.  Je  lui  envoyé  aussi  un  billet  de  M.  de  la  Tour  et 
une  quittance  de  M.  Riderer,  banquier,  à  qui  j'ay  payé 
sept  cent  trente-huit  livres;  mais,  comme  je  ne  devois  à 
M.  Schmidt  que  six  cent  soixante-douze  livres,  les  cin- 
quante-six restantes,  je  le  prie  de  les  payer  à  M.  Rode, 
à  qui  je  les  devois. 

Le  12.  Répondu  à  M.  B.  Rode,  peintre  du  roy  de  Prusse. 


DE  JEAN-GEORGES  WILLE.  575 

Je  lui  dis  que  M.  Sehmidl  a  ordre  de  lui  payer  les  cin- 
quante-six livres  que  je  lui  dois,  et  je  le  prie  de  remettre 
à  M.  Schmidt  les  estampes  de  sa  main  que  je  lui  de- 
mande, pour  que  celui-cy  les  joigne  aux  siennes;  et, 
comme  j'avois  oublié  de  demander  à  M.  Schmidt  deux 
œuvres  de  M.  Chodowiecki,  je  le  prie  de  lui  en  parler. 
Je  lui  parle  aussi  de  la  réception  de  mon  fils  qu'il  a  vu 
enfant.  Je  le  prie  aussi  d'assurer  M.  Nicolai  qu'il  aura 
bientôt  de  mes  nouvelles  et  que  j'étois  bien  flatté  de  son 
amitié,  qu'il  prouve  par  l'envoy  qu'il  me  fait  de  sa  All- 
gemeine  Bibliotheket  que  son  roman  Sebaldus  Nothanrjer 
m'a  fait  le  plus  grand  plaisir. 

Le  14.  J'allay  avec  M.  Sergent,  un  de  mes  imprimeurs, 
chez  un  menuisier  pour  y  voir  une  presse  que  je  fais 
faire  pour  être  envoyée  à  un  ami  à  Hambourg. 

Me  vint  voir  un  peintre  suédois  de  nation,  me  montrer 
des  desseins  de  sa  façon;  mais  je  ne  faisois  pas  semblant 
d'avoir  entendu  parler  de  lui,  pour  ne  pas  trop  me  li- 
vrer. Il  m'a  dit  qu'il  y  a  plus  de  trente  ans  qu'il  est 
sorti  de  Suède,  et  je  le  crois  bien-  Il  a  parcouru  presque 
toute  l'Europe.  Il  cherche  de  l'ouvrage. 

Un  marchand  d'estampes,  établi  à  Amsterdam, 
nommé  M.  Creulz  ou  Cruis,  natif  de  Berlin,  vint  chez 
moi.  Il  m'a  paru  intéressant  et  vif  dans  la  conversation, 
si  bien  que  je  le  gardai  à  dîner.  11  est  parti  le  lendemain 
pour  retourner  en  Hollande. 

Le  20.  Répondu  à  M.  de  Lipperl,  à  Munich.  Je  le  re- 
mercie de  deux  médailles  d'argent  qu'il  m'a  envoyées; 
l'une  est  son  propre  portrait,  l'autre  celui  de  M.  Dittmer, 
célèbre  banquier  à  Ratisbonne,  son  ami.  Je  dis  aussi  que 
notre  fils  a  été  agréé  à  l'Académie  royale.  Je  lui  envoyé 


576  -JOURNAL 

un  ducat  frappe  avec  de  l'or  du  Rhin,  d'un  côté  est  le 
portrait  de  l'électeur  de  Mayence. 

Le  22.  Ecrit  à  M.  Frédéric  Nicolai,  célèbre  auteur  et 
libraire,  à  Berlin.  Je  le  remercie  d'abord  des  livres  qu'il 
m'a  envoyés  en  présent  et  je  lui  annonce  qu'ayant  une  oc- 
casion d'envoyer  une  caisse  à  Hambourg,  à  M  V.  Lienau, 
j'en  ay  profité  pour  mettre  dans  la  caisse  un  rouleau 
d'estampes  au  nombre  de  cinq,  dont  la  Sœur  de  la  bonne 
femme  de  Normandie  est  la  dernière,  et  que  M.  Lienau 
est  chargé  de  lui  envoyer  avec  celle  lettre  ledit  rouleau 
que  je  le  prie  d'accepier,  et  d'envoyer  les  autres  à 
M.  Rode,  peintre  du  roy  de  Prusse,  lequel  est  déjà  chargé 
de  remettre  les  cinq  restant  à  M.  Schmidt. 

Le  25.  Répondu  sur  plusieurs  letlres  de  M.  Huber, 
professeur  de  langue  françoise  à  l'Université  de  Leipzig. 
Je  le  remercie  des  soins  qu'il  a  eus  de  charger  M.  Becker, 
secrétaire  du  comte  de  Looss,  des  volumes  que  M.  Nico- 
lai m'a  envoyés  de  Berlin.  Je  lui  dis  aussi  que  la  biblio- 
thèque de  M.  Weiss  ne  me  parvient  presque  plus.  Je  lui 
parle  de  l'agrément  de  mon  fils  (qui  est  son  compère)  à 
l'Académie  royale.  Gela  doit  lui  faire  plaisir,  car  il  l'ai- 
moit  beaucoup. 

Le  25.  Écrit  à  M.  Cruis,  à  Amsterdam.  Je  le  fais  sou- 
venir de  ses  promesses,  par  rapport  aux  anciens  maîtres 
dont  nous  avons  parlé.  Je  lui  dis  que  j'aimerois  mieux 
en  recevoir  de  lui  directement  que  par  les  mains  d'au- 
trui. 

Le  27.  Je  fus  à  l'Académie  royale  y  donner  ma  voix  à 
ceux  des  jeunes  gens  qui  y  avoient  travaillé  pour  les 
grands  prix  et  qui  me  parurent  le  mieux  les  avoir  mé- 
rités. 


DE  JEAN-GEORGES  WILLE.  577 

Le  28.  J'allay  voir  l'exposition  des  ouvrages  des  mem- 
bres de  l'Académie  de  Saint-Luc  \  à  l'hôtel  de  Jabach. 
Les  maîtres  de  cette  Académie  n'avoient  rien  exposé 
aux  yeux  du  public  depuis  bien  des  années.  11  -y  avoit 
quelques  bonnes  choses. 

Le  30.  M.  Rôntgen,  célèbre  ébéniste,  établi  à  Neu- 
Avied,  près  de  Coblentz,  m'est  venu  voir,  en  m'appor- 
tant  une  lettre  de  recommandation  de  M.  Zick,  peintre  à 
Coblentz,  et  mon  ancien  ami.  Comme  M.  Rôntgen  ne  con- 
noissoit  personne  à  Paris,  je  lui  fus  utile  en  lui  ensei- 
gnant quelques  sculpteurs  et  dessinateurs  dont  il  avoit 
besoin.  Il  est  reparti  pendant  mon  absence,  ayant  pris 
congé  de  ma  femme. 

SEPTEMBRE  1774. 

Le  4.  Je  partis  de  Paris  pour  Longjumeau  en  voiture, 
accompagné  de  mon  fils,  de  MM.  Pariseau,  Baader  et  Ber- 
vic,  mon  élève;  MM.  Guttenberg  frères  et  Weber  avoient 
pris  les  devants  de  grand  matin.  De  cette  manière,  nous 
étions  huit,  cette  année,  à  dessiner  le  paysage.  J'ay  fait 
neuf  paysages,  c'est-à-dire,  sept  à  Saucière,  un  à  Sceaux- 
les-Chartreux  et  un  à  Longjumeau,  tant  au  crayon  rouge 
que  noir  ou  colorié.  Nous  avons  eu  beaucoup  de  plaisir 
dans  cette  campagne,  tant  à  cause  du  beau  temps  qu'il 
faisoit  que  parce  que  M.  Baader,  le  plus  grand  farceur 
de  la  terre,  nous  fit  presque  crever  de  rire.  Le  samedy 
10,  ma  femme,  notre  fils  Frédéric,  M.  et  madame  Cou- 
touli,  mon  neveu  et  ma  nièce,  nous  vinrent  trouver  de 
grand  matin.  Après  avoir  bien  dîné  tous,  nous  revînmes 

1  Ils  n'avaient  rien  exposé  depuis  1764.  Le  livret  de  1774  comprend 
deux  cent  cinquante-huit  numéros. 

i,  37 


578  JOURNAL 

dans  la  voiture  de  ma  femme,  à  Paris,  nuit  fermante, 
contents  de  notre  voyage,  et  tous  en  bonne  santé. 

Le  14.  On  m'a  procuré  un  louis  d'or  neuf,  avec  le 
portrait  de  Louis  XVI.  Au  revers  il  n'y  a  que  les  armes 
de  France  seules.  On  m'a  dit  qu'il  y  en  a  treize  mille 
de  frappés. 

M.  Gier,  négociant  de  Bordeaux,  associé  de  la  maison 
de  MM.  Lienau,  me  vint  voir.  Il  est  amateur  des  arts  et 
paroît  fort  brave  homme. 

Le  15.  M.  William  Webb,  négociant  de  Londres,  me 
vint  voir. 

Le  25.  Ma  femme,  moi  et  nos  deux  fils,  avons  dîné 
chez  M.  deLaunay,  graveur,  en  compagnie  de  M.  et  ma- 
dame-Lempereur,  M.  et  madame  de  Saint -Aubin, 
M.  Choffard  \  etc.  G'étoit  un  festin,  et  nous  sommes  res- 
tés assez  longtemps  à  table  de  fort  bonne  humeur. 

1  Pierre-Philippe  Choffard,  né  à  Paris  en  1750,  appartenait  à  une  fa- 
mille peu  aisée.  11  perdit  ses  parents  à  l'âge  de  dix  ans,  et  fut  placé,  à 
cause  des  dispositions  dont  il  avait  fait  preuve,  chez  un  graveur  do  cartes 
géographiques  nommé  Dheulland  ;  mais,  se  sentant  capable  de  choses  plus 
élevées,  il  quitta  cet  atelier  pour  étudier  seul.  11  se  mit  à  graver  quelques 
cartouches  et  à  dessiner  quelques  vignettes  qui  eurent  un  vrai  succès.. 
A  partir  de  ce  jour,  Choffard  avait  trouvé  sa  vocation  ;  il  avait  compris 
que  son  esprit  devait  singulièrement  s'accommoder  de  l'illustration  dé- 
livres, et  il  s'y  était  livré  en  entier.  Choffard  peut  être  appelé  le  graveur  du 
l'accessoire;  mieux  que  personne  il  grave  ce  cartouche  qui  entoure  un  por- 
trait de  Ficquet,  il  orne  de  guirlandes  un  médaillon  de  Lemire,  encadre 
une  invitation  de  bal  pour  liindy  à  six  heures,  les  Dames  sans  panier, 
et  mieux  que  personne  il  sait  rendre  élégantes  et  faire  regarder -ces  réclames, 
qu'on  est  convenu  d'appeler  adresses.  C'est  celle  deM.Prault  fils,  le  libraire 
du  quai  des  Augustins  ;  celle  de  Danthiau,  un  horloger  de  l'Abbaye-des- 
Prés  ;  d'Aubert,  un  marchand  d'estampes  de  la  rue  Saint-Jacques ,  au  Pa- 
pillon ;  de  Vallayer,  orfèvre  autrefois  aux  Gohelins,  présentement  rue  du 
Houle,  au  Soleil  d'Or,  et  enfin  c'est  la  sienne  :  Choffard,  me  des  Francs- 
Bourgeois,  place  Saint-Michel,  entre  une  porte  cochère  et  un  pâtissier,  à 
Paris.  Si  vous  demandez  à  Choffard  des  culs-de-lampe,  des  lètesde  pages,  îles 


DE  JEAN-GEORGES  WILLE. 


579 


Le  29.  Répondu  à  M.  de  Merz,  à  Nuremberg. 

Écrit  à  M.  Ch.  le  Mesle,  au  Havre,  pour  le  prier  de 
me  marquer  si  la  caisse  marquée  :  I.  P.  à  l'adresse  de 
M.  Burhardfixsen.  à  Hambourg,  lui  est  enfin  parvenue, 
et  s'il  Ta  fait  partir,  ainsi  que  celle  à  M.  V.  Lienau. 

Le  50.  L'on  me  remit  un  louis  d'or  neuf  avec  le  por- 

lettres  ornées,  personne  ne  vous  en  fera  mieux  que  lui.  Ii  a  dans  la  main 
cette  légèreté  de  touche,  il  a  dans  l'esprit  cette  heureuse  fécondité  qui 
fait  tout  pour  ce  genre  de  talent.  11  grave  les  armoiries,  les  trophées,  les 
encadrements,  les  écrans,  les  éventails,  avec  un  esprit  infini;  aucun  détail 
ne  lui  échappe.  Rien,  pour  lui,  ne  paraît  difficile;  il  possède  au  suprême 
degré  l'art  de  l'arrangement  des  objets  entre  eux,  il  groupe  mieux  que 
personne  tout  ce  qu'il  veut  représenter,  et  chaque  chose  occupe  bien  sa 
vraie  place.  Choffard  a  été  un  des  artistes  les  plus  féconds  du  dix-huitième 
siècle;  il  dessinait  lui-même  ce  qu'il  gravait,  et  il  est  inconcevable  qu'un 
seul  homme  ait  pu  à  lui  seul  composer  et  graver  un  aussi  grand  nombre  de 
planches;  son  œuvre  s'élève,  nous  en  sommes  convaincu,  à  plus  de  quinze 
cents  planches,  et  presque  toutes  sont  d'après  ses  propres  dessins. 
P. -P.  Choffard  mourut  à  Paris  le  7  mars  1809;  il  était  âgé  de  soixante- 
dix-huit  ans. 

En  1805,  Choffard  publia  une  Notice  sur  V art  de  la  gravure  en  France. 
11  est  toujours  curieux  de  lire  le  travail  d'un  artiste  sur  l'art  qu'il  cultive, 
et  Choffard  était  d'ailleurs  fort  capable,  —  il  l'a  bien  prouvé  dans  cette  bro- 
chure, —  de  nous  apprendre  un  peu  l'histoire  de  notre  gravure  nationale. 
C'est  la  première  fois  que  l'on  entreprenait  un  semblable  travail;  jusque-là 
la  gravure  avait  été  négligée  des  historiens  ;  on  avait  fait  l'histoire  des  pein- 
tres, on  avait  écrit  les  vies  des  sculpteurs  et  des  architectes,  mais  on  n'a- 
vait pas  dit  un  mot  des  graveurs  ;  cette  négligence  était  injuste,  et  Chof- 
fard, qui  le  comprenait  bien,  a  voulu  combler  cette  lacune.  Son  but  était 
donc  louable,  et  son  travail  a  été  accueilli  comme  il  méritait  de  l'être,  avec 
une  sympathie  générale.  Basan,  le  seul  historien  de  la  gravure  à  cette  épo-* 
que,  l'a  réimprimé  en  tète  de  son  édition  de  1809,  et  c'était  le  complément 
naturel  du  Dictionnaire  des  graveurs,  livre  bien  succinct,  mais  cependant 
consulté  encore  aujourd'hui  avec  fruit. 

Choffard  a  gravé  lui-même  son  portrait.  11  s'est  représenté  de  profil, 
coiffé  d'une  perruque  frisée,  dans  un  médaillon  soutenu  par  des  guirlandes 
de  Heurs.  Son  œil  est  vif,  sa  bouche  intelligente,  sa  physionomie  animée;  sa 
figure  est  bien  celle  d'un  homme  spirituel  et  actif.  Ce  portrait,  gravé  en 
1762,  doit  servir  de  cul-de-lampe  à  quelque  ouvrage;  mais  nous  ne  savons 
auquel.  C'est  un  petit  in-12  gravé  avec  netteté,  dessiné  avec  adresse,  et  don- 
nant bien  une  idée  du  talent  de  P. -P.  Choffard. 


580  JOURNAL 

trait  de  Louis  XVI,  avec  les  armes  de  France  et  de  Na- 
varre au  revers,  comme  étoient  les  anciens,  et  c'est  de 
cette  façon  que  cette  monnoie  doit  être  frappée  de  suite. 
Cela  rendra  rares  les  louis  qui  n'ont  que  les  armes  de 
France  seules  au  revers. 

OCTOBRE  1774. 

Le  2.  Ma  femme,  mon  fils  aîné  et  moi,  avons  dîné  en 
bonne  compagnie,  chez  M.  Basan. 

J'ay  eu  mal  à  un  œil,  ces  jours-cy,  occasionné  appa- 
remment par  un  coup  de  vent,  ayant  été  un  peu  lard 
au  Luxembourg.  Cette  incommodité  m'a  absolument  em- 
pêché de  m'occuper  d'aucune  chose. 

Le  10.  J'ay  eu  le  prémier  écu  de  six  livres  au  coin  * 
de  Louis  XYI. 

Le  12.  M.  Averhoff,  négociant  de  Hambourg,  accom- 
pagné de  M  ,  que  j'ay  connu  autrefois,  m'est  venu 

voir.  C'est  un  homme  d'un  certain  âge,  mais  il  paroît 
fort  honnête  homme.  Il  m'a  cédé  pour  ma  collection 
une  petite  monnoie  d'or  de  deux  thalers  et  demi,  de 
Brunswick-Lunebourg ,  et  son  camarade,  un  quart  de 
ducat  de  Hambourg,  extrêmement  rare.  M.  Averhoff 
m'a  promis  de  m'envoyer,  lorsqu'il  sera  de  retour  dans 
sa  patrie,  encore  quelques  pièces  pour  ma  collection. 

Le  16.  M.  le  baron  de  Weltheim,  envoyé  extraordi- 
naire du  landgrave  de  Hesse-Cassel,  me  vint  voir,  ac- 
compagné de  M.  Tischbein.  Il  est  chevalier  de  l'ordre 
Teutonique.  Il  est  très-honnête  et  de  la  plus  grande  po- 
litesse. Il  a  été  en  dernier  lieu  au  siège  et  à  la  prise  de 
Bender  sur  les  Turcs,  ayant  servi  en  sa  qualité  de  cheva- 


DE  JEAN-GEORGES  WILLE,  581 

lier  teutonique,  comme  volontaire,  plusieurs  années 
dans  l'armée  russe. 

Le  18.  M.  Rigail,  négociant  d'Amsterdam,  m'est 
venu  voir,  chargé  de  compliments  de  la  part  de  M.  Oelz, 
peintre  de  ce  pays-là,  que  j'ay  connu  autrefois  à  Paris. 

Le  21.  M.  Skall,  jeune  architecte  de  Dillembourg, 
accompagné  d'un  autre  jeune  homme  de  Weilbourg, 
aussi  architecte,  est  venu  m'apporter  une  lettre  de 
M.  Gunkel,  mon  cousin ,  et  architecte  du  prince  d'O- 
range, comme  aussi  une  lettre  de  recommandation  de 
M.  Bôhm,  professeur  de  mathématiques  de  l'Université 
de  Giessen.  Je  tâcherai  de  leur  être  utile,  s'il  y  a  moyen. 

Le  31.  Répondu  à  monseigneur  de  Livry,  évêque  de 
Callinique. 

Nous  avons  été,  ma  femme,  Frédéric  et  M.  Baader, 
vers  Monceaux,  y  voir  le  jardin  singulier  du  duc  de  Char- 
tres. On  y  voit  des  pavillons  chinois,  des  temples  et  cir- 
ques à  colonnades  antiques,  et  la  plupart  à  moitié  ruinés 
exprès,  un  château  ruiné  avec  son  pont  et  entouré  d'eau, 
un  moulin  à  vent  à  la  hollandoise,  une  ferme  et  colom- 
bier, un  hermitage,  des  ruisseaux  circulant  comme  au, 
hasard,  des  bois  irréguliers,  des  hauts,  des  bas,  etc. 
Le  tout  très-curieux. 

NOVEMBRE  1774. 

Le  10.  Touché  la  pension  de  trois  mois,  par  rapport  à 
M.  Wroczinski,  mon  élève,  qui  étoit  échue  ce  jour-là. 

Répondu  à  M.  David  Rôntgen,  célèbre  ébéniste,  à 
Neuwied,  près  de  Coblentz.  11  m'avoit  remercié  de  quel- 
ques services  que  je  lui  avois  rendus  lorsqu'il  étoit  à  Pa- 
ris Tété  passé.  11  me  mande  qu'il  veut  absolument  me 


582  JOURNAL 

faire  un  petit  médaillier  pour  me  souvenir  de  lui,  et  me 
demande  un  dessein  selon  mon  goût;  mais  je  lui  dis 
qu'il  me  feroit  plaisir  d'agir  selon  sa  pure  volonté  dans 
cette  partie. 

Le  12.  Le  roy  est  venu  tenir  son  premier  lit  de  justice 
au  parlement,  et  l'ancien  parlement  est  rentré  par  son 
ordre.  Tout  Paris  étoit  en  mouvement,  un  peuple  im- 
mense ne  cessoit  de  crier  :  Vive  le  roy  !  sur  son  passage, 
en  allant  et  en  revenant  du  palais.  Le  soir,  beaucoup  de 
maisons  de  Paris  étoient  illuminées» 

Le  13.  Répondu  à  M.  S.  Cruys,  marchand  d'estampes, 
à  Amsterdam. 

Répondu  à  M.  Schmidt,  graveur  du  roy  de  Prusse,  à 
Rerlin. 

Le  28.  MM.  Usleri,  de  Zurich,  m'ayant  envoyé  pour 
ma  collection  sept  pièces  d'or,  dont  un  ancien  florin  de 
Zurich,  un  demi-ducat  et  un  quart  de  ducat  de  la  même 
ville,  un  ducat  d'Unterwalde,  un  de  Lucerne,  un  d  Ury 
et  un  de  l'abbé  prince  de  Saint-Galle,  M.  Heurtin,  de 
Versailles,  me  les  a  fait  remettre,  et,  comme  il  étoit  au- 
torisé à  en  recevoir  le  montant  de  moi,  je  l'ay  satisfait 
sur-le-champ. 

J'ay  acheté  une  très-petite  monnoie;  d'un  côté,  il  y  a 
Henry  IV  et  Marie  de  Médicis,  de  l'autre,  leurs  armes. 
Cette  pièce  est  curieuse,  elle  est  de  1605. 

DÉCEMBRE  1774. 

Le  9.  Je  reçus  une  lettre  signée  de  C....,  se  disant  of- 
ficier de  marine  réformé,  se  recommandant  à  mes  cha- 
rités. Je  lui  envoyai  six  livres  par  mon  domestique,  qui 


DE  JEAN-GEORGES  WILLE.  585 

me  dit  n'avoir  jamais  vu  personne  aussi  délabré  et 
aussi  touché  de  mon  présent.  Je  n'ay  jamais  connu  ce 
monsieur. 

Le  10.  Répondu  à  M.  de  Birckenstock,  conseiller  ac- 
tuel de  LL.  MM.  Impériales  et  Royales  à  la  régence  d'Au- 
triche, auf  dcm  Kohlmarkt,  n°  1179  l.  Il  m'avoit  envoyé 
des  découpures  faites  par  un  de  ses  amis,  croyant  que 
de  tels  ouvrages  se  placeraient  avantageusement  à  Paris, 
et  que  même  il  pensoit  que  si  ce  découpeur  faisoit  le 
voyage,  icy  il  pourroit  y  gagner  pas  mal  d'argent.  Je  lui 
insinue  le  contraire  de  tout  cela,  et  lui  dis  que  le  tout 
a  été  remis,  selon  ses  ordres,  à  M.  de  Blumendorf.  Je 
lui  dis  aussi  que  je  lui  destine  une  épreuve  de  ma  nou- 
velle planche.  Il  m'a  toujours  paru  faire  cas  de  mes 
travaux. 

Le  lendemain  que  j'eus  envoyé  six  livres  à  celui  qui  se 
disoit  officier  de  marine  réformé,  et  que  je  ne  connois- 
sois  nullement,  il  m'écrivit  encore  une  lettre,  me  priant  de 
le  mettre  en  état  pour  aller  à  Versailles  solliciter  sa  pen- 
sion au  bureau  de  la  guerre;  mais,  comme  cette  demande 
me  parut  un  peu  hardie  et  déplacée,  je  dis  à  son  commis- 
sionnaire de  dire  à  ce  monsieur  que  je  ne  pouvois  pas 
faire  son  affaire  et  que  je  le  priois  de  ne  plus  penser 
à  moi. 

Le  11.  Répondu  à  M.  Schmuzer,  à  Vienne.  Je  lui  en- 
voyé dans  ma  lettre  la  note  des  estampes  que  j'ay  four- 
nies pendant  cette  année  à  S.  A.  R.  Monseigneur  le  duc 
de  Saxe-Teschen. 

Le  12.  J'ay  écrit  une  lettre  de  remercîment  à  MM.  Us- 
teri,  à  Zurich,  qui  s'éloient  donné  la  peine  de  m'a- 


1  Sur  le  marché  aux  llerbes,  n°  1179. 


584  JOURNAL  DE  JEAN-GEORGES  WILLE. 

masser  plusieurs  monnoies  d'or  au  coin  de  divers 
cantons. 

Le  15.  Répondu  à  M.  J.-Y.  Meyer,  à  Hambourg.  Je  lui 
dis  que  je  songerai  aux  desseins  de  MM.  Vernet  et  Lou- 
therbourg.  Je  le  remercie  du  ducat  russe  du  dernier 
empereur. 

M.  Von  der  Sala,  m'a  apporté  deux  volumes,  un  fran. 
çois  sur  l'éducation,  l'autre  :  Die  Leiden  des  jungrn 
Werthers,  de  la  part  de  M.  Huber,  à  Leipzig. 


FIN    DU  TOME 


PREMIER. 


3  3125  00130  9646 


iiïil